
Publications de Anne-Marie Lejeune
Brume de novembre
Et le chagrin encore…
Chagrin(1)
Hommage au site et à Sébastien Racontemoi
Raconte-moi…
« Raconte-moi… » Dit Sébastien
Qui nous invite à la grand’ fête.
Celle des mots, les miens, les tiens…
Conteur, nouvelliste, poète
Ou romancier, tu as ta place !
Dépose ici tous tes mots las,
Ce qui t’amuse ou qui t’agace,
Laisse l’empreinte de tes pas.
Dis-nous tes joies, dis nous tes rêves,
Hurle tes peurs, crie tes chagrins
Et quand ta muse fait la grève,
Dis-le aussi, ça fait du bien.
Emporte-nous vers tes rivages
Sur l’océan de tes écrits
Et dans les vagues de tes pages.
Ici ta plume sans soucis
Peut s’exprimer, sauvage et fière.
Plaisir de lire et d’être lu
Colère, amour, humour, mystère
Entre les mots, nul n’est perdu !
Sébastien dit : « Raconte-moi ! »
Viens- je t’invite au grand partage
Hissons du verbe le pavois,
Faisons ensemble le voyage.
25-09-2011 © Anne-Marie lejeune
Mon coeur
Rencontre
C’était une charmante vieille dame, de taille moyenne, un peu enrobée. Ses cheveux courts et blancs encore très fournis, légèrement ondulés, adoucissaient un visage rond, éclairé par un regard bleu gris qui lui donnait l’air rêveur.
Je la croisais régulièrement en ville, partant faire ses courses ou en revenant, un grand cabas à la main. Quand il était plein, le sac à provisions alourdissait sa démarche et accentuait une légère claudication. Le geste que je la voyais faire alors - celui que moi-même je fais si souvent – de se masser les hanches, traduisait ce douloureux pincement du nerf sciatique dont je souffre également de façon chronique. Je lui donnais entre quatre-vingt et quatre vingt-cinq ans. Le plus souvent seule, elle était parfois accompagnée de son mari, un grand vieillard mince, droit et fier en dépit d’un léger déhanchement. À chacune de nos rencontres, la vieille dame inclinait la tête et me souriait. Je lui rendais sourire et salut de loin.
Les mercredis et durant les vacances scolaires, par tous les temps, elle allait s’asseoir dans le parc, au bord de l’étang. C’est un endroit calme et beau où moi aussi j’aime à me promener de temps à autre. Le chant des oiseaux et les cris des enfants n’y troublent pas vraiment le silence. La vieille dame occupait toujours le même banc, sous un magnifique saule pleureur et toujours, je l’y voyais en grande conversation avec les mêmes personnes. Un jour, c’était une fillette âgée d’environ huit ans. Elle avait de longs cheveux épais et blonds dont les mèches indisciplinées, caressaient des joues rouges comme des pommes. L’enfant avait les yeux bleu gris comme ceux de sa vieille amie. On eût dit une grand-mère et sa petite fille. Quand ce n’était pas la mignonne fillette qui lui tenait compagnie, c’était une grande adolescente, maigre et dégingandée, à la tignasse châtain clair mal coiffée et au regard également bleu gris, cerclé d’affreuses lunettes de myope. Parfois encore, elle bavardait gaiement avec une jeune mère dont l’adorable bébé, une fillette au fin duvet roux, bien calée entre elles deux sur le banc, gazouillait en tirant sur les franges de laine de l’éternel châle bleu dont elle se couvrait les épaules.
Quoi qu’il arrive, c’était toujours l’une de ces trois privilégiées qui était assise auprès d’elle, l’une d’elles qui bénéficiait de son lumineux et doux sourire. Il m’arrivait de les envier de n’en profiter que de loin mais je ne me fus pour rien au monde immiscée dans ces joyeux apartés car, sans que je puisse m’en expliquer l’obscure raison, si j’étais très attirée par cette vieille dame, j’en avait tout aussi inexplicablement peur. Elle paraissait pourtant, à mes yeux du moins, nimbée d’une aura particulière qui englobait aussitôt ceux qui l’approchaient. Je devais bien admettre que j’étais jalouse mais que ce sentiment étrange cédait quand elle s’apercevait de ma présence. Elle me dédiait alors un de ses fameux sourires de connivence qui semblait me dire : « À bientôt ! »
Comme il m’arrive souvent lorsque je suis par trop attirée par quelqu’un, je luttais comme une forcenée contre cette attirance, par crainte sans doute d’être déçue une fois de plus. J’avoue qu’en face d’elle, cette crainte devenait irraisonnée. J’avais si peur de lui parler et surtout qu’elle me parle, que je m’interdisais toute approche sans savoir pourquoi je maintenais une telle distance entre elle et moi. Et comme elle ne faisait, elle non plus aucun pas vers moi, paraissant penser que c’était à moi de faire le premier, je surprenais parfois son regard triste et déçu posé sur moi qui me disait silencieusement : « Alors? »
L’intensité de ce regard bleu gris m’empoignait, sondait les tréfonds de mon âme, m’enjoignait d’avancer mais toujours, l’invisible main de la peur m’empêchait d’esquisser le moindre mouvement vers elle ! Nous repartions chacune de notre côté, en attendant le jour où enfin, j’oserais combler son espoir et le mien.
