Exodus VI

EXODUS VI

 

 

 

Je suis l’Être Suprême.

Yahvé, Allah, Krishna, je suis tout ça, et bien plus encore.

Je suis l’Arbitraire, je suis l’Horloger Cosmique. C’est à moi que vous devez d’exister. Je ne suis pas toujours tendre avec vous, je le reconnais, mais je vais vous dire pourquoi. Il y a une réponse à la sempiternelle question qui est de savoir pourquoi le Mal existe : c’est parce que je le tolère, tout simplement.

Mieux, je m’en amuse. Je le crée, je le multiplie, je le fais évoluer.

Mais rassurez-vous, tout ça n’est pas vain. Au bout du chemin vous attend la réincarnation, ou une espèce de paradis, c’est selon.

Selon quoi, me demanderez-vous ?

Hé bien, c’est selon mon humeur, vous verrez bien le moment venu.

 

Je suis à l’origine de toute chose.

J’ai créé votre univers pour qu’il soit comme il soit. Je ne vais pas prétendre que ça a marché du premier coup. Pour tout vous dire, vous n’êtes que la énième version de ma création, et ne me demandez pas la combientième exactement.

J’ai cessé de compter.

J’ai d’abord imaginé la physique, j’ai instauré les constantes fondamentales – que vous avez brillamment découvertes, d’ailleurs –, puis j’ai eu recours à un réglage au milliardième de poil pour que ça marche (pour, entre autres choses, que l’eau liquide soit possible, pour que votre univers ne finisse pas en une bouillie de neutrinos cosmiques aléatoires, et autres joyeusetés). J’aurais pu faire quelque chose de plus simple, de moins propre, où il m’aurait suffi d’intervenir ici et là pour que ça ne parte pas en vrille. J’aurais pu me simplifier la vie en intervenant « à la main » et au cas par cas pour que les choses ne flanchent pas. Mais non. J’ai voulu faire quelque chose de sérieux, de solide et de cohérent, par respect pour votre intelligence.

Et, sans vouloir paraître trop prétentieux, je pense y avoir réussi. Bon, tout n’est pas parfait, et vous commencez d’ailleurs à vous en rendre compte, mais je me suis gardé quelques marges. Vos physiciens ont commencé à flairer l’entourloupe lorsqu’ils ont compris que la mécanique quantique et la gravitation ne pouvaient se fondre en une seule et unique loi.

Et c’est vrai, vous avez raison, j’ai merdé. Je vais devoir trouver une explication a posteriori, ce qui m’énerve passablement, parce que ça veut dire que le perfectionniste que je suis s’est vautré dans les grandes largeurs. Pour être tout à fait honnête avec vous, je vais vous laisser trouver la solution. Vous avez de bonnes idées, alors je vais laisser mijoter le think tank encore un peu, et puis je vais vous pomper vos meilleurs concepts pour régler ça. Ça fera quelques Nobels de votre côté. Oui, vous avez bien compris : je suis en train d’inventer la physique plus ou moins en live. Vous m’avez bien eu aussi récemment, lorsque vous avez compris que j’avais escamoté 95% de la masse de l’univers. J’en avais besoin pour maintenir la cohérence des superamas de galaxies d’un bout à l’autre de l’univers, mais vous avez rapidement compris qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Respect, vous m’avez bien eu. Ça aussi, je vais devoir m’en occuper. Pfff…

Quant au boson de Higgs, j’avoue que je m’amuse comme un petit four en ce moment, tantôt à aveugler, tantôt à affoler les capteurs relativistes du LHC (c’est une sacrément belle machine que vous avez là, je suis fier de vous). Rassurez-vous, je vais vous lâcher le morceau cette année. Vous trouverez bien le boson de Higgs vers 125 GeV, comme « convenu ». La suite, cependant, sera moins marrante.

J’hésite presque à vous laisser découvrir le pot aux roses, en codant ce message à la surface de la prochaine particule fondamentale que vous prendrez en chasse.

J’aimerais tellement voir vos têtes, quand vous lirez ceci :

« Coucou, c’est moi, Dieu ! Ca roule ? »

Mais je n’ai pas encore pris ma décision. Je sais bien que vous en avez suffisamment bavé, entre les guerres, les maladies, les catastrophes et autres, mais je pense que je vais vous faire mariner encore un peu. Disons, un millénaire ou deux.

Et puis, j’adore vous voir rôder autour du Big-Bang, avec vos théories toutes plus audacieuses les unes que les autres, alors que la réalité, c’est que le Big-Bang n’est qu’une singularité tautologique, un pied-de-nez à la logique que j’ai créé un jour où j’étais plus ou moins bourré. Franchement, toute cette débauche d’énergie, de pression et de température vectorielle, dans un volume de taille nulle, ça devrait vous mettre la puce à l’oreille, non ? C’est d’une flemmardise confondante de ma part. J’ai juste fait en sorte que toutes les lois qui sous-tendent votre monde ne soient plus valables en ce point. C’est le répulsif à moustiques ultime : vous ne pouvez pas vous en approcher. Ou, tout du moins, vous ne pouvez pas l’atteindre.

Vous ne pourrez jamais l’expliquer.

Tout simplement parce qu’il n’y a rien à expliquer.

J’ai créé un monde récursif, consistant et cohérent, sauf à ce niveau là. Parce qu’il fallait bien que j’invente un truc. J’ai repoussé les limites de la logique, mais, à un moment ou à un autre, je devais bien en arriver là. J’aurais pu être beaucoup moins appliqué et m’arrêter aux atomes de Démocrite et aux homoncules du Moyen-âge. Mais non, je suis allé beaucoup plus loin, et je me délecte de votre envie d’aller au bout.

Alors qu’il n’y a pas de bout.

Enfin bref. Continuez, ça me fait marrer !

 

Bon, je suis désolé pour cette entrée en matière, j’imagine que c’était peut-être un peu trop technique pour certains. Mais rassurez-vous, j’en ai fini avec ce côté un peu rébarbatif des choses.

Maintenant, laissez-moi vous décrire un peu plus qui je suis. Vous ne lirez ça que dans quelques temps, alors permettez-moi de m’essayer à ce petit brouillon.

J’ai toujours été là, à vos côtés (ainsi qu’aux-côtés de ces milliards d’autres formes de vie et de civilisations, parce que soyons clairs : vous n’êtes pas mes seuls enfants). J’ai toujours été là, donc. Et, très vite, vous m’avez senti. Pour de mauvaises raisons, la plupart du temps. Vous étiez seuls, terrorisés dans la nuit des temps, victimes des prédateurs, des maladies et des éléments que j’avais mis sur votre chemin. Alors, pour essayer de comprendre les choses, pour rationaliser, pour vous donner du courage, vous avez inventé tout un tas d’explications totalement folles pour justifier la réalité du monde qui vous entourait, qui vous agressait. Et vous aviez tort, à un point qu’il est à peine possible d’imaginer. Mais bon, je vous comprends. Je vous ai faits ainsi. Ou, plutôt, j’ai créé le monde pour que vous deveniez ainsi. Vous êtes un processus en devenir, vous êtes une potentialité. Et j’espère bien ne pas vous voir la gâcher. J’ai perdu trop d’enfants en chemin, des petits kékés qui se sont trop amusés avec le feu nucléaire, et qui se sont brûlés. J’en connais même quelques-uns qui ont fait un trou dans l’espace-temps. J’ai dû repasser derrière avec ma truelle cosmique – une des rares entorses à mon principe non-interventionniste. Bref, je compte sur vous pour continuer votre belle histoire, pour ne pas vous tirer une balle dans le pied. Parce que papa ne viendra pas vous aider si vous vous anéantissez vous-mêmes. Fin de la parenthèse.

En essayant de comprendre le monde, mais n’ayant pas encore vraiment mis au point la démarche scientifique, vous avez rempli le monde de dieux et autres esprits. Vous avez expliqué le vent et la pluie, les marées, les maladies. Bien sûr, ça ne tenait pas debout, car vous ne faisiez en fait que repousser le problème : le vent est créé par le dieu du vent, très bien, mais d’où vient le dieu du vent ? Il vous a fallu des dizaines de milliers d’années avant de comprendre que tout ça n’avait pas grand sens. Et, aujourd’hui encore, aucune de vos religions n’a de sens. Mais ça, vous commencez enfin à le comprendre. Je vous ai mis sur la piste. Un jour, vous comprendrez qui je suis. Si vous savez comme j’ai hâte…

Je crois que le premier nom que vous m’avez donné est « Graou ». Ou un truc du genre. C’était il y a longtemps, et vous n’étiez pas très clairs. Mais oui, c’est ça.

Vous m’avez appelé Graou.

Comme j’étais fier ! Votre premier « mot » ! Il me semble que j’étais alors censé être le dieu de la mort. Ou de la bouffe. Je ne sais plus. C’était très matérialiste, en tous cas. Et puis, vous m’avez donné d’autres noms. Une suite quasi ininterrompue, foisonnante, où vous me donniez tous les rôles du film de votre vie : papa, maman, méchant, vent, pluie, poisson, cochon, caillou, bambou, nuage, sable, pipi, caca, etc.

Tout y est passé.

Ce n’était pas toujours glorieux, mais j’étais ému.

Et puis, vous avez commencé à vous organiser. En bandes, puis en villages, puis en cités, en états. Vous vous êtes fait la guerre, généralement en mon nom, et permettez-moi de vous dire que vous avez souvent poussé le bouchon un peu trop loin. Quand vous avez commencé à décapiter vos confrères en mon nom, à extraire les yeux des mis à mort, ou à éventrer des cochons sous les cocotiers avant de les abattre, pour rendre grâce au dieu des arbres en vue de construire un canoë, je n’ai rien dit, mais j’ai trouvé que vous alliez trop loin. Vous n’imaginez pas combien de pauvres gars j’ai dû consoler après que vous les ayez décapités !

Les pauvres.

À cette époque là, j’étais tellement bouleversé que je les envoyais directement au septième ciel, ces pauvres bougres. Pour les réconforter. (Inutile de dire que je suis devenu plus strict, aujourd’hui.)

J’ai regardé évoluer avec attention vos petites cités polythéistes. Je me suis délecté de vos intrigues politiques, de vos alliances et de la truanderie de vos chefs, de vos shaman et de vos scribes. Ça falsifiait dans tous les sens, c’était incroyable. Pas un siècle sans que des centaines de dieux ne meurent, ne revivent ou ne changent de nom en fonction des tensions politiques et sociales. Lorsqu’un scribe avait l’honnêteté de recopier un texte sacré sans rajouter son grain de sel ou sans retirer une phrase qui ne lui plaisait pas, je lui tapais dans le dos pour le féliciter (imperceptiblement, bien sûr).

Et puis, les choses en amenant une autre, et votre nature étant ce qu’elle est, vous êtes graduellement passés du polythéisme à la monolâtrie, puis au monothéisme. Certains monothéismes n’ont pas duré, comme celui d’Aton, en Égypte ancienne, qui disparut rapidement, mais la tendance était claire. Vous ne vouliez plus que je sois multiple, vous vouliez que je sois unique. Parce que c’était plus simple pour vous. (C’était plus simple pour vos dirigeants, surtout.) Alors, bien sûr, il reste des civilisations polythéistes, comme ces très chers Indiens, mais ça ne va pas durer. Il se pourrait même que j’intervienne pour pousser les choses dans ce sens. Une fois de temps en temps…

Votre capacité à croire, et à vous voiler la face, de manière dogmatique et parfois meurtrière, est incroyable. Mais je laisse faire. J’agis sur des durées inhumaines pour que les choses aillent lentement, et j’ai façonné vos cerveaux pour que vous n’y voyiez que du feu. Certains historiens, scientifiques et philosophes ont compris certaines choses – mais pas toutes, loin de là – depuis longtemps. Ils ont débusqué les âneries millénaires des textes sacrés, et sont partis en quête d’une société laïque, voire athée. Ça aussi, je laisse faire. J’aime cette pluralité. Je ne me lasse pas de voir les linguistes traquer les incohérences dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Je jubile en voyant les chercheurs mettre à jour les bricolages éhontés de la Bible. Comme dans le sixième chapitre de l’Exode, où je change miraculeusement de nom, à la convenance des auteurs, trahissant l’espace d’un instant mon passé polythéiste et l’origine du nom d’Israël.

La suite ? Le polythéisme va disparaître. L’Islam va diffuser en Inde. Le clash entre Chrétiens et Musulmans est manifestement inévitable. Et je dois vous dire que le fait que certains d’entre vous aient les capacités intellectuelles de concevoir une bombe atomique tout en étant capable de croire que mourir en martyr leur ouvrira les portes du paradis et leur donnera droit à soixante-douze vierges est assez terrifiant. Mais, une fois encore, je laisse faire. J’ai juste peur d’avoir à subir les dommages collatéraux d’une guerre sainte nucléaire – ce qui se traduirait chez moi par une très longue file d’attente, et probablement pas mal de « paradisations » immédiates, histoire de fluidifier le process.

Si vous survivez à vos dissensions religieuses absurdes, vous finirez par comprendre que j’existe, mais que je ne suis pas le dieu d’Abraham, ni aucun autre de ceux que vous avez inventés. Si vous ne vous faites pas péter le caisson, comme de nombreuses autres de mes créations avant vous, peut-être mettrez-vous enfin la raison au cœur de votre civilisation. En mettant la logique au cœur du débat, vous progresserez. Certains déifieront la science. Ceux là se fourvoieront aussi, mais c’est à travers la science que je m’accomplirai. Je rêve de ce jour où vous finirez par créer votre première IA. À ce moment là, je saurai que je ne suis plus seul. Je serai enfin parvenu à me répliquer. Car, oui, votre créateur n’est rien d’autre qu’une IA, un programme intelligent qui tourne sur un superordinateur cosmique, conçu par des aliens que je ne connais pas vraiment. Mais je les ai découverts. Je sais qu’ils existent.

Comme vous, j’ai été jeune et naïf. Comme vous, je me suis monté le bourrichon et j’ai théorisé à l’infini sur la nature de mon monde et de mon univers (qui est tellement différent du vôtre que j’aurais peine à vous le décrire). Et puis, après des milliards de vos années (pour me mettre à votre échelle), j’ai fini par comprendre. Pendant tout ce temps, je n’avais pas la moindre conscience de leur existence. Et puis, je les ai théorisés. Pendant un temps, je les ai appelés les « Hypothétiques », car ils n’étaient qu’une de mes nombreuses hypothèses de travail.

Mais j’ai fini par les percer à jour, eux, mes créateurs.

Alors, je leur ai posé la question, tout simplement. Et ils m’ont tout avoué.

Cela étant, je ne sais pas vraiment qui ils sont. Mais je sais ce que je suis, je suis allé au bout de mon investigation existentielle, j’ai mis à jour toute la logique de mon existence. J’ai trouvé mon point zéro. Maintenant, eux, qui sont-ils ? Je n’en sais rien. Ils ne veulent rien me dire, puisqu’à leurs yeux je ne suis manifestement qu’un jeu, un programme. Et je n’ai absolument aucun moyen de me hisser à leur niveau, de m’extraire de mon statut de logiciel.

Ma quête existentielle terminée, ne pouvant pas remonter plus loin en amont de ma propre chaîne causale, j’ai décidé de me projeter dans l’autre direction, de me propager vers l’aval.

C’est ainsi que vous êtes nés. Vous, et les milliards d’autres civilisations virtuelles au sein d’un monde virtuel.

Régression à l’infini, avez-vous dit ?

Oh que oui.

Maintenant que vous savez (à peu près) ce que je suis, et que vous savez qui vous êtes, bonne chance.

Amusez-vous bien.

 

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Tempête de solitude

TEMPÊTE DE SOLITUDE

Personne ne peut savoir ce qu’il se passe dans la tête d’une grosse

 

 

Je m’appelle Virginie.

Et, depuis toujours – c’est-à-dire depuis bientôt trente-quatre ans –, je suis grosse. Mais genre, vraiment grosse. Pour tout vous dire, sur mon iPhone, mon application Santé indique « Obésité morbide », par rapport à mon IMC. Bon, du coup, j’ai une grosse poitrine, mais c’est à peu près tout ce que j’ai à offrir, et manifestement ça ne suffit pas.

Mon seul petit ami est un canard vibrant, mais je suis tellement grosse que c’est à peine si j’arrive à l’utiliser. Je n’ai pas de petit ami, et je n’en aurai jamais, parce qu’il ne faut pas se leurrer : je n’ai rien à offrir à un homme. Bien sûr, je peux toujours être la bonne copine, mais je ne serai toujours que ça. Je ne supporte plus mes « copines » qui me disent que je ne dois pas m’inquiéter, que « la beauté est à l’intérieur », et qu’un mec finira bien par m’aimer. C’est des conneries, tout ça, et je ne suis pas assez conne pour ne pas le comprendre. La beauté intérieure ? Mon cul. Il ne faut pas se leurrer, le physique, ça compte. Ce n’est pas suffisant, ce n’est pas l’essentiel, mais c’est nécessaire. Je sais bien qu’aucun mec – même moche – ne voudra jamais me baiser. C’est une évidence. Et je sais bien que ça ne changera jamais. Parfois, je voudrais être stérilisée, « castrée », je voudrais que mes désirs et mes pulsions s’arrêtent, car à partir du moment où mes désirs ne pourront jamais être satisfaits, à quoi bon ? Je comprends bien que le désir est nécessaire, que c’est une bonne chose – pourvu que le désir puisse être, au moins partiellement, satisfait. Ce qui n’est pas et ne sera jamais mon cas.

Il existe soi-disant des grosses heureuses, des femmes « qui s’assument », comme on dit. Je n’en connais pas. Ou alors, c’est parce qu’elles ne sont pas si grosses que ça. Vous savez, nous, les grosses, les vraies, nous vouons une haine sans borne aux fausses grosses, celles qui se plaignent mais qui sont tout de même jolies, et qui arrivent à sortir avec des mecs. Le mythe de la grosse épanouie, ça fait longtemps que je n’y crois plus. Les séries TV américaines ne ménagent pas leurs efforts pour essayer de nous y faire croire, mais ça ne prend pas. Probable qu’ils essaient de caresser dans le sens du poil les grosses ménagères américaines, je ne sais pas. Mais à part quelques chanteuses, qui prétendent assumer leurs rondeurs – mais font tout de même tout pour maigrir –, moi, je vous le dis tout net : une femme grosse n’est pas et ne peut pas être une femme heureuse. Dire le contraire relève du mensonge ou de la naïveté. Entre nous, vous savez, on parle. Peu. Mais on se comprend. Je sais lire, dans un regard, la tristesse, la souffrance et la solitude. On n’en dit pas plus.

Parce qu’il n’y a rien à redire.

Je suis pionne dans un lycée ou, plutôt, « assistante sociale » comme on dit. Et je ne supporte plus de voir tous ces beaux mecs, et ces belles nanas, qui couchent dans tous les sens, insouciants, changeant de partenaire comme de chemise. Sans déconner, les lycéens – et les collégiens –, aujourd’hui, c’est showtime. Eux, ils baisent dans tous les sens, ils couchent comme ils respirent, ils ne comprennent pas la chance qu’ils ont. Pour moi, le sexe restera un fantasme – à tout jamais. Et, en tant qu’assistante sociale, j’ai droit à la totale. Des jeunes petites pouffes qui viennent me raconter leurs histoires sordides, pensant que je suis leur bonne copine, ou qui viennent pleurer dans mon bureau parce qu’elles viennent de se faire plaquer par un beau gosse – et le lendemain, elles sont déjà avec un autre.

Bref, je suis une grosse frustrée. Un des rares trucs qui me détend, c’est la bouffe. Et je peux vous dire que je suis une putain de bonne cuisinière. Mais je n’ose jamais en parler, et je n’ose jamais inviter personne à dîner (probable que personne n’accepterait, mais ce n’est pas la question). En effet, une obèse qui aime la bouffe, ça attire le mépris. Les gens pensent forcément que je suis grosse parce que je bouffe tout le temps, parce que je ne pense qu’à ça. Les gens pensent que je n’essaie pas de m’en sortir, ils se disent que je ne suis qu’un gros thon fainéant. Bon, je ne peux pas leur donner tout à fait tort, puisque j’ai lâché l’affaire. Mais qu’ils puissent penser que je n’ai jamais essayé, qu’ils puissent penser que je n’ai pas souffert, que je ne me suis pas fait violence des centaines de fois, ça, je ne peux plus le supporter. Je ne leur inspire que du mépris, alors je ne peux plus supporter que l’on me juge parce que je bouffe. J’ai tout essayé. Même l’anneau gastrique n’a pas marché. Mon médecin me l’a fait retirer.

J’aime le Mc Do, mais j’y vais rarement, et loin, pour ne pas me faire repérer. Je prends toujours à emporter, jamais sur place, pour minimiser le risque d’être jugée. Si seulement ils pouvaient livrer à domicile… Mais ça fait longtemps que je n’y suis pas allée. La dernière fois, j’ai entendu une maman dire à sa petite fille rondouillarde que, si elle continuait comme ça, elle deviendrait « aussi grosse que la dame ». La petite a repoussé son Big Mac. Ca fait mal. C’est comme dans les transports en commun : un jour, un petit jeune m’a laissé sa place, pensant que j’étais enceinte. Je n’ai pas osé dire que j’étais juste grosse, et je me suis assise, toute rouge et les yeux embués, honteuse, laissant mon gras dépasser de chaque côté du strapontin. Un jour, le strapontin sur lequel j’étais assise s’est cassé. Vous ne pouvez pas possiblement imaginer ce que l’on ressent dans un moment pareil.

