M’man

Il était une fois un petit bonhomme, genre Mister Bean en plus posé, qui se tenait immobile devant le porche entrouvert d’un immeuble de pierres grises qu’on pourrait croire à l’abandon. Tout y est froid, délabré, poussiéreux, avec de hautes fenêtres opaques de saleté, derrière lesquelles pendent des rideaux déchirés.

Seul élément complètement désassorti, une plaque en cuivre, brillante, insolente presque, qui annonce sur le côté droit de l’entrée : ‘Docteur Cécile Griets – psychiatre analyste ’. Puis scotché au dessus,  une feuille A5 recouverte d’un film plastique sur laquelle on a écrit au feutre noir : ‘ 1° étage à droite – sonnez fort !’

Le minus a l’air calme et détaché, les bras croisés dans le dos d’un imper défraîchi àla Columbo.Maissi on observe bien, on voit ses doigts s’ouvrir et se fermer nerveusement tandis qu’il  balance légèrement d’un pied sur l’autre. On le sent indécis et dans le même temps terriblement tendu.

Il se décide enfin, pose un doigt sur le bouton de la sonnette et pousse longuement dans un bruit de carillon suranné.

« C’est ouvert… » grésille une voix dans le parlophone, « poussez fort. Attention, la lampe de la cage d’escalier ne fonctionne plus… je laisse ouvert. »

L’escalier de chêne, monumental,  gémit à chaque marche. Il fait tellement sombre qu’il se tient à la rampe pour grimper et accède enfin au palier vaguement éclairé par un rai de lumière, qui tombe comme un spot de théâtre d’une haute porte béante.

Le cabinet est plongé dans la pénombre et il doit plisser les yeux pour reconnaître derrière l’éclairage ovale d’un abat-jour, la silhouette de la doctoresse dont les verres de lunettes brillent curieusement dans le noir.

« Bonsoir, Monsieur Renoir… » dit-elle en se levant et en contournant le large bureau pour venir à sa rencontre. Elle est… immense et ressemble furieusement à la fameuse Mademoiselle Gourdin du film « Mathilda »….   la poigne est ferme, le regard perçant. « Asseyez-vous, je vous prie… » Elle lui avance  d’une seule main, une chaise haute capitonnée de cuir, comme s’il s’agissait d’un simple tabouret plastique.

Quelques minutes pour les formules d’usage, nom, prénom, adresse, âge, composition de famille etc… puis la question fatidique, posée calmement, les mains croisées sur le dossier qu’elle vient de constituer.

« Hé bien, je vous écoute. Quel est votre problème ? »

L’homme se tortille un instant sur son siège, jette des regards apeurés aux quatre coins de la pièce et murmure enfin entre les dents : «  c’est… Maman. »

« Votre Maman ? »

« Oui »

« Mais encore ? »

Il plonge la tête vers ses chaussures qu’il examine avec attention, fait une moue dubitative puis revient vers les verres brillants qui l’observent dans l’ombre. « Elle me harcèle, elle me critique tout le temps, elle se mêle de tout… » il se gratte le crâne comme s’il cherchait ses mots… « j’ai envie… de la tuer. »

Aucune réaction marquante de l’autre côté du pupitre, sinon une grosse main molle qui s’empare doucement d’un crayon et écrit quelques mots sur une feuille de papier.

« Vous vivez avec elle ? »

« Oui… enfin… non.»

« Vous savez, Monsieur Renoir… nous avons tous à un moment ou un autre envie de tuer quelqu’un… c’est excessif bien sûr, mais pas vraiment anormal. »

« Je sais  Madame…  le problème… » son regard repart au plafond.

« Oui… le problème ? »

« Le problème c’est que Maman est morte. Elle est décédée il y a trois ans et repose au cimetière de Laeken. »

***

« Et alors, qu’est-ce qu’elle a dit ? »

Elle l’attend à sa place habituelle, dans le grand fauteuil près du radiateur, à côté de la porte  de la salle de bain, face à la télé. Maigre et sèche comme une trique. Ses cheveux gris noués en chignon. Elle croise les bras sur son tablier noir et plisse les yeux derrière ses bésicles cerclées de fer pour mieux le jauger. Elle fait toujours ça, quand elle se méfie et prévient un mensonge ou une dérobade.

