Ce soir là, au début de la nuit, il y a eu des conciliabules dans le hall d’entrée de la maison. C’est le petit fils de Mario qui est venu sonner à la porte pour dire que son grand père allait quitter définitivement le village le lendemain presque à l’aube, et qu’il souhaitait vivement faire ses adieux à ses voisins avant de partir.
A son âge, et vu les circonstances et sa fatigue, il n’avait pas pu se déplacer lui-même, à cette heure tardive.
Cela faisait maintenant plus de vingt cinq ans que Mario, d’origine italienne, était venu dans la région pour y passer sa retraite et il s’était parfaitement intégré parmi la population du coin et s’il n’y avait eu son accent, qui d’ailleurs lui donnait une couleur et un charme particuliers, on l’aurait pris pour un paysan du coin.
Cet homme là, alors que rien, jusqu’à ces derniers jours, ne laissait croire qu’il ne passerait pas le reste de sa vie ici, quittait précipitamment sa maison, qu’il avait aménagée avec beaucoup de soin, au fil des ans, comme on prépare sa maison définitive, et il s’apprêtait à rejoindre ses enfants dans l’est de la France, là où le climat n’est pas forcément idéal pour une personne âgée, comme quelqu’un qui, sur un coup de tête, aurait décidé de repartir à zéro et de faire table rase du passé.
Sans hésiter une seconde, Michel avait indiqué au petit fils qu’ils iraient saluer une dernière fois le vieil homme au petit matin, ce qui avait fortement étonné Lionnelle, non qu’elle doutait de l’estime évidente de son mari pour le grand père, mais en ayant en tête, son incapacité maintenant intangible à se lever à des heures matinales, quelque soit la gravité des évènements qui pouvaient se produire en cette partie de la journée. C’était bien la preuve que dans des circonstances exceptionnelles, les longues habitudes érigées en règles immuables, pouvaient connaître des exceptions…
Mais le bougre était malin. Il avait tout de suite pensé qu’il suffirait simplement qu’il retarde un peu l’heure de son coucher, sachant qu’il restait jusqu’à des heures tardives devant l’écran de son ordinateur. Au lieu de 3 heures du matin, ce serait 6 heures et le tour serait joué. Il remplirait ainsi facilement ce qu’il considérait comme un devoir majeur, celui de rendre hommage une dernière fois à cet homme qu’il vénérait et qui contrairement à beaucoup de villageois de pure souche, ne l’avait jamais déçu ni ne lui avait jamais fait le moindre coup tordu.
C’est comme cela que, très tôt, le lendemain matin, alors que le jour n’était pas prêt de se lever et qu’un froid, inhabituel pour la saison, et qui durait depuis quelques jours, les saisissaient, ils s’étaient déplacés vers la maison voisine. Etrangement, elle ne se trouvait d’ailleurs pas la porte à côté, vu la grandeur des terrains qui entouraient les maisons dans la région, et de la nécessité de contourner cet espace en passant par les vignes. Cela avait même constitué un effort pour Michel, qui, à ce moment là, n’avait pas encore retrouvé la plénitude de sa motricité, suite à une fracture de la jambe.
Mario en avait d’autant apprécié cette dernière visite. Ils n’eurent pas vraiment le temps de se faire de longs discours mais les regards appuyés, emplis de compassion, les éclats de rire forcés et quelques larmes à peine retenues par le vieil homme, avaient ajoutés à la solennité du moment.
De part et d’autre, sans se le dire, on n’était pas dupe que cette visite serait la dernière qu’on se rendrait. On imaginait mal cet homme revenir dans les prochains mois, sur cette terre qui l’avait adopté, compte tenu de l’éloignement sans doute rédhibitoire, qui allait exister désormais.
Michel et Lionnelle furent donc les derniers à saluer Mario qui avait pris place, non sans difficultés, à l’arrière de sa Clio, tandis que son petit fils s’était mis au volant.
Au bout de l’allée dont le bitume venait juste d’être refait, preuve s’il en était, que ce départ n’avait nullement été prémédité, ils virent une dernière fois la main du vieil homme s’agiter par la fenêtre en partie baissée.
La dernière image pour eux, fut, sur la plage arrière de la voiture, ce chien en plastique qui dodelinait bêtement de la tête, peut être pour manifester son étonnement d’avoir maintenant à ses côtés, un petit cylindre métallique où se trouvaient les cendres d’Alda, qui était morte 3 jours plus tôt.
Alda, qui le dimanche précédent, les avait accueillis chez elle, vêtue, malgré son âge avancé, d’une mini jupe, comme elle n’avait jamais cessé de le faire toute sa vie, et avec qui, ils avaient parlé avec engouement des prochaines élections présidentielles dont elle ne connaîtrait jamais l’issue alors que, pour une fois, elle avait de fortes chances de correspondre à ses vœux.
Le départ de Mario ne s’apparentait donc pas à une fuite. C’était son épouse qui était partie la première, et maintenant, c’était lui, qui, dépouillé de tout, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, l’emmenait vers une destination hautement improbable.
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NANO – Roman de Keenan Locar – Partie 1
Résumé et 4° de couverture :
Je suis Niejdan, j’ai été retrouvé près du grand océan.
De mon passé, je n’ai aucun souvenir…
Pourtant, j’ai une histoire à vous conter : la votre !
Je vois l’avenir dans mes rêves, j’ignore pourquoi. C’est ainsi…
Depuis l’aube de son existence, l’homme s’est attaché à modifier le monde qui l’entoure, à l’adapter à ses besoins. Mais ce que j’ai vu dépasse tout cela. Nous allons vivre un changement sans précédent, nous allons réaliser l’ultime transgression, nous allons modifier ce que nous sommes.
C’est à la fois effrayant et fascinant, mais vous devez savoir, pour vous y préparer, car l’avenir a pris racine…
Laissez-vous guider par Niejdan, l’étrange personnage principal de cette histoire, qui prétend avoir déjà vécu les événements qui nous attendent.
Partez à la découverte de son histoire, de sa rencontre avec Telma et de ses origines mystérieuses…
TEXTE
Lorsque tout a commencé
Je me souviens de peu de choses…
Ces tatouages qui occupent une grande partie de mon corps sont les seules bribes de mon passé auxquelles je peux me raccrocher.
Lorsque Clara m’a trouvé, au bord du grand océan, presque mort à ce qu’elle m’a dit, je n’étais presque plus rien : un corps en lambeaux, encore animé de quelques soubresauts, tout au plus. Puis, je me suis reconstruit, un peu…Je ne sais pas ce que je suis.
Mon passé s’est muré dans les tréfonds de mon âme.
Il paraît que chaque année, dans le monde, il y a des milliers de personnes, un peu comme moi, qui perdent la mémoire. Mais, en ce qui me concerne, la comparaison avec eux s’arrête là. Parce que moi, jour et nuit, je rêve. Il s’agit de songes si particuliers…Des souvenirs qui m’envahissent.
Je ne sais pas si j’ai vraiment vécu ces instants, mais j’en ai été le témoin, c’est certain.
Pour moi, c’était hier, mais pour vous, c’est demain.
Souvent, quelques jours, quelques mois plus tard, ce que j’ai vu en rêve devient réalité. Parfois ce n’est pas si explicite. Mais il y a toujours un indice, en cherchant bien, en observant le monde. Des événements précis, qui montrent que ce que j’ai vu va arriver. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les experts du centre.
J’ignore pourquoi, mais quand mon subconscient fouille dans mon passé, c’est le futur qu’il voit. Malheureusement pour moi, je ne parviens jamais à me remémorer les évènements de ma propre vie… C’est très frustrant.
En fait, c’est un peu comme si j’étais assis, passif, devant un écran de télévision, à regarder le journal TV des prochaines années. C’est même un peu plus complexe que cela, car je vois le monde de demain, mais je perçois aussi les sons, les odeurs.
C’est parfois très perturbant. Imaginez : l’odeur du sang après un massacre ! Comme si vous y étiez, ça vous prend aux tripes.
Je ressens le monde, mais je n’y suis pas…jamais…
Je ne peux pas intervenir, même devant la plus criante des injustices.
Je pense que si Alexandre, l’ami d’enfance de Clara, n’occupait pas un poste aussi important, je serais resté une curiosité d’hôpital psychiatrique. Mais voilà, il en est autrement…Je ne suis pas devenu une attraction et vous ne me voyez jamais à la télévision, car mon existence est restée secrète : ils m’utilisent.
Je sais bien qu’il y a un intérêt mercantile derrière tout cela, mais quand mes prédictions semblent prendre corps, je me sens utile. C’est tout ce qui me reste, de toute façon.
Mais ne vous y méprenez pas : je ne verrai pas votre avenir personnel dans le marc de café ou dans un jeu de carte magique. Je suis incapable de savoir ce qu’il adviendra de vous individuellement.
Désolé…Je ne vois que ce qui va vous arriver à tous, globalement. Je me souviens des guerres, des découvertes scientifiques, des grands événements.