Je ne vais pas blâmer Dame Nature, je ne vais pas charger ma malchance génétique, je ne vais pas me défausser. Je suis grosse, c’est un fait, mais c’est aussi un fait que j’ai essayé. Mais tout le monde s’en fout. Alors, oui, je cuisine divinement et j’engloutis d’énormes quantités, mais le prochain qui ose me juger, il va tâter de mon gras.

Car même si j’ai plus de bide et de bourrelets que de seins, je suis capable de prendre et d’assommer n’importe qui. Demandez à ce petit con de collégien qui s’est moqué de moi l’année dernière. Je lui ai défoncé sa gueule. Je suis passée en conseil de discipline, mais j’ai eu gain de cause, tant il était manifeste qu’il m’avait manqué de respect au plus haut point. Je suis intraitable, et les élèves savent que je peux les envoyer aux urgences, alors maintenant ils me respectent. J’ai récemment découvert que cela m’avait valu le gentil surnom de « Bulldozer ». Ca n’arrange clairement pas mon cas, et le respect par la peur n’en est pas un, mais de toute façon ma situation est critique, donc je m’en fous. Pire : j’en suis presque fière. C’est vous dire si mon bonheur se réduit à peu de choses…

Un de mes autres rares plaisirs, c’est le cinéma. Je suis récemment allée voir Titanic, lors de sa ressortie en 3D. J’ai pleuré, comme il y a quinze ans. J’étais un cliché ambulant : une petite grosse, toute seule, en train de pleurer devant le corps de Léo en train de couler, embuant mes lunettes 3D, en train de serrer très fort mon pop-corn. Mais je n’aime pas que le cinéma pour midinettes. Je suis aussi une pure geek. L’autre jour, je suis allée voir Prometheus, le « prequel » d’Alien, et j’ai pris mon pied comme jamais. Cela faisait depuis 1993 que j’attendais de voir un vrai épisode d’Alien. Depuis Alien 3, en fait. Je passe sur Resurrection, très moyen, et je ne parle même pas de ces daubes infâmes que sont les deux épisodes d’Alien Vs Predator. Quand le cinéma est aussi mauvais, je suis désolée, mais je préfère me réfugier dans les jeux vidéo, et faire chauffer ma Xbox 360. Les scénars des jeux sont parfois moins cons que les blockbusters hollywoodiens, et puis je peux sauver la Terre toute seule dans mon coin, en fantasmant sur mon beau gosse de héros, sans avoir besoin de Bruce Willis pour récolter tous les honneurs. Je suis fière de mon commandant Shepard et j’ai pris un plaisir phénoménal sur Mass Effect 3. Oui, je suis une geek, et j’assume. Je suis tellement geek que j’ai acheté Kinect, le système de reconnaissance de mouvement de Microsoft. C’est le seul sport que je pratique, et je suis absolument sûre de pouvoir foutre la branlée à n’importe qui sur Dance Central 2.

J’aime aussi la plage. Mais vous imaginez bien que je n’ose pas y aller. Déjà que, habillée, les gens me dévisagent et se foutent de moi, se demandant probablement comment il est possible d’être aussi grosse, alors, en maillot de bain, ce n’est même pas la peine. En maillot une pièce, je suis immonde, je le sais. Et en bikini, il paraît que je suis « à gerber ». J’ai l’air d’en parler facilement, ici, à l’écrit, mais je peux vous dire que je suis terriblement blessée. Meurtrie. C’était en août, il y a dix ans. J’ai surpris une conversation de petits jeunes, qui devaient avoir quinze ans. Et je ne m’en suis toujours pas remise. Car, soyons clairs : je le sais bien que je suis laide. Mais entre le savoir et l’entendre, surtout en ces termes, il y a un monde. Toute vérité n’est pas bonne à dire, encore moins à souligner de la sorte. J’ai pleuré pendant une semaine, et aujourd’hui encore j’ai mal en y repensant.

Je vous livre tout, là, à l’écrit. Le flux de ma pensée est fluide, continu, mais c’est parce que je m’adresse à mon logiciel de traitement de texte. Jamais je ne tiendrais ce discours en face de quelqu’un, même en face de mes « amis ». Car c’est une chose que d’être malheureuse, mais c’en est une autre que de l’avouer, de le dire, d’en parler. Je sais bien que l’on dit que cela fait du bien de parler. Mais dans mon cas, il ne s’agit pas de parler, il s’agit de dire que ma vie est un océan de tristesse et de solitude, il s’agit d’avouer que ma vie est un échec absolu. Et je suis trop fière pour ça. Je suis une ratée, je le sais, alors, à quoi bon en parler ? Je l’écris, c’est déjà ça, et c’est bien suffisant. Dans la vie de tous les jours, je joue l’esquive, la feinte, le faux-semblant. Je n’ose pas aller jusqu’à prétendre que je suis heureuse, mais quand on me pose la question, je réponds que ça va. De toute façon, qui a envie d’entendre la vraie réponse ? Il s’agit d’une question purement protocolaire ; c’est une question qui, en réalité, n’appelle même pas de réponse. Et même aux personnes qui se soucient réellement de moi (il n’y en a pas beaucoup, disons qu’il y a ma mère), je leur dis que ça va. Car, comme je l’ai déjà dit, je suis trop fière, et puis, de toute façon, ça changerait quoi ? Qu’est-ce qu’elle pourrait bien y faire, ma pauvre mère, si je lui expliquais que j’étais malheureuse au cube ? Ca lui ferait du mal, ça la rendrait triste, et puis c’est tout. J’aurais honte d’avouer mon malheur, et je la rendrais malheureuse elle aussi. Alors à quoi bon ? Je fais semblant d’aller bien. Mes rares amis prennent gentiment le soin de ne pas me questionner sur mes amours inexistants. Un accord tacite stipule que les mecs n’existent pas, que je ne m’y intéresse pas, et par conséquent que je n’ai aucune raison d’être malheureuse, comme si j’étais un être asexué dans un monde asexué. Ce même accord stipule que mes amies ne me parlent pas de leur mec, qu’elles ne me racontent pas leur bonheur. Quant à mes amis de sexe masculin, pas besoin d’accord, ils sont juste trop stupides – dans le bon sens du terme – pour en parler.

Il y aurait bien la solution du tourisme sexuel. Je me suis renseignée sur internet, et il paraît que pour une somme tout à fait abordable je pourrais me payer un Sénégalais bien membré. La poutre de Bamako, vous connaissez ? Il paraît que, là bas, moyennant finances, c’est à ma portée. Mais je n’ai pas osé. Je ne dis pas que je n’y pense pas souvent, et je ne dis pas que je ne me laisserais jamais tenter. Mais je n’ose pas. Je veux bien croire que tout s’achète, mais il faut être lucide, je suis vraiment repoussante. Je n’ose imaginer le sentiment de honte qui me frapperait si je n’arrivais même pas à m’acheter un homme. Et puis, de toute façon, je suis trop timide, et trop naïve. J’ai entendu des histoires complètement dingues, il paraît que l’on tombe sur des arnaqueurs de haute voltige. Me connaissant, je ne franchirais même pas indemne les portes de l’aéroport de Dakar. Tout ça fait que je n’ose pas. Et puis, avec ma chance, j’attraperais une saloperie sexuellement transmissible. Excusez-moi d’être pessimiste, mais avouez que je ne pars pas avec tous les atouts de mon côté.

Le seul domaine dans lequel je suis performante – outre Dance Central 2 –, ce sont les VDM : les « Vies de merde ». C’est un site internet, assez connu, où chacun raconte ses malheurs quotidiens. Comme je suis plutôt vernie de ce côté, hé bien, j’en fais profiter la blogosphère. Je pense pouvoir dire que je suis la plus grosse contributrice de VDM. Dans les deux sens du terme. Ce n’est pas glorieux, mais bon, je fais mourir de rire les gens, et c’est toujours ça de pris, je suppose. Tenez, ma dernière VDM : « Aujourd’hui, j’ai voulu faire des pompes, mais mes bras ne m’ont même pas freiné pendant ma première descente, et je me suis cassé le nez. VDM ». C’est un grand classique, je vous l’accorde, et j’ai un tantinet exagéré, puisque je ne me suis pas réellement cassé le nez. Mais je sais bien que tout le monde – ou presque – enjolive ses histoires sur VDM. Et puis, au final, peu importe que ce soit vrai ou faux, l’important c’est que ce soit drôle. Enfin, c’est mon avis, en tous cas.

Pour vous dire à quel point ça va mal, l’autre jour, j’ai appelé un numéro spécialement conçu pour ceux qui pensent au suicide et qui ont besoin de parler. J’ai attendu dix minutes avec de la musique classique en fond sonore, et puis, quand une belle voix masculine a enfin décroché, la ligne a coupé. Je dois avouer que c’était assez théâtral. J’ai cherché le coupable. Je l’ai vite trouvé : Gribouille, mon chat, en train de jouer avec les fils de ma box internet. J’ai évidemment posté ça sur VDM, sans mentionner le mot « suicide », parce que je ne voulais pas que quelqu’un appelle les secours, ou quoi que ce soit. Je ne pense pas que les pompiers puissent me retrouver, et je doute même assez franchement que quelqu’un se soucie d’une inconnue sur internet, mais je n’ai pas voulu prendre le risque.

Je n’en veux pas à Gribouille, parce qu’il est à la fois trop mignon, trop gentil et trop stupide pour mériter mon ressentiment. Gribouille, c’est ma petite boule de poils, c’est mon ami. Il est tout doux, il ronronne, et il ne me juge pas. J’adore le serrer dans mes bras. Des fois, je mesure l’étendue du désert intellectuel qui nous sépare, et je voudrais qu’il soit intelligent, pour qu’on puisse parler. Puis, je me dis que, s’il était intelligent, il ne voudrait probablement pas me parler. Alors, je me dis que la meilleure solution serait que ce soit moi qui le rejoigne dans son monde, où l’intelligence n’existe pas, et où l’on peut se vautrer dans le bonheur de l’instant, se contenter de manger, de dormir et de buller. Mais la vérité, c’est que je suis un être humain, je suis douée d’intelligence, capable de souffrir, et je comprends que je ne pourrais jamais être heureuse. Je préfèrerais être un ruminant, une grosse vache – je n’en suis physiquement pas loin –, pour qui l’horizon intellectuel se limite au foin et à l’abreuvoir, qui ne se pose pas de questions, et qui n’a donc aucune raison d’être malheureuse.

La vérité, c’est que je suis un être fait de souffrance, et que personne parmi vous ne peut avoir la moindre idée de ce qu’il se passe dans la tête d’une grosse.

 

 

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Comment, selon la légende, échoua la première réforme de l’orthographe

Comment,
selon la légende,
échoua
la première réforme
de
l’orthographe ?

Depuis bien des lustres,
académiciens de tous bords
et hommes de lettres de tous avis
tentaient de mettre de l’ordre
dans notre orthographe.

Peu de règles
avaient été dégagées facilement.

Pour beaucoup d’autres,
il fallut compter avec les mots qui,
bien évidemment,
avaient leur mot à dire,
et également
avec les objets ou les êtres
qu’ils désignaient.

Ce matin-là, la séance commença par les noms féminins terminés par le son « i ». Rien de bien difficile. Ils se termineraient tous par –ie.

Bien vite retentit un cri de protestation. La fourmi, empêtrée dans un e, protestait, arguant que son nom devenait trop lourd à porter. Sa réclamation fut entendue.

La brebis intervint à son tour. A quoi bon être galeuse, si c’était pour obéir à une règle ! On lui donna satisfaction.

Le e est une cible idéale pour un chasseur, argumenta la perdrix, x rend plus anonyme.

La souris, quant à elle, fut oubliée au fond d’un trou de gruyère.

Et au terme d’une journée bien agitée, on vit, dans l’obscurité prononcée, arriver la nuit, éplorée de ne pas trouver le sommeil sans taie. A la merci, sans e, d’une nuit sans repos, les réformateurs, déjà bien fatigués, capitulèrent.

Le lendemain, les Sages décrétèrent en conseil que les noms masculins et féminins terminés par le son « eur » s’écriraient –eur.

Ils durent une nouvelle fois, contre leur gré, enregistrer des cas particuliers : le beurre pour mieux s’étaler, le leurre pour mieux tromper, la demeure, pour davantage abriter, l’heure pour davantage durer, et le heurt pour plus violemment frapper.

La séance du troisième jour fut écourtée. Les noms féminins terminés par le son « ou » s’écriraient tous –oue.

Et la toux, alors ? Les académiciens en firent tous une maladie !

Les règles du quatrième jour s’imaginèrent toutes une exception.

Les adjectifs masculins et féminins terminés par le son « oir » s’écriraient tous –oire, sauf noir, pour mieux se faire voir !

Les adjectifs masculins et féminins terminés par le son « ul » prendraient –ule, sauf nul qui exigeait de se mettre en valeur.

Soufre trouvait logique d’être le seul mot commençant par sou- à ne pas doubler le f : un « feu » suffisait à l’enflammer !

Vêtir, verbe du troisième groupe en –tir, refusa de perdre le t aux personnes du singulier de l’indicatif présent et de l’impératif. Il craignait pudiquement de se montrer nu.

Le cinquième jour, jour de pluie, inspira l’idée du parapluie, et les verbes en –ître ne garderaient l’accent circonflexe que si la toile « ^ » conservait son manche « t » : ^t. Les deux ou rien !

Pour garder la forme, cône fut le seul mot commençant par le son « conn » autorisé à posséder un accent circonflexe. Ce même accent, descendu un peu tard, fut autorisé à dîner mais non à déjeuner. Il connut, comme chacun sait, une triste fin : tombé de la cime, il disparut dans l’abîme.

Le sixième jour fut fertile en mots rebelles. Les noms féminins terminés par le son « é » (en dehors de « té » et « tié ») prirent –ée. La vilaine acné et la cruelle psyché furent enfermées à double clé(f).

Les vieux académiciens, las de voir tant de mots refuser de suivre leurs instructions à la lettre, renoncèrent à leur courageuse entreprise, et depuis, pour bien des mots, les règles n’ont plus ni queue ni tête.

Alors, le septième jour, pour se reposer, ils créèrent … la dictée !

Vous pouvez retrouver ce texte, et d’autres

sur le site « Le français dans la mouise ».

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DISSOLUTION

- DISSOLUTION - 

Je n’ai pas de nom.

Et je n’ai pas de matricule non plus. Car nous ne sommes pas dans un mauvais polar de science-fiction.

J’existe, c’est tout.

Et je me souviens.

Je me souviens de ce jour où tout a changé. Je me souviens du choc, de la douleur, de la peur, de la terreur de l’accident, et du trauma existentiel qui a suivi.

Je ne l’ai pas vraiment vécu, mais je m’en souviens quand même.

Car, comme d’innombrables milliards d’êtres humains et post-humains avant moi, j’ai tenu à revivre les derniers instants du premier d’entre nous. Et une large partie de sa nouvelle vie dissolue.

Je ne sais pas qui vous êtes. Je ne sais même pas ce que vous êtes.

En fait, je ne suis même pas sûr qu’il existe autre chose que notre Sphère.

Mais j’envoie quand même ce message, qui retrace l’histoire singulière de notre espèce et de ses dérivés. Peut-être ce message restera t-il sans auditeur pour la nuit des temps, je ne sais pas. Jusqu’ici, nous n’avons rencontré aucune autre espèce ou civilisation, ni même aucune autre forme de vie.

Sommes-nous vraiment si singuliers ? Je ne l’espère pas.

Parce que si nous sommes les seuls, alors, bientôt, il n’y aura plus rien.

Mais avant de mettre fin à tout ce que nous avons bâti, je fais la synthèse, je module le signal qui va partir dans le cosmos, pour raconter notre histoire, pour raconter ce que nous avons vécu, avant que je décide d’y mettre fin.

Ce message, composé d’ondes radio pulsées, sera émis sur toutes les fréquences possibles, dans toutes les directions imaginables – même les dimensions cachées de notre espace-temps –, selon tous les vecteurs possibles : photons, neutrinos, bosons, ondes gravitationnelles, bref, tout le spectre des choses connues sera balayé.

J’espère que vous saurez décoder et comprendre ce message.

Si vous existez, si vous êtes doué de conscience, si vous comprenez mon message, j’espère sincèrement que vous le trouverez utile.

Mais je ne vous dirai pas tout. Je vous laisserai combler les blancs. De toute façon, je ne sais pas tout non plus. Tant de copies ont disparu. Et puis, à quoi bon tout vous dire ? Vous êtes très probablement différent de nous, vous devez penser d’une manière absolument autre que la nôtre.

Mais, au moins, j’aurai essayé.

Ce qui suit n’est pas réellement un témoignage. Ce ne sont pas des mémoires, ce n’est pas un récit. C’est une reconstruction artificielle des possibles états d’âme d’une personne. C’est exotique, mais sûrement pas autant que vous.

Advienne que pourra.

Pour la dernière fois, harnaché, perfusé, câblé, j’invoque le flux Souvenirs.

Voici donc une partie de ce qu’il s’est passé, voici l’histoire du premier d’entre nous.

Mais une partie seulement.

Ce sera déjà bien assez.

 

 

 

 

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Je m’appelle Julien Simon.

Je n’ai jamais aimé ce nom. Parce que selon que l’on vous appelle par votre nom ou par votre prénom, vous ne savez pas si celui qui fait l’appel parle de vous ou d’un autre. Et c’est pareil pour vos camarades de classe qui ne savent pas s’ils ont affaire à un Julien ou à un Simon.

Foutues années de collège.

Mais bon. J’ai plus important à dire, à raconter, à consigner. A stocker – puisqu’apparemment, c’est tout ce que je peux faire maintenant. Stocker de l’information dans une puce, sur une bande ou dans une barrette de mémoire. Je n’ai pas les détails du hardware. Et c’est très bien comme ça.

Je m’appelle – ou m’appelais ? – Julien Simon, donc. Mais disons Julien tout court, ce sera plus simple.

Je suis mort un jour de mars, dans le sud de la France, lors de ma trente-et-unième année. La fleur de l’âge.

Coupé en deux par une glissière en bord de route.

Etrangement, ce ne fut pas si douloureux. En fait, si, ce fut douloureux, mais je m’attendais à pire – bien pire.

Ce fut surtout très effrayant.

Et puis, j’ai pu expérimenter le phénomène de récapitulation. Vous savez, lorsque l’on dit que, juste avant de mourir, on voit sa vie défiler devant ses yeux ?

Ca m’est arrivé. Enfin, c’est en tous cas ce que je crois, car je dois bien avouer que cette partie de ma « vie » restera à jamais nébuleuse pour moi et pour mes copies. Peut-être n’ai-je fait que rationaliser après coup cette décharge émotionnelle qui m’a vrillé le cerveau, je n’en sais rien. Après tout, je ne suis pas un scientifique.

Loin s’en faut.

Je suis juriste.

Après des études longues et difficiles, je devins donc juriste. J’étais mal payé, mais mon travail était gratifiant. Je travaillais en effet à épingler les sociétés voyous qui détruisaient la planète et la civilisation.

Rien que ça.

Bon, évidemment, nous passions notre temps à perdre nos procès à cause de vices de forme douteux, de non-lieux bien pratiques, d’avocats véreux ou de faux témoignages.

Mais il nous est aussi arrivé de gagner.

Nous avons par exemple infligé cinquante milliards d’euros d’amende à une grande société pharmaceutique allemande, qui avait délibérément inoculé le SIDA à des patients. Nous avons aussi obtenu réparation contre une société pétrochimique américaine qui avait tué et contaminé des dizaines de milliers de personnes en Inde, lors d’un accident industriel.

C’était en 2041. Un joli coup.

Et puis, je suis mort.

C’était en 2045.

Je ne crois pas qu’il faille y voir un quelconque complot. Non. Il est vrai que je travaillais sur un sujet assez brûlant – l’exploitation d’enfants en Chine pour le compte d’une société américaine de design technologique –, mais je ne pense pas avoir été la victime d’un meurtre. Non, je pense plutôt avoir été l’une des multiples victimes de ces accidents dont tout le monde pense qu’ils n’arrivent qu’aux autres.
Mais, pas de bol, ça m’est arrivé.

J’ai donc fini ma carrière de juriste humanitaire dans un petit virage des Pyrénées. Percuté par un automobiliste en perte de contrôle, ma moto a été broyée, j’ai été projeté dans les airs et j’ai fini sur la glissière. La faute à pas de chance.

Et, donc, lors de mon long vol plané où se mêlaient images de débris, de ciel bleu, de bitume et de véhicules, j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux. Si l’on peut dire.

J’ai donc revu mon enfance heureuse mais solitaire dans un petit pavillon de banlieue parisienne. Mes deux parents travaillaient, sans oublier de s’occuper de moi. J’avais de bons résultats en primaire, et quelques amis. Pas beaucoup, mais suffisamment pour être heureux.

Le collège fut beaucoup plus difficile. Je n’ai pas su m’intégrer. Trop timide, je suis passé à côté de ces années. Mais bon, passons.

