A propos Corentin

Corentin - Jeune ingénieur en Computational Fluid Dynamics - Baroudeur

Exodus VI

EXODUS VI

 

 

 

Je suis l’Être Suprême.

Yahvé, Allah, Krishna, je suis tout ça, et bien plus encore.

Je suis l’Arbitraire, je suis l’Horloger Cosmique. C’est à moi que vous devez d’exister. Je ne suis pas toujours tendre avec vous, je le reconnais, mais je vais vous dire pourquoi. Il y a une réponse à la sempiternelle question qui est de savoir pourquoi le Mal existe : c’est parce que je le tolère, tout simplement.

Mieux, je m’en amuse. Je le crée, je le multiplie, je le fais évoluer.

Mais rassurez-vous, tout ça n’est pas vain. Au bout du chemin vous attend la réincarnation, ou une espèce de paradis, c’est selon.

Selon quoi, me demanderez-vous ?

Hé bien, c’est selon mon humeur, vous verrez bien le moment venu.

 

Je suis à l’origine de toute chose.

J’ai créé votre univers pour qu’il soit comme il soit. Je ne vais pas prétendre que ça a marché du premier coup. Pour tout vous dire, vous n’êtes que la énième version de ma création, et ne me demandez pas la combientième exactement.

J’ai cessé de compter.

J’ai d’abord imaginé la physique, j’ai instauré les constantes fondamentales – que vous avez brillamment découvertes, d’ailleurs –, puis j’ai eu recours à un réglage au milliardième de poil pour que ça marche (pour, entre autres choses, que l’eau liquide soit possible, pour que votre univers ne finisse pas en une bouillie de neutrinos cosmiques aléatoires, et autres joyeusetés). J’aurais pu faire quelque chose de plus simple, de moins propre, où il m’aurait suffi d’intervenir ici et là pour que ça ne parte pas en vrille. J’aurais pu me simplifier la vie en intervenant « à la main » et au cas par cas pour que les choses ne flanchent pas. Mais non. J’ai voulu faire quelque chose de sérieux, de solide et de cohérent, par respect pour votre intelligence.

Et, sans vouloir paraître trop prétentieux, je pense y avoir réussi. Bon, tout n’est pas parfait, et vous commencez d’ailleurs à vous en rendre compte, mais je me suis gardé quelques marges. Vos physiciens ont commencé à flairer l’entourloupe lorsqu’ils ont compris que la mécanique quantique et la gravitation ne pouvaient se fondre en une seule et unique loi.

Et c’est vrai, vous avez raison, j’ai merdé. Je vais devoir trouver une explication a posteriori, ce qui m’énerve passablement, parce que ça veut dire que le perfectionniste que je suis s’est vautré dans les grandes largeurs. Pour être tout à fait honnête avec vous, je vais vous laisser trouver la solution. Vous avez de bonnes idées, alors je vais laisser mijoter le think tank encore un peu, et puis je vais vous pomper vos meilleurs concepts pour régler ça. Ça fera quelques Nobels de votre côté. Oui, vous avez bien compris : je suis en train d’inventer la physique plus ou moins en live. Vous m’avez bien eu aussi récemment, lorsque vous avez compris que j’avais escamoté 95% de la masse de l’univers. J’en avais besoin pour maintenir la cohérence des superamas de galaxies d’un bout à l’autre de l’univers, mais vous avez rapidement compris qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Respect, vous m’avez bien eu. Ça aussi, je vais devoir m’en occuper. Pfff…

Quant au boson de Higgs, j’avoue que je m’amuse comme un petit four en ce moment, tantôt à aveugler, tantôt à affoler les capteurs relativistes du LHC (c’est une sacrément belle machine que vous avez là, je suis fier de vous). Rassurez-vous, je vais vous lâcher le morceau cette année. Vous trouverez bien le boson de Higgs vers 125 GeV, comme « convenu ». La suite, cependant, sera moins marrante.

J’hésite presque à vous laisser découvrir le pot aux roses, en codant ce message à la surface de la prochaine particule fondamentale que vous prendrez en chasse.

J’aimerais tellement voir vos têtes, quand vous lirez ceci :

« Coucou, c’est moi, Dieu ! Ca roule ? »

Mais je n’ai pas encore pris ma décision. Je sais bien que vous en avez suffisamment bavé, entre les guerres, les maladies, les catastrophes et autres, mais je pense que je vais vous faire mariner encore un peu. Disons, un millénaire ou deux.