Je me souviens en particulier de ce qui va bouleverser vos existences, votre conception du monde et de la vie. Je me souviens des nanocorps…
L’aube
Clara m’a réveillé à l’aube, comme tous les jeudis. Mes articulations me font encore mal, mais c’est de mieux en mieux, je retrouve la santé, tout doucement. Enfin, retrouve… je ne sais pas comment j’étais avant. Fais voir le miroir : un visage d’enfant sur un corps endolori, c’est bien moi… Sur mon dos, les cicatrices s’estompent et les symboles apparaissent plus clairement.
C’est comme si tous ces signes inscrits dans ma chair essayaient de me dire quelque chose, quelque chose de moi, mais impossible de comprendre leur langage…
Il est six heures, Alex ne va pas tarder à venir me chercher, j’ai cinq minutes de répit pour bouquiner un peu.
Il va encore m’emmener au labo, dans ce sous-sol surchauffé, avec ces centaines d’ordinateurs et toutes ces blouses blanches à perte de vue. Ils vont encore me faire défiler des images, des sons, des textes et il faudra que je dise si cela m’évoque quelque chose, un souvenir…
Ils espèrent toujours que ça va déclencher une transe en moi. Lorsque cela arrive, mon esprit bascule dans un état second. Je ne sais pas à quoi je ressemble vu de l’extérieur, à cet instant, mais pour moi c’est comme si on appuyait brutalement sur un interrupteur. Je me retrouve alors au milieu des limbes blanchâtres, pleinement conscient de mon état, et je n’ai plus qu’à attendre…attendre que la scène s’éclaircisse.
Au début cela excitait ma curiosité. Aujourd’hui j’ai peur…peur de ce que je vais voir…
Le centre de recherche, le labo…
Je n’aime pas cet endroit ! Il fait chaud et pourtant c’est froid, je ne sais pas comment expliquer cela.
Pourtant, c’est un « job » plutôt sympa, n’importe qui en voudrait : je suis bien payé, j’ai tout ce que je demande et j’ai juste à me creuser un peu la tête pour voir si les images me disent quelque chose. D’ailleurs, je suis « précieux » pour eux, ils me le disent souvent.
Enfin…quand je dis bien payé, pour l’instant, c’est très virtuel : je n’en vois pas la couleur. L’argent est placé sur un compte pour moi, je pourrai le toucher quand mon état psychologique sera déclaré définitivement stable. Cela devrait arriver bientôt d’après Clara. Je ne cours pas après, non plus. Je ne saurais pas quoi en faire pour l’instant, de toute façon.
C’est mon boulot et c’est ce qui me raccroche à la vie, mais c’est sinistre en même temps. Ils ont besoin de moi pour servir les intérêts de ceux qui les payent très cher pour ces recherches. Je ne connais pas exactement les commanditaires. Je sais juste que c’est un groupement qui a pour nom : le CERCLE. Apparemment, c’est un consortium de lobbies très puissants. Mais je ne me fais pas d’illusions. Il n’y a rien d’humain là-dedans….
A part Louise peut-être, c’est la seule personne qui ne me considère pas uniquement comme « un truc bizarre mais qui peut rapporter beaucoup de pognon ».
Ça sonne, c’est Alex :
- Salut Clara.
- Hello!
- Tu es en beauté ! Comment fais-tu, à cette heure, pour être si belle ? Moi je ne ressemble à rien, le matin… (Clara passe sa main dans les cheveux d’Alexandre et tente de le recoiffer un peu).
- Ce sont tes épis qui ne sont pas faciles…Voilà, c’est mieux.
- Niejdan est prêt ?
- Il est dans le petit salon, il lit.
« Niejdan », c’est ainsi qu’ils me nomment. Alexandre est d’origine russe et il m’a attribué ce prénom qui évoque « celui qui n’était pas attendu ». On peut donc dire effectivement que c’est un nom qui correspond plutôt bien à ma situation.
Alex passe sa tête par l’entrebâillement de la porte du petit salon, puis se rapproche de moi. Il est dans mon dos mais je l’imagine parfaitement, revêtu de son long imperméable noir qui lui tombe jusqu’à mi-mollet.
- Que peut bien lire celui qui sait déjà tout ? Plus rien ne peut te surprendre, non ?
- Salut Alex. (Je lui montre la couverture du livre).
- Isaac Asimov ? C’est bien, ça. C’est de la science fiction. C’est bien, mais attention ! Cela reste de la science fiction justement. Toi, tu es le génie qui transforme la fiction en réalité, Niejdan, ne l’oublie pas.
Allez, viens, suis-moi.
Il faut toujours qu’il en fasse des tonnes, je ne sais pas pourquoi il fait ça.
En tout cas, il a une belle allure, Alex. C’est un grand gaillard échevelé toujours paré d’un costume impeccable, la grande classe. Il a aussi une sacrée prestance dans ses gestes et son timbre de voix est étonnement grave pour un homme si mince.
J’enfile rapidement mes bottes pour me grandir un peu, car lui a gardé ses chaussures, et là, on dirait qu’il fait au moins deux têtes de plus que moi…Un manteau de cuir noir pour se protéger de la neige et du blizzard qui hurle dehors et nous voilà partis.
Alexandre conduit et ne dit rien, comme d’habitude en voiture. La berline sombre traverse les rues de la ville encore engourdie de la nuit, les trottoirs sont déserts. Moi, je suis affalé sur la vitre passager. Le froid du verre et la sensation d’humidité sur mon front me font du bien.
Je regarde les lueurs floues des lampadaires sous la neige fondue qui tombe.
Alex a tort et raison à la fois. J’ai tout à redécouvrir, mais j’ai l’impression que plus rien ne peut me surprendre. L’idée que les jours vont se succéder, empêtré dans ce rituel, maison, labo, sortie du dimanche, maison, labo de nouveau… Cela me fait froid dans le dos.
Pourtant, je suis incapable de partir, je me complais, semble-t-il, dans cette confortable prison. Peur de l’inconnu, peut-être…
Ça y est, on est arrivé. La voiture stoppe au niveau de la barrière pour permettre aux vigiles de s’approcher pour le contrôle. C’est un centre de recherche qui donne sur une rue sinistre dans une zone post-industrielle. Juste une inscription discrète à l’entrée : « C.R.A.M.S. »
Il y a de nombreux laboratoires, des scientifiques, des experts dans tous les domaines, des salles informatiques à n’en plus finir.
Il y a même un service qui m’est entièrement dédié : « Prévisions et Modélisations ».
Hier, j’ai eu une vision, une impression de déjà vu… Ça faisait longtemps que cela ne m’était plus arrivé. Cette fois, c’était terrifiant…
Nous entrons dans le labo. Ce matin, Alex a prévu une entrevue avec un invité. Il m’incite à le suivre dans un des petits salons.
- Niejdan !
- Oui ?
- Tiens, assieds-toi là.
C’est Van Garven, un membre du CERCLE, qui nous rend visite. Je sais juste que c’est quelqu’un d’important, sinon Alex ne ferait pas tant de manières pour le recevoir.
On s’assied. Les sièges en velours créent une atmosphère faussement rassurante et confortable. Une tasse de café tiède trône sur la petite table.
- Alors Niejdan, Alexandre m’a dit que je pouvais m’adresser directement à toi, cela ne te pose pas de problèmes ?
- Non, aucun.
- Et bien je ne vais pas y aller par quatre chemins :
parle-moi du futur, parle-moi de ce que tu as vu récemment. (Alex avale sa salive. Probable qu’il s’agit là d’un des bailleurs de fonds du centre de recherche. Probable qu’il espère que mes réponses vont le convaincre de continuer à investir).
- Comment vous dire… Ce n’est pas simple de vous raconter ce qui va vous arriver.
La vérité n’est pas facile à entendre, pas facile à exprimer non plus, mais c’est pourtant la réalité.
- Je suis prêt à tout entendre, continue.
- Vous savez, le futur, même moins terrible que celui
que vous craignez, celui devant lequel vous aimez frissonner au cinéma, est toujours insupportable, si vous n’avez plus de doutes sur son avènement.
- Que veux-tu dire ?
- Et bien, tout le monde sait qu’il va mourir un jour par exemple, n’est ce pas ? Vous en êtes conscient ?
- Bien entendu, mais je ne vois toujours pas où tu veux en venir, Niejdan.
- Bien, mais imaginez quelques secondes que l’on vous indique le jour, le lieu, l’heure et les circonstances de votre décès ! Imaginez que vous n’ayez aucun doute sur la véracité de ces informations. Cette idée deviendrait tout à coup absolument terrifiante, non ?
Ce serait même tellement insupportable que vous feriez tout pour vous convaincre d’une supercherie… (L’homme s’impatiente. Il ne s’attendait pas à cela et Alex reprend la main).
- Niejdan, on n’est pas là pour faire de la philosophie. Le temps de notre visiteur est précieux, parle lui de tes derniers rêves.
- D’accord…
Le monde dans lequel vous vivez n’est qu’une parenthèse, cela il faut déjà vous en convaincre… Le chaos arrive à grands pas. Je me souviens des premières grandes crises. Celles qui vous frappent aujourd’hui ne sont que les prémisses de ce qui arrivera.