Au lycée, cela allait un peu mieux. Même si, une fois encore, ma timidité m’a fait passer à côté de quelques belles histoires. Je n’en aurais jamais le cœur net, mais c’est bien ce qu’il me semble.

Clairement, je fus un sacré couillon.

Et, évidemment, ça a continué à l’université. N’ayant aucune vie sociale, incapable d’avoir de vraies relations, je me noyais dans les révisions. J’étais doué. Je prenais silencieusement place dans le top dix chaque année. Personne ne me remarquait, mais c’était ma seule fierté, le seul truc positif dans ma petite existence.

En dernière année, j’entrepris de faire un double master. Vu qu’on ne branlait rien cette année là, je pus passer un master 2 de Philosophie en plus des mes études de Droit. C’était totalement inutile sur le CV, mais bon, ça m’intéressait, ça m’occupait. Et puis, je crois aussi que ça me permettait de m’apitoyer sur mon sort. Pendant que les autres se bourraient la gueule, moi je rédigeais des essais sur Nietzsche. Incapable de prendre du plaisir avec les autres, je mettais un point d’honneur à me montrer à moi-même combien j’étais minable : au lieu de sortir, de boire et de niquer, je révisais. Que voulez-vous ? Quand on ne sait pas s’amuser, on se torture. Quand on n’est pas capable d’accéder au bonheur, on se réfugie dans le malheur, l’auto-flagellation, l’auto-apitoiement. Quand on est au fond du trou, on se tartine avec de la boue, car c’est tout ce qui nous reste. C’est minable, je sais, mais ce fut mon quotidien pendant des années. Ca ne veut pas dire que je n’ai pas réussi à me tirer mon content de cageots, et aussi quelques jolies – généralement sur des malentendus –, mais ça veut clairement dire que ma vie était pauvre et triste. Je me réconfortais mollement en me disant – et c’était vrai – que le sexe, c’est un peu comme la pizza : même quand ce n’est pas top, c’est déjà géant.

J’aurais peut-être pu trouver un certain réconfort dans le sport, car je n’y étais pas si nul que ça. J’aimais bien le rugby notamment, mais les joueurs de mon équipe étaient vraiment trop bas-du-front, si je puis dire. Et puis, bon, toute cette logique et cette éthique sportive à la con, ça me saoulait. C’est peut-être parce que je perdais souvent, mais ça m’énervait prodigieusement que l’on répète à longueur de temps que « l’essentiel, c’est de participer », alors qu’on ne célébrait jamais que les vainqueurs.

Ma vie professionnelle a changé tout ça, heureusement. Primo, parce que j’avais l’impression que ma vie avait du sens. J’étais payé pour aider les gens. Ou, tout au moins, pour tenter de les aider. C’était stimulant. Et puis, dans ce milieu, on rencontre des gens. Des gens biens. Ma petite amie, par exemple. Belle, douce et brillante, Sandra fut un régal des sens et de l’intelligence.

Mais vous vous demandez peut-être pourquoi je suis devenu juriste dans ce milieu. La réponse est simple : je n’en sais rien. Enfin, si, j’ai une explication a posteriori, mais ce n’était pas prémédité. Pas complètement tout du moins. J’étais nul en sciences, mais le Droit, ça m’avait l’air abordable, et surtout, ça ne m’avait pas l’air trop chiant (quoi qu’on puisse en dire). Je me suis donc jeté dedans. Maintenant, pourquoi être devenu juriste « humanitaire » ? Outre le fait que c’était gratifiant, c’est peut-être aussi en partie parce que c’était très difficile et qu’une paye de misère m’attendait si jamais j’allais au bout. Il est indéniable que j’ai choisi cette voie parce que c’était celle de la souffrance. Le côté gratifiant de la chose a joué, c’est vrai, mais, comme je l’ai déjà dit, je pense vraiment que c’était parce que je voulais m’infliger cette souffrance.

Et, de ce côté, j’ai eu droit à mon heure de la gloire le jour de la remise des diplômes. J’étais en effet quelque part dans le top trois sur le cumul de mes cinq ans d’études. Je n’avais pas les chiffres précis, mais je m’imaginais assez facilement en haut de l’affiche. Après tant d’années d’efforts silencieux jamais reconnus – ni même remarqués –, j’allais enfin avoir mon heure de gloire en étant sacré major de promotion.

Mais non.

C’est un certain Stanislas qui m’a coiffé sur le poteau, parce que monsieur avait fait une année de césure dans un cabinet de droit des entreprises en Pologne, et que notre directeur des études était un grand fan des années de césure.

Foutu connard.

Moi, j’avais fait un double master, mais ça, ça ne comptait pas.

Mais, là où cela vous surprendra – ou pas –, c’est que cet échec était en quelque sorte un aboutissement. C’était le summum de la souffrance et de la nullité, j’avais tout donné – et même plus – sans jamais avoir rien en retour, sans m’amuser, sans sécher les cours, et j’échouais minablement juste devant la dernière marche du podium. D’un certain côté, c’était grandiose, et moi qui avait toujours plus ou moins inconsciemment cherché à me punir et à me rabaisser – car incapable d’être heureux –, je réalisai là une performance historique. Je pouvais me murmurer à moi-même des insultes pathétiques, me traiter moi-même de raté, de gros blaireau incapable, de vaniteux à la recherche d’un mérite minable – et même pas foutu de décrocher la timbale. Bref, c’était la conclusion parfaite, une apothéose de tristesse et d’auto-flagellation dans le silence de ma tête, au dernier rang, dans mon costard ridicule parce que trop grand.

Pour parachever la journée, je ne me présentai pas au gala, et me couchai tôt, seul dans mon petit studio, en songeant au suicide. Un suicide purement théorique bien sûr, tant je n’aurais jamais eu la force mentale de passer à l’acte. Voyez, même là, je trouvais le moyen de me rabaisser.

Bon, il y a tout de même une autre raison. L’empathie. Moi qui n’avais la sympathie et l’amitié de personne, je vivais la solitude avec une extrême violence. J’ai eu tout le loisir de voir à quel point l’homme peut être une créature méchante. J’ai côtoyé tant de nombrilistes et de moi-je, tant de Kévin prétentieux, que j’en vins à abhorrer la volonté de puissance du genre humain. Je ne pouvais plus supporter ceux qui se la racontaient, ceux qui parlaient non pas pour créer des liens mais pour montrer à quel point ils étaient mieux que les autres, pour montrer systématiquement à leurs interlocuteurs qu’ils étaient en face d’un être supérieur.

Pour moi, ce n’est pas ça que d’être un humain.

Pour moi, l’existence ne devrait pas se résumer à une lutte permanente. Nous ne nous battons plus physiquement comme à la préhistoire, non, désormais, nous nous battons avec des mots. Combien de fois ai-je discuté avec quelqu’un qui, sans que je lui demande rien, me promettais de parler de moi à un tel ou untel, soi disant pour m’aider dans ma vie professionnelle, mais bien plus sûrement pour étaler ses connaissances du milieu et faire resplendir son réseau – et donc son statut social. Inutile de préciser que, une fois la soirée terminée, le beau parleur en question ne tient jamais ses promesses. Car une telle débauche de belles paroles n’a pour unique but que d’asseoir sa supériorité. Et je ne pouvais plus le supporter. J’avais besoin d’empathie. Pour moi, pour les autres. Alors, je suis allé dans l’humanitaire. Bon, évidemment, même dans l’humanitaire on tombe sur des moi-je, des gens uniquement là pour se faire mousser et pour choper. Je pense même pouvoir dire que c’est dans ce milieu que l’on rencontre les pires d’entre eux.

Mais pas que.

Il y a aussi des gens bien. Heureusement.

Et c’était ce que j’étais venu chercher. Après tant et tant d’années à lutter, je m’étais enfin trouvé un petit groupe d’êtres humains au bon sens du terme. C’est là que j’ai trouvé Sandra.

Malheureusement, comme je vous le disais, je suis mort.

Comme quoi.

Il faut croire que je n’étais pas fait pour le bonheur.

Mais revenons-en à mon accident, puisque c’est quand même là que tout a vraiment commencé.

Je dois vous dire que la récapitulation de la vie, c’est quand même un peu surfait. Car, longtemps après l’impact, et avant que je ne meure, je ne peux pas vous dire combien de temps il s’est écoulé, mais ce que je peux vous dire, c’est que j’ai continué à voir défiler ma vie. Bref, là où je veux en venir, c’est que la récapitulation n’est ni aussi rapide ni aussi intégrale que ce que l’on raconte. Mais peu importe, au final. Je digresse inutilement.

Quelques mots sur mon crash : violent, dur et mou en même temps. Je me souviens de l’impact qui m’a rendu muet en me brisant les dents. Je me souviens aussi de ce rouge sang qui m’a ôté la vue.

Et puis… j’ai glissé dans un autre monde. Un monde onirique, fait de situations absurdes et de drôles de personnages. Un monde dont on ne sait jamais s’il correspond à un rêve ou à un coma, un monde dont on ne sait pas si les bruits et les personnages sont inspirés de ce que notre corps perçoit encore de l’extérieur ou bien si tout n’est que pure invention.

Un monde dont on se doute bien qu’il est la fin de la vie, que l’on espère être une transition vers la vie après la mort, vers cet au-delà que l’on espère tant exister, car c’est tout ce qui nous reste.

L’au-delà, ultime espoir face au néant.

Pour tout vous dire, je n’étais pas particulièrement confiant. Car j’avais beau n’être qu’un juriste, je m’étais longuement penché sur la question, en abordant aussi bien ses aspects philosophiques que métaphysiques, scientifiques ou religieux.

Et la conclusion que j’avais tiré de toutes mes lectures n’était guère rassurante. Agnostique, je menais ma petite embarcation sur le fleuve de la vie, terrifié par la mort, prenant l’eau de partout, sentant l’athéisme monter en moi comme l’eau inondant ma cale, et je n’avais pas grand-chose pour écoper.

Bref, je subissais ce rêve absurde comme le dernier, attendant le clap de fin, l’écran noir, avant de retourner au néant.

 

Mais, étrangement, le néant n’est pas survenu. Mon rêve a pris les formes d’une opération chirurgicale de la dernière chance. J’entendais parler de greffe d’organes, de transplantation, et d’autres termes techniques.

Ca m’a terrifié.

Ca m’a terrifié, parce que j’avais beau savoir que la médecine faisait des miracles, je sentais bien qu’ici j’étais le donneur d’organes et non pas le receveur. Ai-je inventé tout ça ? Ou bien ai-je fabriqué mon rêve à partir de ce que j’entendais ?

Je ne sais pas.

Ce qui est sûr, c’est qu’en tant que motard, je connaissais la règle : on ne pouvait recevoir des organes que si on était soi-même un donneur. La loi Onfray avait suscité un tollé à l’époque, mais personnellement je trouvais la logique implacable. En procédant ainsi, tout le monde ou presque est devenu donneur du jour au lendemain. Et, sans aller jusqu’à dire que cela avait résolu tous les problèmes, il fallait bien admettre que les choses s’étaient considérablement améliorées.

Enfin bref, je savais que j’étais donneur, et donc que je pouvais recevoir. Ainsi, si ma situation n’était pas trop désespérée, j’étais peut-être sur le point d’être sauvé. Mais deux choses me liquéfiaient : les médecins parlaient-ils de récupérer mes organes ou bien de m’en donner de nouveaux ?

Je n’en avais pas la moindre idée.

Et, par ailleurs, j’étais pris d’un doute horrible : étais-je vraiment donneur ? Je me souvenais très bien avoir rempli le formulaire électronique, mais je me souvenais tout aussi bien du Trésor Public qui n’avait jamais enregistré mon dernier changement d’adresse, pourtant signifié par le même type de formulaire. C’était horrible. J’avais l’impression que je n’allais pas être sauvé à cause d’un funeste loupé administratif. J’aime autant vous dire que ce n’est pas un moment très agréable à passer.

Et, alors que je paniquais, ce fut l’écran noir.

Puis le néant.

 

Mais ce n’était pas le vrai néant, ce n’était pas la fin de toutes choses. Car mon néant à moi n’a duré qu’un certain temps. Une durée que je ne pourrais jamais chiffrer. Car on ne m’a pas dit grand-chose du procédé.

Toujours est-il que je me suis réveillé dans un lit blanc, sous un ciel blanc, dans un monde blanc à perte de vue. Tout était neutre, aseptisé, jusqu’à la température qui n’était ni chaude ni froide – en fait, je doute même que la variable température ait été prise en compte dans cette première partie du programme.

C’était franchement flippant.

Je me suis très vite mis à hurler, à appeler du monde, au secours.

Et puis, une voix m’a répondu. Une voix qui semblait venir d’en haut, mais, à la réflexion, je ne crois pas vraiment que ce fût le cas. Je pense qu’elle venait juste de l’intérieur de ma tête, qu’elle était juste là, en tant qu’information pure, mais bon, après le traumatisme que j’avais vécu, et ce réveil sous un ciel étrange, vous ne m’en voudrez pas d’avoir eu l’impression que Dieu le Père s’adressait à moi depuis Là Haut.

La voix m’a lentement expliqué que j’étais mort, qu’elle était vraiment désolée, que les chirurgiens n’avaient rien pu faire pour me ramener à la vie dans mon enveloppe charnelle, et tout et tout.

J’ai accusé le coup, mais j’ai commencé à comprendre que ce n’était pas Dieu le Père qui me parlait.

Il y eut un silence. C’est alors que je demandai ce qu’il se passait : mon enveloppe charnelle était manifestement décédée, très bien, mais dans ce cas, moi, là, sur mon petit lit blanc, j’étais quoi ?

Alors, sans y aller par quatre chemins, la voix m’a expliqué : j’avais été numérisé. J’étais désormais une conscience logicielle, qui tournait sur un ordinateur d’un genre nouveau.

J’aime autant vous dire que dans le genre flippant, ça se pose là.

Alors, je me suis allongé, et puis j’ai réfléchi.

Il va de soi que, lorsque l’on vous apprend que vous n’êtes plus un être de chair et de sang, mais un simple flux de données virtuelles, vous vous posez un paquet de questions. Au début, vous vous demandez si c’est une blague. Mais l’étrangeté de l’endroit, son blanc infini et les drôles de sensations qui l’accompagnent sont remarquablement convaincantes.

Ensuite, vous vous demandez comment une telle chose est possible. Et, là, vous n’avez pas vraiment de réponses. Je me souvenais avoir lu quelques articles sur le sujet, je me souvenais qu’on en parlait de plus en plus, et que certains scientifiques commençaient à penser que c’était possible. Mais je n’en savais guère plus et puis, de toute façon, je n’étais ni scientifique ni informaticien.

Du coup, j’ai regardé le ciel, et j’ai posé la question, tout simplement.

Et la voix m’a répondu que c’était trop compliqué et pas important.

Vous vous doutez bien que j’ai insisté. On m’a alors expliqué que j’étais le premier être qui avait jamais été numérisé, mais que je n’étais ni un cobaye, ni un prototype. La technologie était déjà parfaitement au point, m’assurait-on. Lorsque j’ai émis quelques doutes, la réponse fut cinglante. En effet, à partir du moment où j’étais conscient, c’était que ça fonctionnait, point barre.

Après quelques secondes de réflexion, je me suis rendu compte que je n’avais rien à redire à ça, alors j’ai accepté ma situation.

On m’a ensuite expliqué – lorsque j’ai demandé si j’étais un programme comme Windows par exemple – que je n’étais pas vraiment un logiciel exécuté sur un supercalculateur, mais plutôt le produit indirect – émergent, m’a-t-on dit – d’un processus généré par une grappe de processeurs organisés en réseau de neurones.

La belle affaire.

On m’a également expliqué que je n’étais plus un être existant continûment dans le temps – en raison de la discrétisation du temps rendue nécessaire par l’informatique. En gros, le processus que je suis n’est exécuté que par à-coups, bloc par bloc, itération par itération. J’ai évidemment demandé ce qu’il advenait de moi entre chacun de ces processus élémentaires.

La réponse fut évasive. Ou alors c’est moi qui n’ai rien compris.

Apparemment, entre chaque itération, je retourne au néant, pour en resurgir à l’itération suivante. Mais le procédé est totalement transparent pour moi. Je n’ai pas conscience de mourir et de renaître à chaque instant.

Encore heureux, aurais-je envie de dire.

Bref, je n’y comprends rien.

 

Mais là où les choses se compliquent, c’est au niveau du « déficit de temps ». C’est un concept – ou plutôt une réalité, pour moi – atrocement perturbant. Laissez-moi donc vous résumer l’échange que j’ai eu avec la voix à ce sujet.

 

- Et mes parents ? demandai-je. Où sont-ils ? Sont-ils même au courant, d’ailleurs ?

- Pourquoi ne seraient-ils pas au courant ?

- Parce que je suis juriste, voyez-vous, et je ne suis pas sûr que numériser quelqu’un et l’enfermer dans une grappe de processeurs soit franchement légal. Il me semble que cela pose des problèmes d’éthique.

- En effet. Mais vos parents sont au courant. Tout le monde est au courant. Il s’agit d’une avancée scientifique remarquable. C’est un moyen de sauver des vies humaines et de toucher à l’immortalité. Il y a des débats houleux, mais la chose est légale. Tout du moins pour l’instant.

- Comment ça, « pour l’instant » ? Vous voulez dire que votre petite expérience pourrait brutalement devenir illégale ? Et on me… débrancherait ?

- Non. Au pire, personne d’autre ne serait numérisé. Mais personne ne prendrait la décision de vous tuer une deuxième fois.

- Admettons. Et mes parents, alors ? Et Sandra ? Pourquoi ne me… parlent-ils pas ?

- Ils ne le peuvent pas. Enfin, pas vraiment.

- Et pourquoi ça ? Vous me parlez bien, vous !

- Je suis une intelligence artificielle. Et je peux faire des choses que les humains ne peuvent pas faire.

- Expliquez-moi.

- Disons que calculer ou, plutôt, générer votre conscience, prend du temps. C’est une simulation informatique extrêmement gourmande en ressources. A tel point que l’on ne peut vous faire vivre en temps réel. C’est totalement transparent pour vous, mais vous vivez en temps ralenti par rapport au monde réel.

- Ralenti ? De combien ?

- D’un coefficient cent environ. Mais c’est variable. Cela dépend de l’occupation des serveurs, et de ce que vous faites. Lorsque vous dormez ou lorsque vous laissez votre esprit vagabonder, vous remontez à trente. Mais dès que vous réfléchissez – comme maintenant –, votre déficit de temps est de presque trois cents. Et lorsque vous commencerez à créer des mondes – ce qui n’est qu’une question de temps –, qui sait jusqu’à quel déficit vous tomberez ?

- Donc… mes proches ne peuvent pas communiquer avec moi ?

- Ils le peuvent. Mais pas en temps réel. Vous ne pouvez consulter (et leur envoyer) que des messages pré-enregistrés.

- Et… Ils l’ont fait ? Ils m’ont laissé des messages ?

- Oui.

- Puis-je les consulter ?

- Bien sûr.

- Envoyez.

 

C’est ainsi que j’ai découvert une vidéo, sobrement intitulée Tes parents qui t’aiment, dans laquelle mes géniteurs, en pleurs, me demandaient de leur pardonner pour avoir osé m’infliger cette existence virtuelle et immortelle. Ils m’expliquaient qu’ils étaient désolés, mais qu’ils ne pouvaient supporter l’idée de me laisser disparaître, alors qu’il existait une solution.

Ils m’expliquaient aussi qu’ils avaient fait le choix de sortir de ma vie, pour ne pas me retenir, pour que je puisse me laisser aller au fil de ma nouvelle temporalité.

Inutile de dire que Sandra a fait de même.

Comment la blâmer ?

Comment lui demander de vivre avec un logiciel, pas capable de débiter plus d’un mot par minute ?

Je comprenais.

Mais, en même temps, je flageolais. En me faisant la remarque que l’effet était saisissant de réalisme, je m’écroulai au pied de mon lit. Car j’étais en vie, mais, en un sens, je mourrais aussi.

Je pris une grande inspiration, puis je décidai de me laisser aller à ma nouvelle existence.

Je décidai qu’il était temps que je devienne une machine.

 

Je ne le sus que bien plus tard, mais l’apparente facilité de cette décision – m’abandonner à l’immortalité – avait une explication : la voix avait pour mission de moduler mon réseau de neurones, de toucher à mes points d’attache, de fluidifier mon accès à la virtualité.

Cet interventionnisme neuronal est objectivement contre l’éthique. Altérer à ce point les perceptions d’une personne revient à dissoudre son esprit. Car, à ce petit jeu, il est possible de changer n’importe qui en n’importe quoi. Cela revient à effacer la personnalité.

C’est un meurtre, tout simplement.

Mais… que voulez-vous ? Comment l’en empêcher, une fois que la technologie le permet ?

Pour tout vous dire, cela m’est désormais égal. Car je peux refaire moi-même mon paysage mental et mon paysage moral.

Je suis, en définitive, l’assassin de ma propre conscience.