Ce jour-là arriva, provoqué par le destin. A moins que ce ne fût part la volonté à la fois farouche et malicieuse de la vieille dame, bien décidée à forcer ma porte close.
Comme à son habitude, elle marchait, aussi chargée qu’un âne bâté comme l’on dit ! Plus que jamais, elle boitait lourdement. Sur le macadam bosselé et troué du trottoir, ses pas étaient mesurés, hésitants. Elle regardait où elle mettait les pieds, tentant d’éviter les pièges. De temps à autre, elle posait le cabas plein à déborder qu’elle tenait de la main droite et elle réajustait contre son giron, une azalée fuchsia joliment enrubannée, emballée dans du papier cellophane imprimé de petits cœurs rouges qu’elle maintenait de l’autre. Elle reprenait son souffle puis, de sa démarche bancale, elle repartait à l’assaut du trottoir périlleux. De l’autre côté de la rue, je la voyais cheminer vers moi et je m’apprêtais à recevoir puis à rendre l’habituel sourire de nos coutumières et brèves rencontres quand je la vis trébucher. Elle lâcha le lourd cabas qui se déversa sur le sol. N’écoutant que ma bonne conscience, je traversai en hâte pour lui porter secours. Toujours agrippée au pot de fleur encombrant, elle regardait désolée le contenu de son sac éparpillé par terre.
- Ça va ? Questionnai-je je inquiète de la voir si pâle, tandis que je me baissais pour ramasser les précieuses provisions. Le pack de six œufs et la bouteille de limonade n’avaient pas résisté au choc.
- Ça va ! Chevrota-t-elle, une main sur le cœur.
Puis elle ajouta, comme si elle venait seulement de s’apercevoir à qui elle avait affaire :
– Oh, c’est vous ! Quel bonheur !
Et elle éclata d’un rire frais comme une ondée de printemps.
Je ne voulais pas m’arrêter à cette étrange idée que j’étais heureuse, moi aussi, en dépit de la crainte toujours présente que la vue de cette charmante aïeule éveillait en moi. Absurdement heureuse que le sort eût décidé à ma place.
- Puis-je vous aider ? Proposai-je, balayant d’un coup les hésitations nées de cette
incompréhensible peur.
- Je ne voudrais pas abuser…
- Non, non ! Croyez-moi, j’ai tout mon temps ! Je me promenais !
- Je vous remercie, c’est gentil à vous ! Ces maudits trottoirs sont vraiment
dangereux parfois, vous savez !
- Je prends votre sac, d’accord ?
- D’accord ! Quand on sera chez moi, je vous offrirai un bon café pour vous récompenser de votre peine. Avec des petits sablés faits maison dont vous me direz des nouvelles,
Arrivée chez elle, un coquet petit pavillon avec jardin, j’aperçus bien son mari au fond dudit jardin mais il ne vint pas se joindre à nous, même pour le café. Absorbé par sa tâche, il ne semblait pas se rendre compte que sa femme avait de la visite et elle ne l’appela pas.
- C’est un solitaire et qui plus est, il déteste ce qu’il appelle nos babillages de bonnes femmes ! Répondit mon hôtesse à ma question informulée.
J’ai goûté ces fameux sablés, ils étaient délicieux. Nous avions manifestement la même recette. Quant à son café, il était au moins aussi fort que le mien. Je le lui dis.
- J’en bois très peu ! Confessa-t-elle, une tasse après le déjeuner et une quand je reçois des invités, comme aujourd’hui, c’est tout !
- Pareil pour moi, sinon j’ai le palpitant qui débloque, des problèmes d’estomac et la vessie qui me joue des tours ! Avouai-je en riant.
- Ah, vous aussi ! Ça ne m’étonne pas !
Décidément, nous avions des tas de points communs semblait-il !
Ainsi débuta notre amitié. Aussi régulièrement qu’il m’était possible, je lui téléphonais avoir des nouvelles quand je ne la voyais pas pour une raison ou pour une autre. Nous organisions des sorties communes chaque fois que ses occupations et les miennes nous en laissaient le loisir. Je l’accompagnais en courses une fois par quinzaine, ne souhaitant pas voler du temps à ses autres amies. Nous y allions à pieds ainsi qu’elle avait l’habitude de le faire.
