Ce soir là, au début de la nuit, il y a eu des conciliabules dans le hall d’entrée de la maison. C’est le petit fils de Mario qui est venu sonner à la porte pour dire que son grand père allait quitter définitivement le village le lendemain presque à l’aube, et qu’il souhaitait vivement faire ses adieux à ses voisins avant de partir.
A son âge, et vu les circonstances et sa fatigue, il n’avait pas pu se déplacer lui-même, à cette heure tardive.
Cela faisait maintenant plus de vingt cinq ans que Mario, d’origine italienne, était venu dans la région pour y passer sa retraite et il s’était parfaitement intégré parmi la population du coin et s’il n’y avait eu son accent, qui d’ailleurs lui donnait une couleur et un charme particuliers, on l’aurait pris pour un paysan du coin.
Cet homme là, alors que rien, jusqu’à ces derniers jours, ne laissait croire qu’il ne passerait pas le reste de sa vie ici, quittait précipitamment sa maison, qu’il avait aménagée avec beaucoup de soin, au fil des ans, comme on prépare sa maison définitive, et il s’apprêtait à rejoindre ses enfants dans l’est de la France, là où le climat n’est pas forcément idéal pour une personne âgée, comme quelqu’un qui, sur un coup de tête, aurait décidé de repartir à zéro et de faire table rase du passé.
Sans hésiter une seconde, Michel avait indiqué au petit fils qu’ils iraient saluer une dernière fois le vieil homme au petit matin, ce qui avait fortement étonné Lionnelle, non qu’elle doutait de l’estime évidente de son mari pour le grand père, mais en ayant en tête, son incapacité maintenant intangible à se lever à des heures matinales, quelque soit la gravité des évènements qui pouvaient se produire en cette partie de la journée. C’était bien la preuve que dans des circonstances exceptionnelles, les longues habitudes érigées en règles immuables, pouvaient connaître des exceptions…
Mais le bougre était malin. Il avait tout de suite pensé qu’il suffirait simplement qu’il retarde un peu l’heure de son coucher, sachant qu’il restait jusqu’à des heures tardives devant l’écran de son ordinateur. Au lieu de 3 heures du matin, ce serait 6 heures et le tour serait joué. Il remplirait ainsi facilement ce qu’il considérait comme un devoir majeur, celui de rendre hommage une dernière fois à cet homme qu’il vénérait et qui contrairement à beaucoup de villageois de pure souche, ne l’avait jamais déçu ni ne lui avait jamais fait le moindre coup tordu.
C’est comme cela que, très tôt, le lendemain matin, alors que le jour n’était pas prêt de se lever et qu’un froid, inhabituel pour la saison, et qui durait depuis quelques jours, les saisissaient, ils s’étaient déplacés vers la maison voisine. Etrangement, elle ne se trouvait d’ailleurs pas la porte à côté, vu la grandeur des terrains qui entouraient les maisons dans la région, et de la nécessité de contourner cet espace en passant par les vignes. Cela avait même constitué un effort pour Michel, qui, à ce moment là, n’avait pas encore retrouvé la plénitude de sa motricité, suite à une fracture de la jambe.
Mario en avait d’autant apprécié cette dernière visite. Ils n’eurent pas vraiment le temps de se faire de longs discours mais les regards appuyés, emplis de compassion, les éclats de rire forcés et quelques larmes à peine retenues par le vieil homme, avaient ajoutés à la solennité du moment.
De part et d’autre, sans se le dire, on n’était pas dupe que cette visite serait la dernière qu’on se rendrait. On imaginait mal cet homme revenir dans les prochains mois, sur cette terre qui l’avait adopté, compte tenu de l’éloignement sans doute rédhibitoire, qui allait exister désormais.
Michel et Lionnelle furent donc les derniers à saluer Mario qui avait pris place, non sans difficultés, à l’arrière de sa Clio, tandis que son petit fils s’était mis au volant.
Au bout de l’allée dont le bitume venait juste d’être refait, preuve s’il en était, que ce départ n’avait nullement été prémédité, ils virent une dernière fois la main du vieil homme s’agiter par la fenêtre en partie baissée.