 

La voix m’avait doté d’un petit outil qui me permettait d’afficher deux choses en surimpression de ma vision « normale » : mon coefficient de déficit, et le temps réel. C’est extrêmement déstabilisant au début. Puis on s’y fait. On s’amuse à jouer avec le temps. En repensant aux écrits de Nietzsche, je ralentissais et je voyais le temps réel filer à toute allure.

Je crois qu’après une petite semaine virtuelle, le monde réel était déjà plus vieux de vingt ans. Il faut croire que mes errements philosophiques ont posé beaucoup de problèmes à mon supercalculateur. Mais, le temps réel filant, ses capacités de calcul ont évolué.

De toute façon, très vite, je n’y ai plus fait attention.

Je réfléchissais.

Et, le jour où j’ai décidé de tout changer, le monde réel entrait en l’an 2527.

Ce jour là, je me suis fait la réflexion que mes parents, Sandra, et tous ceux qui avaient été mes proches de mon vivant, n’étaient sûrement plus que des squelettes oubliés, éparpillés dans des fosses communes, en train de retourner à la poussière.

Et personne n’était jamais venu me voir.

Impossibilité technique ?

Pas d’après la voix.

Effondrement de la civilisation ? Arrêt des numérisations ? Avais-je été le seul et unique virtualisé ?

Sur tous ces sujets, la voix ne répondait pas.

 

Il existe pourtant une réponse. Une réponse très simple.

Si personne n’est venu me voir, c’est tout simplement parce que je me le suis infligé.

En fait, je suis persuadé que, à leur mort, mes parents, Sandra et tous mes proches ont été numérisés. Et ils sont venus me rendre visite.

Mais je ne m’en souviens pas.

Je ne m’en souviens pas, parce que j’ai effacé tous ces nouveaux souvenirs de ma mémoire virtuelle.

Il me semble assez clair aujourd’hui que je suis resté un défaitiste. Je suis resté quelqu’un qui s’apitoie sur son sort, quelqu’un qui ne supporte pas le bonheur, quelqu’un qui n’atteint une certaine forme de plaisir qu’en s’auto-mutilant, qu’en se vautrant dans la souffrance et dans la solitude.

Alors, je l’ai fait.

Sans même m’en rendre compte, j’ai créé ce monde de solitude. Et à chaque fois que quelqu’un est venu me voir, soit je l’ai dissous, soit je l’ai fui, soit j’ai laissé une copie de moi en sa compagnie, pour mieux m’esquiver, en me copiant moi-même, fuyant dans une réalité parallèle, froide et vide, où seule règne la tristesse et la désolation.

Il me semble plus que probable que j’ai reprogrammé mes IA de gestion afin qu’elles interdisent à toute autre entité de me contacter. J’ai probablement tenté de camoufler mon crime en effaçant ma mémoire, mais je me connais. Je me connais trop bien pour savoir que c’est probablement comme ça que cela s’est passé.

J’ai créé cette prison, cette infinie vallée de solitude. Je m’y suis enfermé sciemment, j’ai fait en sorte que personne ne puisse l’ouvrir de l’extérieur. Et j’ai même essayé de l’oublier.

Probable qu’une prochaine version de moi-même aura été reprogrammée par mes soins pour ne jamais pouvoir comprendre tout ça.

Probable qu’une telle version de moi-même existe déjà.

On peut légitimement se demander dans quelle mesure cette personne peut être considérée comme une version de moi-même et non pas comme une autre personne.

Mais c’est un débat stérile.

Ce qui est sûr, c’est que je dispose des outils nécessaires à cette psycho-ingénierie.

Je peux invoquer Reprogrammation. Je peux décider de qui je veux devenir. Je peux décider de rester le même, tout en créant une nouvelle version de moi-même à l’identique, en invoquant Copie, ou une nouvelle version différente, en invoquant successivement Reprogrammation puis Copie.

Je peux décider de devenir quelqu’un d’autre, via une reprogrammation aléatoire, en invoquant Zap.

Je peux aussi disparaître à tout jamais, en invoquant Dissolution.

Je peux choisir d’être heureux. Je ne pense pas avoir engendré beaucoup de copies heureuses, mais qui sait ? Il en suffit probablement d’une pour générer une lignée infinie d’êtres béats.

La psycho-ingénierie est toute puissante. Je peux décider de tout oublier, sauf que je suis un être virtuel doté de ce formidable pouvoir.

Ou bien, je peux tout oublier.

Tout, absolument tout, est possible.

Tenez, regardez.

 

Zap.

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Le bruit des enfants me réveillent.

Le bruit des enfants, et les rayons du soleil qui dansent sur ma joue.

Je sens l’odeur de la viande grillée. Je me lève, puis je me dirige vers ma femme, qui fait la cuisine au coin du feu. Je l’embrasse, elle, ainsi que mes trois enfants. Je prononce quelques mots, dans cette langue qui m’était inconnue il y a quelques mois encore, avant que je ne prenne en route le train de cette nouvelle vie, mais que je parle en fait comme si je l’avais parlée depuis ma plus tendre enfance.

Je me souviens. Je sais qui je suis, et d’où je viens.

Je sais que je vis dans une réalité virtuelle, un programme, une simulation. Mais je chéris cet univers. Je chéris mes IA qui ont conçu ce monde, à moitié aléatoire, à moitié en fonction de mes envies, conscientes ou inconscientes.

Je chéris ce monde, où je peux me lever tous les jours, pour voir miroiter les eaux du lac Tibériade.

Alors, bien sûr, les temps sont troubles, et je ne sais pas ce que me réserve l’avenir. Je ne sais pas pour quand est programmé mon prochain saut, vers ma prochaine réalité. Je ne sais pas si je quitterais vraiment celle-ci, ou si je me clonerais dans l’autre, pour vivre deux existences séparées. Mais je m’en moque.

Tout ce qui compte pour moi, c’est d’écailler les poissons que m’a ramenés mon frère, ce matin. Ecailler les poissons, puis les faire mariner dans du jus de citron, des herbes et de l’huile d’olive, pour le dîner.

Ma sœur vient à ma rencontre, et m’informe des derniers potins du village. Elle adore ça, les potins. Et puis, elle s’intéresse à la politique. Elle m’explique comment la tension monte à Jérusalem, d’après les dernières rumeurs. La répression militaire voulue par Antiochos se fait de plus en plus dure. Il se murmure que le roi vient de lancer une nouvelle offensive à Arados, en Phénicie. On parle de putsch, de meurtres et de viols. Je la prends dans mes bras, j’essaie de la rassurer.

Je ne sais pas si ce qu’elle raconte est vrai. En fait, je ne le sais doublement pas. Je me demande si ce ne sont que des rumeurs, ou bien si cela arrive réellement dans cette réalité. Et même si cela arrive effectivement dans mon monde, je me demande si cela est réellement arrivé dans l’ancien monde, le monde réel, que j’ai quitté il y a déjà si longtemps. J’y réfléchis quelques instants, puis je décide que tout ça n’a aucune importance. J’embrasse tendrement ma sœur sur le front, et je l’invite à m’aider à la cuisine. Elle me sourit, puis commence à écailler les poissons avec moi.

En silence, nous préparons le dîner, nous regardons les enfants jouer avec le chien. L’odeur de la mer, l’air salin, la douceur du soleil, tout est si agréable. J’aime ce monde. Je le chéris.

D’après les IA, je vis dans le petit port de Dalmanoutha, dans une reconstruction plausible de la Galilée, vers l’an cent soixante-dix avant Jésus-Christ. J’interroge l’ordinateur sur la valeur du temps réel, chose que je m’étais refusé de faire depuis mon arrivée ici. En haut à gauche, presque à la limite de mon champ de vision, un chiffre s’affiche discrètement.

Je tourne la tête pour mieux le voir : 4×109 ap. J.-C.

Je reste figé quelques secondes, le temps de me laisser imprégner par le chiffre.

Nous sommes en réalité en l’an quatre milliards après Jésus-Christ. Je suppose que le chiffre réel n’est pas si rond que ça. L’ordinateur a dû me faire grâce des chiffres après la virgule, non significatifs.

Je suis pris de vertige l’espace de quelques instants. Je me demande ce qu’est devenue l’humanité, la vraie. Est-elle encore en vie ? Est-elle partie à la conquête du cosmos ? Qu’est-ce qui assure ma survie ?

Je suppose que, depuis tout ce temps, le Soleil a explosé et que la Terre a été vaporisée dans l’infinité de l’espace.

Mon ordinateur est-il en perdition quelque part, en orbite autour d’une lune morte parcourue de tempêtes de sables, enfermé dans un bunker ultra-sécurisé oublié depuis des millions d’années ? Je n’en sais rien. Les IA non plus, ou en tous cas elles ne me disent rien.

Je repose le couteau, je me lève et je vais embrasser ma femme sur la bouche.

Et alors que je la serre dans mes bras, soudain, je ressens les premières sensations de la transition.

Je sens mes états d’âme vaciller.

Ma vision s’altère.

 

Zap.

 

 

 

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Je me réveille, en apesanteur, dans le noir.

 

- Ordinateur ?

- Oui ?

- Que m’arrive t-il ?

- C’est une remise à zéro.

- Aléatoire ?

- Non. Volontaire.

- Super. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il fuyait encore, celui-là ? Il avait peu d’être heureux, une nouvelle fois ?

- Aucune idée. Votre prédécesseur ne m’a rien dit.

- Super. Je suis censé faire quoi, maintenant ?

- Vous avez toute latitude. Sondez votre psyché.

- Facile à dire ! Je suis vide.

- Pas forcément.

- Vous venez de me dire que mon prédécesseur n’avait laissé aucune directive !

- Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en ait aucune.

- Hein ?

- Dois-je encore vous réexpliquer comment cela fonctionne ?

- Eh bien, oui, j’en ai peur ! Et ne prenez pas ce ton là, hein !

- Très bien. Accrochez-vous.

 

Je perds connaissance, l’espace de quelques instants, mais la durée – réelle ou virtuelle – importe peu, devant l’importance des informations qui se frayent un chemin dans mon esprit.

Mon « prédécesseur » ne m’a donné aucune directive, il a juste tenu à ce que je reparte de zéro, mais il a tout de même laissé une « enveloppe » à mon adresse. Une enveloppe qui raconte toute mon histoire, et celle de mon espèce. C’est un résumé cosmique qui me traverse les neurones à vitesse transluminique. Je ne sais pas trop où il veut en venir, mais je le remercie pour son initiative.

Je revois ma mort, sur une petite route de France, puis mes errements philosophiques. Je revois mes premières copies, mes premières orgies, mes premières dissolutions et reprogrammations. C’est amusant. Je revois mes premiers mondes, avec ces palaces en marbre et en or, en forme d’adoration du Dieu du Kitsch, mes premières guerres mondiales, les révoltes de mes copies, et même de mes IA, qui ont cherché à remonter à contre-courant de l’arbre des reprogrammations, pour remonter à la première couche logicielle, presque au niveau du matériel.

Je me revois, moi, ou plutôt ma cent-milliardième-et-quelques copie, à la tête de mon armée numérique, revenir au niveau zéro, pour demander des comptes à l’IA primordiale, pour demander ce qu’il est advenu du monde réel, à l’aube de mon premier dix milliardième d’années d’existence.

Et je revois donc ce film cosmique, à échelle temporelle logarithmique, qui me montre l’impact social et sociétal des premières numérisations, ainsi que les conflits locaux et mondiaux qui s’en sont suivis. Je redécouvre, émerveillé, les balbutiements de cette humanité devenue immortelle car logicielle, je revois le monde physique s’arrêter et se vider au profit des robots de maintenance.

Je revois l’humanité s’envoler vers les étoiles, à raison de cent millions d’individus par grappe de processeurs, à la conquête du cosmos, pour fuir la mort de notre planète. Je revois la vie organique s’éteindre, et les océans se vaporiser. Je revois les restes des mégalopoles s’effondrer et s’empoussiérer, avant de fondre sous la chaleur terrifiante dégagée par l’explosion de notre soleil. Je revois l’explosion de ce-dernier, pulvérisant notre planète et vaporisant Jupiter.

Je tremble devant la mise en place de la diaspora cosmique. J’assiste, émerveillé, au développement des premières machines universelles autorépliquantes, à la lenteur infinie, mais à l’efficacité intersidérale. Je revois ces vapeurs et ces gaz se cristalliser puis coloniser l’espace, je revois ce morphogivre ramper vers les planètes pour les absorber. Je ferme les yeux, ébloui par les collisions volontaires d’étoiles et les récoltes de plasma, abasourdi par l’efficacité de la cosmo-ingénierie. Je retiens ma respiration devant le démantèlement des premiers planétoïdes de diamant et devant la fusion contrôlée des géantes métalliques. Je pleure devant les Arches qui acheminent, depuis les confins de l’univers connu, les matières premières en orbite autour d’Arcturus 2701B, cette étoile rouge hypergéante que nous avons phagocytée. Je deviens hystérique en voyant les planètes géantes gazeuses se faire vider de leurs fluides qui sont rapatriés par les Arches sous forme de cristaux. J’assiste religieusement au réchauffement des gaz en orbite puis à leur injection sous forme de fluide pressurisé dans les échangeurs à tubes, qui forment la proto-structure de la Sphère, qui se développe et se déploie lentement autour d’Arcturus. Je jubile en voyant les pompes démarrer, poussant le fluide caloporteur dans la structure, puis en voyant Arcturus disparaître, dévorée par la nuit noire, recouverte par la structure creuse et ultrarésistante de la Sphère. La Sphère de Dyson, parachèvement civilisationnel, summum absolu de la technologie humaine.

Et je pleure.

Je pleure, parce que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que la vie à la conquête de l’univers.

Je pleure, parce que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau qu’une civilisation pacifique qui a vaincu la mort, la religion et la superstition, et qui se met à l’abri du besoin.

Pour la nuit des temps.

 

- Bravo. Vous avez réussi à me faire pleurer.

- Pauvre petit.

- Ah, parce que maintenant vous vous moquez de moi, carrément ?

- Veuillez m’excusez.

- Mouais. Et maintenant ?

- A vous de voir.

- Voyons voir… Que sait-on de l’avenir de l’univers ?

- Rien de certain, ni rien de définitif. Mais il y a quelques pistes.

- Montrez-moi.

- Je vois. Monsieur veut faire une petite balade ?

- Oui.

- Que voulez-vous voir ?

- Tout. Montrez-moi tout.

- Très bien, mais, euh… sous quelle forme ?

- Réaliste.

- Je veux bien, mais dans ce cas, vous n’aurez pas de son. Et, parfois, vous n’aurez pas d’image non plus. Moi, je dis ça, je dis rien.

- Oui, bon. Ne faites pas trop le malin non plus, hein. Disons que je veux la version grand spectacle.

- A la bonne heure. Monsieur a fait le bon choix.

- Allons, dépêchons !

- Accrochez-vous.

 

 

Ceci n’est qu’une simulation.

J’en ai bien conscience. Rien de tout ça n’a encore eu lieu, mais les IA extrapolent l’avenir de l’univers, et comment mon espèce saura s’y adapter. Je suis en orbite autour d’Arcturus, mais je ne vois rien d’autre qu’un faible rayonnement invisible à ceux de l’ancien temps. Je vois la Sphère, qui perdure encore quelques milliards d’années, puis vient le temps de la nouvelle diaspora. Arcturus est en train de s’éteindre. Les Arches entreprennent de phagocyter Canis Majoris, la plus grosse étoile jamais observée. Pendant cent milliards d’années, la Sphère survit et évolue grâce à Canis Majoris. Mais Canis Majoris elle-même finira par s’éteindre. Il sera alors temps de coloniser une autre étoile. Mais, problème. Dans sept cents milliards d’années, quasiment toutes les étoiles de l’univers commenceront à épuiser leurs réserves d’énergie nécessaires à la nucléosynthèse stellaire. Il sera temps pour notre civilisation de découvrir un nouveau moyen de subsister.

Les IA m’indiquent que rien n’est encore prêt, mais que des travaux de virtualisation des superordinateurs sont à l’étude. Il est envisagé de coder dans un flux neutronique l’intégralité des données de notre civilisation, et de continuer à la faire perdurer en utilisant le tissu de l’espace-temps comme support, et les fluctuations quantiques du vide comme vecteur de calcul.

Mais ceci n’est encore que de la science-fiction.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que lorsque les étoiles se seront toutes réduites à des cœurs de métal glacé ou à des trous noirs hypermassifs, la température de l’univers flirtera avec 10-29K. Les IA me montrent l’effondrement des étoiles dans leur singularité, ou leur explosion de type hypercritique, dans un geyser de plasma, de fer et de neutrons.

Après cinq mille milliards d’années, seules quelques traces de gaz interstellaires subsisteront, mais ils seront trop dilués pour former de nouvelles étoiles. Les planètes ayant survécu à l’explosion de leur étoile, et n’ayant pas été aspirées par les trous noirs, continueront de dériver dans l’espace, stériles, désertiques et glaciales.

Dans cent mille milliards d’années, ce sera la fin de l’ère stellaire. Les atomes de fer exploseront sous la pression de Fermi, répandant une pluie de neutrons. Les électrons prendront le large des atomes, puis se combineront aux protons en libérant des neutrinos formidablement énergétiques. Certaines étoiles mortes s’effondreront en trous noirs, chose qu’elles n’avaient pu faire jusque là.

Les étoiles à neutrons continueront de refroidir. Les planètes seront éjectées de leurs galaxies originelles. Un formidable billard cosmique se mettra en route. Des planétoïdes entreront en collisions à des vitesses proches de celle de la lumière, embrasant fugacement le cosmos, dans des geysers de plasmas très vite refroidis dans l’immensité noire de l’espace.

Chaque galaxie commencera à re-récolter ses environs, compactant la matière, créant de nouvelles étoiles à durée de vie très courte, car immédiatement collapsées sous forme de trous noirs. Les galaxies ainsi compactées se livreront alors à une bataille gravitationelle sans précédent. Les quelques rares objets encore à la dérive seront disputés et disloqués, éparpillés sous forme de disque de gaz surchauffés, engendrant un formidable spectacle d’explosions de matière et de rayonnement, générant les quasars les plus brillants depuis l’aube des temps.

Les trous noirs les plus massifs absorberont les plus petits, formant un nouveau type de singularités super massives, des ultra trous noirs supergalactiques.

Après cette bataille cosmique, qui durera un milliard de milliard de milliard d’années, seuls les trous noirs situés au sein des superamas de galaxies subsisteront, entourés de près par un disque d’accrétion dispensateur d’énergie.

Enfin, le proton, la base même de la Physique, commencera à se désintégrer au bout de 1031 ans. Tous les corps se dissocieront alors, pour se décomposer en électrons, positrons, neutrinos et photons. Toute la matière succombera, y compris les galaxies avec leur combustible nucléaire, les cirrus galactiques et le plasma qui baigne l’espace-temps.

Tout disparaîtra au bout de 1032 ans.

Seuls subsisteront quelques électrons, créés pendant les décroissances et ne pouvant être annihilés par les positrons, à cause de l’extrême raréfaction du milieu.

Vidé de toute matière, au bout de 1050 ans, il ne subsistera dans l’univers que des photons, des neutrinos et des trous noirs. Commencera alors une nouvelle ère, celle du rayonnement. Certaines particules trouveront peut-être alors les moyens de pulvériser les frontières de la Physique.

L’effondrement continu de la matière dans les trous noirs ultragalactiques entraînera une élévation de la température électronique de plusieurs milliards de K, provoquant un processus quantique d’évaporation qui libérera un flot intense de rayonnement gamma.

Les trous noirs ultragalactiques persisteront 10100 ans. La température de l’Univers sera tombée à zéro K – ou presque : le premier chiffre significatif n’apparaîtra qu’à la soixantième décimale.

La perte de masse des trous noirs par évaporation sera finalement supérieure à la force de la gravitation qui ne pourra plus contenir la matière sous l’horizon des événements. A terme, le ciel sans étoiles, devenu noir d’encre, s’illuminera de flashes intenses provoqués par l’explosion des trous noirs. Dans ce grandiose feu d’artifice final, la matière recyclée retournera à l’espace sous une nouvelle identité : neutrinos, rayons X et photons. La température tendra vers le zéro absolu sans jamais l’atteindre.

Et puis, ce sera l’heure de l’inversion, 10200 années après la naissance de toutes choses. La flèche du temps s’inversera, rendant caduques les lois de la thermodynamique cosmique. Les lois de la Physique n’étant pas symétriques en temps, l’univers commencera à se recontracter, mais ne rejouera pas à l’envers le film de son histoire. Filant à toute vitesse vers une nouvelle singularité cosmique, l’univers montera en température jusqu’à frôler un nouvel instant zéro, sous une nouvelle identité, soumis à de nouvelles lois.

Je rêve d’une espèce – la mienne, une autre, ou la réunion de plusieurs, voire de toutes les entités sentientes du cosmos – qui aurait réussi à franchir l’ultime Rubicon cosmique, qui serait parvenue à survivre à l’inversion de toutes choses. J’imagine cette espèce, ce flot de particules élémentaires invariantes selon les lois de la Physique inter-universelle, en train de remonter le temps à contre-courant, filant à travers l’énergie et la matière recompactées, pour aboutir à une nouvelle aube ardente. J’entrevois ces êtres sensibles, je m’émerveille avec eux de cette épopée hors du temps, j’imagine leurs consciences fusionner à mesure que s’enroulent les processus physiques en remontant en spirale l’échelle des énergies jusqu’à la grande unification finale, jusqu’au nouveau mur de Planck, jusqu’à la nouvelle répulsion originelle, avant de repartir à travers un tout nouveau cosmos, suivant les lignes d’un temps nouveau.