« Ben comme je le pensais… même diagnostique que sur internet.  schyzophrénie !  Schyzophrénie à tendance paranoïde. » Il ôte son imper et le dépose sur le dossier d’une  chaise de la salle à manger. « Et encore, je lui ai raconté le tiers du quart. »

« Enlève tes chaussures, tu vas salir le tapis et range ton manteau dans la penderie… sur un cintre s’il te plait.  Pas comme hier soir où tu l’as roulé en boule au fond de l’armoire ! »  Elle pousse un long soupir, lisse le tissu de sa robe d’une main décharnées aux veines saillantes et pointe son nez en forme de bec dans  sa direction. « Schyzophrénie, schyzophrénie… qu’est-ce qu’ils en savent ces docteurs. Ils ne sont pas dans ta tête ! Et puis qu’est-ce que ça veut dire ce charabia… tu n’inventerais pas encore un truc pour me placer dans un home ? »

« Man ! Arrête… »

« Tu crois que je ne le sais pas ? Tu me prends pour une idiote ? »

Soupir.

« Y’a du café ? »

« Il en reste dans la cuisine. Inutile d’en refaire, ça coûte bien assez cher comme ça et nettoie ta tasse… combien de fois devrai-je te répéter qu’on rince sa tasse après s’en être servi. »

« Schyzo… en gros, ça signifie que j’hallucine… que je vois des trucs qui n’existent pas. Toi par exemple… »

« Et voilà, ça recommence… » sa voix monte  dans les aigües, tandis que ses mains battent l’air de colère. « Mais qu’ai-je fait au bon dieu pour avoir un gosse comme toi !  Tu ne vas pas recommencer avec ma mort… »

« M’man, j’étais à ton enterrement… »

« Ben voyons… » Elle se lève d’un bloc et file dignement vers la chambre à coucher que masque deux grandes tentures de velours. « Je vais au lit… je suis fatigué de tes bêtises. Bonsoir. »

« Arrête ! » Il hurle et frappe violemment la table du plat de la main.

Elle se fige un instant, se retourne à demi, le transperce d’un regard inexpressif et crache enfin, après un pfff… méprisant. « C’est qu’il oserait frapper sa mère … et ça t’a coûté combien cette plaisanterie ? »

«  49 euros. »

«  50 euros ! Tu te rends compte… un gros billet pour t’apprendre ce que nous savons tous les deux.  Plus les médicaments sans doute ? »

Il s’assied lourdement derrière la table et se sert un café. « J’irai pas les chercher. Je le sais bien que tu es morte… je te vois, mais tu n’es pas là. Tout ça se passe quelque part dans mon cerveau, dans la partie frontale ai-je lu.Je suis peut-être schyzo mais pas fou…  Je revois ton enterrement comme si c’était hier. Tante Jeanine, Mon Onc René et tous les autres… ».

Ils restent figés tous les deux, comme si quelqu’un venait de pousser sur ‘pause’. Puis après un temps interminable.

« Je ne sais pas ce que tu vas devenir fils, quand je serai partie… quand je serai réellement partie ! »

« Arrête ! » Il s’étonne presque d’avoir hurlé si fort. « Il faut que ça cesse, M’an… il faut que ça cesse. Je ne le supporte plus. »

***

« Vous avez apporté l’attestation ? » demande posément les verres brillants derrière l’abat-jour. Au fond, il ne sait même pas à quoi ressemble son analyste, sinon qu’elle est très grande, plutôt forte et incroyablement absente.