La dernière image pour eux, fut, sur la plage arrière de la voiture, ce chien en plastique qui dodelinait bêtement de la tête, peut être pour manifester son étonnement d’avoir maintenant à ses côtés, un petit cylindre métallique où se trouvaient les cendres d’Alda, qui était morte 3 jours plus tôt.
Alda, qui le dimanche précédent, les avait accueillis chez elle, vêtue, malgré son âge avancé, d’une mini jupe, comme elle n’avait jamais cessé de le faire toute sa vie, et avec qui, ils avaient parlé avec engouement des prochaines élections présidentielles dont elle ne connaîtrait jamais l’issue alors que, pour une fois, elle avait de fortes chances de correspondre à ses vœux.
Le départ de Mario ne s’apparentait donc pas à une fuite. C’était son épouse qui était partie la première, et maintenant, c’était lui, qui, dépouillé de tout, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, l’emmenait vers une destination hautement improbable.
Publications de Arno Gere
Fais ce que doigt…
En quittant mon hôtel en direction du métro Edgar Quinet, j’ai descendu la rue de la gaîté, en m’allongeant un peu, pour gagner du temps sans doute. J’aime bien cette rue, il y a beaucoup de choses à regarder, la tête et l’allure des gens ne laissent vraiment pas indifférents. En plus, on peut passer facilement d’un trottoir à l’autre. Faut dire que je ne suis pas trop pressé, c’est le jour de ma visite annuelle chez l’urologue.
Eh oui… depuis mon opération, ce spécialiste m’oblige à venir le voir régulièrement, tout ça pour répéter le même protocole, vérifier d’abord ma dernière analyse, qui se lit pourtant très facilement, et surtout pour me faire subir un outrage, que jamais auparavant, personne, je le jure, même une femme, n’avait osé m’infliger. Bien sûr, pour cela, il prend des gants, la marque de son éducation sans doute, mais je dois, à chaque fois, baisser culotte, ce qui, il faut bien l’avouer, n’est déjà pas une sinécure et tandis qu’il continue à me parler pour essayer de détourner mon attention, je ressens d’un coup, par derrière, une fulgurance, qui certes n’est pas mortelle, mais me procure à chaque fois un certain sentiment de malaise et de conduite inappropriée. Cela doit ressembler à ce que ressent une petite fille qui subit une inceste, tout en se disant, au même moment, qu’elle ne devra surtout rien en répéter à personne. Je dois m’essuyer ensuite furtivement pour que la vaseline ne laisse pas des tâches irrémédiables sur mon pantalon ou ma chemise.
Nous nous quittons ensuite très rapidement, les sentiments, ce sera pour la prochaine fois. Mais il faut le comprendre, il a d’autres activités qui l’attendent (j’ai une idée très claire sur leur nature…) et je suis moi-même pressé, il faut bien l’avouer, de mettre de la distance entre lui et moi. Je me dois aussi de dire, qu’en outre, pour ça, je dois payer une somme rondelette sur laquelle ne cracherait aucune péripatéticienne de province et que la sécu n’a même pas les moyens de me rembourser…
En plus, aujourd’hui, je n’ai pas beaucoup de temps à lui consacrer car je reprends mon avion en fin d’après midi. J’ai fait un calcul rapide, il est 13h30, j’ai rendez vous à 14h30 mais à chaque fois je poireaute au minimum 1 heure dans la grande salle d’attente de la clinique et je dois être à Orly au plus tard à 17 heures. Tout ça n’autorise, ni les embouteillages, ni les retards des cars Air France, ni les grèves, ni les mouvements de foule. Cela va vraiment être sur le fil du rasoir, et je ne parle pas du reste…
Je me surprends à traîner le pas tandis que je me rapproche de la bouche du métro. Tiens, justement, une vitrine attire mon regard avec ses néons aux couleurs de violette et de rose, et ses invitations à la zénitude. C’est un salon de massage chinois, on ne peut en douter à entendre la musique qui s’en échappe. De jeunes femmes en tenue traditionnelle, souriantes et détendues, sont sur le seuil de la porte et attendent manifestement le promeneur. En passant devant l’une d’elles, je ne peux m’empêcher de m’arrêter, fasciné par la grâce de la main qu’elle me tend et de ses longs doigts qui semblent d’une douceur extrême.