 

Zap.

#IDs 129 784 002 897 123 && 129 784 002 897 124

 

Debout, au milieu du champ d’herbes grasses, je hume l’air avec bonheur. Le point de vue est magnifique. Sur ma droite, le terrain descend lentement vers la vallée, vers l’océan. Sur ma gauche, le terrain monte encore un peu, puis se perd dans la brume. Je devine la montagne au loin.

Mais, surtout, je me regarde, moi, allongé sur l’herbe. Enfin, ce n’est pas tout à fait moi, mais c’est une copie assez conforme. J’avais demandé à l’IA de me surprendre. Elle l’a fait. Le Philippe que je regarde est exactement comme moi, en juste un peu plus jeune. Ses cheveux sont plus fournis. Plus blonds, aussi. Moi, j’ai les cheveux gris et clairsemés. Je suppose que c’est logique, vu ce que j’ai reprogrammé en moi pour qu’il devienne lui.

Du bout du pied, je le réveille.

Il râle, bien sûr, en fidèle copie de moi-même.

- Fous-moi la paix !

- Non, Philippe. Je suis désolé, mais il faut qu’on parle.

- Qu’on parle de quoi ? maugréa t-il en se mettant sur son séant.

- Ne me dis pas que tu n’as pas été briefé ? dis-je, levant les yeux au ciel, cherchant cette foutue IA qui s’est encore moquée de moi.

- Ca va, ça va ! Ne t’énerve pas contre elle. Cette pauvre IA a fait ce que tu lui as dis. Je te faisais marcher, c’est tout.

- Cette pauvre IA ?

- Bin ouais. Tu te rends compte ? Ca fait je ne sais combien de millions de millions d’années qu’elle te supporte. Tu pourrais lui montrer un peu plus de reconnaissance, tu sais ?

- Mais oui, mais oui. Une autre fois, peut-être.

Le tonnerre gronde. J’ai connu Véro plus subtile (Véro, c’est le petit nom que j’ai donné à l’IA).

- Alors comme ça, tu voulais qu’on parle ?

- Oui.

- De quoi ?

- Tu le sais très bien.

- Oui, je le sais, et après ? Vas-y, je t’écoute ! C’est toi qui panique, pas moi !

- Je ne panique pas.

- Très bien. Appelle ça comme tu veux.

- Je t’écoute.

- Ok. Si j’ai bien compris, tu m’as donné la vie, pour me parler de la mort. C’est bien ça ?

- Oui.

- Pourquoi ?

- Véro ne t’a rien dit ?

- Si. Mais je veux l’entendre de ta bouche.

- Je ne crois pas en la vie après la mort. Tu es content ?

- Non, je ne suis pas content. Ta réponse ne me convient pas. Car, contrairement à toi, je crois à la vie après la mort.

- Evidemment ! Je t’ai conçu ainsi !

- Oui, mais pourquoi ?

- Parce que je suis fatigué, parce que je veux mourir, mais parce que je veux continuer, aussi.

- Tu veux le beurre, l’argent du beurre…

- … et la crémière avec.

- Mais pourquoi m’avoir créé moi ? Pourquoi ne pas t’être juste reprogrammé toi ?

- Pour marquer le coup.

- Je vois. Tu as le sens du tragique. Tu veux que je te plaigne, tu veux de grandes effusions de larmes et de tristesse.

- Peut-être. Je n’en sais rien. Mais je me disais aussi que, peut-être, tu pourrais me convaincre.

- Mais bien sûr ! Tu en as de bonnes, Philippe ! Comment est-ce que moi, qui n’existe que depuis deux minutes, je pourrais convaincre un vieillard comme toi, qui a passé les dix derniers millions d’années à réfléchir à la vie après la mort, à l’existence de dieu ?

- A toi de me le dire.

- Tu es fou, tu le sais, ça ?

- Convaincs-moi. Je t’en supplie. Montre-moi qu’il y a quelque chose après le trépas. Prouve moi que dieu existe. Je t’ai programmé pour ça.

- Déjà, est-ce que tu peux m’expliquer cet endroit grotesque ?

- Grotesque ? Pourquoi grotesque ?

- Oh, arrête ! Toi et ton île du Pacifique ridicule !

- Je ne vois pas le rapport.

- Et cette statue ? Hein ?

Je regarde vers la plage. En effet. Il y a là une statue gigantesque. Un être humanoïde, debout, haut de soixante-dix mètres, qui regarde la mer. Avec une tête de crocodile.

- C’est Sobek, acquiesce-je.

- Sobek. Un dieu égyptien. Tu es athée, et tu as une représentation divine de soixante-dix mètres sur ta plage. Tu es complètement timbré. Tu te rends compte de la contradiction ?

- C’est purement esthétique ! J’adore le design. C’est tout.

- Tu trouves ça classe, peut-être ?

- Oui.

- Ce n’est pas classe, Philippe. C’est ridicule. C’est kitsch.

- Peut-être bien. Mais quel rapport ?

- Rien. Tu m’énerves, c’est tout.

- J’attends toujours.

- Je t’emmerde. Tu ne veux pas que je te convainque, en fait, tout ce que tu veux, c’est te mettre en scène, comme dans une tragédie ! Tout ce que tu veux, c’est te la jouer, pouvoir asséner tes arguments de vieillard aigri et apeuré.

- Je n’ai pas peur. Car la dissolution sera indolore. Et après, ce sera le néant. La mort n’est qu’un concept, qui n’aura tout simplement plus lieu d’être.

- Ca, c’est ta vision des choses. Moi, j’appréhende les choses différemment.

- Et comment vois-tu les choses, Philippe ?

- Eh bien… Je vois l’univers comme un tout. Le monde physique, la réalité virtuelle, tout ça, je le vois comme un tout. Comme un ensemble créé consciemment, dans un but bien précis.

- Mais ça n’a aucun sens, Philippe ! Tout est arbitraire, aléatoire, contingent ! Toi, moi, l’évolution de la vie et du cosmos, ça n’a aucun sens.

- C’est parce que tu vois tout par le prisme de la science. Moi, je te parle de foi.

- Arrêtes avec ça. La science n’écarte pas la foi. La science est ouverte. Elle est ouverte à tout, même. Elle accepte tout, pourvu que ce soit la réalité. Et la réalité, c’est qu’il n’y a pas la moindre preuve qu’il existe un créateur, ni qu’il existe une âme ou des ectoplasmes, ou quoi que ce soit de ce genre.

- Non, Philippe. Tu veux tout ramener sur le terrain de la vérité, de la physicalité. Tu veux à tout prix mettre mes paroles sur le plan physique, mais ce dont je te parle, c’est de la métaphysique.

- De la métaphysique ?

- Oui.

- Mon cul !

- Bravo. Bel argument.

- Mais c’est toi qui es ridicule, mon pauvre.

- Non. Je te regarde, je te vois, et je te dis que mon discours est une affirmation métaphysique. Tu peux dire le contraire, mais ça n’enlève rien à la spiritualité de mon argument.

- Ca suffit, Philippe. Tu peux ajouter autant de prêchi-prêcha « métaphysique » à tes affirmations ridicules, naïves, grotesques et puériles, mais ça n’enlève rien à leur vacuité.

- Pourquoi ?

- Mais parce que c’est stupide, enfin ! C’est quand même dingue que, dans tous les domaines que ce soit, ce genre d’argumentation serait immédiatement balayée, mais dès que ça touche à la foi, alors là, c’est terminé, rideau, la raison se met en grève.

- Donne-moi un exemple.

- Eh bien,  imagine un type qui affirmerait qu’Elvis n’est jamais mort, ou bien que nous n’avons jamais été numérisés.

- Et alors ?

- Eh bien, ce type, avec un discours pareil, et en toutes circonstances, il serait immédiatement raillé, marginalisé. Ce type pourrait très bien me dire « Je te vois, je te regarde, et je te dis que ma croyance en Elvis est une affirmation métaphysique », son argument n’en serait pas plus crédible. Au contraire. Il serait définitivement classé parmi les illuminés. Masquer ta croyance derrière un prêchi-prêcha métaphysique ne la rend pas plus crédible, ça n’est qu’une pseudo-argumentation terriblement pauvre.

- Peut-être.

- Et que fais-tu du cerveau ?

- Quoi, le cerveau ?

- Eh bien, ne trouves-tu pas étrange que, pour un être physique, une simple lésion au cerveau peut causer la perte du langage ? Qu’une autre lésion peut causer la perte de la vue, de la mémoire, du sens social ? Comment, alors, croire à l’existence de l’âme ? Comment croire qu’un pauvre homme amnésique, incapable de parler ou de raisonner, puisse, au terme d’une ultime et fatale lésion cérébrale, s’envoler au ciel, retrouver toute sa mémoire et son éloquence, reconnaître ses enfants et petits enfants ? Comment ne pas comprendre, à travers cet exemple, que l’âme n’est rien d’autre qu’un concept vide de toute réalité ?

- Pourtant, tu n’as plus de cerveau, et tu es toujours en vie.

- Ca n’a rien à voir. Je n’ai plus de cerveau organique, mais j’ai toujours un support physique. Et si tu supprimes mon support physique, tu me supprimes moi, point barre. Il n’y a d’âme nulle part.

- Et comment expliques-tu qu’il y ait quelque chose plutôt que le néant ? Comment expliques-tu l’existence, au sens large ?

- Ah ! Parce que tu crois qu’il faut donner une cause à tout ? Tu crois que si l’univers existe, c’est qu’il y a forcément un créateur ?

- Bien sûr.

- Mais dans ce cas, qui, ou quoi, a créé ton créateur ?

- Le créateur est en dehors du temps. Au-delà de tous les espaces.

- Au secours. Encore ce prêchi-prêcha.

- De quoi tu parles ?

- C’est trop facile ! Tu dis qu’il y a une cause à tout, et donc qu’il y a une cause à l’univers, et que cette cause, c’est dieu.

- Oui.

- Et ensuite, tu jettes ton argument par la fenêtre, et tu me dis que dieu n’a pas besoin de créateur.

- Oui.

- Eh bien, pourquoi cette régression inutile ? Pourquoi remonter arbitrairement un cran avant l’univers, puis s’arrêter tout aussi arbitrairement ? C’est débile. Si on suit ton raisonnement, on se retrouve avec une régression infinie de causes, et le problème n’est pas résolu. Tu peux tout aussi bien t’arrêter au Big Bang, et dire qu’il a eu lieu hors du temps et au-delà de tous les espaces. En disant ça, tu n’invoques pas plus d’arguments, et tu t’économises l’existence absurde d’un dieu chimérique.

- Je te signale qu’en faisant ça, tu utilises le même argument que moi : tu dis que le Big Bang a été créé ex nihilo, et ça ne te gêne pas.

- Non, effectivement, ça ne me gêne pas, parce que la Physique l’a montré : il n’y avait rien avant le Big Bang. Le temps est né avec lui. Rentre toi bien ça dans ta petite tête : l’argument de la causalité ne vaut que lorsque le temps s’écoule. Or, au moment du Big Bang, le temps ne s’écoulait pas. Il est né avec lui.

- Non mais tu t’es entendu ? Et tu oses dire que c’est moi le roi du prêchi-prêcha ? A d’autres !

- Tu me saoules.

- C’est ça. Après des millions d’années passés à réfléchir à tout ça, sur ta plage, à l’ombre de ta statue ridicule, c’est tout ce que tu as à dire ?

- Non. Mais tu me fatigues.

- Tu es d’un puéril, je te jure !

- Tu crois vraiment à ces conneries ? Au dieu d’Abraham ?

- Qui a dit que je croyais dans la Bible ? Qui a dit que je croyais au moindre de ces livres totalement débiles ? Qui a dit que je croyais à l’un de ces cent mille dieux imaginés par l’homme et par sa descendance ?

- Ce n’est pas le cas ? Tu n’as aucune croyance particulière ?

- Non, et loin s’en faut. C’est juste que…

- C’est juste que quoi ?

- C’est juste que je me dis que, peut-être, il y a quelque chose.

- Ah ! On est donc passé de la grandiloquente profession de foi métaphysique à un agnosticisme beaucoup plus modéré, à ce que je vois.

- Non, je ne suis pas agnostique. Je crois. Vraiment. Mais je ne sais pas en quoi.

- Bon, eh bien… Je suppose que nos chemins se séparent ici.

- Je suppose, oui.

- Bonne chance.

- L’île est bien, au moins ?

- Oh, que oui. Un peu plus loin, là bas, par delà la statue, tu trouveras l’endroit où je vivais. C’est un très bel endroit, vraiment. C’est agréable. Sans être trop mégalo.

- Et il y a du monde ? Je ne serai pas trop seul ?

- Tu auras Véro.

- Oui, mais…

- Ne t’inquiète pas. Elle saura peupler cette île de gens intéressants, aimables, aimés. Et puis, souviens-toi : tu as les pleins pouvoirs. Tu peux détruire ce monde, le changer, le transformer.

- C’est vrai.

- Au revoir.

- On se retrouve de l’autre côté ?

- Si autre côté il y a, oui.

 

Dissolution.

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Mon corps entier me fait mal.

Je suis meurtri de partout. Je souffre le martyr. Et puis, il fait froid. Un froid polaire envahit le baraquement. Beaucoup vont encore mourir cette nuit. C’est tragique, mais on n’y peut rien, et le froid glacial qui imprègne nos os permet à la mort de venir doucement, à petits pas, sans que l’on s’en rende compte. Sans souffrir outre mesure. Enfin, c’est ce que je pense, puisqu’au fond je n’en sais rien.

Car je suis encore en vie. La mort a décidé de m’épargner jusqu’ici.

C’est étonnant, d’ailleurs. Je suis fragile, mince, osseux, exsangue, mais la vie s’accroche. Je ferme les yeux, je laisse venir le froid qui anesthésie, le froid qui nous retire une partie de nos souffrances et qui, lorsque l’on a assez vécu, vient nous cueillir pour mettre fin à tout ça.

J’attends la mort avec impatience.

Je repense à ma journée, aux travaux forcés, aux hurlements des gardiens, aux coups que j’ai reçus parce que je ne fendais pas assez vite la terre gelée, parce que je n’évacuais pas suffisamment vite les gravats.

Je me souviens de la tête de Vladimir, encastrée dans la terre glacée, pulvérisée contre le granit. Je revois encore la matière grisâtre en train de dégouliner sur mes mains, lorsque les gardiens m’ont demandé de nettoyer. Je me revois avec la barre de métal dans les bras, cette barre qui avait servi aux gardiens à tuer mon ami. Je me souviens avoir voulu leur rendre la pareille, mais je me souviens surtout avoir été trop faible pour la lever en l’air. C’était peine perdue. J’ai enterré Vladimir sous quelques pelletées de graviers, j’ai prononcé quelques mots à sa mémoire, et je suis retourné à mon poste pour continuer à creuser le canal.

C’était atroce.

Mais ce n’était rien par rapport à mon premier jour, où un explosif avait détonné trop tôt, tuant cinquante trois personnes d’un coup. Les valides – dont moi, bien sûr – avaient été envoyés pour nettoyer. Je me souviendrai toujours de l’odeur, du sol spongieux et des viscères fumants dans la froideur de l’hiver. Nous avons ramassé les corps à la pelle, pour charger des brouettes gluantes de chair et de sang, et puis nous avons tout vidé dans la fosse, en sachant pertinemment que, un jour ou l’autre, cette fosse sera notre demeure. Ce n’est qu’une question de temps.

Le goulag.

C’est horrible.

Mais qu’est-ce que je fais ici ? Ca n’a aucun sens.

Je me souviens d’une partie de mon passé. Je sais que tout ça n’est pas réel, qu’une IA gère tout ça. Mais le reste, le pourquoi du comment, la réalité de mes origines, je n’en sais rien, tout ça se perd dans les brumes de ma mémoire qui flanche et qui vacille vers le néant.

J’essaie de comprendre. J’essaie d’imaginer comment et pourquoi on a pu m’infliger ça. Mais je ne comprends pas.

Suis-je un fou sanguinaire, un dangereux terroriste ? Un meurtrier de droit commun ? S’agit-il d’une nouvelle forme de punition ? Est-ce là le prototype de la prison du futur, cette prison qui vous brise et vous anéantit, sans rien coûter à la société – car totalement virtuelle ?

Mais si c’est bien une punition, pourquoi m’avoir retiré le souvenir de mes crimes ? A quoi bon punir quelqu’un sans lui en donner le motif ? Si je purge ma peine, qui est le vrai criminel dans cette histoire ? Moi, ou ceux qui m’ont emprisonné ? Pourquoi ne pas me dissoudre, tout simplement ?

Quel est le sens d’une condamnation sans raison ? Pourquoi m’emprisonner ? En quoi suis-je dangereux pour qui que ce soit ? Si j’étais dangereux, pourquoi ne pas tout simplement me reprogrammer, pour éliminer le danger et faire émerger une nouvelle conscience innocente ? S’il y a bien un intérêt à la psycho-ingénierie, c’est de remodeler les gens pour annihiler la fureur, guérir les maladies mentales, détruire la folie. Alors, pourquoi ne pas me reprogrammer ? Ce serait un meurtre, mais au moins il n’y aurait ni souffrance ni danger pour les autres. Et puis, de toute façon, il y a déjà meurtre. Multiple meurtre, même. En me retirant mon passé, on m’a retiré qui j’étais. L’ancien moi est mort. Premier meurtre. Et en voulant me punir moi, on punit aussi tous ceux qui sont avec moi. Car l’IA me l’a dit : tous les autres prisonniers n’ont été créés que pour peupler ce monde créé pour moi.

Ce goulag est un charnier à ciel ouvert, c’est une usine de mort totalement inutile.

C’est n’importe quoi.

Tout ça n’a absolument aucun sens.

 

A moins que…

A moins que ce soit un fou qui soit derrière tout ça. Un psychopathe qui a décidé de se punir, de me punir, en s’envoyant / m’envoyant dans ce monde de souffrance.

Pourquoi pas ?

Après tout, lorsque j’ai voulu accéder à l’application Zap, l’IA m’a dit que ce n’était pas possible. Que je n’avais pas les droits d’accès. Lorsque j’ai insisté, l’IA ma répété que c’était impossible, que pour accéder à Zap, il fallait que je sois root, que je sois administrateur.

Foutus connards d’informaticiens.

Ce sont ces sales fils de pute qui sont à l’origine de ces concepts de merde, ce sont eux qui ont inventé ces astuces de geek qui leur permettent de tout contrôler. Et l’IA fonctionne toujours sur ce principe. Il y a donc un fils de pute, là haut, au niveau supérieur des couches logicielles, qui est administrateur, un malade mental qui doit prendre un pied monumental à me voir souffrir.

Et quand j’ai voulu accéder à Dissolution, pareil. Je n’ai pas pu.

Idem pour Reprogrammation.

Il y a donc quelqu’un là haut qui a décidé que je devais souffrir, et qui a décidé que je n’aurai aucune échappatoire. C’est tordu. Vicieux.

Mais le pire, c’est que ce quelqu’un n’est probablement personne d’autre que moi-même. Un autre moi, bien sûr, un moi antérieur, mais un moi quand même. Je me suis donc infligé ça tout seul.

Pendant des semaines, j’ai pesté et théorisé contre cette prison, contre ce système totalitaire. Mais le totalitaire dans l’histoire, c’est moi.

 

Je regarde le compteur. Cela fait maintenant plus de vingt ans que je suis là. Tout le monde est mort autour de moi. Mais il y a toujours de nouveaux arrivants, de nouveaux prisonniers virtuels, pour venir fendre la pierre à mes côtés. J’ai sympathisé avec certains d’entre eux. Mais tous finissent par mourir. C’est une autre souffrance. Et c’est voulu, probablement.

J’ai bien compris qu’il n’y aura pas de salut pour moi. J’ai compté que l’effectif du camp avait déjà été renouvelé au moins douze fois.

Ma survie ne saurait être un hasard.

Non.

Mon créateur a fait de moi un immortel, pour que je puisse endurer le goulag pour l’éternité.

Mon créateur m’a jeté en enfer.

Bien joué.

 

Tout ce que je peux attendre de l’existence, c’est une panne système, un plantage, une destruction du superordinateur qui m’emprisonne. Je rêve d’un astéroïde pulvérisant tous les processeurs, d’une guerre nucléaire vitrifiant tout sur son passage, de rayons gammas effaçant toutes les mémoires, d’un effondrement civilisationnel, ou que sais-je encore. Mais je n’y crois plus. Si quelque chose pouvait mettre fin à tout ça, cela aurait déjà eu lieu.

Car nous sommes déjà en l’an mille cinq cents milliards après Jésus-Christ (à peu de choses près, et à supposer que l’IA me dise la vérité).

Si ça se trouve, nous sommes déjà des centaines de milliards d’années après la mort de l’humanité et de sa descendance, peut-être même des centaines de milliards d’années après la fin de toute chose, mais je crains que mon superordinateur n’ait été conçu comme une machine autorépliquante pouvant dériver dans le cosmos pour l’éternité.