- J’aime marcher malgré mes douleurs de vieille bique. Ça me fait grand bien et ça entretient ma forme. J’ai toujours adoré marcher.
- Moi aussi, ça me détend. J’oublie tous mes soucis quand je musarde le nez au vent !
Encore une chose que nous partagions.
Elle me parla de ses amies : La fillette aux joues rouges qui devenait enjouée et volubile en sa présence. L’adolescente fantasque, montée en graine qui lui confiait ses secrets de jeune fille, oubliant tous ses complexes auprès de cette adorable grand-mère qui savait si bien l’écouter. La jeune maman avec laquelle elle échangeait recettes et bons conseils.
Désormais, je faisais partie de ce petit cercle magique et affectueux. Néanmoins, elle nous rencontrait chacune à notre tour, jamais ensemble…
Bizarrement, en l’écoutant évoquer les trois autres, j’avais la sensation de me retrouver en chacune d’elles. C’est probablement notre amitié pour la même personne qui me donnait ce sentiment étrange.
Nous nous plaisions à comparer nos goûts dont je découvris au fur et à mesure de nos rencontres, qu’ils étaient semblables en tous points. J’en fus surprise. Pas elle !
Comme moi, c’était une rêveuse impénitente. Comme moi, elle aimait lire, coudre, cuisiner, et comme moi, c’était une passionnée de cinéma… Toutes choses auxquelles ses rhumatismes et sa vue défaillante, l’avaient contrainte à mettre un frein puissant.
Tout cela, c’était pour le présent et pour un passé très proche.
Quand elle commença à évoquer un passé plus lointain, mes tripes se nouèrent…
C’est un détail en apparence anodin qui me mit sur la voie d’une vérité sidérante…
Nous étions chez elle. Nous bavardions à bâtons rompus en sirotant une tasse de son café corsé et en dégustant les incontournables sablés, les siens et les miens réunis sur la grande assiette de porcelaine blanche. En un geste devenu habituel, je retirai les lunettes que j’étais obligée de porter depuis six mois et je commençai à en essuyer distraitement les verres…
- Savez-vous que je portrais exactement les mêmes ! Me lança-t-elle en me fixant de son regard bleu gris légèrement voilé. Et comme vous, je les nettoyais à tout bout de champ…
Il me semblait bien déceler une nuance spéciale dans le regard et dans le ton mais je me refusais encore à voir et à comprendre le message contenu dans ce banal renseignement.
- Pourquoi ne les mettez-vous plus ? Demandai-je
- Pour la même raison que vous vous en passerez fatalement un jour ma bonne ! J’avais du mal à supporter ses fichus verres progressifs et aussi, je le confesse volontiers, parce que depuis longtemps maintenant, je préfère et de beaucoup,voir le monde un peu embrumé. Ainsi, il me paraît plus beau. Ou moins laid si vous préférez !
Cela se confirmait…
Elle se leva, ouvrit un tiroir de son grand bahut et en sortit l’étui dans lequel dormaient, branches dorées repliées, ses lunettes inutiles. Le même étui que celui dans lequel je range mes lunettes…Les mêmes lunettes… Je les regardais estomaquées, tandis qu’elle me mettait entre les mains, une grande boîte de métal en forme de coffre aux trésors, remplie de photos…
– Vous les regarderez tout à l’heure ou plus tard, chez vous si vous le souhaitez. Mais avant cela mon petit, je voudrais vous raconter mon histoire. Notre histoire… ajouta-t-elle si bas que je crus avoir rêvé.
Et elle dévida ses souvenirs comme un écheveau de laine…
Je l’écoutai, tremblante, les mains crispées sur la boîte de photos posées sur mes genoux.
Et c’était mon histoire qu’elle racontait. Mes souvenirs qu’elle égrenait de sa voix douce un peu cassée. C’était mon enfance, la mort de mon père, mon adolescence tourmentée, mes premières amours si fragiles, mortes avant que d’avoir pu éclore. C’étaient mes difficiles débuts dans la vie active. Puis ma rencontre merveilleuse avec l’homme qui partage mes jours et mes nuits aujourd’hui encore… Et les siens ! La naissance de notre premier enfant puis du second…
C’est avec mes larmes qu’elle avait pleuré. ce sont mes fous rires qui l’avaient secouée.
Ce sont mes douleurs qu’elle avait endurées, qu’elle endurait encore…
Ces souvenirs qu’elle racontait si bien, c’étaient les miens !