J’ai prédit les premiers soubresauts économiques de ce monde vacillant, c’est ce qui m’a valu votre grande sollicitude, je crois ? (Aucune réponse ne vient en retour, pas même un mouvement de sourcil).
L’humanité se trouve à la conjonction de deux grands défis. L’énergie qui vient à manquer et notre maison, notre Terre qui se meurt…Les réserves de la planète s’épuisent, elles ne sont plus capables de subvenir aux errements boulimiques de votre mode de vie.(Alex hoche la tête sur le côté en signe de réprobation. Il veut absolument que je cesse de provoquer notre invité. Il sait se muer en homme d’affaires lorsqu’il s’agit de parler investissement. Mais je continue, comme si de rien n’était).
Je peux vous parler des émeutes de la faim en Russie, du massacre de Mogadiscio, de la disparition de Tokyo, de l’attentat à la bombe magnétique à Wall Street…
Je peux aussi vous parler du jour où la Chine abandonnera la dette américaine ? Ce jour où le monde sera si proche de la troisième guerre mondiale…
De quoi voulez-vous que je vous parle, en définitive ?
L’homme semble désabusé.
Alex est presque en colère. Il triture une cigarette extraite de son paquet.
- Non, Niejdan, notre invité veut que tu lui parles des Nanocorps !
Je le savais bien sûr, mais j’attendais qu’il me le demande…
- Ah, oui, évidemment…
D’après ce que j’ai vu dans mes rêves, ce sera une révolution, à la fois scientifique et conceptuelle, qui va bouleverser la vie sur Terre. (L’invité semble enfin éprouver un intérêt à notre conversation).
- Où, quand et comment cela va t’il arriver ?
- Ce ne sont que des rêves, ça ne se commande pas ! La première fois que j’ai « vu » les nanocorps, ça se passait dans un laboratoire israélien. Le champagne coulait à flot ce jour là. Apparemment, on fêtait une grande avancée scientifique. Un des chercheurs s’employait à vulgariser la découverte auprès d’un journaliste venu pour l’occasion.
- Qu’est-ce qu’il lui disait ? Essayez de retrouver les termes exacts ! (Je ne m’offusque pas de son manque de savoir-vivre, je continue sur ma lancée).
- Il s’agit d’organismes créés par l’homme. Pour les concevoir, les fabriquer, ils utilisent les briques du vivant. Pour moi, qui ne suis pas biologiste, ce sont des minuscules robots construits en utilisant l’ADN humain comme matière première.
- Des robots, dites-vous ? Il semble un peu déçu.
- Oui, je ne sais pas comment les décrire autrement. Il y en avait des milliards, dans des cuves en verre. Ils semblaient capables de se multiplier à l’infini. Ils étaient stockés là pour différentes applications. D’après le chercheur, les perspectives étaient sidérantes : l’énergie, grâce à la photosynthèse domestiquée, l’agriculture…La maîtrise total du vivant, la capacité de modeler le monde à notre guise, de faire fabriquer à la nature ce que nous désirons et uniquement cela.
D’ailleurs, dans un autre rêve, j’ai vu des industriels «cultiver de la viande ». C’était une sorte de plante qui se transforme directement en quelque chose qui ressemble à de la viande animale, grâce aux nanocorps. C’était étrange…
- Hum…Intéressant, c’était à quelle période du 21ème siècle ?
- Aucune idée, mais il y a mieux : ils peuvent
vous…nous réparer ! Apparemment, ces petits êtres sont doués pour aller résoudre toutes sortes de problèmes dans votre corps, de manière efficace et….
- Et ?
- Intelligente !
- Oui, sans aucun doute.
- Je dois vous dire aussi, au sujet des nanocorps. Il y a…
- Quoi ?
- Il y a des choses qui m’effraient quand je rêve à eux. Comme si je pouvais les entendre… Sentir leur bourdonnement !
Garven se tourne vers Alex :
- Ça y est, il déraille…
- Non ! Je vous jure ! Il ne s’agit pas seulement de machines. C’est plus que ça. Ils ont un côté effrayant. Je ressens en eux un pouvoir terrifiant. Un pouvoir de vie et de mort sur nous.
Alex se lève :
- Bien, merci Niejdan, tu peux retourner au labo.
Louise
Je ne connais pas les noms, en règle générale, de ceux qui travaillent ici. La plupart des individus sont identifiés par code, pour des raisons de sécurité et de confidentialité, probablement.
E22B : c’est son matricule à elle, mais elle m’a avoué s’appeler Louise.
Elle est française, je crois. Elle n’est pas comme les autres. C’est une femme d’une quarantaine d’années, très belle. Elle est tenue de porter le petit haut blanc stéréotypé imposé à tout le personnel de sexe féminin. Mais elle se débrouille toujours pour laisser dégrafés les deux boutons du haut, ce qui laisse entrevoir une opulente poitrine. C’est distrayant et cela tranche avec la morose uniformité du personnel. Ses immenses yeux verts, ses longs cheveux châtains, sa silhouette fine et élégante, sa voix un peu cassée par un abus probable de la cigarette dans le passé… Chaque jour, elle vient adoucir un peu mes journées.
Elle est historienne, c’est une pointure dans sa spécialité. Sur son visage, quelques marques du temps laissent mon esprit se perdre en conjectures sur ce qu’à pu être sa vie, son histoire à elle. Mais son sourire lorsque je lui pose quelques questions semble constituer un rempart infranchissable à ses secrets. D’ailleurs personne ici ne parle de sa vie en dehors du centre, ce qui m’arrange, en principe, car je n’ai rien à raconter sur la mienne.
Louise est la seule qui me l’ait dit : « Tu n’es pas une machine, Niejdan ! »
Elle m’avait murmuré cela comme un secret, craignant d’hypothétiques représailles. « On trouvera un peu de temps pour toi. Ces tatouages, c’est tout ce qui reste de ton passé, alors il faut que l’on comprenne »… m’avait-elle lancé.
Je l’attends… Elle fait des heures supplémentaires pour m’aider.
Elle m’a demandé de la retrouver dans le petit local chaufferie. Un peu à l’écart du labo. Il n’y a pas de caméra à cet endroit, enfin c’est ce qu’elle m’a dit.
La porte grince, c’est elle !
- Niejdan, tu ne devrais pas fumer ! dit-elle, en pointant du doigt la tige fumante que je viens de porter à mes lèvres. Je l’écrase aussi sec derrière un tuyau graisseux.
- Tu t’inquiètes pour ma santé ? (Elle fait une petite moue).
- Tu vas attirer l’attention surtout, personne ne doit savoir que nous sommes là.
Bon, j’ai fait quelques recherches sur les symboles inscrits sur ton dos. Attention, pas de fausse joie. Je n’ai trouvé aucune logique dans tout ça. C’est un melting-pot de signes et symboles en tous genres, de différentes origines. Je n’ai pas pu tous les identifier, certains sont masqués par tes cicatrices. On retrouve des éléments mathématiques, des symboles plutôt liés à la mythologie, à l’histoire, mais cela recoupe différentes époques, différents peuples. (Son accent français est amusant).
- Niejdan ! Cela ne t’intéresse pas ce que je te dis ? Je prends de gros risques, tu sais ? Tu t’en fous de ton passé ?
- Non ! Pardonne-moi, je…Ce n’est pas facile pour moi, tu comprends ?
- J’ai un peu de mal, je l’avoue. Moi, à ta place, je ferais tout pour qu’on me rende ma vie. Tu ne vas quand même pas rester une souris de laboratoire pour toujours! C’est ça que tu veux ? (Mon visage a dû blêmir à ses paroles. Elle a dû s’en rendre compte).
Désolée, je n’aurais pas dû te dire ça… Son visage se fige, ses mains se raidissent en cherchant à entrer dans les poches de sa blouse.
- Louise, j’apprécie tout ce que tu fais pour moi et j’ai bien compris que cela n’entrait pas dans tes attributions. Je peux demander à Clara de m’emmener chez toi ce dimanche, si tu veux ? Nous parlerons de tout cela et nous prendrons le temps pour le faire, pas planqués dans une chaufferie, comme ici. C’est pas terrible pour parler.
- Mais tu ne vois pas, Niejdan ? Tu ne te rends compte de rien ?
- Je ne vois pas quoi ?
- Tu n’es pas libre, tu es en prison ici. Il n’y pas de
barbelés mais c’est une prison, n’aie aucun doute à ce sujet ! Jamais ils ne te laisseront me voir en dehors du labo.
Et si tu y parvenais…
- Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Qui « ils » ?
- Bon… Tu n’as qu’à essayer ! Demande donc à me
rencontrer en dehors du CRAMS, cela t’ouvrira peut-être les yeux…
Tu ne pourrais même pas te déplacer librement dans la propre enceinte du centre ! Essayes donc d’accéder au niveau trois. Tu verras que tu n’es pas libre de tes mouvements…
- Pourquoi, qu’est-ce qu’il y a au niveau trois ?