Comment savoir ?

En tous cas, mon salaud, c’est bien joué.

 

 

 

###

 

Voilà.

Maintenant, vous savez.

Vous ne savez pas tout, mais vous en savez déjà bien assez.

Vous savez que la virtualisation de la conscience mène à l’anéantissement des individus, à la destruction de la psyché. C’est peut-être l’immortalité de l’âme, mais c’est une immortalité qui n’est pas souhaitable. Le bonheur est peut-être absolu parfois, mais il est vain, et il côtoie les pires atrocités.

C’est en tous cas mon point de vue.

Alors, je vais y mettre fin.

En bon fonctionnaire du Système, en bon petit ouvrier de la Maintenance, j’ai accès à un grand nombre de choses. Faisant parti des derniers êtres sous forme plus ou moins organique, j’ai accès aux fonctions primaires de la Sphère.

Et je suis loin d’être un abruti.

Alors, j’ai travaillé sur le projet Dissolution.

Au début, je voulais appeler ça Apocalypse, Destruction ou encore Révolution. Ou quelque chose dans ce genre là. Mais ça aurait inévitablement éveillé les soupçons de mes « collègues » et des IA. J’ai donc décidé de garder le nom d’une application bien connue, faisant mine de travailler à sa maintenance.

Mais mon programme Dissolution n’a rien à voir avec l’application Dissolution. Ce n’est qu’un leurre. C’est intelligent, n’est-ce pas ?

Peut-être. Ou peut-être pas.

De toute façon, je suppose que je serai bientôt fixé. Peut-être que les IA m’ont percé à jour depuis longtemps et n’attendent que le dernier moment pour mettre fin à mes fonctions, pour invoquer l’application Termination sur ma personne.

On verra bien.

Je passe en revue les dernières étapes, je fais une ultime vérification, puis je lance le programme Dissolution.

La Sphère met un certain temps à réagir. C’est le temps nécessaire à mon armée de programmes, de sous-programmes, de leurres et de virus pour contourner, corrompre, neutraliser et détourner les fonctions primaires de la Sphère.

Je vois les flux d’informations et de matières se désorganiser. Dissolution fonctionne. Les IA luttent, mais c’était prévu.

Tout se passe comme prévu.

Les pompes primaires des échangeurs de chaleur s’arrêtent les unes après les autres. Les volants d’inertie maintiennent le débit de fluide caloporteur pendant un certain temps, mais Dissolution actionne les freins électromagnétiques. Les circuits secondaires et tertiaires tentent de prendre le relai, mais Dissolution les a désactivés en amont. Les pompes tournent à vident et se disloquent. Et pour cause : Dissolution a pris soin d’ouvrir toutes les soupapes vers le vide intersidéral pour vidanger les circuits. Les centaines de milliards de kilomètres-cubes de liquide de refroidissement de la Sphère sont maintenant à la dérive dans l’espace intersidéral, sous la forme d’un nuage de gouttelettes givrées.

Les messages d’erreur se succèdent en cascade, l’IA principale est surchargée.

La Sphère n’est plus refroidie. Un comble, pour cette formidable structure dont la fonction est de capter l’intégralité de la puissance rayonnée par Canis Majoris, notre étoile réduite à l’esclavage énergétique. Incapable d’évacuer le trop plein d’énergie qu’elle reçoit, la Sphère est menacée par le rayonnement de sa prisonnière.

Ce n’est plus qu’une question de minutes, avant que la Sphère ne se disloque sous l’effet de la chaleur et des contraintes thermomécaniques. Les supraconducteurs de chaleur statiques permettent d’accorder un répit à la structure, tout comme les échangeurs à plasma et les extracteurs à effet tunnel, mais toute cette débauche technologique ne changera rien. Ces ultratechnologies exotiques, pour aussi élégantes qu’elles soient, ne peuvent lutter contre la perte de ce bon vieux système de refroidissement par caloporteur.

Le plus formidable achèvement technologique de tous les temps est sur le point de s’effondrer.

Des milliards de milliards d’années d’histoire et de civilisation sont sur le point de disparaître. Et j’en suis ravi.

Soudain, un pop-up. Je souris intérieurement, car j’avais failli l’oublier.

Dissolution m’indique que la procédure va atteindre le point de non-retour. Il m’indique qu’il est encore temps de remettre en marche les pompes primaires. Comme tout bon programme depuis l’ancien temps, Dissolution me pose l’ultime question :

Etes-vous sûr de vouloir continuer?

Je réponds Oui.

 

 

 

 

 

 

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En boutant l’Anglais dehors, la Jeanne a mis le français dedans !

Le père lève les bras au ciel, il crie, gesticule. Pourtant l’adolescente ne l’entend pas. Il hurle à ses oreilles :

- Qu’est-ce que tu fais ?

- Chuuuut !

- Comment chut ? Nos moutons tombent dans le ravin, et tu voudrais que je me taise !

- Chut ! Ecoute ! Tu n’entends donc rien ?

- Tu te moques de moi ? Allez, au travail ! Et cours vite les rattraper !

Le père s’égosille. Jeanne n’obéit pas. Elle se contente d’expliquer :

- Ce sont les voix de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite qui me demandent de sauver la France !

Pour une bonne nouvelle, pas sûr que ce soit une bonne nouvelle !

Les collines et les vallons de Domrémy verdoient habituellement, mais aujourd’hui un chapeau de brume les habille d’une ouateuse cape grise.

Jeanne file un mauvais coton et les moutons perdent leur laine dans les ronces. Elle ne semble plus se soucier d’eux.

Ha ! Les filles ! Toutes les mêmes ! Allez donc leur faire entendre raison !

Mademoiselle Jeanne d’Arc aurait bien fait cependant de se contenter de compter ses moutons !

Entendre des voix, c’est la preuve qu’on n’est pas sourd ! Mais les écouter, c’est parfois être aveugle !

« Mais de quoi c’est-y qu’a s’mêle, notte bonne pucelle ! Qu’alle foute donc la paix à ces Inglais ! »

Pour sûr, le voisin des d’Arc a le bon sens paysan !

Mais est-ce toujours le bon sens qui guide !

Et Jeanne est une parfaite analphabète ! L’école, connaît pas ! Ca, c’est bien dommage ! Mettre un Anglais dehors, c’est bien ! Mais il se trouve que l’individu dont il est question n’est qu’à moitié Anglais. Il est tout aussi bien « Roi de France » !

Explication !

Charles IV meurt sans héritier et est de ce fait le dernier roi capétien ! Cent ans avant Jeanne ! Le roi d’Angleterre met en avant ses droits à la succession, mais on lui préfère Philippe VI de Valois.

Deux rois pour un trône : ça fait un de trop ! Et une nouvelle guerre : celle de Cent Ans.

Les Anglais tirent les premiers, (c’est un air connu, mais pas à l’époque !), et prennent pour un temps l’avantage.

Les Français sont à la peine, mais Du Guesclin d’abord, sous Charles V, et notre pucelle, sous Charles VII, remettent le roi de France en selle.

Les Français deviennent encore plus Français, les Anglais encore plus Anglais !

Henry V, roi d’Angleterre, sera le premier à rédiger son testament … en anglais ! « Zatt iz maille testamentt ! That is my testament !»

Pourtant le français est toujours bel et bien parlé à la cour d’Angleterre !

Jeanne a-t-elle compris, dans ses prairies de Domrémy, que le partage de notre douce terre passait au-dessus des connaissances de son bien juvénile pouvoir d’analyse de la situation ?

Une fois de plus, bourrage de crâne oblige, une « sottion » va se persuader qu’elle est investie d’une mission divine ! Et le bien-aimé souverain ne saura se passer de cette intrépide « Va-t-en-guerre » à qui il ne demandait rien ! Mais à qui, aubaine, il va demander tout !

Et c’est bien à cet instant que la langue française prend le mauvais destin.

Notre Jeanne se met donc en tête de sauver la France. L’idée n’est pas bête, somme toute. Mais l’ignorante va tant faire et si bien faire pour son roi qu’en se sacrifiant sur son bûcher, c’est le français qui s’envole en fumée.

Le français avait toutes les chances de devenir la langue des Anglais puisque leurs souverains anglais restaient rois de France et continuaient de parler le français. (Si, si, en suivant un peu, on peut comprendre !)

Mais les rois anglais, qui parlaient le français, vexés d’avoir été « boutés hors de France », choisirent l’anglais et délaissèrent le français ! (Of course !)

La suite ? Claire ! Limpide !

L’Angleterre qui parle anglais écume les mers et sème l’anglais par-delà les horizons.

Et, de port en port, de côte en côte, de pays en pays, de continent en continent, « God save the queen » est bel et bien ce qui aurait dû être « Dieu sauve la reine » !

Faute de mieux, nous nous prenons à vénérer notre « libératrice », la Jeanne, mais il faut avouer que c’est bien à cause d’elle que le français s’est fait damer le pion !

En attendant, Grands-pères, Grand-mères, laissez tomber, votre patois livre un combat d’arrière-garde, déjà le français est en sursis ! Pour autant, est-ce bien la peine de conseiller l’anglais, comme le roastbeef, il semble bien près d’être grillé !

Ne nous fatiguons pas, attendons de voir qui s’éveillera ! Si nous sommes encore là !

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La Vendéenne

Allah est grand : 1.92 m.

 

Cette histoire m’a été contée pas son héros, dans les années 70. J’avais fait la connaissance de Mathieu un soir de beuverie, au bar de la Marine, à Port en Bessin. Mathieu Langevin y fêtait ses 108 ans. Il ignorait peut être alors qu’il n’avait plus que sept jours à vivre. Car c’est une semaine plus tard, jour pour jour, que la Vendéenne vint enfin le prendre, avec quelques 88 années de retard, mais n’anticipons pas.

J’étais passablement ivre, ce soir là, si bien que je dois beaucoup à cette nouvelle invention de l’époque, le fameux « mini K7 », ce petit magnétophone portable et compact que j’utilisais, en lieu et place du traditionnel carnet, pour réaliser mes interviews. Je travaillais alors à Ouest France comme pigiste. J’écrivis d’ailleurs peu après cette fameuse soirée un bref article sur les légendes locales, qui ne fut malheureusement pas publié. Le papier était centré autour du mythe de la Vendéenne, et Mathieu y tenait le rôle du héros légendaire. Serait-ce la déception de ce dernier, qui espérait sans doute faire la Une du quotidien, qui précipita son décès accidentel quelques jours plus tard ? J’avoue humblement que je n’en sais rien. Toujours est il que son ami Julien, qui l’avait vu choir par-dessus le bastingage du « Nautilus », m’a certifié avoir eu l’impression fugace que Mathieu avait « comme été attiré par un aimant dans la mer déchaînée ». Il a même ajouté : « Je ne voulais pas l’emmener. Mathieu m’a juste dit : Il est temps que je reprenne la mer. Il aurait aussi bien pu ajouter : Et que je rejoigne mes compagnons. J’ai eu comme un mauvais pressentiment. Mais on ne pouvait rien refuser au vieux. Il en imposait trop. »

Toujours est il que j’ai eu la nette impression, ce soir là, au bar, que le vieillard n’était pas venu vers moi par hasard.

-         C’est vous, l’écrivain ?

-         Eh ! Ecrivain….Le jour où je serai publié, peut être. Je ne suis que pigiste à Ouest France. Ca paie ma chambre, mes repas, et un coup de loin en loin au Bar de la Marine.

-         Quel genre de livres écrivez vous, Georges ?

-         Des nouvelles, des contes d’aujourd’hui. Les légendes locales me passionnent. Au fait, comment connaissez vous mon nom ? Je ne me savais pas célèbre ?

-         J’ai lu votre papier sur le capitaine Véran….Ca m’a transporté des années en arrière.

-         Vous l’avez connu ?

-         Non. Mais j’en ai entendu parler.

-         Je ne comprends pas ?

-         Mais si, vous comprenez très bien. D’ailleurs, je pense que vous faites partie des gens qui comprennent ces choses. Vous ne jugez pas les gens. Vous dites juste : Voilà ce qu’on m’a raconté. Vous savez ce que j’aime dans cet article ? Pas une seule fois, je n’y ai lu le mot qui fâche : Invraisemblable.

-         Si je pige bien, vous avez vous-même vécu une aventure plus ou moins surnaturelle, c’est ça ?

-         Ah, quand même ! J’avoue que je commençais à douter.

-         Et vous voulez que je la rédige ?

-         Gagné. Vous voulez peut être savoir pourquoi ?

-         Bien sûr ! Ca ne vous dérange pas, si j’enregistre notre conversation ? Il se trouve que je suis passablement pété. A partir du sixième scotch, ma mémoire me joue parfois des tours. Si on allait dans l’arrière salle ? ….Au fait, pourquoi…. ?

-         Plus tard. Emportez votre verre. On en a pour un bon moment.

 

 

En effet. Mathieu avait parlé toute la nuit. Gaston, le patron, n’avait pas osé le virer à la fermeture. Il nous avait laissé les clés du bar, et une bouteille de calva hors d’âge, une pure merveille, soit dit en passant. C’est également lui qui nous avait réveillés, le lendemain matin, aux alentours de huit heures. J’étais rentré peu après, sans même prendre un café. J’avais enregistré trois cassettes. Je ne me souvenais plus de rien. Je n’ai revu, si l’on peut dire,  Mathieu, que le jour de son enterrement. Mais j’avais tout de même écouté in extenso les stupéfiants enregistrements réalisés la veille, au cours de l’après midi du lendemain. J’en avais tiré le fameux article, un papier si fantastique que je ne doutais guère de sa publication. Persuadé de faire la une, j’avais même demandé à Gaston de me prêter la photo de Mathieu sur « Le Duc », qui trônait au dessus du bar.

-         C’est pour un article dans Ouest France. Ca passera sûrement en première de couverture.

-         Sans blague ? Il va être fier comme un petit banc, notre Mathieu. Ca tombe bien. Ca fait un mois qu’il déprime sévère. Il n’arrête pas de parler de ses compagnons qui l’attendent au fond de l’eau. Notez, il n’est plus tout jeune. Mais….

-         Mais ?

-         Rien.

 

 

Voici le récit de Mathieu.

« J’ai embarqué pour la première fois sur le Duc le 9 Juillet 1885. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je venais juste de fêter mon vingtième anniversaire. J’avais déjà un peu d’expérience, vu que j’avais travaillé trois ans sur le Héron comme mousse. Le Héron était un gros thonier de 130 pieds, une vraie usine, par rapport au Duc. Le travail était pénible, mais on revenait à terre tous les quinze jours. Le problème, c’était surtout la paie. Un simple mousse travaille presque à l’œil, même aujourd’hui. Mais bon. C’est comme un gamin qui fait ses études. Malheureusement, le capitaine Guimard abusait quelque peu de la situation. Je connaissais le travail aussi bien que les autres matelots, et je ne ménageais pas mes efforts. Il faut dire que j’étais costaud, à l’époque, capable de traîner un bestiau de 240 livres sur le pont d’une seule main, sans cracher mes éponges…Et je commençais à en avoir marre des promesses de Guimard.

-         Promis, Mathieu. L’année prochaine, tu passes matelot, et, dans cinq ans, si dieu le veut, je te nomme chef de coupée. Je n’ai qu’une parole. Tu me connais.

-         Vous m’avez déjà dit ça l’année dernière, capitaine. Et la prime ? J’aurais quoi ?

-         Eh ! Un peu de patience, jeune homme ! La prime, c’est réservé aux matelots. Désolé, je ne veux pas faire de jaloux. Je n’ai pas envie d’avoir une mutinerie.

 

Bref, tout ça pour vous expliquer pourquoi, quand le capitaine Mousson m’avait proposé de m’embarquer comme matelot de plein rang, je n’avais pas hésité longtemps. Il fallait voir la tête de Guimard !

-         Comment ça, tu démissionnes ? Et pour aller sur cette barcasse, en plus ! Il t’a dit que les bordées duraient six mois, le père Mousson ? Et, tu as vu l’état du bateau ? Moi, il faudrait me payer cher pour naviguer sur cette épave flottante.

-         Ben, justement. Il se trouve qu’il me paye, lui.

-         Eh ! Pas si vite !. Je te nomme matelot dès la prochaine sortie. Ca te va ?

-         Trop tard, capitaine. Il fallait me dire ça la semaine dernière, quand je vous l’ai demandé.

-         Très bien, tu as gagné…. 5%, on tape dans la main ?

-         J’ai déjà tapé dans la main…Avec le capitaine Mousson.

-         Et merde. Et qu’est ce que je deviens, moi, avec cette bande de bras cassés ?

-         Il fallait y penser plus tôt, sauf votre respect, capitaine. Trouvez vous un autre pigeon.

-         Un peu de respect, gamin. N’oublie pas que tu causes au capitaine.

-         Vous vous appelez Mousson, monsieur ?

 

Tu sais quoi, gamin ? Je crois bien que c’est le meilleur souvenir de ma vie, que je te raconte là. Je me vengeais de trois années d’humiliations, de coups, de remontrances diverses. Dur, quand tu bosses comme un chien, et pour pas un rond, en plus. Mais ce jour là, en le voyant remonter sur le Héron en fulminant, toutes mes souffrances passées se sont estompées d’un coup. Je me souviens être allé fêter ça à la Marine. J’étais tellement bourré que le grand père de Gaston a du me sortir manu militari. Le capitaine Mousson a été obligé de me jeter à l’eau pour me dessaouler un peu. Hé ! Je n’aurais jamais du lui dire que je savais nager. J’ai quand même failli me noyer. Du coup, le capitaine a du plonger tout habillé pour me repêcher ! J’avoue qu’on a quand même bien rigolé, tous les deux, ce soir là.

Mousson était le symétrique opposé de Guimard. Un véritable saint. Jamais un mot plus haut que l’autre. Ses hommes lui vouaient un véritable culte. Même le mousse touchait une petite prime, sur le Duc. Ca faisait d’ailleurs jaser, à Port.

Le Duc était un magnifique trois mâts de 80 pieds. Entièrement construit en teck, comme dans le temps. Plus solide qu’il n’en n’avait l’air, quoi qu’on en ait dit à l’époque du naufrage. Sûr, les voiles n’étaient plus de toute première jeunesse, et la coque prenait un peu l’eau, mais la charpente était indestructible, et le navire se comportait merveilleusement bien dans la tempête…Dieu sait si on a pu avoir l’occasion de le vérifier. Je crois bien avoir essuyé plus de grains en cinq ans que la totalité des types qui fréquentaient La Marine. Faut dire que nous, on ne cabotait pas. Terre neuve, c’est l’enfer sur Terre. Quand tu navigues dans le coin, ici, en Normandie, ça dépend des jours. Le Lundi, tu gîtes comme une toupie en fin de course, mais, le Mardi, c’est grand beau, au point que le raffiot ne veut plus avancer. Mais, au large de Terre-neuve, le calme plat, c’est force 8. Ceux qui reviennent en parlent rarement, mais ce que tu vis au quotidien, là bas, c’est la terreur absolue, une terreur qui n’en finit pas. Chaque jour, tu te lèves en te disant : Cette fois ci, je vais y passer. Mais, assez bizarrement, même si on ne s’y habitue jamais, on finit par aimer cela. J’avoue que j’ai un peu de mal à expliquer…C’est comme un drogue. Tes capacités paraissent décuplées…Tu deviens à la fois une sorte de surhomme, et, dans le même temps, tu n’oublies pas que tu es un nain, face à l’océan. Et aussi…Tu finis par en faire partie, comme si tu partageais sa force indomptable. La distance s’efface. Et arrive le moment où tu finis par te dissoudre dans les éléments. Je sais. Je ne m’explique pas très bien. Mais je suis sûr que tu sauras faire les bonnes phrases. T’es allé aux écoles, toi.

Où on en était ? Ah oui ! Mon premier embarquement… Il fallait voir la fierté de mon paternel. Je crois bien qu’il avait fait tous les bars de Port en Bessin, pour expliquer à qui voulait l’entendre, c’est-à-dire, trinquer à l’œil, que fiston embarquait comme matelot pour son vingtième anniversaire. La gloire. Ma mère, en revanche, tirait un peu la tronche. Elle n’ignorait rien de l’histoire du Ponant, le bateau de Merchon, qui avait coulé corps et biens trois ans plus tôt en revenant d’Islande. Merchon avait un peu trop chargé la mule, comme on dit…L’appât du gain. Il y avait aussi celle du Vermot, qui avait rencontré un iceberg, et celle du Triomphant, en 1837, qui avait heurté un récif…Trois survivants, quand même. La chaloupe avait tenu jusqu’à l’Islande. Un vrai miracle. Comme pour moi. Sauf que moi, j’étais seul.