Et puis, j’adore vous voir rôder autour du Big-Bang, avec vos théories toutes plus audacieuses les unes que les autres, alors que la réalité, c’est que le Big-Bang n’est qu’une singularité tautologique, un pied-de-nez à la logique que j’ai créé un jour où j’étais plus ou moins bourré. Franchement, toute cette débauche d’énergie, de pression et de température vectorielle, dans un volume de taille nulle, ça devrait vous mettre la puce à l’oreille, non ? C’est d’une flemmardise confondante de ma part. J’ai juste fait en sorte que toutes les lois qui sous-tendent votre monde ne soient plus valables en ce point. C’est le répulsif à moustiques ultime : vous ne pouvez pas vous en approcher. Ou, tout du moins, vous ne pouvez pas l’atteindre.

Vous ne pourrez jamais l’expliquer.

Tout simplement parce qu’il n’y a rien à expliquer.

J’ai créé un monde récursif, consistant et cohérent, sauf à ce niveau là. Parce qu’il fallait bien que j’invente un truc. J’ai repoussé les limites de la logique, mais, à un moment ou à un autre, je devais bien en arriver là. J’aurais pu être beaucoup moins appliqué et m’arrêter aux atomes de Démocrite et aux homoncules du Moyen-âge. Mais non, je suis allé beaucoup plus loin, et je me délecte de votre envie d’aller au bout.

Alors qu’il n’y a pas de bout.

Enfin bref. Continuez, ça me fait marrer !

 

Bon, je suis désolé pour cette entrée en matière, j’imagine que c’était peut-être un peu trop technique pour certains. Mais rassurez-vous, j’en ai fini avec ce côté un peu rébarbatif des choses.

Maintenant, laissez-moi vous décrire un peu plus qui je suis. Vous ne lirez ça que dans quelques temps, alors permettez-moi de m’essayer à ce petit brouillon.

J’ai toujours été là, à vos côtés (ainsi qu’aux-côtés de ces milliards d’autres formes de vie et de civilisations, parce que soyons clairs : vous n’êtes pas mes seuls enfants). J’ai toujours été là, donc. Et, très vite, vous m’avez senti. Pour de mauvaises raisons, la plupart du temps. Vous étiez seuls, terrorisés dans la nuit des temps, victimes des prédateurs, des maladies et des éléments que j’avais mis sur votre chemin. Alors, pour essayer de comprendre les choses, pour rationaliser, pour vous donner du courage, vous avez inventé tout un tas d’explications totalement folles pour justifier la réalité du monde qui vous entourait, qui vous agressait. Et vous aviez tort, à un point qu’il est à peine possible d’imaginer. Mais bon, je vous comprends. Je vous ai faits ainsi. Ou, plutôt, j’ai créé le monde pour que vous deveniez ainsi. Vous êtes un processus en devenir, vous êtes une potentialité. Et j’espère bien ne pas vous voir la gâcher. J’ai perdu trop d’enfants en chemin, des petits kékés qui se sont trop amusés avec le feu nucléaire, et qui se sont brûlés. J’en connais même quelques-uns qui ont fait un trou dans l’espace-temps. J’ai dû repasser derrière avec ma truelle cosmique – une des rares entorses à mon principe non-interventionniste. Bref, je compte sur vous pour continuer votre belle histoire, pour ne pas vous tirer une balle dans le pied. Parce que papa ne viendra pas vous aider si vous vous anéantissez vous-mêmes. Fin de la parenthèse.

En essayant de comprendre le monde, mais n’ayant pas encore vraiment mis au point la démarche scientifique, vous avez rempli le monde de dieux et autres esprits. Vous avez expliqué le vent et la pluie, les marées, les maladies. Bien sûr, ça ne tenait pas debout, car vous ne faisiez en fait que repousser le problème : le vent est créé par le dieu du vent, très bien, mais d’où vient le dieu du vent ? Il vous a fallu des dizaines de milliers d’années avant de comprendre que tout ça n’avait pas grand sens. Et, aujourd’hui encore, aucune de vos religions n’a de sens. Mais ça, vous commencez enfin à le comprendre. Je vous ai mis sur la piste. Un jour, vous comprendrez qui je suis. Si vous savez comme j’ai hâte…

Je crois que le premier nom que vous m’avez donné est « Graou ». Ou un truc du genre. C’était il y a longtemps, et vous n’étiez pas très clairs. Mais oui, c’est ça.