Il lui tend un document, une photocopie du  certificat de décès, qu’elle examine soigneusement puis glisse dans la farde à son nom posée sur le bureau qui les sépare. « Très bien. Votre Maman est décédée un quinze juillet, il y a trois ans et trois mois, mais vous la voyez et l’entendez depuis… depuis combien de temps ? »

« Le soir même de la cérémonie. Elle m’attendait dans le salon… »

« Et cela ne vous a pas choqué, voire angoissé ? »

« Hé bien, à vrai dire… c’était si naturel que je n’ai même pas eu le temps de m’inquiéter, car elle m’a tout de suite reproché d’être allé à la cérémonie avec des souliers non cirés. »

« Quelle âge avait-elle ? »

« Quatre-vingt deux… »

« Et elle est morte de quoi ? »

« Un suicide. Elle s’est jetée du premier étage dans la cour en béton du jardin. Les flics prétendent que c’est un accident et qu’elle essayait de nettoyer les carreaux, vu que le tabouret était posé à côté de la grande fenêtre. Mais moi, je sais que c’est un suicide. »

« Pourquoi en êtes-vous si certain ? »

« Parce qu’on arrêtait pas de se disputer et que je lui avais annoncé le matin même que j’allais quitter le maison pour vivre ailleurs, seul. »

« Vous la voyez comment depuis…  son décès: floue, vaporeuse, comme dans un rêve ? »

« Non, non, Docteur. Clairement. Aussi clairement que je vous vois. »

La grosse main boudinée court comme un petit animal dans le rond de lumière qui tombe sur la table et prend des notes, avec un bout de crayon terminé par une gomme rouge. Elle s’applique, sans se presser, trace des lignes bien droites, et revient parfois en arrière pour souligner un mot…

« L’avez-vous déjà touchée ? »

« Je ne comprends pas très bien… »

« Lui avez-vous pris la main ou le coude pour l’aider à s’asseoir par exemple ? »

« Non. De son vivant déjà, elle avait horreur des contacts physiques. Alors, maintenant qu’elle est morte… »

« Votre Maman ne vous a jamais pris dans ses bras ? »

« Jamais… je crois que les hommes la dégoutent… enfin, la dégoûtaient. »

« Même votre Père ? »

« Surtout mon Père. Aussi loin que je me souvienne, ils faisaient chambres à part. L’ambiance était tendue à la maison, ça s’engueulait tout le temps. Ca c’est amélioré après sa mort, il  ya dix ans, une tumeur au cerveau, foudroyante. » Il triture ses doigts contre son ventre, visiblement ennuyé. Un long silence… «  puis ça a recommencé,  mais avec moi maintenant. »

Suit une longue interruption au cours de laquelle on entend distinctement la pointe du crayon gratter le papier. Il pourrait tout aussi bien être seul dans la pièce tant elle semble l’ignorer. Puis après une ou deux ou trois minutes  interminables…

 « Vous mangez ensemble le soir ? Elle vide son assiette ? »

« Ca fait longtemps qu’elle ne partage plus mon repas. Elle trouve que je fais du bruit en mastiquant, déglutis en buvant et puis de toute façon, elle ne supporte pas de me voir manger la bouche ouverte… bref,  je suppose qu’elle se nourrit à la cuisine, ou pas du tout… après tout elle est morte. »

« Et la nuit ? »

« Je ne saisis pas très bien ? »

« Vous ne dormez quand même pas avec elle ? Comment cela se passe t-il lorsque vous vous glissez dans votre lit ? Vous sentez-vous plus calme, libéré ? »

« Oui et non, car je sais qu’elle écoute de sa chambre et refuse de s’endormir avant que je ne l’ai fait. Et si ça traîne, elle se relève et vient se poster dans le noir au pied de mon lit. Ca me fait râler, vous ne pouvez pas savoir… »

« Avez-vous pris les pilules que je vous ai prescrites ? »

« Hé bien… oui, évidemment. » Il sent confusément qu’il ment mal et qu’elle n’est pas dupe. Mais à cet instant retentit un son tenu. Elle ouvre son tiroir en tire une petite montre dorée et un cahier d’ordonnances dont elle remplit un feuillet qu’elle dépose sur le bureau, puis décrète : « l’heure est passée. Je vous reverrai lundi prochain à la même heure. Je ne vous prescris pas d’ Olanzapine puisque, manifestement,  vous ne les avez pas employés. Ca fait quarante-neuf euros. »

***

« Et alors, qu’est-ce que la grosse a dit ? »

Elle l’attend dans la pénombre  du palier  du premier étage, un fichu triangulaire sur les épaules. Le rez-de-chaussée autrefois en  location est inoccupé, car leurs disputes incessantes et bruyantes  ont fini par lasser son occupant, un comptable qui ne rentrait pourtant que tard le soir.