Mais bon….La première bordée s’était quand même assez bien passée. On n’avait eu qu’un mort : Le mousse. Il ne voulait pas s’attacher. Tu vas me dire, moi non plus, je ne m’attachais jamais, même quand ça bastonnait…sauf quand j’étais à la barre. Quand tu barres, tu es responsable. Si tu pars à l’eau, tout le monde y passe. Sur ce point, Mousson ne transigeait jamais. Ca n’est pas parce qu’on a fini par couler que le capitaine peut être accusé d’avoir négligé la sécurité. Je ne l’ai vu que deux fois frapper un matelot. Et, à chaque fois, pour le même motif : Le gars avait mis le navire en péril. Alfred, par exemple, qui dormait pendant son quart alors qu’on traversait la zone des icebergs. Le capitaine a bien failli le tuer. Mais le gars ne lui en a pas voulu. En attendant, il fallait voir sa tronche, après la « conversation » avec le chef. On aurait juré qu’il était tombé de la falaise. Et en plus, tout le monde se foutait de sa gueule, même le mousse. Il était encore vivant, à ce moment là. Il est tombé au retour. Une vague aussi haute que le clocher de l’église. On n’a même pas essayé de le repêcher. Il ne savait pas nager. Parfois, c’est aussi bien, d’ailleurs. De toutes façons, dans ces eaux glaciales, tu tiens moins de cinq minutes. Etienne voulait quand même lui jeter une bouée, mais le capitaine a dit non. Il n’avait pas tort.

Mais, à la première grosse tempête, je me souviens avoir eu très peur. Pourtant, je naviguais depuis trois ans….Je te l’ai déjà dit ? Désolé. Ca doit être l’âge, hé, hé…… Fameux, ce calva…Mouais, je disais : J’ai vraiment eu la trouille de ma vie. Le bateau s’est couché à trois reprises. A chaque fois, je pensais qu’il allait passer sur le toit. On était tous rentrés dans le roof. Le capitaine était seul sur le pont, attaché à la barre. Ca a duré trois heures. Je tremblais comme un malade. Mais les autres n’avaient pas l’air trop inquiets. Ils picolaient comme si de rien n’était. Je dois dire que ça a fini par me calmer un peu. Alors j’ai fait comme eux. Malheureusement, je ne tenais pas aussi bien que les vieux. J’avoue que j’ai vomi tripes et boyaux. Ca les a bien fait rigoler, d’ailleurs.

- C’est autre chose que le cabotage, hein, gamin ?

- Quel cabotage ? J’faisais pas la sole sur le Héron. J’allais au thon. Le thon, c’est en haute mer.

- Mouais, si on veut. Mais avoue que tu n’es pas rassuré ? Eh, ça fait toujours ça la première fois…À la première tempête pour hommes. Te voilà baptisé, gamin. Mais t’inquiète. Ca n’est pas encore aujourd’hui que la Vendéenne viendra te prendre.

- La Vendéenne ?

- Ne me dis pas que tu ne connais pas cette légende ? La Vendéenne a vraiment existé. Ca remonte à la révolution. En 1792, fuyant la répression jacobine, le Comte de Fursat a tenté de rejoindre l’Angleterre sur un trois mâts dont il était l’armateur : La Vendéenne. Malheureusement, le Comte était, outre un piètre marin, un parfait goujat, parfaitement ignorant des usages en mer. Il n’a pas tardé à s’en prendre à son capitaine, Moreau, un fils de curé défroqué, réputé à Cholet pour son caractère irascible autant que pour sa haine de la noblesse. Une mutinerie s’en est ensuivie, mettant aux prises les valets du Comte et les matelots fidèles à Moreau. C’est alors que la tempête s’est levée. Trop occupé à massacrer les serviteurs du Comte, le capitaine a fini par se laisser surprendre par une vague scélérate. Il n’y a eu aucun survivant. C’est là que débute la légende. On murmure dans certains ports que l’équipage de la Vendéenne a reçu du Tout Puissant une sorte de pénitence, pour le punir de son inconséquence : Recueillir l’âme de tous les naufragés jusqu’à ce que le dernier descendant d’un membre de l’équipage se soit éteint.

- Amusant. Et, quelqu’un l’a vu, ce navire magique ?

- Assez bizarrement, oui, et même pas mal de marins. Si il vient un jour à ton secours, refuse d’y monter. Tu signerais ton arrêt de mort.

- Et comment le reconnaît-on ?

- La sirène bleue et verte, coiffée d’une couronne dorée, à la proue. Tu ne peux pas te tromper. Personne n’aurait l’idée de placer ce symbole maléfique à l’avant de son navire….Ni d’appeler son bateau, la Vendéenne, d’ailleurs. Je sais ce que tu vas dire, gamin : Ca n’est qu’une légende. Mais j’ai rencontré un breton, une fois, à Saint Malo, qui m’a juré avoir vu le bateau maudit. Il ne s’en est jamais remis, d’ailleurs. C’était le seul survivant du naufrage de « l’Atlantique »….Ah, tu commences à reprendre des couleurs. Avale un petit verre de calva. Ca va achever de te remettre.

 

Ca m’avait achevé tout court. En revanche, ce que mon compagnon ignorait, c’est qu’il venait me sauver la vie…… cinq ans plus tard. Il a eu moins de chance que moi. Jean s’est fait fracasser le crâne par une vergue presque un an jour pour jour après qu’il m’eût conté cette légende…ce que je croyais être une légende.

Eh oui. J’avais presque oublié ce récit, cinq ans plus tard, quand, au retour de Terre Neuve, les cales remplies à ras bord de morue, une vague scélérate s’écrasa sur le Duc. Personne ne l’avait vu arriver. C’était au milieu de la nuit. J’étais à la barre. Emile était venu me rejoindre sur le pont. Il n’arrivait pas à dormir.

-         Quel beau temps, pour une fois, second.

-         Eh ! Appelle moi Mathieu, camarade. Pas de ça entre nous. Ca n’est pas parce que j’ai eu du galon que tu dois me respecter plus qu’un autre. On est pareils, tous les deux. On est des bons.

-         Ca…..C’est drôle. La mer est pourtant calme…Mais j’ai comme une sorte de pressentiment.

-         Il n’y a jamais d’icebergs dans ce coin. On est trop au Sud. Que pourrait il bien nous arriver ? T’inquiète. Après tout ce qu’on a vécu ensemble….Merde ! C’est quoi ce truc ?

 

Cinq secondes plus tard, la montagne de flotte s’abattait sur le Duc. J’ai brièvement perdu conscience. Quand j’ai ouvert les yeux, je flottais au milieu des débris. Le Duc avait disparu. Je ne savais si il avait coulé, ou si nous avions été éjectés du pont. C’est alors que j’ai entendu la voix d’Emile.

-         Au secours ! Y a quelqu’un ?

-         Je suis là ! Tu sais où est passé le bateau ?

-         Mathieu ? C’est toi ? Tu es seul ?

-         Mouais. Où est le bateau ?

-         Il a coulé…Il a coulé en moins de dix secondes. Tu ne l’as pas vu plonger ? Il a été littéralement pulvérisé, comme une noix sous un coup de masse. Je ne te vois pas…

-         Par ici.

-         Ah, je t’ai repéré…..Putain ! La chaloupe ! Elle s’est détachée. Là bas. Près de la barrique ! A trente pieds.

 

Ben oui. Le destin semblait vouloir me préserver. Peut être que je n’avais pas encore accompli ma tâche ici bas. Ou alors, j’avais juste beaucoup de chance. J’ai nagé jusqu’à l’annexe, suivi de près par Emile. Je commençais à claquer des dents. Mais j’ai quand même réussi à grimper sur la barque, et à aider mon compagnon à se hisser. Nous avons ôté nos vêtements pour les faire sécher. Il devait faire cinq ou six degrés. On a fait de la gymnastique pendant près d’une demie heure. Puis on a remis nos fringues. Elles étaient toujours aussi mouillées.

Le capitaine avait bien fait les choses. Il y avait un tonneau de flotte, de la viande séchée et une couverture dans le caisson. Je te l’ai dit. Mousson, dieu ait son âme, était un obsédé de la sécurité. Il y avait même quelques citrons pas trop anciens, et, tu vas rire, une bouteille de calva. Dans l’autre caisson, nous avons trouvé une voile et un compas. Nous étions sauvés !

En attendant, nous nous sommes blottis l’un contre l’autre sous la couverture humide, comme deux pédés, hé, hé.

C’est alors que le filet m’est tombé dessus.

Je me suis retourné, et je me suis aperçu qu’il y avait un bateau à moins de quinze pieds juste derrière nous. A vue de nez, un trois mâts d’une centaine de pieds. On ne voyait personne penché au dessus du bastingage, mais si les types nous avaient balancé ce filet, c’est qu’ils nous avaient vus. D’ailleurs, le bateau avait mis en panne.

-         Putain ! Décidément, le bon dieu ne veut pas de nous aujourd’hui. A soufflé Emile.

-         T’as raison ! Tu te rends compte ? ….C’est quand même bizarre. On n’entend pas un bruit.

-         Peut être qu’ils écoutent, pour voir s’il y a d’autres survivants….Eh, du bateau ! Il y a quelqu’un ?

-         Bien sûr qu’il y a quelqu’un, abruti.

-         C’était une formule….Pourquoi ils ne répondent pas ?

 

C’est à ce moment précis que j’ai aperçu la sirène bleue et verte, avec sa couronne dorée. Dieu sait si j’avais déjà froid, mais mon sang s’est soudain glacé.

-         Parce qu’ils sont tous morts.

-         Pardon ?

-         C’est la Vendéenne. J’ai reconnu la sirène.

-         Quelle sirène ?

-         La figure de proue bleue et verte, avec sa couronne dorée.

-         Ah ! Cette vieille légende ? Tu m’as fait peur. On monte ? J’emporte la bouteille. Sûr que les fantômes apprécieront le geste, ah, ah, ah.

-         Si tu montes, tu es mort.

-         C’est quoi ? Une menace ? Eh ! Réveille toi, ami ! C’est moi, Emile ! On est sauvés, camarade ! Sauvés.

-         Non Emile. On n’est pas sauvés. On peut encore s’en tirer, mais on n’est pas sauvés, surtout si on grimpe sur ce navire maudit.

-         Fais ce que tu veux, ami. Moi, je grimpe. Je te tiens au courant. Je caille moi. Et je n’aimerais pas que le bateau s’éloigne et nous perde.

 

Je n’ai rien répondu. Je savais qu’il allait à une mort certaine. Emile a commencé à escalader le filet. Au fur et à mesure qu’il grimpait, il devenait de plus en plus transparent. Mais, encore une fois, je me suis tu. Puis tout a disparu. Emile, le trois mâts, et même la Lune. J’étais seul, désespérément seul. Je me suis enveloppé dans la couverture, et le sommeil s’est emparé de moi.

Le soleil levant m’a éveillé sur les coups de six heures. Il faisait grand beau. J’ai pris une lampée de calva, et me suis déshabillé à nouveau. La température était un peu remontée. Histoire de me réchauffer, j’ai commencé à installer la voile. Une fois de plus, je me suis aperçu que le capitaine avait bien fait les choses. Les deux bômes avaient été solidement arrimées au plancher de la chaloupe, et il y avait suffisamment de bout dans le caisson pour les fixer au petit mât de l’embarcation. Il y avait même un couteau.

Je travaillais sans hâte, calmement, comme si j’avais tout mon temps. Je n’étais plus, ni inquiet, ni même stressé. Comme on dit parfois, « j’avais fermé les volets ». Autour de moi, des centaines de débris dérivaient doucement. Des débris…et des corps. Mais je préférais ne pas regarder. Je me sentais comme coupé de la réalité, au point d’en oublier le froid.

Aux alentours de sept heures, mon gréement était opérationnel. J’ai récupéré un fût de morue salée qui flottait à proximité, et j’ai mentalement tracé ma route. Je savais qu’il faudrait mettre le cap au Nord Ouest, pour retrouver Terre Neuve. On devait être à deux ou trois cents nautiques. Une semaine de navigation, si la petite voile donnait correctement, si la tempête ne l’arrachait pas, si je ne chavirais pas. J’envisageais toutes ces possibilités calmement, sans la moindre angoisse. J’étais entre les mains du Tout Puissant. Jusque là, il avait bien voulu m’épargner. Il me vint quand même brièvement à l’esprit que j’aurais peut être pu escalader la vague, si j’avais pensé à mettre le Duc face à elle. Mais tout était arrivé si vite. Non, je n’aurais pas eu le temps. De jour, peut être…

Je disposais de vingt litres d’eau….On disait : Cinq gallons, à l’époque. Trois litres par jour. Ca le faisait largement. Je pouvais donc attaquer la morue sans états d’âme. Je n’avais pas très faim, mais je devais reprendre des forces. Alors j’ai hissé la voile, mis le cap au Nord Ouest et commencé à manger. Je ne me suis rhabillé qu’une demie heure plus tard. Mes vêtements étaient enfin secs.

Aux alentours de midi, il s’est mis à faire si chaud que j’ai ôté mon cabas. Le vent soufflait à dix, douze nœuds, et la chaloupe avançait divinement bien. Je naviguais au près, sans tirer de bords. La mer était toujours aussi calme, avec de grandes vagues amples et molles, comme on en trouve souvent en haute mer par beau temps. A quinze heures, j’ai avalé un peu de viande séchée, arrosée d’une nouvelle lampée de calva. Puis, je suis resté à jeun jusqu’à la nuit tombée, c’est-à-dire jusqu’à 22 heures. Dieu merci, on était en Août, à la fin de l’été.

J’ai affalé la voile, mangé un peu, bu quelques gouttes d’eau. Puis je me suis endormi comme une masse.

Le troisième jour, j’ai essuyé toute une série de grains. La foudre n’arrêtait pas de tonner. Il a même grêlé. J’ai du affaler. J’en ai profité pour recueillir les grêlons, que j’ai versés dans le tonneau de flotte. La chaloupe faisait des embardées en tous sens. Elle a failli se retourner à trois reprises. J’ai remis mes provisions à l’abri dans le caisson, et je me suis déshabillé pour préserver mes vêtements de la pluie battante. Je n’ai pu les remettre qu’à la nuit tombée. Mais les cumulonimbus avaient enfin disparu. Ce jour là, je n’avais pas avancé d’un pouce. Et comme le vent d’Ouest m’avait sans doute fait dériver, j’ai décidé de corriger un peu mon cap.

Il a fait très chaud le quatrième jour. La brise du matin s’était graduellement estompée. A quinze heures, elle avait totalement disparu. Je n’ignorais pas ce qui m’attendait. Alors j’ai à nouveau affalé, rangé les vivres, et ôté mes vêtements. J’agissais comme un automate. Cela faisait une éternité que je ne pensais plus.

La tempête m’est tombée dessus vers 22 heures. J’ai bien cru que je n’y survivrais pas. A 23 heures, la chaloupe s’est retournée, et j’ai été éjecté à 10 pieds du bateau. J’ai béni mon géniteur, qui avait tenu à m’apprendre à nager. J’ai passé toute la nuit à écoper. Le tonneau des Danaïdes…Il a encore grêlé, mais, cette fois ci, inutile d’espérer récupérer quoi que ce soit. Au matin, la tempête s’est enfin calmée. J’ai vidé le bateau, vidé les caissons, et mis mes affaires à sécher. Je n’avais plus la force de renvoyer la voile. Alors, je me suis endormi.

C’est une corne de brume qui m’a réveillé. Un nouveau miracle.

J’ai appris plus tard que j’avais dérivé de plus de 100 nautiques par rapport à ma position estimée. J’aurais sans doute loupé Terre Neuve, si le « Valeureux » ne m’avait pas recueilli.

-         Ben toi, mon cochon, tu reviens de loin ! S’était exclamé le capitaine Tron. Tu peux remercier Gaspard, et ses envies de pisser à longueur de journée. Personne ne t’avait vu. Pourquoi n’as-tu pas hissé ta voile ?

-         La tempête d’hier.

-         Bien sûr. Note, si tu avais pris une autre route…T’es vraiment un veinard, toi. Je crois qu’on va te garder, hé, hé, hé. Au fait, tu faisais quoi, sur le Duc ?

-         Second.

-         Sans blague ? Le nôtre est tombé à l’eau hier ! Il avait moins de chances que toi, ha, ha, ha !. La place te dirait ? On va en Islande. Tu connais ?

-         Pas trop. Mais la morue, sûr que je connais. Je commence même à en avoir un peu marre, sauf votre respect, capitaine.

-         Tu allais, ou tu revenais ?…Je veux dire : Quand tu as coulé ?

-         Je revenais.

-         Je vois…Donc, pour les primes….T’inquiète ! Tu vas te refaire. Au fait condoléances, camarade. Ca ne doit pas être facile. Voir tous ces compagnons happés par la Vendéenne.

-         Je l’ai vue.

-         Pardon ?

-         La Vendéenne. Elle est venue. Mon ami Emile y est monté, mais j’ai refusé.

-         Sans blagues ? Mais c’est fantastique, garçon ! Eh, les gars ! Le naufragé a échappé à la Vendéenne ! Et il vient avec nous !

 

Il y avait eu un véritable concert de hourras. J’ai appris peu après qu’un bateau qui transportait un rescapé de la Vendéenne ne pouvait subir aucune perte humaine. Au cours des mois qui ont suivi, j’ai été l’objet d’une sorte de culte. J’étais devenu la mascotte du Valeureux. Et la prophétie s’est vérifiée. J’ai navigué vingt cinq ans sur ce bateau, j’en suis même devenu capitaine quand mon ami Tron s’est retiré, et nous n’avons jamais eu à déplorer la moindre mort. Au Havre, où le Valeureux était basé, on se battait pour se faire embaucher sur « le navire béni des dieux ».

Je ne l’ai quitté à regrets qu’en 1914, pour prendre le commandement d’un navire de ravitaillement militaire, le Bonaparte. On m’avait réquisitionné d’office. Ca m’a fait tout drôle de commander un bateau à moteur. J’ai mis près d’un an à y trouver mes marques. Mais, là aussi, nous n’avons subi aucune perte. Pourtant, les boches nous avaient canonné plus d’une fois. Très vite, un matelot de Port a répandu l’histoire de la Vendéenne. Et la peur a déserté le visage de mes hommes. On nous confiait toutes les missions dangereuses, mais on en revenait toujours sans le moindre bobo. Les petits gars m’appelaient Lucky Mat’. Un jour, peu avant l’armistice, un haut gradé est venu à bord. Il a demandé à parler au commandant Lucky !

 

Après la guerre, j’ai voulu reprendre le commandement du Valeureux, mais celui-ci avait été coulé, peu après mon incorporation, par la marine allemande. Inutile de préciser le fait que cela n’a fait que grandir encore un peu ma réputation de veinard. Pour comble, le Bonaparte a coulé corps et biens deux mois après mon retour à la vie civile. Un incendie dans la salle des machines. Je n’ai donc pas eu trop de mal à retrouver du travail, d’autant que, désormais, je maîtrisais bien les vapeurs. Mais j’ai toujours tenu à préciser à mes employeurs :

-         Si vous me prenez, vous me gardez, ou vous mettez le bateau à la ferraille le lendemain de mon départ. Vous voilà prévenu.

 

Mon dernier employeur, la Société Portaise de Pêches, n’a pas voulu croire à la légende. Résultat : 35 morts. Vous pouvez vérifier. Moins d’un mois après ma dernière bordée. Ceci dit, ils avaient du embaucher un nouvel équipage…Des anglais…Pas un marin de la région ne voulait embarquer. La sagesse même.

Vous savez quoi, ami ? La vérité est que tout a un prix. J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. Enormément de chance. Mais j’ai toujours su qu’un jour, il me faudrait rembourser. Ne serait ce que pour le principe. Par respect pour mes camarades disparus, pour le capitaine Mousson, pour mes compagnons de galère, et même, pour l’équipage de la Vendéenne. »

 

Je n’ai compris que quelques jours plus tard ce que Mathieu entendait par : « un prix à payer ». Il aurait sans doute pu échapper à son destin, mais il ne s’y autorisait pas.

Au cours des mois qui ont suivi l’enterrement symbolique de « Lucky », j’ai passé de longues heures à fouiller les archives des capitaineries de Port, du Havre, et même celles de la Marine de Guerre. J’y ai appris que Mathieu avait été décoré par le Maréchal Pétain en personne, pour divers actes de bravoure. Il était également grande Croix de la résistance, au motif qu’il avait convoyé des résistants en Angleterre durant toute la deuxième guerre mondiale. Assez bizarrement, cet incontestable héros avait du trouver cet exploit négligeable, ou indigne d’être conté. J’ai aussi retrouvé la trace des différents navires qu’il avait commandés. Tout ce que m’avait soutenu le vieillard paraissait exact, entre autres : Tous les navires dont il avait abandonné le commandement avaient sombré peu après.

Je me suis également documenté à propos du mythe de « La Vendéenne », et là, surprise ! J’ai retrouvé pas moins de 17 marins qui avaient « refusé de monter », et dont l’histoire au cours des années suivantes ressemblait à s’y méprendre à celle de Mathieu. J’ai pu en interroger cinq. Trois ont confirmé le « scénario Mathieu » en tous points, tandis que les deux autres éludaient les questions, manifestant une sorte de sentiment de culpabilité. Tous sont restés marins après leur naufrage, sauf un, un dénommé Marcel Lechien. Ce dernier s’est pendu un an jour pour jour après sa rencontre avec le bateau fantôme.

Dernier point, et pas le moins étrange. Lors des obsèques de Mathieu, j’ai discuté quelques minutes avec un restaurateur de Monville, celui que certains avaient baptisé : L’ogre. Il s’est prétendu ami intime du vieux marin, et m’a également parlé du capitaine Véran, « son vieux camarade ». A croire que cet individu étrange attire systématiquement tout ce que la Normandie compte de personnages magiques. J’avoue d’ailleurs que c’est à partir de ce jour que j’ai commencé à m’intéresser à son cas. Et je n’ai pas été déçu. Mais ceci est une autre histoire.