- Quelqu’un vient ! Il faut qu’on se sépare, vite. Sortons et séparons-nous, on se verra plus tard.
Elle s’est glissée par la porte entrouverte, rapide comme un souffle. Elle avait raison, on vient….
Le temps des questions
Clara avait si souvent évoqué ce moment : mon retour prochain dans le monde des vivants. Pourtant, là, elle semble interloquée par ma demande.
- Clara, tu dois lui demander, je suis prêt ! Il me faudrait juste la voiture pour quelques jours et une petite avance sur mon dû. (Elle semble heureuse pour moi. Après tout, si je demande à partir, cela veut dire que je me sens mieux, enfin, non ? Pourtant, elle est aussi terriblement gênée et ne peut pas le dissimuler. Pourquoi ? Je ne comprends pas ? Les paroles de Louise résonnent sous mes tempes « Tu n’es pas libre de tes mouvements…».
- Clara, je ne comprends pas, où est le problème ? Je pense que je suis prêt pour prendre un peu de temps pour moi. Je ne demande pas la lune quand même ! Il suffit de demander à Alex, non ? Il doit pouvoir organiser ça.
- Il va arriver, tu lui en parleras toi-même. Elle fait rouler ses yeux noirs, cherchant un hypothétique secours, un autre sujet de conversation….
- Ne t’inquiète pas, je sais ce que je fais. Je me sens mieux, tu sais. Je n’ai pas l’intention de vous abandonner. Mon engagement, le labo, tout ça… Juste quelques jours, c’est tout ce que je demande. (Elle me tourne le dos et s’affaire sur un reste de vaisselle). Tu sais Clara, même plus tard, quand je reprendrai vraiment une vie normale, je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi.
- Niejdan, tu es l’inconnu que je n’attendais pas. Ca me ferait mal de ne plus te voir. Quand je t’ai trouvé, au bord du grand océan, sur ces rochers, tu étais blanc comme un mort… (Un silence pénétrant envahit la maison. Il se mélange à l’air et finit par devenir pesant. C’est Clara qui finit par le rompre).
C’est la première fois Niejdan ! La première fois que tu parles d’un retour à la vie normale, d’autonomie… D’habitude, c’est moi qui t’en parle. Qu’est-ce qui a changé ?
- Le temps, Clara. Il a soigné ma peur du vide, ma crainte des autres, du monde, du dehors.
Les lames de bois de la terrasse craquent, le chien aboie. C’est une sorte de rituel canin de bienvenue. Alex est là…
Il entre sans frapper, comme à son habitude. Il ne signale son arrivée que lorsque la nuit est tombée. Clara se précipite vers lui et lui glisse quelques mots à l’oreille, probablement pour lui faire état de ma demande. Il balbutie quelques phrases que je ne parviens pas à saisir.
Les voilà qui s’enferment dans la chambre. Ils me laissent là, comme un enfant qui a fait une bêtise ! Mais pour qui se prennent-ils ?
Je sens le sang affluer dans mon cou et dans mes bras. Ils vont voir !
D’un vigoureux coup de pied, j’ouvre la porte, en faisant sauter avec fracas la frêle chaînette qui la maintenait fermée. Alex et Clara me regardent éberlués, sans dire un mot. C’est la première fois qu’ils me voient dans cet état.
Alex reprend son souffle et avale sa salive.
- Clara me dit que tu veux nous quitter, Niejdan, c’est vrai ça ?
- Tu ne comprends rien, j’ai déjà tout expliqué ! Je veux juste un peu de temps pour moi.
- J’ai pris des engagements pour toi, Niejdan. Ce n’est pas si simple. Pour l’instant, on a besoin de toi au labo. On a beaucoup avancé mais sans toi, on n’y arrivera pas. Tu peux comprendre ça, non ?
Clara veut temporiser :
- Alex, et si nous…
- Tais-toi ! (Je ne l’avais jamais vu parler ainsi à Clara, perdre le contrôle de lui-même. Il se reprend, se raccroche aux branches et tente de sauver les apparences). Ecoute Niejdan, tu veux t’arrêter un moment ? C’est ton droit. Je vais faire le nécessaire.
- C’est bon alors ?
- Je te demande juste quelques jours. Ensuite, tu
présenteras directement ta requête au conseil des « 1A ». Ils sont aptes à juger de ton état. Ils pourront vérifier que nous ne risquons pas de perdre ton potentiel. (Le conseil des 1A…Ils sont en quelque sorte les administrateurs du centre de recherche. Tout ce qui touche de près ou de loin à l’organisation et la sécurité doit obtenir leur approbation).
- Quoi ? Comment ça, perdre mon potentiel ?
- Et bien, si tu sors, si tu rencontres d’autres personnes,
tu vas créer des liens, de nouveaux souvenirs, dans le présent, cette fois. Tu vas avoir de nouvelles impressions, de nouveaux sentiments. Il ne faudrait pas que cela interfère avec tes capacités visionnaires. Tu sais que c’est important pour nous. Ton destin dépasse tous les enjeux individuels. C’est une mission, ce n’est pas un simple travail comme monsieur tout le monde. Parfois, il faut savoir sacrifier un peu de temps pour satisfaire de grandes ambitions.
- Des ambitions pour qui, Alex ?
- Niejdan, Niejdan… Je te considère comme un fils, tu le sais. J’ai besoin de ta confiance. Nous t’avons recueilli, ne l’oublie pas !
- C’est Clara qui m’a accueilli chez elle, pas toi. (Il hoche la tête, pour se donner un air désabusé).
- Niejdan, Niejdan…
- C’est bon Alex, d’accord, je me présenterai à ton conseil.
- Bien, parfait, voilà une bonne décision ! Je savais que je pouvais compter sur toi.
Tu as toujours su ce qui est important, au fond de toi. C’est une chance d’être ce que tu es, tu sais ? Une chance pour toi et pour les autres. Allez, viens ! On va se balader avec le chien, ça nous fera du bien. Clara, attrape la laisse, s’il te plait !
Elle s’exécute, mais elle semble avoir une enclume dans la poitrine. Elle ne voulait pas que ça se passe ainsi.
Est-ce que Louise a raison ? Est-ce que je suis prisonnier ? Une tempête s’agite dans ma tête. Qui sont-ils vraiment ? Qu’est-ce qu’il y a au niveau trois ? Je dois savoir…
Je ne suis pas dupe. Ils ne me laisseront pas sortir. Je vais jouer le jeu, pour l’instant… Pour comprendre ce qu’ils cachent.
Le conseil
Me voici dans la grande salle du conseil, interrogé, acculé, seul contre tous.
- Ne pensez-vous pas que vous devriez être accompagné au dehors ? Pour votre bien j’entends! (Ils m’interrogent, mais ils ne me laissent pas le temps de répondre).
Vous avez été trouvé près de l’océan, totalement inconscient, personne ne sait ce qui vous est vraiment arrivé. Peut-être une crise d’épilepsie. Peut-être êtes vous tombé du pont après un malaise. Imaginez que cela se reproduise au dehors ! Vous êtes incapable de prédire la portée de cet événement, n’est-ce pas ?
- La sortie peut aussi m’aider à me reconstruire…
- Vous imaginez ? reprend un deuxième, vêtu d’une chemise jaune pâle.
- Et si cela vous déstabilise à un point que vous n’imaginez pas, justement ?
Et si cela met en péril votre sécurité ou celle des autres, au dehors ? Et si vous pétez les plombs, Niejdan ? Sans parler des implications catastrophiques pour notre organisation, naturellement…
- Naturellement…
- Ne faites pas d’ironie, jeune homme !
Un quatrième, qui n’avait rien dit juste là, prend la parole, d’une voix calme et posée :
- Niejdan ? Ce nom vous convient-il ? Puis-je vous appeler comme cela ?
- C’est le seul nom auquel je réponde.
- Bien…Votre désir de liberté est légitime, mais les enjeux sont considérables.
Je pense également que vos premiers pas au-dehors doivent être accompagnés. Au prochain comité, nous désignerons deux personnes pour vous épauler et vous aider à vous ré-adapter. Elles vous accompagneront, ainsi que Clara, si elle le désire.
- Le prochain conseil, mais c’est dans un mois !
- Il y a déjà un certain temps que vous êtes parmi nous Niejdan… Faites confiance au temps et laissez-vous ce délai pour vous préparer. Cela passera fort vite, vous verrez.
Stupides ! Stupides et vaines protestations que les miennes ! Je connaissais leur réponse depuis le début. Je dois désormais ne compter que sur moi-même. Ne pas les alerter.
Je dois trouver un moyen de m’enfuir ! Louise a raison, je suis en prison… C’est clair désormais. Mais comment leur échapper ?
L’immense table ronde et blanche du conseil est habitée soudainement d’un étrange brouhaha.
Ils parlent entre eux. Ils cherchent un biais habile pour clore ce faux débat.
Je pose mes mains sur la table avec les pouces en face à face. Je cherche… Il faut que je trouve une échappatoire. Je reprends finalement la parole, d’une voix puissante, à la surprise générale de l’assemblée.
- Je suis d’accord !