La vieille dame, c’était moi !
Accaparée par le présent, j’avais petit à petit oublié les jours anciens ou du moins, je m’interdisais le plus souvent de m’y attarder. C’est cela que les yeux bleu gris si pareils aux miens me disaient alors que je me préparais à fuir honteusement ce reflet de moi telle que je serai dans quarante ans.
Je me levai lourdement. Mon nerf sciatique me faisait soudain un mal de chien. Je tendis à la vieille dame la précieuse boîte aux souvenirs jaunis par le temps.
- Garde-la me dit-elle, je n’en aurai plus besoin désormais.
Je la fixai une fois encore tandis que d’un même geste, nous écrasions furtivement une larme. Est-ce cette insidieuse humidité dans mes yeux ou le fait que je n’avais pas remis mes lunettes, mais mon vieil alter ego m’apparaissait flou… Et sa voix me sembla désincarnée lorsqu’elle murmura :
- Adieu…
Je rentrai chez moi comme une somnambule. J’ouvris la boîte. Elle contenait des photos en noir et blanc et en couleurs qui retraçaient des séquences oubliées de ma vie. Des images d’autrefois et d’autres plus récentes…Et d’autres encore que je n’osais regarder car je pressentais qu’elles représentaient mon avenir.
Puis je sortis un à un pour les feuilleter religieusement, tous les albums de famille, empoussiérés et aux pages collées que j’avais si peu souvent ouverts depuis que le numérique a remplacé le papier. C’était les mêmes que dans la boîte, moins celles qui n’avaient pas encore été prises. Lorsque je regardai dans le coffre au trésor, il était vide.
Plus jamais je n’ai rencontré la vieille dame et pour cause !
…Je viens de fêter mes quatre-vingt sept ans et malgré mes rhumatismes et mes douleurs de vieille femme, j’ai encore bon pied bon œil. Quand je dis bon œil, j’exagère un peu. Voilà bien dix ans que j’ai remisé mes lunettes dans un tiroir. Et j’ai eu bien du courage de les garder aussi longtemps car je ne m’y suis jamais faite à ces maudits verres progressifs ! Sans compter que sans elles, je vois les choses un peu floues et c’est mieux comme ça ! Ainsi, le monde m’apparaît plus beau, ou en tous cas un peu moins moche !
Mon vieux mari s’est voûté avec les années mais ça ne l’empêche pas de jardiner et de bricoler encore pas mal pour son âge. Quatre-vingt neuf ans, vous pensez ! Toujours aussi peu porté sur nos babillages de bonnes femmes comme il dit !
Quant à moi,qu’il daigne ou non m’accompagner, j’aime musarder le nez au vent. C’est même mon passe-temps favori. Ça et confectionner de délicieux sablés que je sers aux amis qui viennent boire un café à la maison. À mes enfants, petits-enfants et arrière petits-enfants aussi, chaque fois qu’ils nous rendent visite. Je leur en garde toujours une grande boîte à emporter et ils s’en régalent, je vous le garantis ! À bas la fausse modestie !
Je lis aussi mais moins souvent qu’avant. Je regarde les films à la télé et je m’en passe et m’en repasse de nouveaux et d’anciens dans le lecteur enregistreur DVD que nous ont offert les gamins. On n’arrête pas le progrès ! Dépassé depuis longtemps le vieux lecteur DVD qu’ils nous avaient payé il y a bien cinq ans de cela et encore plus dépassé l’antique magnétoscope qui traîne dans un coin du grenier parce que je ne me résous pas à jeter un cadeau de mes enfants, fût-il devenu inutilisable !
Je cuisine toujours de bons petits plats pour mon homme ! Et je me promène bien sûr ! Cahin caha, par tous les temps, je vais jusqu’au parc et je m’assieds sur mon banc au bord de l’eau. Toujours le même, sous le grand saule pleureur. J’aime cet endroit calme et beau. Ni le chant des oiseaux ni les cris des enfants n’en troublent réellement le silence et la paix. C’est là que le plus souvent je retrouve mes amies. La fillette timide aux joues rouges comme des pommes, l’adolescente complexée, la jeune mère et sa ravissante miniature de fille. Aucune d’entre elles ne connaît les deux autres. Jamais je ne les vois en même temps. Il ne faut pas. Elles ne savent pas qui je suis. Pas plus que ne le sait cette autre femme qui retarde inconsciemment le moment crucial de notre rencontre…
Comme je m’en souviens de cette première rencontre ! Il me semble que c’était hier !
Moi, je sais qui elles sont et j’avoue que ce n’est pas le hasard qui m’a mise sur leur
chemin…
Je suis leur mémoire vivante, pour le passé, le présent et l’avenir…
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