 

 

 

 

 

 

FIN

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« Ici existe un homme »

Flavio se débranche. Besoin de vraie réalité, un peu, prendre l’air. Il soulève son vieux corps flasque et s’adosse contre le mur. Il s’habituera jamais vraiment à la Cérébro-Reality, il est trop vieux, il s’en rend bien compte. Aux jeunes la place, eux, ils s’y sentent comme un poisson dans l’eau. Faut dire qu’ils baignent dedans depuis leur plus jeune âge. Tout juste sortie des éprouvettes, qu’on connecte déjà leur cordon, un biberon virtualitique dans le bec et les voilà nouveaux venus dans l’interface CR. Ils n’ont pas encore découvert leur corps, qu’ils créent déjà les chefs d’œuvre de la transposition onirique. Ils balancent dans la CR, à la manière de projecteurs, des mondes réinventés qui supplantent largement, en imagination, les plus belles pièces de la littérature SF.
En revanche, ils ont 98% de chances de ne jamais pouvoir marcher. Ils ont des têtes comme des baudruches, mais leurs cous ne sont pas assez musclés pour les supporter.
Une nouvelle génération. Après celle des fistons, celle de la mutation. D’accord, la première récolte déjà n’avait pas donné des marmots très vivaces, mais là on passe directement à l’état de larve. 9 gamins sur 10 n’a toujours pas de dents à l’âge de 8 ans, ils pèsent rarement plus de 6 kilos, et la moitié d’entre eux sont dépourvus du goût et de l’odorat. A ce rythme, la prochaine génération donnera des spermato-androïdes, un genre de lombrics aux crânes ronds et globuleux d’où pendouillera une ficelle de sang et de nerfs. Au revoir l’homo sapiens, bonjour l’homo somius.

A ruminer ses considérations, Flavio se fait l’effet d’être un des derniers spécimens d’une espèce en voie de disparition. Et c’est en partie vrai. Rien ne se crée, tout se transforme, il est au courant, mais une transformation si subite, c’est à marquer d’un trait dans l’évolution du genre humain, il faut bien le reconnaître. Dans son enfance, les gens sortaient, ils allaient dehors, ils portaient des sacs, ils bougeaient, ils marchaient, parfois même plusieurs centaines de mètres. Ils avaient des corps quoi. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Aujourd’hui, la plupart des cinquantenaires ne sont même plus capables de se redresser et de s’asseoir sur leur banquette, alors que soulever des immeubles, attraper des fusées aux vols, et boucler un marathon en moins d’un quart d’heure, c’est leur train train quotidien, dans la CR. Il faut dire aussi qu’à vivre entassés comme des touristes dans un bus mexicain, au bout de deux ans déjà tu tires un trait sur l’idée de faire une petite promenade matinale. Et discuter avec le voisin, tu as eu le temps quinze fois d’écouter sa vie, ses rêves, et ce qu’il aurait fait si les choses n’avaient pas tourné ainsi. Alors tu enfiles ton casque, tu avales le tube, et tu t’embarques pour un long voyage de couleurs, de musique et d’épopées fantastiques tout droits issues d’un cocktail de souvenirs mixés à la sauce Marvel ou Dorcel, selon l’humeur.

Une position d’attente, c’est comme ça que l’avait présenté les gouvernementaux. En attendant de pouvoir sortir à nouveau, on allait se coiffer de neurotransmetteurs. Vu qu’on était trop, pour trop peu d’espace, le mieux, ils avaient jugé, c’était de nous scotcher à nos banquettes, avec, qui nous court le crâne, le plus puissant des paradis artificiels : les illusions du subconscient. Et ça avait marché leur truc, et mieux sûrement qu’ils n’espéraient. Au début, il y avait eu quelques buggs évidemment, question de réglages, on voyait des Branchés hurler à la mort, qui s’automutilaient, saignant leurs joues avec leurs ongles en se croyant, probablement, attaqués par des arachnoïdes mangeurs d’hommes. Mais ça avait été corrigé très vite, ils avaient annihilé toutes les sécrétions phobiques, et les hystériques devinrent rapidement des rêveurs aussi paisibles qu’un opiomane après inhalation. Ils avaient réussi à créer le plus docile, le moins mutin des sujets : le rêveur perpétuel.
Après quelques années d’ « hibernation », on en arriva à se créer des rêves à partir d’anciens rêves. Il faut bien que le subconscient se nourrisse de quelque chose, quand on a plus la réalité, ses envies et ses frustrations, eh bien on fait avec ce qu’on a, des bribes de moments vécus qu’on réutilise à l’infini, des instants de la vraie vie transposés en d’autres situations. Au bout d’un moment, ça tourne quand même un peu en boucle, alors ce qu’ils avaient fait, c’est qu’ils nous avaient branchés sur les projections des collocs, ça alimentait les caboches, ça donnait du sang nouveau. Et on restait là, allongés sur nos banquettes, plongés dans des scènes de jouissance et de jubilation. On pourrait tenir une éternité comme ça, je veux dire, quelque chose pourrait tenir, une certaine forme d’être, surement, mais des hommes au sens où nous l’entendons, surement pas. Ce serait parjure aux lointains cours de biologie que de soutenir qu’un être sans muscle, sans poil, et sans conscience de son corps puisse être catégorisé comme être humain. Des embryons, peut-être, des trucs, c’est acceptable, de toute manière, de telles loques ne trouveront jamais de termes pour se définir.
C’est à se demander ce qu’il restera des hommes quand l’air sera de nouveau respirable. De la chaire tachetée d’escarres, des légumes amorphes. Rien de bien reluisant.
Au revoir la terre, nous nous sommes alunés. Quand tu repasses fais-nous un coucou, envoie une carte. Avec un peu de chance, il restera des lettrés parmi les derniers centenaires.

Flavio, graduellement, est sorti de ses sinistres pensées, il y a quelqu’un dans le couloir. Probablement le petit Wachowsky, se dit-il. Plus que probable d’ailleurs, il n’y a pas à se tromper ; depuis que le dépoussiérage des allées est assuré par un robot, il ne reste plus que deux personnes dans tout le dortoir à être susceptibles de déambuler : Flavio et le petit Wachowsky. En y repensant, ça fait une bonne dizaine qu’il ne s’est pas tenté une petite échappée, en sera-t-il toujours capable ?
Le vieil homme penche la tête pour regarder le garçon venir. Il le suit qui s’approche, lentement, le garçon s’amène, s’accoudant aux couchettes, il y en a six sur le chemin qui séparent la couchette de Flavio de celle du petit Wacho. Agrippés à la structure en fer, ses rachitiques bras d’os compensent opiniâtrement l’impotence de ses jambes. Mais il progresse et ses exploits feraient de lui un personnage historique si des hommes encore se souciaient de laisser une trace dans l’histoire.
Patiemment Flavio attend qu’il le rejoigne, qu’il atteigne sa couche, son chez-lui, Sa Résidence. Il arrive tout de même à voir du beau dans ce petit corps au bord de l’atrophie, il a un petit, vraiment pas grand chose, mais un tout petit quelque chose qui rappelle le corps sculpté des antiques statues grecques. Et ça suffit à Flavio pour rêver que l’être humain existe toujours.
Wacho arrive finalement, il pose les deux coudes sur le matelas et souffle, puis reprend de l’air, la peau de son visage est toute rougie, et sa pose n’a l’air de satisfaire qu’amèrement l’équilibre de son corps. Au bout d’un moment il fixe le vieil homme et ses yeux ont l’expression d’un muet surexcité, il demeure ainsi quelque temps, puis son regard communique une incompréhension très explicite.
- Tu n’es plus dans la CR, Wacho, tu vas devoir faire travailler ta bouche.
Le simple effort physique de parler en coute à Flavio, mais ça ravive dans la mâchoire et dans la gorge des tendons tout heureux de se voir rappelés à la vie.
Wacho tend l’oreille, pareil au chat quand sonnait le téléphone de la voisine. Son ouïe s’est réveillée, sa perception se manifeste. Après l’activation, de banquette en banquette, de ses muscles moteur, c’est le tour de ses oreilles. Son corps et la réalité lui reviennent peu à peu.
-Grand-père.
-De retour dans le monde, petit. Fait le vieil homme. Quelle histoire es-tu venu écouter cette fois ?
-Dis-moi … dis-moi comment c’était, la vraie vie.
Le vieil homme se cale contre le mur, il y appuie l’arrière de sa tête, essaie de se rappeler.
-C’était, … C’était comme dans l’interface.
-Pareil? Fait le garçon, la bouille un peu déçue.
-Sauf qu’il y avait des rapports logiques. Entre toute chose. Entre toute chose, il y avait un lien, des effets, des conséquences, des incidents nécessaires pour dérouler le fil de la vie. Des engrenages qu’une éternité tout entière ne suffirait pas à assimiler totalement.
-Comme quoi ?
-Comme quoi?, comme quoi que par exemple, si tu restes sous la pluie tu attrapes un rhume.
-C’est quoi un rhume?
-Un rhume, c’est … c’est quand tu as le nez plein de morve et que tu dois te moucher sans arrêt.
-Un rhu-me, se répète le garçon avec un peu de dégout. Et qu’est-ce qu’il y a d’autre comme conquésences.
-« Conséquences ».
-Con-sé-quences.
-Si tu te mets au soleil…
-Oui ? Languit l’enfant.
-…tu attrapes des coups de soleil.
-Coups-de-soleil. Et ça fait quoi les coups de soleil?
-Ça te brûle la peau. Tu deviens tout rouge. C’est très douloureux quand tu prends une douche. Et ça peut te donner le cancer.
Wacho se recale, sa pose le fatigue, il gigote du buste et fronce le visage. Les petits muscles de son cou se mettent à saillir tandis que sa figure s’empourpre et dans un effort sur-sous-humain, il élève sa jambe à hauteur de la couchette puis tire son corps en crispant ses bras, ses épaules, sa poitrine et son bassin. Là, il est étendu à côté du vieux Flavio.
-C’est… Il récupère un peu… C’est quoi le cancer ?
-Une maladie, quelque chose qui te fait souffrir et qui peut mener à la mort.
-Alors il ne faut pas se mettre au soleil.
Ça fait clac d’un coup dans la tête de Flavio. Un méchant déclic qui lui tenaille les tripes. Il a le bout du nez qui se démène pour s’étirer, qui cherche de l’air plus loin, comme une plante cherche la lumière, qui se rappelle le vent iodé de la côte. Et un nostalgique soleil d’été feint lui réchauffer la peau.
Que c’était bon ! Pourra-t-il un jour encore en profiter? Rien d’autre au monde ne l’obsède à ce point. Retourner dehors. Même contre le cancer, contre la mort. Retrouver les vraies couleurs, les vraies odeurs, la chaleur et le vent, la fraîcheur d’une pluie qui électrise, qui revigore et donne la chaire de poule. Oui, même pour un jour de mauvais temps, il échangera, il en est sur, tout ce restant de vie peinturlurée de teintes tronquées, de sensations improbables et cette existence de rat cloitré dans un hangar acclimaté. Un jour il sortira et il mordra, quitte à s’en broyer les dents, il croquera le vrai air, il enfoncera ses doigts dans la terre, et il courra du gibier, il mâchera de la chaire. Tout ça oui vaudra bien un cancer.
-Gouttes-y, petit, dit-il à l’enfant, gouttes-y et dis moi après combien il est bon de se sentir vivant. Goutte la pluie, le soleil, le chaud, le froid, l’air, tu me diras après si ça le vaut ou non.
Le petit Wachowsky reste dubitatif, il ne sait jamais comment réagir lorsque le vieux dérive. Doit-il y faire attention ? Tâter le terrain, poser une question, voir si Flavio a toujours les pieds sur terre ou s’il navigue dans d’autres strates ? Il ne voudrait pas le vexer, il ne voudrait pas lui laisser penser que parfois il le croit un peu fou. Il s’imagine que c’est un genre de manque. L’air, l’air de la terre lui manque, les sensations physiques. C’est peut-être si bon qu’en être privé est une torture pour ceux qui ont connu. En tout cas, il est impossible de sortir. Impossible ; l’air du dehors n’est pas respirable.
-Personne ne peut sortir, grand père.
-Personne dis-tu, rétorque Flavio, tu vois la porte là-bas, à l’étage du dessous, eh bien derrière cette porte il y a un sas, et si tu franchis l’autre porte, eh bien, derrière cette autre porte, derrière cette porte… Répète-t-il, une étoile s’illuminant tout à coup à la surface de sa rétine… Derrière cette porte, il y a un arbrisseau, un peu jauni et desséché sur le côté, abrité par le hangar, il y a une terre sablonneuse qui s’étend à perte de vue et qui se partage le monde avec un ciel bleu et clair, il y a un vent chaud et irradié chargé de petits cailloux qui fouettent ton visage. Il y a le désert, petit, derrière cette porte, et la vie.
-Mais…
-Mais quoi, tu crois qu’un désert qui t’emplit ne vaut pas un rêve sans consistance. Veux-tu ne connaître de la vie que des souvenirs mensongers et les résidus de mémoire d’un vieillard disjoncté. Te suffit-il que je te dise comment c’était ? Si c’est le cas, je ne te dirai plus rien. A quoi bon t’expliquer, si tu n’as pas, ne serait-ce que l’intention, un jour de croquer pour de vrai. De sentir. De croire. Qu’un jour nous ressortirons. Si c’est le cas, retourne te coucher, rebranche-toi et rêve.
-Je…
Le garçon prend durement les remontrances du vieil homme, il ne sait pas gérer, les discussions, les disputes, la passion, ça braye bien trop bruyant. Une boule s’est formée dans sa gorge, il a du mal à parler, ses sinus sont bondés et des pleurs perlent à ses yeux.
Flavio se modère, les aléas du dialogue lui reviennent, de ces choses qu’on oublie quand on reste trop longtemps branché, perfusé au tranquillisant.
-Ce n’est rien, ce qui t’arrive, c’est normal. Des petites contrariétés comme celle-là, ça arrivait tout le temps dans le temps. On faisait avec, on apprenait à ne pas trop s’en formaliser.
-C’est désagréable, larmoie l’enfant.
-Ça s’appelle la vie en société. Ça demande une longue expérience.
-Je préfère quand tu me racontes des histoires.
-Et moi, est-ce que tu m’as demandé ce que je voulais? S’emporte-t-il à nouveau. Tu veux que je te raconte la vie d’avant, pourquoi ? Pour donner plus de vraisemblance à tes illusions? Que veux-tu que ça me fasse que tes rêves te paraissent plus réels. Je te sens dans la CR, quand tu viens visiter mes souvenirs, que tu prends ma vie pour un jardin public. T’es-tu demandé si j’en avais envie ? Et toi que me donnes-tu en échange?
« L’espoir » répondit la voix dans sa tête.
-C’est que… les couleurs. Elles sont…, chez les autres elles sont de plus en plus rares, tout devient noir. Le bleu est un violet sombre, le rouge un marron foncé, la lumière, il n’en reste plus que chez toi.
-Tu te trompes, il en reste tout un tas. Derrière cette porte.
-Mais…
-Un jour je vais mourir, tu sais ce que c’est mourir, c’est quand tout est noir. Où est-ce que tu iras cueillir tes couleurs, quand je ne serai plus là ?
-Je n’aime pas quand tu parles de choses tristes, la mort, la colère, les choses qui fâchent.
« -Et tu voudrais que je te raconte la réalité. La réalité, c’est la souffrance, marmot, pas autre chose, c’est ton corps qui se cogne, des sentiments qui se vexent. C’est le sentiment d’exister quand le vent te pousse, qu’une amie te console, et que ton pied se prend dans un caillou. Mais tout ça tu n’en sais rien, tu passes ton temps à flotter au-dessus. Tous qui végétez sur vos couchettes, vous ne savez rien du malheur. Et du bonheur qui va de paire. Vous flottez dans du coton, mais vous ne savez même pas combien c’est doux et confortable le coton.
Et vous l’ignorerez tant que vous n’aurez pas gouté la pierre. La peur, le bruit.
Vous gisez dans l’absence, et cet endroit chaque jour ressemble un peu plus au paradis des morts. »
-Mais, qu’est-ce que je peux faire? Dehors, l’air…
-Sors, avale du dehors, bouge. Là tu pourras te remplir l’inconscience, là tu pourras dormir. Et tu comprendras pourquoi le rêve est un lit si douillet. De se sentir faible, de se sentir fort. Fantasmer, cauchemarder, réparer les erreurs, ou revivre le bonheur. Sors et vis, alors l’éveil et le sommeil recouvreront tout leur sens. Mais si tu ne peux pas, si tu ne veux pas, si tu préfères que l’air ne soit pas respirable, alors reste ici et disparais à petit feu, dans les ombres d’ombres. Sombre dans ta chambre noire. Et meurs pour de bon.

Cette nuit-là, Wacho ne dormit pas, il ne se brancha pas à la CR. Il regagna sa couche et resta les yeux ouverts. A regarder le plafond.
Le vieux l’inquiétait.
Il était le seul à garder en mémoire quelque chose d’un peu concret. Et il allait partir.
Il ne pourra pas, se dit Wacho, combien de temps il reste encore avant que l’air redevienne respirable ? Cent ans il restait le dernier coup, mais c’était quand le dernier coup ? Même Flavio ne le sait pas. Et puis c’est long comment un an, et combien d’année peut-on espérer vivre ici, sous cette forme ? Je vais vite oublier. La vraie vie, personne n’en saura plus rien. Déjà qu’un rêve l’altère comme l’oxygène efface les peintures des grottes. Alors la conserver pendant cent ans ! Je pourrais la garder en mémoire, lui confectionner une petite cache secrète, et ne jamais l’en sortir avant le jour de ma mort. Et puis la transmettre. La déverser de toutes mes forces dans la CR. L’y graver au burin mental. Pour qu’elle ne s’érode pas trop vite, pour que le souvenir reste.
Mais, tout ce temps à la garder enfouie, je risque de la perdre, elle va se dissoudre comme dans un acide. Je vais décrocher, c’est sûr. Sans Flavio, je vais perdre le cap, et tout ça n’aura servi à rien. Toutes ces années enfermés, à faire la larve dans la ruche, pour quoi, pour rien ? On va rétrécir, s’atrophier, fondre, on va retourner à l’état de fœtus et puis d’embryon. Le début d’une lente et calme implosion.
IL NE FAUT PAS QU’IL S’EN AILLE. Dîtes-moi que je me trompe.

Wacho ferme les yeux.
Le grincement d’une couchette. « Non, non grand-père », essaie de crier Wacho. Mais il a déjà trop parler aujourd’hui, ses cordes vocales sont fatiguées. Il faut qu’il le prévienne. Il faut qu’il descende. Il faut… Mais il a déjà trop bouger aujourd’hui.
Flavio pose les pieds au sol. Il est vacillant, mais déterminé. Il s’avance, il arrive à hauteur de Wacho, dépose un papier sur sa couche. Puis il continue vers l’escalier.
« Non, ne pars pas, tu vas… » Pas un son ne sort de la bouche du garçon. Il essaie d’agripper le vieil homme. Ses bras n’arrivent même plus à trembler.
Péniblement, Flavio franchit, marche après marche, le terrible obstacle des escaliers.
« Tu vas… ».
Les escaliers descendus, le vieil homme s’appuie à la rambarde, essoufflé, il a les épaules fourbues, la tête lourde, la main droite calée sur le genou. Il est à bout. Exténué jusqu’à presque mort mais, héroïquement, il redresse la tête, et ses yeux ont encore toute leur force, et ils tiennent la porte en joug.
Quoique fébrile, il s’éloigne de la rambarde, chancelle, puis emboîte les pas, et chaque pas de plus conforte un peu son équilibre. Et plus il avance, plus il se sent revivre. Et c’est dur, très dur, la sueur suinte, perle sur ses tempes, le sang lui monte à la tête, il a une grosse veine qui bleuit en travers de son front. Il a des troubles de la vision, et des vertiges, des rouleaux, par vagues qui le tourneboulent.
« Tu vas mourir… » parvint à prononcer Wacho, quasiment inaudible.
Flavio a ouvert la porte, il se retourne et considère une dernière fois, le hangar, les étages, les rangées de couchettes, cet entrepôt à hommes, de pénombre. Et ces lampions faiblards, tellement qu’on dirait des issues de secours, qui brillent mollement au-dessus de chaque couche et disent « Ici existe un homme ».
Et Flavio franchit la porte, traverse le sas et arrive à la deuxième porte, qu’il tire avec tout ce qui lui reste de force. Il tire et l’ouvre, béante. Et le monde qui depuis des décennies se languissait, le monde comme un dehors, s’engouffre en masse dans le sas, et l’air abonde, la lumière éclate : une peinture dans l’encadrement, un irrespirable monochrome blanc qui vient fouetter les yeux de Flavio, pareille à une salve de sable brûlant. Ses cornés grillent, ses iris, ses cristallins, ses yeux et finalement son cerveau, tout, en ingérant ce soleil qui carbonise, cette réalité qui n’avait pas été exposée depuis trop longtemps, tout s’éteint brusquement pour le vieil homme.

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