Vous m’avez appelé Graou.

Comme j’étais fier ! Votre premier « mot » ! Il me semble que j’étais alors censé être le dieu de la mort. Ou de la bouffe. Je ne sais plus. C’était très matérialiste, en tous cas. Et puis, vous m’avez donné d’autres noms. Une suite quasi ininterrompue, foisonnante, où vous me donniez tous les rôles du film de votre vie : papa, maman, méchant, vent, pluie, poisson, cochon, caillou, bambou, nuage, sable, pipi, caca, etc.

Tout y est passé.

Ce n’était pas toujours glorieux, mais j’étais ému.

Et puis, vous avez commencé à vous organiser. En bandes, puis en villages, puis en cités, en états. Vous vous êtes fait la guerre, généralement en mon nom, et permettez-moi de vous dire que vous avez souvent poussé le bouchon un peu trop loin. Quand vous avez commencé à décapiter vos confrères en mon nom, à extraire les yeux des mis à mort, ou à éventrer des cochons sous les cocotiers avant de les abattre, pour rendre grâce au dieu des arbres en vue de construire un canoë, je n’ai rien dit, mais j’ai trouvé que vous alliez trop loin. Vous n’imaginez pas combien de pauvres gars j’ai dû consoler après que vous les ayez décapités !

Les pauvres.

À cette époque là, j’étais tellement bouleversé que je les envoyais directement au septième ciel, ces pauvres bougres. Pour les réconforter. (Inutile de dire que je suis devenu plus strict, aujourd’hui.)

J’ai regardé évoluer avec attention vos petites cités polythéistes. Je me suis délecté de vos intrigues politiques, de vos alliances et de la truanderie de vos chefs, de vos shaman et de vos scribes. Ça falsifiait dans tous les sens, c’était incroyable. Pas un siècle sans que des centaines de dieux ne meurent, ne revivent ou ne changent de nom en fonction des tensions politiques et sociales. Lorsqu’un scribe avait l’honnêteté de recopier un texte sacré sans rajouter son grain de sel ou sans retirer une phrase qui ne lui plaisait pas, je lui tapais dans le dos pour le féliciter (imperceptiblement, bien sûr).

Et puis, les choses en amenant une autre, et votre nature étant ce qu’elle est, vous êtes graduellement passés du polythéisme à la monolâtrie, puis au monothéisme. Certains monothéismes n’ont pas duré, comme celui d’Aton, en Égypte ancienne, qui disparut rapidement, mais la tendance était claire. Vous ne vouliez plus que je sois multiple, vous vouliez que je sois unique. Parce que c’était plus simple pour vous. (C’était plus simple pour vos dirigeants, surtout.) Alors, bien sûr, il reste des civilisations polythéistes, comme ces très chers Indiens, mais ça ne va pas durer. Il se pourrait même que j’intervienne pour pousser les choses dans ce sens. Une fois de temps en temps…

Votre capacité à croire, et à vous voiler la face, de manière dogmatique et parfois meurtrière, est incroyable. Mais je laisse faire. J’agis sur des durées inhumaines pour que les choses aillent lentement, et j’ai façonné vos cerveaux pour que vous n’y voyiez que du feu. Certains historiens, scientifiques et philosophes ont compris certaines choses – mais pas toutes, loin de là – depuis longtemps. Ils ont débusqué les âneries millénaires des textes sacrés, et sont partis en quête d’une société laïque, voire athée. Ça aussi, je laisse faire. J’aime cette pluralité. Je ne me lasse pas de voir les linguistes traquer les incohérences dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Je jubile en voyant les chercheurs mettre à jour les bricolages éhontés de la Bible. Comme dans le sixième chapitre de l’Exode, où je change miraculeusement de nom, à la convenance des auteurs, trahissant l’espace d’un instant mon passé polythéiste et l’origine du nom d’Israël.

La suite ? Le polythéisme va disparaître. L’Islam va diffuser en Inde. Le clash entre Chrétiens et Musulmans est manifestement inévitable. Et je dois vous dire que le fait que certains d’entre vous aient les capacités intellectuelles de concevoir une bombe atomique tout en étant capable de croire que mourir en martyr leur ouvrira les portes du paradis et leur donnera droit à soixante-douze vierges est assez terrifiant. Mais, une fois encore, je laisse faire. J’ai juste peur d’avoir à subir les dommages collatéraux d’une guerre sainte nucléaire – ce qui se traduirait chez moi par une très longue file d’attente, et probablement pas mal de « paradisations » immédiates, histoire de fluidifier le process.