C’est la première fois qu’il la voit hors de l’appartement et reste figé d’ étonnement, sur les marches.

« Et alors ? Qu’est-ce qu’elle a dit ? »

« Ben… elle ne parle presque pas… elle pose une question puis me laisse aller, en prenant des notes. Allez, rentre, tu vas prendre froid. » Ils retournent à la queue leu-leu dans l’appartement dont la porte est grande ouverte sur le couloir. Ca aussi c’est nouveau, elle ne l’a jamais fait.

« Mais c’est pas possible ça ! Pour cinquante euros elle devrait au moins te donner un avis médical ! T’es vraiment une cruche… »

« Je lui ai montré ton certificat de décès… »

« N’importe quoi ! Le papier que tu m’as montré hier ? »

« Tout juste. »

« Ce n’est qu’une publicité, garçon… une bête réclame des ‘Trois Suisses’. »

« Elle l’a quand même lu et glissé dans ma farde. »

« Et elle n’a rien dit ? »

« Elle a constaté que tu étais bien morte, c’est tout…  ha oui… elle m’a aussi demandé pourquoi on ne se touchait pas ? »

« Quoi ! » Elle se retourne d’un bloc et fonce sur lui, le visage froncé de colère , les mains blanches veinées de bleu accrochées comme des serres sur le châle aussi noir que son tablier de ménage. «  répète ! »

« Elle a demandé… s’il m’arrivait de te toucher. »

On la sent prête à s’étouffer d’indignation, les yeux révulsés, elle tremble sur place comme une feuille. « Sale truie perverse !  Elle s’imagine peut-être que tu veux remplacer ton père… et me sauter dessus comme un chien en chaleur…  »

« Mais non, Maman… elle songeait à un baiser le soir avant d’aller te coucher ou une main sur ton épaule pour… enfin, je ne sais pas, moi ! »

Langoisse le prend à la gorge et son estomac se noue comme si on tordait du linge dans son ventre.

Mais le vieille est soudain déchaînée et lève ses petits poings misérables vers le plafond en hurlant et postillonnant à travers ses longues dents jaunes… « C’est une sale pute, une truie, tu m’entends… une truie… tu veux que je te montre par où tu es passé… tu veux voir ? » Elle relève avec frénésie son tablier, sa robe puis sa combinaison sur ses jambes  décharnées et blafardes, découvrant un caleçon flottant qu’elle s’apprête à arracher à son tour…

« Maman, arrête ! Arrête ! »

***

Il dégringole les escaliers quatre à quatre, dérape dans le corridor, se rattrape d’une main  au mur puis s’enfuit littéralement paniqué vers le parc tout proche, de l’autre côté du boulevard. Il traverse la chaussée à trois voies et la double ligne du tram  sans même regarder… Heureusement il est neuf heures du soir et la circulation quasi absente.

Ca ne peut plus continuer… ça ne peut plus continuer…’ se répète t-il comme un mantra en longeant  le chemin qui mène à la maison chinoise.

Il aime bien cet endroit environné de buissons et de  chênes verts. On peut s’y asseoir sur des bancs et en journée, les jeunes mamans du quartier viennent papoter, tout en surveillant leurs rejetons qui courent à quatre pattes dans le bac à sable.

Mais à l’instant, il fait sombre et un souffle glacé secoue par à coups les branchages dans un bruit de ressac.  Plus seul, tu meurs. Comme s’il se voyait depuis la lune. Un tout tout petit point minuscule perdu sur un rocher bleuté au milieu de l’univers. Seul. Surtout dans sa tête.