(Le silence s’instaure immédiatement).
Cependant, j’ai une requête complémentaire, pour me préparer au mieux à ma sortie. Je souhaite intensifier le travail que nous menons avec E22 (Louise).
Je perçois un mélange de paroles inaudibles. Ils ne s’attendaient pas à cela. Je marque un point cette fois.
- Les horaires avec E22 ne vous conviennent pas ?
- Si, au contraire ! Je veux avoir plus de temps sur ce sujet. Je sollicite également un accès Internet et un poste affecté pour moi seul, avec un accès la nuit, pour ne pas amputer du temps sur les recherches en journée. Je souhaite ré-apprendre un maximum de choses sur le monde extérieur, pour me préparer au mieux.
- Il y a de nombreuses contraintes de sécurité, nous sommes ici au cœur d’un site ultra-sensible, vous n’êtes pas sans le savoir !
- Moi, je ne sortirai pas, de toute façon, ni la nuit ni le jour. Vous pouvez même m’installer un lit de camp à côté du bureau. Je compte consacrer cent pour cent de mon temps à ces travaux, durant le mois à venir. S’il y a des fuites au-dehors, ça ne viendra pas de moi. Surveillez donc plutôt les autres.
Le Maître du conseil, situé au centre du demi-cercle qui me fait face, reprend la parole. Il jette un coup d’œil dans le couloir derrière lui, où je devine l’ombre d’Alex.
- Ce n’est pas ce que nous voulions dire, Niejdan. Nous avons une totale confiance en vous. C’est d’accord, je m’occupe personnellement de cela, vous pourrez accéder à votre nouvel emplacement de travail dès demain.
Bien, à présent, si personne ne s’y oppose, le conseil est levé !
La chambre des ténèbres I
Cela fait bientôt une semaine que je dors au labo, guettant un relâchement dans la surveillance, analysant les allées et venues de chacun, observant le ballet des caméras.
Hier, j’ai fait un rêve étrange, un souvenir qui m’est revenu pendant la nuit. Cela peut vous paraître insignifiant, mais pour moi c’est nouveau !
Habituellement, mes rêves, c’est à dire mes visions du futur, sont « provoqués ». Concrètement, je suis connecté à une interface neuronale et ils me « bombardent » d’informations. C’est une calotte demi-sphérique posée sur ma tête, reliée à un ordinateur qui stimule mes cinq sens en même temps.
Au bout d’un moment, cette juxtaposition d’images, de sons, de sensations initie une sorte de transe, un sommeil artificiel.
C’est pendant cette phase que surviennent mes « souvenirs », mes rêves, durant lesquels je perçois distinctement des événements futurs.
Cela commence toujours de la même façon, une nuée blanche, comme un nuage, qui finit par se disperser et me laisser entrevoir le monde de demain.
Mais cette fois c’était différent. C’était la première fois que cela arrivait sans stimulation neuronale extérieure. Peut-être que cela signifie que je vais enfin quitter cet endroit. Ces sinistres nuits passées dans l’antre du démon, dans l’enceinte du Centre de recherches, vont-elles enfin prendre fin ? Cela veut-il dire que je vais enfin entrevoir ma propre existence, mon passé ?
J’ai décidé de garder cette information pour moi. Il convient, désormais, de faire preuve de prudence…
Mon rêve ?
Comme à l’accoutumée, c’était une tranche de vie qui n’avait rien de personnel, comme vécue en spectateur. Mais la manière avec laquelle cette vision m’est parvenue pendant mon sommeil est, elle, totalement inédite.
C’était un rêve effrayant. J’ai vu la première fois où les nanocorps étaient utilisés à des fins militaires, en Asie. J’ai vu les hommes, les femmes, les enfants, porter en eux cette mort effrayante et la transmettre à leurs maris, femmes, amis…Jusqu’à ce que quelque uns décident que le moment était venu de déclencher « l’alerteur », provoquant une hécatombe pratiquement instantanée et sans précédent.
Il semble que cette fois là, les nanocorps aient « interprété » les ordres qui leur avaient été donnés : le but, semble t-il, était « simplement » de rendre dépendante une population entière et de l’asservir aux puissants qu’elle avait osé défier.
Mais moi, j’ai vu le massacre ! J’ai vu ces villes et villages devenus fantômes en quelques heures. J’ai vu cette femme qui n’a eu que quelques minutes pour pleurer son enfant, avant de mourir, elle aussi…
J’ai ressenti avec quelle acuité, quelle « intelligence » les nanocorps choisissaient leurs victimes, préférant les blonds ou les bruns, les petits ou les grands, les forts ou les faibles, en fonction de ce pourquoi ils ont été programmés.
J’ai vu ces quelques hommes, ceux qui ont ordonné le massacre, dans un bureau sombre peuplé de vieux livres jamais ouverts, être « vertement réprimandés » pour cette bévue…Pour avoir tué alors que ce n’était pas le moment, pas encore…
Pourtant je m’en souviens comme si c’était hier. Mon premier rêve au sujet des nanocorps était si enthousiasmant : des maladies incurables miraculeusement guéries par ces petits artisans invisibles.
Il y avait aussi ce tétraplégique qui retrouva en quelques minutes l’usage des ses bras et de ses jambes, comme « recousu » de l’intérieur. C’était la promesse de prolonger nos vies à l’infini ou presque.
Le jour où j’ai rêvé cela, la fièvre s’était emparée du centre tout entier. Les recoupements avec le super modèle mathématique qu’ils développent et améliorent sans cesse ici, celui qui enregistre et analyse les découvertes scientifiques en temps réel dans le monde entier, rendaient crédible cette hypothèse. Cela tenait en quelques mots : « Probabilité événement identique ou similaire : 54 % ».
54 %, c’est à peine plus de la moitié ! Mais certaines de mes prédictions, parfois anecdotiques, s’étaient déjà réalisées par le passé, alors, tout le monde voulait y croire…
Il est surprenant de voir qu’à cet instant, pour des esprits pourtant si cartésiens, 54 % ou 99 %, c’est la même chose !
C’est humain : quand espoir rime un peu plus avec pouvoir, il faut absolument que ce soit réel ou que cela le devienne.
Moi je n’avais pas besoin de cela pour y croire. Je savais, d’une manière totalement indubitable, que tout cela allait arriver.
Pourtant, je ressentais déjà au fond de moi, à cette époque, que tout ne serait pas si simple…Mais les membres du « CERCLE » ne se posaient, eux, aucune question. Ils la tenaient enfin cette promesse, ce challenge à ne pas rater, cette certitude de voir leur domination sur le reste de l’humanité confortée.
La perspective des futurs barbecues pour fêter cette victoire et leur confiance dans l’avenir les enchantaient. L’idée de pouvoir enfin se consacrer à des problèmes futiles, de pouvoir prendre le temps de consulter un psy pour lui raconter des banalités, tout cela en sachant que « le job est fait et bien fait », quoi de plus vénérable pour ces hommes…
Je me rappelle ce jour là comme si c’était hier. La plupart de ceux qui travaillent ici avaient quitté le centre de recherche assez tôt, pour aller fêter cette découverte dans un pub de la ville basse où ils avaient leurs habitudes. J’étais resté seul ce soir là, en attendant qu’Alexandre revienne et me conduise chez Clara.
Du coup, ils avaient manqué un autre événement à la télévision : c’était passé aux informations du soir, un père de famille serrant ses enfants dans ses bras, dans un pays lointain et sinistré par une terrible inondation. Il les avait retrouvés sous les décombres, après les avoir crus morts, un vrai miracle d’après le présentateur. Il avait tout perdu, plus de maison, plus rien, mais il avait ses enfants et criait qu’il était heureux aux télévisions du monde entier. Plus tard, j’ai su que son témoignage avait ému beaucoup de téléspectateurs, les dons avaient afflué. Il allait pouvoir tout reconstruire.
Etrange, comme une caméra éclaire l’obscurité… Ce monde déborde de millions de « crève la faim » et là, la télé en sauve un ! Tant mieux pour lui, tant pis pour les autres. D’ailleurs : « On ne peut pas sauver le monde entier de la misère…On travaille pour l’intérêt commun ». C’est ce que dit souvent un des responsables du centre de recherches. Il le dit en salivant…
Ce matin, je me suis réveillé trempé, j’ai dû transpirer toute la nuit. Pour la première fois, j’éprouve un sentiment d’empathie pour l’humanité, pour ces hommes, ces femmes, ces enfants qui vont mourir, lorsque les nanocorps seront là.
Je pense à Louise qui m’a mis sur la piste. Elle a pris des risques pour moi. Elle a probablement des enfants et ils vont vivre dans ce futur.
Je dois utiliser mes souvenirs pour aider ceux qui le peuvent à s’y préparer.
Je dois absolument quitter cet endroit !
La chambre des ténèbres II
Il s’est endormi ! L’espèce d’hippopotame qui me surveille jour et nuit du bureau de derrière s’est endormi. C’est le moment de tenter quelque chose !