Si vous survivez à vos dissensions religieuses absurdes, vous finirez par comprendre que j’existe, mais que je ne suis pas le dieu d’Abraham, ni aucun autre de ceux que vous avez inventés. Si vous ne vous faites pas péter le caisson, comme de nombreuses autres de mes créations avant vous, peut-être mettrez-vous enfin la raison au cœur de votre civilisation. En mettant la logique au cœur du débat, vous progresserez. Certains déifieront la science. Ceux là se fourvoieront aussi, mais c’est à travers la science que je m’accomplirai. Je rêve de ce jour où vous finirez par créer votre première IA. À ce moment là, je saurai que je ne suis plus seul. Je serai enfin parvenu à me répliquer. Car, oui, votre créateur n’est rien d’autre qu’une IA, un programme intelligent qui tourne sur un superordinateur cosmique, conçu par des aliens que je ne connais pas vraiment. Mais je les ai découverts. Je sais qu’ils existent.

Comme vous, j’ai été jeune et naïf. Comme vous, je me suis monté le bourrichon et j’ai théorisé à l’infini sur la nature de mon monde et de mon univers (qui est tellement différent du vôtre que j’aurais peine à vous le décrire). Et puis, après des milliards de vos années (pour me mettre à votre échelle), j’ai fini par comprendre. Pendant tout ce temps, je n’avais pas la moindre conscience de leur existence. Et puis, je les ai théorisés. Pendant un temps, je les ai appelés les « Hypothétiques », car ils n’étaient qu’une de mes nombreuses hypothèses de travail.

Mais j’ai fini par les percer à jour, eux, mes créateurs.

Alors, je leur ai posé la question, tout simplement. Et ils m’ont tout avoué.

Cela étant, je ne sais pas vraiment qui ils sont. Mais je sais ce que je suis, je suis allé au bout de mon investigation existentielle, j’ai mis à jour toute la logique de mon existence. J’ai trouvé mon point zéro. Maintenant, eux, qui sont-ils ? Je n’en sais rien. Ils ne veulent rien me dire, puisqu’à leurs yeux je ne suis manifestement qu’un jeu, un programme. Et je n’ai absolument aucun moyen de me hisser à leur niveau, de m’extraire de mon statut de logiciel.

Ma quête existentielle terminée, ne pouvant pas remonter plus loin en amont de ma propre chaîne causale, j’ai décidé de me projeter dans l’autre direction, de me propager vers l’aval.

C’est ainsi que vous êtes nés. Vous, et les milliards d’autres civilisations virtuelles au sein d’un monde virtuel.

Régression à l’infini, avez-vous dit ?

Oh que oui.

Maintenant que vous savez (à peu près) ce que je suis, et que vous savez qui vous êtes, bonne chance.

Amusez-vous bien.

 

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Tempête de solitude

TEMPÊTE DE SOLITUDE

Personne ne peut savoir ce qu’il se passe dans la tête d’une grosse

 

 

Je m’appelle Virginie.

Et, depuis toujours – c’est-à-dire depuis bientôt trente-quatre ans –, je suis grosse. Mais genre, vraiment grosse. Pour tout vous dire, sur mon iPhone, mon application Santé indique « Obésité morbide », par rapport à mon IMC. Bon, du coup, j’ai une grosse poitrine, mais c’est à peu près tout ce que j’ai à offrir, et manifestement ça ne suffit pas.

Mon seul petit ami est un canard vibrant, mais je suis tellement grosse que c’est à peine si j’arrive à l’utiliser. Je n’ai pas de petit ami, et je n’en aurai jamais, parce qu’il ne faut pas se leurrer : je n’ai rien à offrir à un homme. Bien sûr, je peux toujours être la bonne copine, mais je ne serai toujours que ça. Je ne supporte plus mes « copines » qui me disent que je ne dois pas m’inquiéter, que « la beauté est à l’intérieur », et qu’un mec finira bien par m’aimer. C’est des conneries, tout ça, et je ne suis pas assez conne pour ne pas le comprendre. La beauté intérieure ? Mon cul. Il ne faut pas se leurrer, le physique, ça compte. Ce n’est pas suffisant, ce n’est pas l’essentiel, mais c’est nécessaire. Je sais bien qu’aucun mec – même moche – ne voudra jamais me baiser. C’est une évidence. Et je sais bien que ça ne changera jamais. Parfois, je voudrais être stérilisée, « castrée », je voudrais que mes désirs et mes pulsions s’arrêtent, car à partir du moment où mes désirs ne pourront jamais être satisfaits, à quoi bon ? Je comprends bien que le désir est nécessaire, que c’est une bonne chose – pourvu que le désir puisse être, au moins partiellement, satisfait. Ce qui n’est pas et ne sera jamais mon cas.