‘Ca ne peut plus continuer…

Il l’a lu sur internet : les schyzos piquent parfois des crises de colère aussi soudaines que paroxysmiques et deviennent même, dans certains cas,  d’une vulgarité inouïe mais là… c’est sa mère qui délire ou plutôt, lui qui hallucine et s’invente une mère qui délire.

Il ne l’a jamais connue comme ça. Que du contraire, plutôt austère et d’une politesse glacée. Il ne s’y retrouve plus très bien, mais à quoi bon.

Il faut que ça cesse. Il doit la tuer. Mais comment ? Le poison ? Impossible. Elle ne boit pas et ne mange pas. Le couteau ? Et s’il  la traversait comme un hologramme ? Il n’ose même pas imaginer sa réaction.

Quand il rentre deux heures plus tard, frigorifié, les yeux rouges et la goutte au nez, elle est assise devant la télé et rigole doucement devant l’écran, comme si de rien n’était.

« Ton souper est sur le gaz… » dit-elle sans détourner les yeux. « Il faut manger garçon… déjà qu’t’es pas bien gros.  Allez, c’est bien… je vois que tu t’es calmé.»

***

« Vous ne prenez toujours pas vos neuroleptiques… » 

Elle parle d’un ton détaché, comme si tout cela n’avait aucune importance, pendant que sa menotte un peu bouffie glisse sur le papier et écrit des phrases mystérieuses.

« D’accord, je ne prends  pas mes cachets, mais à quoi cela servirait-il ? Je sais très bien que ma mère est morte et que je parle à son fantôme… au fond c’est elle qui devrait vous consulter ! »

« Vous croyez qu’elle accepterait de venir à mon cabinet ? »

« Cela m’étonnerait, elle ne sort jamais de l’appartement.  Pourquoi ne viendriez vous pas, vous, chez nous ? »

« Non, Monsieur Renoir, ce serait contraire à tous mes principes thérapeutiques. » Elle ouvre son tiroir prend un taille crayon et se met calmement à refaire la pointe, comme si rien ne pressait et qu’elle n’avait rien de  bien précis ou de plus urgent à faire. « Excusez mon indiscrétion, mais comment cela se passe t-il sur le plan sexuel ? »  

« Hé bien… (un long silence devant une doctoresse qui attend patiemment une réponse ) … disons que ça ne se passe pas ! »

« Des prostituées ? »

« Jamais… c’est beaucoup trop cher. »

« Bref, vous vous débrouillez tout seul, c’est ça ? »

« Avec ma mère qui m’épie jour et nuit, vous n’y pensez pas ! Non… il y a longtemps que j’ai fait l’impasse. »

« Vous êtes conscient du fait que cette situation est… malsaine ? »

Il hausse les épaules, un peu gêné puis reprend sa position de patient, assis bien droit sur ses fesses, le regard modeste et les mains croisées sur les genoux.

«  Avez-vous déjà essayé l’hôtel ? »

« L’hôtel ? »

« Oui, vous louez une chambre pour la nuit et là au moins vous pourrez dormir tranquille ?  Vous allez l’air au bout du rouleau, votre mine est épouvantable, vos cernes sous les yeux gonflés et grisâtres… vous ne tiendrez plus très longtemps à ce rythme. Vous avez un besoin urgent de sommeil et de décontraction. »

« Hier, elle s’est assise dans le noir au coin du lit et m’a veillé jusqu’ à ce que je m’endorme. En fait,  j’ai du faire semblant pendant plus d’une heure en contrôlant ma respiration, avant qu’elle ne se lève rassurée et retourne dans sa chambre. »

« Bon… on essaie l’hôtel ? »

« Elle va râler, vous pouvez pas savoir. Elle a peur quand je ne suis pas là et passera la nuit devant le fenêtre à attendre mon retour.  C’est l’engueulade assurée et elle va me tirer la tête toute la journée.  Si vous croyez que c’est drôle !»

« Alors annoncez-lui que vous allez prendre quelques jours de vacances, et allez à la mer ou en Ardennes. Vous croyez qu’elle vous suivra ?»