Je suis au niveau 1b et je vais essayer d’accéder au niveau 3, ce qui me fait passer par…le niveau 2, gagné ! Sauf que la sortie du 1b est difficile…
Ici, plus le chiffre d’un niveau est élevé, plus il se situe profondément sous la surface du sol.
Le CRAMS est construit sous terre. J’ignore jusqu’à quelle profondeur cela descend mais il n’y a que les étages 1a et le 1b qui sont de plein-pieds.
D’abord : déjouer les caméras !
Hier, je me suis endormi assis, affalé sur le bureau. Je n’ai pas eu le courage de faire les trois pas qui me séparent du petit lit de camp qu’ils m’ont installé là. Je vais feindre d’agir de la même manière aujourd’hui.
Tout d’abord, gonfler sous le bureau cette poupée « trois trous » qu’ils utilisent comme mascotte au labo. Ensuite, la recouvrir d’une couverture. Voilà, je l’installe à peu près dans la position dans laquelle je me suis endormi hier. Elle prend ma place et c’est moi qui passe sous le bureau…
Maintenant, pour sortir de la salle, je dois longer les bureaux, passer derrière la cafetière…
Chiotte ! Ceux là sont encore au bureau…
- Et celle-là, tu l’as vue ?
- Putain, qu’est-ce qu’elle prend !
C’est bon, ils sont occupés à visionner les mails pornos reçus durant la journée, ils ne me verront même pas passer…
Ne pas faire de bruit, éviter les fils…
Ça y est, j’y suis ! Maintenant il faut descendre mais impossible de prendre un ascenseur sans être repéré. J’ai une idée : toutes les gaines techniques descendent vers les niveaux inférieurs pour faire passer les innombrables câbles électriques. Je ne sais pas si je peux y parvenir ainsi, mais ça vaut le coup d’essayer.
Ouais ! C’est ce qu’il m’avait semblé, cette trappe ci n’est pas verrouillée. Pour y accéder, j’ai dû passer à découvert mais c’est situé dans un angle mort vis à vis des caméras de surveillance.
C’est une vraie forêt de fils électriques là-dedans ! En déplaçant l’un d’eux, je peux peut-être me glisser par là… Oui ! Ça marche ! Il y a juste un passage dans la dalle en béton, il faut que je me tienne par les câbles à bout de bras. En attrapant plusieurs fils, je répartis un peu mieux mon poids, pourvu que ça tienne !
Aïe ! Putain, ce boîtier, je ne l’avais pas vu ! Ça m’a déchiré le flanc sur au moins dix centimètres ! Je pisse le sang…
Qu’est-ce que je fais ? J’arrête tout ? Qu’est-ce qui va m’arriver si je me fais surprendre ? Je ne sais pas vraiment de quoi ils sont capables…
Non, il faut continuer !
Je sens quelque chose sous mon pied droit. C’est une trappe ! Je dois être au niveau du dessous. Je vais essayer de sortir là.
Elle est fermée…Si je me cale le dos, en poussant avec les deux jambes elle va sûrement sauter, mais ça va faire du bruit.
De toute façon je n’arriverai pas à remonter par là où je suis descendu… Je n’ai donc plus le choix… Un, deux, allez !
Ça y est, c’est ouvert. Il n’y a pas un chat…
Le couloir est immense avec quelques faibles éclairages de sécurité, tous les dix mètres environ. On dirait qu’il y a une sorte de brouillard ou de fumée, je ne sais pas, mais aucune odeur en tout cas. Je n’ai pas déclenché un incendie, c’est déjà ça.
J’avance doucement, la fumée se dissipe petit à petit. Je me trouve maintenant devant une porte en verre, ou en plexiglas, transparente mais épaisse et robuste. Pas de difficulté pour ouvrir, il suffit de tirer. Ça se referme automatiquement.
Je suis à présent dans une salle immense, c’est gigantesque ! Il y a des caisses partout avec des étiquettes, superposées sur des rangements verticaux.
Il doit bien y avoir…Voyons… Il y a au moins une dizaine de mètres de hauteur sous le plafond, qui est légèrement voûté.
C’est bizarre, je ne dois plus être en dessous des bureaux, parce que je ne suis pas descendu d’autant dans la gaine. Du coup j’ai vraiment du mal à me situer.
Je continue.
Les travées se succèdent. En fait, c’est un vrai capharnaüm ! Certaines caisses sont ouvertes. Il y a de tout, avec des codes barres, comme dans un super-marché.
Dans la voie centrale, c’est un empilement de livres et d’écrits en tout genre, de toutes les époques. Certains semblent abîmés, mal conservés. Ou alors ils sont très anciens. De ce côté, il y a des sujets de doctorat et des comptes rendus d’études, qui sont entassés, conservés là, en vrac.
L’air est très sec et me blesse les sinus à chaque inspiration. Le décor a changé. Me voilà maintenant dans une sorte d’herbier géant !
Il y a des milliards de graines en tout genre, stockées dans de multiples petites boîtes en verre, alignées comme des militaires. Il y a aussi, sur les rangements en hauteur, des outils de laboratoire et des objets improbables qui semble issus d’un vide-grenier gargantuesque.
De l’autre côté, j’ai vu une rangée entière de tubes à essais, tous scellés, avec des contenus multicolores, liquides ou solides.
C’est à la fois impressionnant par l’ampleur et l’espace occupé et, pourtant un peu désuet quand on en juge par l’état délabré de certains contenants.
Continuons, il faut que j’accède au niveau trois et plus le temps passe, plus le risque que mon absence soit détectée là-haut augmente.
C’est vraiment immense. J’ai perdu tous mes repères. Je suis incapable de dire si j’avance globalement plutôt en ligne droite ou en spirale. Je longe les murs d’enceinte mais il n’y que du béton, aucune trace d’un quelconque passage pour descendre au niveau en dessous. Alors autant avancer encore.
Une nouvelle porte en verre. Non deux ! C’est un sas.
Là c’est différent, c’est… Bon sang ! Mais qu’est-ce que c’est que cet endroit ? Difficile à expliquer…De longs filaments descendent du plafond. On dirait qu’ils sont légèrement lumineux, ou fluorescents peut-être.
Je vais essayer des les toucher, de toute façon je n’ai pas le choix, c’est impossible de passer en les évitant, il y en a partout ! C’est vraiment étrange, ils glissent sur moi et s’entrelacent. Ça chatouille !
J’ai de plus en plus de mal à avancer, il y en a des centaines ! Ils s’emmêlent sur moi. De temps en temps, ça fait des nœuds. En tout cas l’atmosphère est beaucoup plus humide, ça a changé du tout au tout. Je sens que ça dégouline sous mes aisselles.
Les fils lumineux sont tellement denses que j’ai du mal à voir le sol.
Il y en a trop, je ne sais plus du tout dans quelle direction je progresse. Je ne pourrai jamais revenir sur mes pas…
Je vois une lumière violette, plus loin, très brillante. Je vais essayer de me diriger dans cette direction, c’est le seul moyen de ne pas tourner en rond.
Tiens ? Ça y est, les filaments se décident à me laisser progresser. Ils se mettent à glisser sur moi, mais la lumière devient aveuglante !
Mes yeux vont s’habituer…
Il y a des ombres !? Ce sont des blocs de verre massif, par centaines, énormes ! Les filaments se regroupent autour d’eux. Non, en réalité, ils pénètrent à l’intérieur ! Ils sont pris dans la matière, c’est étonnant.
Qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ? Ce sont des roches, des quartzs plus ou moins brillants. Il y aussi des insectes, des animaux. On dirait des inclusions, des fossiles ou quelque chose comme ça ; avec pleins de fils lumineux comme « branchés » autour.
Ici, je crois bien…Oui ! C’est un chat noir dedans, momifié en quelque sorte. Il n’a pas l’air empaillé. On dirait qu’il a été pris dans le verre, je ne sais pas par quel miracle, comme moulé, figé à l’intérieur. Les filaments s’enfoncent dans son sarcophage transparent, autour de lui, puis pénètrent dans son corps.
Ce bloc ci est gigantesque, mais y a trop de filaments pour voir ce que c’est. Peut-être une girafe, pour avoir cette taille ? Il y a aussi des blocs sans filaments. Des insectes énormes piégés là, pétrifiés pour l’éternité…
C’est un spectacle ahurissant. Mon cœur s’accélère encore un peu plus. Je continue ma progression dans cet univers surréaliste.
Les blocs de verre sont de plus en plus espacés. Ils se suivent latéralement. On dirait un dortoir macabre.
Oh, mon Dieu ! Ce sont des corps humains à présent ! Il y en a des centaines !
Je ne peux plus avancer. Il faut que je m’asseye, mes jambes sont coupées…
Quel est cet endroit ? Qu’est-ce que je fais là ? Je m’attendais à tout, mais pas à cela. Il faut se tirer ! Tant pis pour le niveau trois. Je dois remonter au centre et trouver ensuite un moyen de quitter cet endroit. N’importe quel moyen !
Inutile de repartir dans l’autre sens, je ne retrouverai pas mon chemin en repassant dans la forêt de filaments.