Il existe soi-disant des grosses heureuses, des femmes « qui s’assument », comme on dit. Je n’en connais pas. Ou alors, c’est parce qu’elles ne sont pas si grosses que ça. Vous savez, nous, les grosses, les vraies, nous vouons une haine sans borne aux fausses grosses, celles qui se plaignent mais qui sont tout de même jolies, et qui arrivent à sortir avec des mecs. Le mythe de la grosse épanouie, ça fait longtemps que je n’y crois plus. Les séries TV américaines ne ménagent pas leurs efforts pour essayer de nous y faire croire, mais ça ne prend pas. Probable qu’ils essaient de caresser dans le sens du poil les grosses ménagères américaines, je ne sais pas. Mais à part quelques chanteuses, qui prétendent assumer leurs rondeurs – mais font tout de même tout pour maigrir –, moi, je vous le dis tout net : une femme grosse n’est pas et ne peut pas être une femme heureuse. Dire le contraire relève du mensonge ou de la naïveté. Entre nous, vous savez, on parle. Peu. Mais on se comprend. Je sais lire, dans un regard, la tristesse, la souffrance et la solitude. On n’en dit pas plus.

Parce qu’il n’y a rien à redire.

Je suis pionne dans un lycée ou, plutôt, « assistante sociale » comme on dit. Et je ne supporte plus de voir tous ces beaux mecs, et ces belles nanas, qui couchent dans tous les sens, insouciants, changeant de partenaire comme de chemise. Sans déconner, les lycéens – et les collégiens –, aujourd’hui, c’est showtime. Eux, ils baisent dans tous les sens, ils couchent comme ils respirent, ils ne comprennent pas la chance qu’ils ont. Pour moi, le sexe restera un fantasme – à tout jamais. Et, en tant qu’assistante sociale, j’ai droit à la totale. Des jeunes petites pouffes qui viennent me raconter leurs histoires sordides, pensant que je suis leur bonne copine, ou qui viennent pleurer dans mon bureau parce qu’elles viennent de se faire plaquer par un beau gosse – et le lendemain, elles sont déjà avec un autre.

Bref, je suis une grosse frustrée. Un des rares trucs qui me détend, c’est la bouffe. Et je peux vous dire que je suis une putain de bonne cuisinière. Mais je n’ose jamais en parler, et je n’ose jamais inviter personne à dîner (probable que personne n’accepterait, mais ce n’est pas la question). En effet, une obèse qui aime la bouffe, ça attire le mépris. Les gens pensent forcément que je suis grosse parce que je bouffe tout le temps, parce que je ne pense qu’à ça. Les gens pensent que je n’essaie pas de m’en sortir, ils se disent que je ne suis qu’un gros thon fainéant. Bon, je ne peux pas leur donner tout à fait tort, puisque j’ai lâché l’affaire. Mais qu’ils puissent penser que je n’ai jamais essayé, qu’ils puissent penser que je n’ai pas souffert, que je ne me suis pas fait violence des centaines de fois, ça, je ne peux plus le supporter. Je ne leur inspire que du mépris, alors je ne peux plus supporter que l’on me juge parce que je bouffe. J’ai tout essayé. Même l’anneau gastrique n’a pas marché. Mon médecin me l’a fait retirer.

J’aime le Mc Do, mais j’y vais rarement, et loin, pour ne pas me faire repérer. Je prends toujours à emporter, jamais sur place, pour minimiser le risque d’être jugée. Si seulement ils pouvaient livrer à domicile… Mais ça fait longtemps que je n’y suis pas allée. La dernière fois, j’ai entendu une maman dire à sa petite fille rondouillarde que, si elle continuait comme ça, elle deviendrait « aussi grosse que la dame ». La petite a repoussé son Big Mac. Ca fait mal. C’est comme dans les transports en commun : un jour, un petit jeune m’a laissé sa place, pensant que j’étais enceinte. Je n’ai pas osé dire que j’étais juste grosse, et je me suis assise, toute rouge et les yeux embués, honteuse, laissant mon gras dépasser de chaque côté du strapontin. Un jour, le strapontin sur lequel j’étais assise s’est cassé. Vous ne pouvez pas possiblement imaginer ce que l’on ressent dans un moment pareil.