« Je ne sais pas, docteur…  non, je ne crois pas… mais la laisser seule, c’est… c’est impossible… c’est une vieille femme. »

Il se lève excédé  et se met à arpenter la pièce de long en large sous le regard énigmatique des deux verres brillants qui l’observent dans l’ombre de la lampe de chevet.

« Non… je dois la tuer, il n’y a pas d’autre solution.  Je ne la supporte plus… je ne la supporte plus ! » Il lève le ton et se met à crier : «  je dois la tuer, mais j’ignore comment ? Aidez moi, je vous en prie…. Comment fait-on pour tuer un fantôme ! »

« Je ne vois que deux solutions… » chuchote  doucement le voix derrière le bureau. « Ou vous prenez vos médicaments et elle disparaîtra d’elle-même. Mais vous serez groggy,  littéralement assommé et elle risque de réapparaître dès que les produits auront cessé leur effet… ou… »

« Ou… »

« Ou vous partez en vacances. »

***

« C’est vraiment la reine des salopes, cette psy de mes deux… partir en vacances !  »

« M’man surveille ton langage… j’aime pas quand tu deviens vulgaire ! Tu ne faisais jamais ça avant ta mort. »

«  M’abandonner en quelque sorte… pourquoi ne pas m’attacher à un arbre tant qu’on y est ? Comme une chienne, avec une gamelle et un peu d’eau !  Ou me placer dans un home… t’es bien sûr que c’est elle qui t’a donné ce conseil ou toi qui invente un truc pour te débarrasser de moi ? »

« M’man, je dois dormir. DOR-MIR. Je tombe de sommeil et tu ne cesses de me harceler… regarde, je n’ai même plus la force de me fâcher ! »

« Fatigué ! Alors que tu ne fiches rien de toute la journée… tu ne travailles pas, tu te lèves vers midi et traîne en pantoufles dans l’appartement sans même t’habiller ! »

« Je suis habillé ! »

« Oui, pour aller voir ta truie ! »

« Je suis malade M’man, gravement malade. En plein délire schyzophrènique… du matin au soir et du soir au matin ! Te rends-tu compte qu’à l’instant même, je me dispute avec une morte ! » Ce dernier mot il le hurle comme seul un minable peut le faire lorsqu’il explose sa souffrance frénétique au plafond.

Silence.

Ils sont face à face, immobiles, se ressemblent, forcément. Il la domine d’une tête mais on voit clairement que c’est elle qui le surplombe.

Et puis soudain, elle change d’allure. De harpie déchaînée, elle devient soudain une petite femme réservée et calme. Ses yeux s’éteignent, ses épaules s’affaissent et ses pauvres mains de vielle nouées sur le ventre s’appaisent, tandis qu’elle explique d’une voix presque douce :

« Je ne suis pas morte Garçon… je ne me suis pas jetée par la fenêtre parce que tu m’aurais annoncé ton départ… tout ça, c’est dans ta tête, dans ton délire. D’ailleurs où irais-tu ? C’est pas avec ton maigre pécule de la mutuelle que tu pourrais te louer une chambre à Bruxelles ! »

« J’étais à ton enterrement M’man ! Avec Tante Jeanine, Mon’Onc René, la voisine… même que le curé était noir, vu qu’on en trouve plus de blancs… je le vois et l’entends encore répéter ‘ma chère Emma’ par-ci, ‘Ma chère Emma’ par là… à mourir de rire ! »

« Mon’Onc René est décédé un an avant ton père, Garçon, et tu confonds ton curé avec le nouveau facteur qui vient d’ Afrique.  Mais bon… on ne va pas recommencer. Je suis morte ? D’accord. Alors la morte te demande de passer à table, car ça va refroidir. »

***

Deux heures plus tard.

« Que fais-tu ? »

Il a renversé la boite à chaussures avec les photos sur la table du salon et les étale devant lui  comme un jeu de cartes. La  plupart sont en noir et blanc, jaunies par le temps et certaines ont même des bords ondulés ainsi que cela se faisait dans les années 60-70.