Je m’engouffre sans hésitation aucune, dans le salon, sans la moindre pensée, en ce moment précis, pour l’homme qui m’attend de l’autre côté du périphérique… Je suis immédiatement pris en charge, entraîné dans un couloir étroit et une cabine qui l’est encore plus, puis débarrassé de mes vêtements en un rien de temps. Je me permets même de demander si je dois enlever le slip, ce qu’on m’autorise comme allant de soi. Je suis maintenant allongé sur le dos, la masseuse chinoise est penchée sur moi, le haut de ses cuisses touchent ma tête, et ses mains entament tout un ballet de caresses sur ma peau détendue qui n’attendait que ça. Je comprends seulement alors que je n’irai pas, pour une fois, rendre visite à mon urologue… Je préfère, sans conteste, les doigts de la jeune chinoise à ses gros doigts à lui… Avec elle, je peux même fermer les yeux sans crainte, et imaginer qu’elle me sourit malgré que je lui tourne le dos. Les minutes s’égrènent sans qu’on s’en rende compte et on prierait même pour que cela s’éternise, encore plus lorsqu’elle vous invite à vous retourner. Je peux ainsi vérifier qu’elle a bien le sourire aux lèvres et même des yeux qui pétillent, et donc me replonger avec délice dans mon demi-sommeil. Elle me parle maintenant d’une voix douce, son œil est devenu malicieux et je me rends compte que je comprends parfaitement le chinois. Je lui donne mon accord par un sourire et ses mains peuvent désormais se poser sur la seule zone qui jusqu’alors était restée en friche…
Elle a réussi à me réveiller complètement et je ne lui en veux même pas car, béat, je la contemple. Elle est parfaitement concentrée et toute appliquée dans ses mouvements de va et vient, infiniment doux et d’une variété que je n’aurais jamais imaginé. J’ai de la compassion pour les éjaculateurs précoces qui n’ont pas idée de ce que peut donner un tel bonheur qui dure… Comment, dans ces conditions, pourraient- ils se préoccuper du développement durable ?
Lorsqu’enfin l’apaisement est venu, elle a la délicatesse de reprendre un massage du corps tout entier et de terminer par le crâne et le visage. Quand vient le moment où je dois partir, elle est surprise de me voir prendre sa main dans la mienne et de porter ses doigts à ma bouche. Mais comment lui expliquer mon histoire d’urologue ? D’ailleurs, pourquoi vouloir toujours tout expliquer puisque nous nous sourions dans la plus totale complicité, que n’altère même pas notre séparation imminente et définitive ?
Arno Gere octobre 2011
La femme dans sa vitrine…
L’homme n’a jamais été un grand voyageur. Son itinéraire est maintenant presque immuable. En fin de matinée, pour ainsi dire chaque jour, une fois achevée dans son bungalow, ses multiples tâches routinières, il sort sa vieille voiture verte dont le capot est complètement délavé, pour aller faire un tour à la ville, pour « bat’ un carré » comme on dit en créole.
Sa première étape est pour la femme dans la vitrine, c’est comme cela qu’il l’appelle. Les ressemblances sont en effet frappantes avec le quartier fameux d’Amsterdam. Elle passe toute la journée dans cet espace clos, souvent assise, regardant la télé, ou bien fixant un point à l’horizon, ou encore passant un balai, déplaçant les objets, au gré de son humeur du moment. On la devine parfois, parlant pour elle toute seule, elle ne semble pas connaitre l’ennui.
Avec des néons rouges et quelques zones d’ombre, cela pourrait faire illusion.
La vitrine donne sur la rue, elle voit les gens passer et les gens qui passent, la voient, puisque le rideau n’est jamais tiré dans la journée. Il y a très longtemps, les hommes s’arrêtaient pour la dévisager et chercher son regard, elle était alors très présentable avec ses longs cheveux soyeux et son allure soignée. Mais elle n’a jamais cherché à aguicher personne. Absolument rien à voir avec les putes du « Red district », son absence de « sex appeal » a toujours été manifeste.