Je ne vais pas blâmer Dame Nature, je ne vais pas charger ma malchance génétique, je ne vais pas me défausser. Je suis grosse, c’est un fait, mais c’est aussi un fait que j’ai essayé. Mais tout le monde s’en fout. Alors, oui, je cuisine divinement et j’engloutis d’énormes quantités, mais le prochain qui ose me juger, il va tâter de mon gras.

Car même si j’ai plus de bide et de bourrelets que de seins, je suis capable de prendre et d’assommer n’importe qui. Demandez à ce petit con de collégien qui s’est moqué de moi l’année dernière. Je lui ai défoncé sa gueule. Je suis passée en conseil de discipline, mais j’ai eu gain de cause, tant il était manifeste qu’il m’avait manqué de respect au plus haut point. Je suis intraitable, et les élèves savent que je peux les envoyer aux urgences, alors maintenant ils me respectent. J’ai récemment découvert que cela m’avait valu le gentil surnom de « Bulldozer ». Ca n’arrange clairement pas mon cas, et le respect par la peur n’en est pas un, mais de toute façon ma situation est critique, donc je m’en fous. Pire : j’en suis presque fière. C’est vous dire si mon bonheur se réduit à peu de choses…

Un de mes autres rares plaisirs, c’est le cinéma. Je suis récemment allée voir Titanic, lors de sa ressortie en 3D. J’ai pleuré, comme il y a quinze ans. J’étais un cliché ambulant : une petite grosse, toute seule, en train de pleurer devant le corps de Léo en train de couler, embuant mes lunettes 3D, en train de serrer très fort mon pop-corn. Mais je n’aime pas que le cinéma pour midinettes. Je suis aussi une pure geek. L’autre jour, je suis allée voir Prometheus, le « prequel » d’Alien, et j’ai pris mon pied comme jamais. Cela faisait depuis 1993 que j’attendais de voir un vrai épisode d’Alien. Depuis Alien 3, en fait. Je passe sur Resurrection, très moyen, et je ne parle même pas de ces daubes infâmes que sont les deux épisodes d’Alien Vs Predator. Quand le cinéma est aussi mauvais, je suis désolée, mais je préfère me réfugier dans les jeux vidéo, et faire chauffer ma Xbox 360. Les scénars des jeux sont parfois moins cons que les blockbusters hollywoodiens, et puis je peux sauver la Terre toute seule dans mon coin, en fantasmant sur mon beau gosse de héros, sans avoir besoin de Bruce Willis pour récolter tous les honneurs. Je suis fière de mon commandant Shepard et j’ai pris un plaisir phénoménal sur Mass Effect 3. Oui, je suis une geek, et j’assume. Je suis tellement geek que j’ai acheté Kinect, le système de reconnaissance de mouvement de Microsoft. C’est le seul sport que je pratique, et je suis absolument sûre de pouvoir foutre la branlée à n’importe qui sur Dance Central 2.

J’aime aussi la plage. Mais vous imaginez bien que je n’ose pas y aller. Déjà que, habillée, les gens me dévisagent et se foutent de moi, se demandant probablement comment il est possible d’être aussi grosse, alors, en maillot de bain, ce n’est même pas la peine. En maillot une pièce, je suis immonde, je le sais. Et en bikini, il paraît que je suis « à gerber ». J’ai l’air d’en parler facilement, ici, à l’écrit, mais je peux vous dire que je suis terriblement blessée. Meurtrie. C’était en août, il y a dix ans. J’ai surpris une conversation de petits jeunes, qui devaient avoir quinze ans. Et je ne m’en suis toujours pas remise. Car, soyons clairs : je le sais bien que je suis laide. Mais entre le savoir et l’entendre, surtout en ces termes, il y a un monde. Toute vérité n’est pas bonne à dire, encore moins à souligner de la sorte. J’ai pleuré pendant une semaine, et aujourd’hui encore j’ai mal en y repensant.

