
Cela faisait dix ans qu’il n’avait pas rechuté. Dix ans sans alcool, pas même une goutte de vinaigre dans la sauce de salade… C’était sa fierté. De ses amis, presque aucun ne se souvenait de l’époque où, ivre mort chaque soir, il avait bousillé sa vie, perdu son emploi, ruiné son mariage, et tout ce qui faisait de lui un être humain. Ce temps là était révolu, balayé, envolé…
Aujourd’hui, c’était l’anniversaire de sa fille. Depuis quelques années elle avait accepté de lui adresser la parole, de lui pardonner, de renouer avec lui. C’était d’ailleurs ce qui lui avait rendu son amour propre, et sans doute un peu de dignité… Pour ses 20 ans, il avait décidé de lui sortir le grand jeu, de l’éblouir, de marquer le coup en lui offrant le plus beau cadeau qu’il pouvait lui offrir. Ses intentions étaient sincères, sa seule ambition était de lui faire plaisir. Ses revenus étaient modestes, mais il avait su épargner, mois après mois, année après année, quelques milliers d’euros. Il avait tout utilisé. A quoi lui aurait servi cet argent puisqu’il n’avait pas de projet ? Il se disait que de toutes façons, voir pétiller le regard de sa fille, cela n’avait pas de prix.
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Pendant des semaines il avait scruté les petites annonces, à la recherche de la voiture idéale, une américaine digne des stars hollywoodiennes de la grande époque. Il savait que sa fille en serait folle de joie, elle qui collectionnait de manière compulsive tout ce qui avait trait de près ou de loin à Marilyn Monroe, Jayne Mansfield et autres stars des années 50. Elle s’était même aménagé une pièce entièrement consacrée à sa passion. En somme, lui offrir une telle voiture, ça n’était pas seulement joindre l’utile à l’agréable, c’était lui ouvrir une fenêtre sur un monde fait de magie et de rêve…
Il s’était dit qu’il trouverait un modèle à restaurer, il avait prévu cette éventualité, et était prêt à tout faire pour que la voiture soit en parfait état au moment de l’offrir. Mais le destin avait été particulièrement généreux, et avait mis sur sa route une rutilante Cadillac Eldorado que le propriétaire avait du passer le plus clair de son temps à bichonner. La transaction s’était faite en un rien de temps, et la voiture était là, dans son garage, dissimulée sous une bâche, prête pour le grand jour… et le grand jour, c’était maintenant.
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Il avait tout prévu pour que la surprise soit totale. Il avait dit à sa fille qu’il l’emmènerait au restaurant, pour un dîner en tête à tête, qu’il passerait la prendre dans une voiture de collection qu’un ami lui avait prêté pour l’occasion. C’est à l’issue du repas qu’il comptait lui tendre les clés, en lui lançant « joyeux anniversaire mon ange ».
18h50. Il avait mis son plus beau costume, la table était réservée, la voiture prête, il était temps de se mettre en route. Pour la première fois depuis fort longtemps, il se mit à trembler. Il se sentait nerveux, comme s’il allait affronter l’épreuve de sa vie… Comment allait-elle réagir ? Lui reprocherait-elle de vouloir « l’acheter », ou de tenter par un accès de générosité de lui faire oublier le passé, ce passé sur lequel elle avait pourtant tiré un trait ? Il ne pouvait se défaire de ces pensées, il avait peur de la décevoir, d’obtenir l’effet inverse de ce qu’il espérait…
Il s’installa au volant et se mit en route, la boule au ventre. Il lui fallait impérativement se détendre, s’il ne voulait pas tout gâcher… La nuit commençait à tomber, mais il faisait doux en ce soir d’octobre. Il abaissa la vitre, et sa main heurta ce qu’il prit d’abord pour un pulvérisateur, disposé dans le vide poche de la portière. Il s’empara de l’objet, et fut parcouru d’un frisson… Il tenait dans sa main un récipient métallique, argenté et incurvé, une « mignonnette », un ustensile bien connu des alcooliques. Il dévissa le bouchon et porta le goulot jusqu’à ses narines… Du whisky. Probablement oublié par l’ancien propriétaire de la voiture… Et s’il en prenait une gorgée ? Cela n’était pas dramatique, et ne pouvait que le détendre, pensait-il… Il porta le flacon à ses lèvres et pencha la tête en arrière. Le liquide lui paru brûlant, et le fit grimacer. Mais bientôt il senti une sensation de bien-être : l’alcool qui pénétrait son corps et commençait à couler dans ses veines le débarrassait de son angoisse… Machinalement, il vida tout le contenu de la fiole, qu’il dissimula ensuite dans la boite à gants.
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19h20. Elle était pile à l’heure, devant chez elle. Avec sa robe de soirée noire satinée qui contrastait avec la blondeur de ses cheveux, un ras le cou de velours assorti, et ses talons hauts, elle n’avait plus rien de cette enfant qu’encore souvent il voyait en elle… Il sorti du véhicule et s’empressa d’en faire le tour pour lui ouvrir la portière, en lui disant qu’ils devaient faire vite pour ne pas être en retard, évitant ainsi de l’embrasser au risque de se trahir. Il savait que son haleine était chargée. Il était en proie à un léger vertige.
« Superbe cette voiture ! Qui te l’a prêtée ?
- Un ami, collectionneur. Tu ne le connais pas, mais quand je lui ai demandé s’il voulait bien me la laisser pour l’anniversaire de ma fille, il a accepté sans hésiter. »
19h26. Pendant qu’il s’expliquait, ses vertiges se firent plus intenses. Il avait du mal à se concentrer. Comme il s’engageait dans la rue principale, sa fille se mit à crier « Attention ! » mais il était trop tard. Le jeune couple, ainsi qu’un autre piéton, qui traversaient la voie, furent percutés de plein fouet, et avec une telle violence que leurs corps furent projetés à plusieurs mètres, où déjà ils gisaient, sans vie.
(Histoire imaginée à partir de la photographie de Kot dans le cadre d’un atelier d’écriture organisé par Bric à Book )