« Je cherche des clichés avec Mon’Onc René… » 

« Tu n’en trouveras pas, ou alors très anciens… » commente calmement la vieille en levant des yeux plein de commisération.  «  On n’a plus jamais pris de photos depuis la mort de ton père. Je me demande d’ailleurs avec quoi, puisqu’il a cassé l’appareil en le laissant tomber sur le carrelage de la cuisine. Tu t’en souviens quand même ! »

«  Oui M’man, je m’en souviens. Comme je me souviens parfaitement de ton enterrement. »

Soupir.

« Bon, je vais dormir… on dirait que tu t’es calmé.  C’est bien. N’oublie pas d’éteindre le chauffage. »

***

Il marche d’un pas rapide et décidé, les sourcils froncés et les poings serrés à cau fond des poches de son imper. Une dame qui vient à sa rencontre sur le trottoir se dépêche de traverser, affolée par son regard noir et dément.

Le porche est entrouvert, comme d’habitude. Il pousse le lourd battant sans sonner puis grimpe quatre à quatre les escaliers vermoulus qui résonnent dans la cage avec un  bruit de roulement de grosse caisse.

Premier palier à droite. Il ouvre sans frapper et s’arrête le souffle court, les yeux révulsés de colère dans la grande pièce sombre où  on devine la psy en plein travail dans l’ombre de sa lampe de bureau.

« Vous êtes en avance, Monsieur Renoir et vous avez oublié de frapper… » commente la voix calme et doctorale. « Je vous demanderai à l’ avenir de respecter scrupuleusement nos conventions. Notre rendez-vous est fixé à 20h00, dans sept minutes et se termine à 21h00. Sans règles précises, il n’y a pas de traitement possible… »

« Je suis à bout, docteur… je dois savoir ! »

« Je ne vous écoute pas, Monsieur Renoir. Pas avant… six minutes. Prenez place et patientez. Je termine un rapport… »

« Je dois savoir ! »

Il avance menaçant et s’appuie des mains sur le meuble, face aux yeux de hibou qui l’observent un instant sans la moindre expression, puis se rabaissent pour terminer sa lecture sans plus s’occuper de lui.

« Je veux savoir… maintenant… tout de suite ! »  hurle t-il en sautillant sur place comme un petit enfant qui piquer sa crise.

Elle ouvre son tiroir, jette un coup d’œil à la petite montre dorée, pousse un tout petit soupir ( à moins qu’il n’agisse plus simplement d’une respiration un rien courroucée ), pose son crayon dans le boitier convenu et lui indique enfin d’ une main potelée qu’il peut s’ asseoir.

« Monsieur Renoir… » souffle t’elle d’un ton administratif en cherchant son dossier dans un tas empilé devant elle. « Voilà… »  Elle ouvre lentement la farde, relis posément en suivant du doigt ses notes précédentes puis déclare enfin : « Je vous écoute… »

L’homme est rubicond de colère. Les veines de ses tempe semblent prêtes à exploser et c’est d’une voix qui dérape dans le régistre castra qu’il tonitrue : « qu’il y a-t-il sur le certificat de décès que je vous ai remis ? Ma mère prétend que c’est une page que j’ai arrachée dans un catalogue ? Vous l’avez vue… et ne m’avez rien dit ?  Je dois savoir. Je veux savoir… »

« A votre avis ? » Elle recule sur son dossier et l’observe à travers les verres ronds de ses lunettes comme s’il était un insecte punaisé dans un cadre.