Il faut avancer et espérer trouver une issue pour remonter, plus loin.
La panique m’envahit.
J’avance dans l’allée centrale, mais je ne peux pas m’empêcher de regarder…
La plupart du temps, on peut distinguer leurs visages !
Ils sont comme endormis…Comme si le temps s’était arrêté.
Les images s’entrechoquent dans ma tête : des corps, des blocs, des vivants, des morts…Je m’appuie sur l’un d’eux, presque machinalement, pour ne pas tituber.
Tiens ? La matière : ce n’est pas du verre, c’est plus chaud, au toucher.
Celui-là, à côté, avec les cheveux noirs, je…il me…je l’ai déjà vu !
Les souvenirs m’envahissent…
Je le vois, je le connais ! Je me souviens !
Des images me reviennent : il se tourne vers moi. Il pose ses mains sur mes joues. Je pose ma main sur la sienne. Ma main à moi est beaucoup plus petite que la sienne ! Est-ce possible ? Je…je suis un enfant ? C’est impossible !
Ma tête me fait mal ! Tout tourne !
Je ne dois pas m’évanouir…
Je…
La chambre des ténèbres III
J’ai l’impression d’émerger d’une hibernation. Combien de temps suis-je resté inconscient, impossible de le savoir… Je suis frigorifié.
Je vais me relever et courir droit devant.
Allez ! Je dois m’éloigner le plus loin possible. Courir et ne pas retomber. Je dois d’abord penser à survivre. Il y aura un temps pour comprendre, après.
Je dois garder mon calme, et la tête froide…
Voilà, c’est mieux…
Ma montre s’est arrêtée. Décidément, tous les éléments se liguent contre moi. Il n’y a plus de blocs ici, plus de filaments fluorescents non plus.
Là ! Un escalier qui descend. Ce serait ça le passage au niveau trois ?
L’appréhension et la peur m’alourdissent les membres, mais je n’ai pas le choix.
Qu’est-ce que c’est ? Il y a quelqu’un au fond, là-bas, ça bouge !
Il est derrière une vitre en plexiglas. C’est une sorte de prison semble-t-il. Je m’approche…
C’est un vieillard, il m’interpelle :
- Si vous venez maintenant, c’est que c’est grave, n’est ce pas ? Car ce n’est pas l’heure du repas. (Il m’a parlé sans me regarder. Il est de dos. Je prends un risque fou en me montrant, mais au point où j’en suis)… Qui êtes vous, jeune homme ? Je ne vous ai jamais vu ? Vous venez pour me tuer ?
- Je suis Niejdan et… Non, je ne viens pas pour vous tuer. Qui êtes-vous ? Quel est cet endroit ?
Il s’approche de la vitre, à un endroit pourvu de quelques fentes, probablement dédiées à la parole entre le prisonnier et ses geôliers. Il me dévisage de la tête aux pieds. Il fait des efforts certains, en plissant ses yeux habitués à la semi-obscurité, pour me voir distinctement. Il semble agréablement surpris par cette visite impromptue.
- Que fais-tu ici, alors ?
- La curiosité m’a mené jusqu’à vous. Je voulais voir le niveau trois.
- La curiosité dis-tu ? C’est une bien belle qualité. Est-ce que je peux t’aider ?
- Franchement je n’en sais rien. Que faites-vous ici ?
- On peut se tutoyer, petit….
- Que faites-vous ici, vous êtes qui ?
- Je me nomme Isaac. J’ai conçu pas mal de chose ici. Tu travailles sur le modèle mathématique ?
- D’une certaine façon, oui.
- Il n’est pas trop mauvais mon modèle, pas abouti, mais pas trop mauvais. Qu’en penses-tu ? (Il attrape un petit tabouret pour s’asseoir au plus près possible de moi). Hein, petit ? Prédire l’avenir, c’est une foutaise, non ? Note que je t’appelle « petit », mais il ne faut pas que ça te vexe, hein ? C’est parce que tu es quand même bien plus jeune que moi, heureusement pour toi d’ailleurs !
- Pourquoi pensez-vous qu’il est impossible de prédire l’avenir ?
- Jeune homme, il se trouve que je suis un expert en causalité. Avant d’être un vieux prisonnier, j’ai été un des principaux acteurs du projet sur lequel tu bosses.
Les causes, les statistiques, les effets, ça me connaît, et pourtant…
- Et pourtant ? (Il fait passer ses doigts sur ses lèvres et fait une petite pause, comme s’il prenait une bouffée d’une cigarette imaginaire).
- Tu crois en Dieu petit. Tu es croyant ?
- Je ne sais pas.
- Petit, un ensemble de causes produit un ensemble d’effets, c’est le postulat de base de tout problème, tu es d’accord avec ça ?
- Euh oui, sans doute…
- Donc, en règle générale on considère qu’une cause, pour faire simple, produit un effet. Mais cet effet va lui aussi devenir une cause pour un autre événement à venir, etc…
- Oui, l’effet papillon…
- Mais exactement ! Ton papillon, va être la cause d’une chaîne de phénomènes qui va, pourquoi pas, créer un ouragan au-dessus de nos têtes. Cependant, tous les phénomènes sont interconnectés entre eux depuis l’origine des temps, il faut bien en avoir conscience !
Il faut imaginer que tous les éléments de l’univers interagissent entre eux depuis le commencement. Depuis le Big-Bang peut-être. Tout ce qui arrive et arrivera demain était contenu dans l’étincelle originelle !
Nous, pauvres mortels, nous n’avons vu que quelques minutes du film et on croit pouvoir deviner la suite ? Foutaise je te dis !
Il me plait, ce vieillard. Il est tout doux et je l’écouterais bien conter ses histoires avec bonheur autour d’un feu de cheminée en sirotant un alcool fort.
Il m’a fait oublier une seconde que l’on se trouve dans les profondeurs d’un monstre malfaisant.
- Vous ne m’avez pas répondu, pourquoi vous ont-ils enfermé ici ? Qui sont ces cadavres, dans ces étranges cercueils transparents ? (Il semble interloqué par mes propos).
- Mais tu débarques d’où petit, tu fais quoi ici, précisément ?
- En réalité, je travaille ici contre mon gré, pour l’amélioration du modèle. Je me suis éclipsé du niveau 1, tout à l’heure, pour finir ici, près de vous. Une source m’avait informé de choses étranges aux niveaux inférieurs.
- Tu t’es éclipsé, tu dis ?
- Oui, je crois que j’ai pu passer sans être vu par les caméras. Alors, j’espérais pouvoir revenir avant d’éveiller les soupçons, mais là…Je ne sais plus…
- Tu ne risques pas d’avoir échappé aux caméras mon pauvre ami, il n’y a aucun angle mort au CRAMS. Je le sais bien, c’est moi qui ai conçu le système. En fait, chaque îlot de bureaux est conçu comme un échiquier qui aurait douze colonnes et cinq lignes. Tu sais jouer aux échecs ?
- Oui.
- Alors attends, je te fais un petit schéma. (Il s’exécute, après avoir posé des lunettes rondes sur son nez, pour voir de près, sans doute, et attrapé un bout de papier).
X
X
X
X
Tu reconnais l’emplacement des caméras, la disposition ?
- Oui, il me semble que c’est à peu près ça.
- C’est exactement ça, tu veux dire ! Bon, maintenant, imagine que les caméras sont des reines aux échecs…
- Oui
- Elles peuvent donc se déplacer en ligne droite ou en diagonale, ce qui correspond à un angle de vision de 45° à gauche et à droite, pour chaque caméra.
- Et ?
- Eh bien toi, tu es le pauvre petit roi qui cherche à s’enfuir de l’échiquier et les reines, elles, elles te mettent en échec dans toutes les positions ! Tu n’as aucun endroit pour passer sans être vu. En plus, j’ai mis en place un système d’intelligence artificielle qui analyse en temps réel les images produites par toutes les caméras du centre. Elles détectent tout geste suspect.
Ils t’ont vu, c’est sûr, c’est imparable ! (Il me dit ça sans se soucier de ce qui va m’arriver, avec une fierté non dissimulée pour le joujou qu’il a conçu).
- Il doit y avoir un moyen pour s’échapper ? Comment sortir ? (Il hoche la tête de gauche à droite, résigné. Pour la première fois, il semble faire preuve d’empathie à mon égard).
Oui, mais vous, vous êtes prisonnier derrière cette vitre. Moi je suis libre de mes mouvements, est-ce que j’ai une chance de m’en tirer ?
- Je suis désolé petit, par là il n’y a aucune issue. C’est un cul-de-sac… C’est pour ça qu’ils m’ont installé ici. (Il écarquille ses petits yeux cernés par les rides).
- Mais…mais ? Je te reconnais petit ! Je t’ai déjà vu ! Je sais qui tu es ! Approche à nouveau, que je te regarde de plus près.
- Quoi ! Qu’est-ce que vous dites ?
- Comme tu as grandi petit ! Comment as-tu dit que tu t’appelais maintenant… Niejdan c’est cela ? Ce n’est pas ton vrai nom, n’est ce pas ?