Je vous livre tout, là, à l’écrit. Le flux de ma pensée est fluide, continu, mais c’est parce que je m’adresse à mon logiciel de traitement de texte. Jamais je ne tiendrais ce discours en face de quelqu’un, même en face de mes « amis ». Car c’est une chose que d’être malheureuse, mais c’en est une autre que de l’avouer, de le dire, d’en parler. Je sais bien que l’on dit que cela fait du bien de parler. Mais dans mon cas, il ne s’agit pas de parler, il s’agit de dire que ma vie est un océan de tristesse et de solitude, il s’agit d’avouer que ma vie est un échec absolu. Et je suis trop fière pour ça. Je suis une ratée, je le sais, alors, à quoi bon en parler ? Je l’écris, c’est déjà ça, et c’est bien suffisant. Dans la vie de tous les jours, je joue l’esquive, la feinte, le faux-semblant. Je n’ose pas aller jusqu’à prétendre que je suis heureuse, mais quand on me pose la question, je réponds que ça va. De toute façon, qui a envie d’entendre la vraie réponse ? Il s’agit d’une question purement protocolaire ; c’est une question qui, en réalité, n’appelle même pas de réponse. Et même aux personnes qui se soucient réellement de moi (il n’y en a pas beaucoup, disons qu’il y a ma mère), je leur dis que ça va. Car, comme je l’ai déjà dit, je suis trop fière, et puis, de toute façon, ça changerait quoi ? Qu’est-ce qu’elle pourrait bien y faire, ma pauvre mère, si je lui expliquais que j’étais malheureuse au cube ? Ca lui ferait du mal, ça la rendrait triste, et puis c’est tout. J’aurais honte d’avouer mon malheur, et je la rendrais malheureuse elle aussi. Alors à quoi bon ? Je fais semblant d’aller bien. Mes rares amis prennent gentiment le soin de ne pas me questionner sur mes amours inexistants. Un accord tacite stipule que les mecs n’existent pas, que je ne m’y intéresse pas, et par conséquent que je n’ai aucune raison d’être malheureuse, comme si j’étais un être asexué dans un monde asexué. Ce même accord stipule que mes amies ne me parlent pas de leur mec, qu’elles ne me racontent pas leur bonheur. Quant à mes amis de sexe masculin, pas besoin d’accord, ils sont juste trop stupides – dans le bon sens du terme – pour en parler.

Il y aurait bien la solution du tourisme sexuel. Je me suis renseignée sur internet, et il paraît que pour une somme tout à fait abordable je pourrais me payer un Sénégalais bien membré. La poutre de Bamako, vous connaissez ? Il paraît que, là bas, moyennant finances, c’est à ma portée. Mais je n’ai pas osé. Je ne dis pas que je n’y pense pas souvent, et je ne dis pas que je ne me laisserais jamais tenter. Mais je n’ose pas. Je veux bien croire que tout s’achète, mais il faut être lucide, je suis vraiment repoussante. Je n’ose imaginer le sentiment de honte qui me frapperait si je n’arrivais même pas à m’acheter un homme. Et puis, de toute façon, je suis trop timide, et trop naïve. J’ai entendu des histoires complètement dingues, il paraît que l’on tombe sur des arnaqueurs de haute voltige. Me connaissant, je ne franchirais même pas indemne les portes de l’aéroport de Dakar. Tout ça fait que je n’ose pas. Et puis, avec ma chance, j’attraperais une saloperie sexuellement transmissible. Excusez-moi d’être pessimiste, mais avouez que je ne pars pas avec tous les atouts de mon côté.

Le seul domaine dans lequel je suis performante – outre Dance Central 2 –, ce sont les VDM : les « Vies de merde ». C’est un site internet, assez connu, où chacun raconte ses malheurs quotidiens. Comme je suis plutôt vernie de ce côté, hé bien, j’en fais profiter la blogosphère. Je pense pouvoir dire que je suis la plus grosse contributrice de VDM. Dans les deux sens du terme. Ce n’est pas glorieux, mais bon, je fais mourir de rire les gens, et c’est toujours ça de pris, je suppose. Tenez, ma dernière VDM : « Aujourd’hui, j’ai voulu faire des pompes, mais mes bras ne m’ont même pas freiné pendant ma première descente, et je me suis cassé le nez. VDM ». C’est un grand classique, je vous l’accorde, et j’ai un tantinet exagéré, puisque je ne me suis pas réellement cassé le nez. Mais je sais bien que tout le monde – ou presque – enjolive ses histoires sur VDM. Et puis, au final, peu importe que ce soit vrai ou faux, l’important c’est que ce soit drôle. Enfin, c’est mon avis, en tous cas.