« Ah ! » il se redresse comme un ressort et frappe un grand coup sur la table, la bave aux lèvres. « C’est votre avis que je veux ! Faites très attention Docteur… je suis prêt à tout et très, très, très énervé ! » »

« Monsieur Renoir ! » Le même ton sévère et froid qu’employait sa prof de math quand il inventait n’importe quoi pour expliquer qu’il n’avait pas fait son devoir. « Ce n’est pas à moi de vous dire ce qu’il faut ou ne faut pas penser. Mais à vous. Vous êtes malade, en plein délire schyzophrénique et en plus : vous refusez de vous soigner. C’est à vous de faire le tri entre le vrai et le faux… à vous. »

« Ah ! » Nouveau rugissement. Il plonge une main tremblotante dans la poche intérieure de son manteau et en tire un long couteau de cuisine qu’il dresse au dessus de sa tête échevelée et plante d’un seul coup dans le bois du bureau, à travers les feuillets éparts. « Je veux savoir… ma mère est-elle morte, oui ou non ? » Il grimpe à genoux sur le pupitre et renverse la lampe qui tombe de guinguois et éclaire la scène d’une lumière rasante, quasi irréelle. « J’ exige une réponse… tout de suite… est-elle morte ?  »

La doctoresse recule instinctivement sur son fauteuil à roulettes, coincée désormais par le mur dans son dos et sa corpulence qui l’empêche de s’esquiver. Sa voix a changée et on y  perçoit une forte inquiétude.

 « Ecoutez-moi bien Mr Renoir… ce n’est pas une bonne idée et ça risque de vous angoisser encore plus, mais ne vus me laissez pas le choix. Alors, voilà ce que nous allons faire. On va téléphoner, maintenant, à l’ instant même,  à votre mère… »

« Ca ne sert à rien, elle ne décroche jamais… c’est toujours moi qui répond, comme le faisait mon père.  »

« On va insister… disons, cinq minutes. Si elle existe, si elle est là, elle finira par prendre le cornet, ne serait-ce que par peur qu’ un accident ne vous soit arrivé… et nous saurons ! Vous pas… puisque vous pourriez fort bien imaginer sa voix. Mais moi oui…. Et je vous dirai. C’est contraire à tous mes principes, mais je le ferai ! »

Elle réussit difficilement à s’extraire de son siège, se lève avec lourdeur ce qui, vu sa taille,  amène sa tête bouffie à hauteur de l’homme agenouillé sur son bureau. Elle tire le gros téléphone à cadran vers elle et se met à former dans un cliquetis lugubre les numéros inscrits au feutre noir sur le dossier cartonné de son client.

Renoir suit le moindre de ces gestes, la panique sur le visage. Il transpire si abondamment que des gouttes de sueur glissent de son front et plicploquent sur ses joues. Deux grandes taches sombres se sont formées sur son imper à la place des aisselles et ses doigts refermés sur le manche de sa lame sont tellement crispés qu’on pourrait les entendre craquer.

Ca sonne.

Longuement, interminablement. Une minute, deux minutes…

Trois minutes.

Puis soudain… un déclic… un long silence et enfin  une voix chevrotante de vielle femme qui demande : «  Oui ? »

***

Et arriva ce qui devait arriver.

***

« Mais c’est quoi ce bordel ! » explose le commissaire en pénétrant en coup de vent dans le bureau des inspecteurs. « Y’a une p’tit vieille qui pleurniche en bas à la réception, le planton qui me raconte que son fils vient de massacrer son psy et vous êtes là tous les deux à prendre le café ? »

« Non Boss, c’est pas comme ça… le gars est dans le bureau à côté avec Roland… »

« Dangereux ? »

« Pensez-vous, 40 kilos tout mouillé ! »

« Bon… et alors ? »

« Il a déboulé ici il  y a une petite heure en hurlant qu’il venait d’assassiner sa doctoresse à coups de couteau. Or il ne portait aucune trace de sang… Bon, on a quand même foncé sur place… C’est une maison abandonnée, avec un porche entr’ouvert. On a tout visité à la lampe de poche, car il n’y a plus d’électricité. C’est vide de chez vide, de la cave au grenier. Sauf au premier, une grande pièce poussiéreuse avec pour tout mobilier un bureau bancal et une chaise dépaillée… »

Il tend un café à son supérieur.

« Et vous savez quoi ? Le plus marrant… on a trouvé 5 billets de cinquante euros dans le tiroir du meuble !  Je les ai déposés avec mon rapport devant votre écran. »

                                                        FIN

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