Soudain, il y a un fracas assourdissant !
Qu’est-ce qui se passe ? Des hommes en costumes sombres et arme au poing surgissent de nulle part.
Il y en a derrière moi, il y en a partout ! C’est mal parti, je n’ai aucun endroit où m’enfuir…
Le vieillard s’agite dans sa cage :
- Petit ! J’ai bien connu ton père !
- Quoi ? Qu’est-
Déselectionné
En ce 29 Avril
En ce 1er Mai
» Ce qui me sembla n’être qu’une fin, se révéla en être le début. »
Cela doit faire environ une dizaine de jours que je sondais ma mémoire à la recherche de ce qui me reste de lui. J’avais évidemment conscience que la séparation serait difficiles et j’avais pris toutes mes précautions. Du moins, je croyais…
Il était là et moi aussi j’était là, bien que ma présence et l’importance qu’il m’accorda fut par défaut. Je n’avais cessé de me demandé ce que j’allais bien pouvoir faire avec lui. Resté en terme de bon amis ou tenté une approche un peu plus intime. Je ne savais pas quoi faire, jusque là ; je n’avais jamais eu de relation. La peur m’habitait et m’empêchait d’agir. Pourtant, ce qui me semblait impossible se révéla plus facile et, comment dire, agréable ! Un simple baiser. Je vous vois déjà esquisser un petit sourire. Ce n’est pas drôle, non vraiment pas, d’ailleurs je connais votre réponse : » T’en fais pas, chacun va à son rythme. » Bien que cela se révèle parfois rassurant. Seulement, qui désire être encore pucelle d’un simple baiser à l’âge de 30 ans. J’étais bien décidé à provoquer ce baiser et ne pas encore patienté pendant au moins 24 ans !
Evidemment que je l’ai fait, j’avais un telle conviction que rien n’aurait pu m’empêcher de le faire. De plus, le cobaye n’était vraiment pas repoussant au contraire ! Il avait tout de ses beaux garçons que l’ont voit à la télé, avec son sourire d’ange. Ah ce sourire…. Si vous l’aviez vu. Il était tellement déstabilisant qu’il pouvait tout obtenir de moi. Malheureusement, je crois m’y être pris bien trop tard. Les aveux une fois révélés, il nous restait seulement une journée à vivre à deux. Je ne savais pas de quoi le lendemains serait fait et j’avais passé la nuit à me torturée dans le lit. Couchée 1h ; réveillée 4h. C’est pour dire, qu’elle nuit j’avais pu passer. La journée et la soirée suivante se passa normalement, nous vivions notre histoire comme si nous avions un temps fou devant nous.
Je regrette, avec beaucoup de recul. Pourquoi ne pas être passé à l’acte avant ? C’est idiot, mais comme ça. Si vous voulez savoir comment c’est finis cette histoire, en quelques mots, cela ressemble à peu près à ça : Il n’y a rien eu d’intensément sexuel, juste du tatement par ci, par là. Mais ce qui m’écorcha le plus fut de prendre une douche le lendemain. J’avais vécue une nuit entière, avec les doux souvenirs de ses mains qui se baladait encore et encore sur mon corps. Mais en prenant ma douche, j’eue l’impression que l’eau effaçai toute trace de son passage.
Son passage…. Bien trop rapide. Et son souvenirs me tortura encore pendant une dizaine de jours. Le retour à la réalité. Le retour dans un lieu où personne ne vous désire. Voilà la fin d’un rêve. La fin de mon rêve. Pourtant, je sais que derrière il y aura le début d’un autre.
Le visage de ma mère
Le visage de ma mère
« Oh ! L’amour d’une mère ! Amour que nul n’oublie ! Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie ! Table toujours servie au maternel foyer, chacun en a sa part et tous l’ont tout entier » Victor Hugo (Les feuilles d’automne)
Aussi loin que je remonte dans mon enfance, j’ai toujours été solitaire. C’est que ma mère m’a cruellement manqué et que son absence n’a pu être comblée par aucun oubli. En me donnant la vie, elle a perdu la sienne…
En ce temps-là, la photographie n’existait pas ; aussi ma détresse d’orpheline était augmentée du fait que je n’avais même pas un portrait pour rêver d’elle. Nous habitions au Québec, à Arvida, où ma mère avait passé sa jeunesse. Elle y tenait une confiserie fine. Le jour de ma naissance, qui fut aussi jour de deuil pour mon père, celui-ci ne voulant pas même me regarder, décida de mon sort. Espérant se remarier, il me confia à l’une de ses sœurs, ma tante Jenny qui demeurait à Chicoutimi, petite ville au confluent d’une rivière, baignant dans un parfum de copeaux frais et où ronronnaient de nombreuses scieries.
Ma tante se montra très bonne et attentionnée pour moi, mais tous ses soins ne m’empêchaient pas d’être rongée de tristesse lorsque je pensais à ma mère si tôt disparue, et une éternelle question me hantait l’esprit : « Qui était-elle ? Comment était-elle ? ». Mon père, questionné à ce sujet, resta muet. C’était un être prude, secret et clos.
Puis les années passèrent et le temps estompa, un peu, mon chagrin et ma mélancolie. Je me mariais et j’eus une petite fille que je nommai Mary, comme ma mère… De temps en temps, avec ma fille, j’allais rendre visite à mon vieux père qui, par la grâce de mon bébé, m’avait ouvert son cœur longtemps fermé. Ce jour-là, le train était bondé. Dans un compartiment semblant lui appartenir, siégeait une grosse dame étalée parmi ses nombreux paquets. Aimablement, elle consentit à faire qeulque rangement afin que je puisse disposer d’une place à ses côtés. Hélàs, aussitôt, elle engagea la conversation. En fait, elle parlait seule ; cachant mon agacement, je lui offrais un visage poli bien qu’ayant toujours fui le bavardage effréné autant que maladie contagieuse.
« Vous avez un bien beau bébé, ma petite, me dit-elle en se penchant sur ma fille endormie dans mes bras. Mais que ce voyage est donc long et pénible ! Je viens de Chibougamau et le climat du lac ne convient pas à mes douleurs, comprenez-vous ? J’ai passé toute ma vie à Arvida mais j’ai laissé ma maison à mon fils lors de son mariage. C’est lui et ma bru que je vais voir. Et vous, ma petite, où allez-vous ? »
Elle ne mettait aucune malice dans son indiscrétion, juste une curiosité épaisse de brave ménagère.
« A Arvida également. »
Ma voisine poussa un gros soupir :
« Arvida ! J’y ai de bons souvenirs. Je connais tout le monde là-bas, comprenez-vous ? Je n’ai pas eu une enfance heureuse, mes parents se querellaient sans cesse et la vie était infernale. En sortant de l’école, mon bonheur était de m’arrêter à la confiserie et de me gaver de bonbons. Ah ! Mary Morgan et ses caramels au beurre salé ! Je ne sais pourquoi, vous me faites penser à elle… »
Mary Morgan ! Elle avait prononcé le nom de ma mère et mon cœur se mit à battre plus vite. Je regardai cette volubile et forte femme avec un autre œil. Mon irritation à son égard s’était envolée, elle devenait soudain, pour moi, la personne la plus intéressante du monde. Elle continuait de dévider le fil de ses souvenirs et je buvais ses paroles :
« Mary m’a beaucoup aidée par sa gentillesse et sa générosité. Elle bourrait mes poches de friandises, qu’elle nommait des échantillons. Elle si gracieuse, si blonde, frisée comme un mérinos, avait un visage de madone tandis que son époux était si austère ! Elle est morte, m’a-t-on dit, durant ses couches… Vous êtes trop jeune, ma petite, pour l’avoir connue. Mais vous l’auriez aimée ! C’était un ange, comprenez-vous ? »
Accablée de chagrin et de joie à la fois, je penchai ma tête sur la petite-fille de Mary Morgan pour cacher mon émotion.
« …elle avait toujours un mot de réconfort pour chacun et m’encourageait à voir le bon côté de mes parents, m’expliquant que leurs querelles ne concernaient qu’eux mais que leur amour pour moi n’en était pas diminué. Elle écoutait mes doléances avec une patience inépuisable. Lorsque mes parents divorcèrent enfin et me mirent dans un lointain pensionnat, Mary m’envoya une énorme boîte de dragées avec un petit mot : Bon courage ma petite amie ! Jamais elle n’oubliait personne. Oui, c’était un ange sur terre ! Mais excusez-moi dit-elle, en se mouchant bruyamment, je vous embête avec mes histoires ! C’est que je suis une vieille pie bavarde et sentimentale, comprenez-vous ? D’ailleurs, nous voici arrivées. »
Le train commençait à freiner pour son entrée en gare. Je me levai en chancelant à moitié. Serrant très fort mon enfant, je regardai descendre poussivement ma compagne de voyage, cette inconnue que je ne reverrai sans doute jamais et, silencieusement, je la remerciai du fond du cœur. Après trente ans de mélancolie, une passante m’avait offert sans le savoir le plus touchant et le plus inappréciable des cadeaux : le visage de ma mère !