Pourquoi d’ailleurs appeler un autre, elle a toujours eu assez suffisamment avec elle, pour s’occuper. Désormais, après toutes ces années, les regards jetés, de part et d’autre de la vitrine, ne sont plus que des regards indifférents, parfois même de curiosité malsaine. Il y a comme un écran entre elle et le monde extérieur, mais cet écran est transparent et c’est ce qui la relie à la vie. Nul besoin pour elle d’internet. La radio, la télé, les magasines, déversent toutes les informations qu’elle recherche, pour sa revue de presse personnelle, pour se faire son opinion de tout.
La plupart du temps, il reste dehors, tapant seulement sur la vitre pour lui indiquer sa présence quand elle lui tourne le dos. Elle se contente alors, en entrebâillant la porte, de lui glisser un papier où elle a noté ses besoins immédiats. Lorsqu’elle lui adresse la parole, c’est pour donner des précisions sur ce qu’elle veut vraiment. Malgré le temps, et malgré sa constance vis-à-vis d’elle, elle ne lui a jamais fait vraiment confiance.
Il ne répond pas à ses remarques et ne cherche pas à s’attarder. Pourquoi s’attarder, il a d’autres personnes à voir, et surtout avec qui raconter.
Dans la boutique, un peu plus loin sur le chemin, il prend son journal, comme chaque jour, en n’oubliant pas de jeter, en entrant, de sa voix de stentor, un « – Bonjour belle dame » à destination de la caissière, pourtant guère avantagée par la nature, ce qui ne manque pas, invariablement, de la faire se trémousser de plaisir.
Ayant continué sa route, il laissera le journal pour le reste de la matinée, à un vieux compagnon plus âgé, qui attend son passage tous les matins avec impatience, qui ne sort plus de chez lui, dont les yeux sont désormais trop fatigués pour lire quoique ce soit. Il lui confirme, bien que le vieil homme n’entende presque plus rien, qu’il passera reprendre le journal, un peu plus tard, pour sa lecture personnelle, pour les articles qu’il découpera.
Il a le sens de l’économie solidaire, il glane puis il redistribue, dommage pour l’économie générale, que ce soit, presque toujours, des bouts de chandelle. Il n’oublie pas non plus d’emporter ce dont les gens ne veulent plus. Il a toujours fait comme cela. Il passe son temps à faire circuler les objets. Longtemps enseignant dans un petit collège, il n’était déjà pas, alors, qu’un passeur de savoirs…
Ses connaissances lui tendent la main, pour prendre ou donner les objets mais s’est il posé la question de savoir si c’est ce qu’elles recherchent vraiment ?
Une fois rentré chez lui, il passera le reste de la journée à trouver une place provisoire pour les nouveaux objets qu’il ramène et qui, plus tard, beaucoup plus tard, se mêleront à une collection. Ils pourront alors, dans le meilleur des cas, être revendus mais pour presque rien. Ou alors, par chance, ils pourront être acceptés par un musée, ou par un plus grand collectionneur ( le plus grand collectionneur étant celui qui a le plus de place pour entreposer)
Bien avant que le soleil ne se couche, et encore, ici, sous les tropiques, c’est très tôt quelque soit la saison, il rejoindra l’espace qu’il s’est aménagé, pour lui tout seul, au fil des années.
C’est tout au fond d’une cour à l’écart, où la lumière peine à rentrer vraiment, mais c’est son coin qu’il peut agencer à sa guise, malgré le peu d’espace, et où il peut collectionner les collections qu’il a accumulées depuis des lustres.
Il aura vraiment tout collectionné dans sa vie. Ah non, tout, sauf peut être une chose : les femmes…
C’est du moins ce que disent ses vieux amis, qui l’ont souvent vu interpeller spontanément des femmes, au moins par le passé, leur sourire, être parfois galant et serviable avec elles, mais jamais ne l’ont vu en regarder une dans le fond des yeux…
La seule femme qu’il ait jamais vraiment côtoyé, qu’il a même, dans un moment d’égarement, il y a bien longtemps, épousée, se trouve maintenant dans une vitrine, certes comme un objet que l’on expose, mais peut on parler de collection pour un exemplaire unique ?
Arno Gere septembre 2011