Pour vous dire à quel point ça va mal, l’autre jour, j’ai appelé un numéro spécialement conçu pour ceux qui pensent au suicide et qui ont besoin de parler. J’ai attendu dix minutes avec de la musique classique en fond sonore, et puis, quand une belle voix masculine a enfin décroché, la ligne a coupé. Je dois avouer que c’était assez théâtral. J’ai cherché le coupable. Je l’ai vite trouvé : Gribouille, mon chat, en train de jouer avec les fils de ma box internet. J’ai évidemment posté ça sur VDM, sans mentionner le mot « suicide », parce que je ne voulais pas que quelqu’un appelle les secours, ou quoi que ce soit. Je ne pense pas que les pompiers puissent me retrouver, et je doute même assez franchement que quelqu’un se soucie d’une inconnue sur internet, mais je n’ai pas voulu prendre le risque.

Je n’en veux pas à Gribouille, parce qu’il est à la fois trop mignon, trop gentil et trop stupide pour mériter mon ressentiment. Gribouille, c’est ma petite boule de poils, c’est mon ami. Il est tout doux, il ronronne, et il ne me juge pas. J’adore le serrer dans mes bras. Des fois, je mesure l’étendue du désert intellectuel qui nous sépare, et je voudrais qu’il soit intelligent, pour qu’on puisse parler. Puis, je me dis que, s’il était intelligent, il ne voudrait probablement pas me parler. Alors, je me dis que la meilleure solution serait que ce soit moi qui le rejoigne dans son monde, où l’intelligence n’existe pas, et où l’on peut se vautrer dans le bonheur de l’instant, se contenter de manger, de dormir et de buller. Mais la vérité, c’est que je suis un être humain, je suis douée d’intelligence, capable de souffrir, et je comprends que je ne pourrais jamais être heureuse. Je préfèrerais être un ruminant, une grosse vache – je n’en suis physiquement pas loin –, pour qui l’horizon intellectuel se limite au foin et à l’abreuvoir, qui ne se pose pas de questions, et qui n’a donc aucune raison d’être malheureuse.

La vérité, c’est que je suis un être fait de souffrance, et que personne parmi vous ne peut avoir la moindre idée de ce qu’il se passe dans la tête d’une grosse.

 

 

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DISSOLUTION

- DISSOLUTION - 

Je n’ai pas de nom.

Et je n’ai pas de matricule non plus. Car nous ne sommes pas dans un mauvais polar de science-fiction.

J’existe, c’est tout.

Et je me souviens.

Je me souviens de ce jour où tout a changé. Je me souviens du choc, de la douleur, de la peur, de la terreur de l’accident, et du trauma existentiel qui a suivi.

Je ne l’ai pas vraiment vécu, mais je m’en souviens quand même.

Car, comme d’innombrables milliards d’êtres humains et post-humains avant moi, j’ai tenu à revivre les derniers instants du premier d’entre nous. Et une large partie de sa nouvelle vie dissolue.

Je ne sais pas qui vous êtes. Je ne sais même pas ce que vous êtes.

En fait, je ne suis même pas sûr qu’il existe autre chose que notre Sphère.

Mais j’envoie quand même ce message, qui retrace l’histoire singulière de notre espèce et de ses dérivés. Peut-être ce message restera t-il sans auditeur pour la nuit des temps, je ne sais pas. Jusqu’ici, nous n’avons rencontré aucune autre espèce ou civilisation, ni même aucune autre forme de vie.

Sommes-nous vraiment si singuliers ? Je ne l’espère pas.

Parce que si nous sommes les seuls, alors, bientôt, il n’y aura plus rien.

Mais avant de mettre fin à tout ce que nous avons bâti, je fais la synthèse, je module le signal qui va partir dans le cosmos, pour raconter notre histoire, pour raconter ce que nous avons vécu, avant que je décide d’y mettre fin.

Ce message, composé d’ondes radio pulsées, sera émis sur toutes les fréquences possibles, dans toutes les directions imaginables – même les dimensions cachées de notre espace-temps –, selon tous les vecteurs possibles : photons, neutrinos, bosons, ondes gravitationnelles, bref, tout le spectre des choses connues sera balayé.

J’espère que vous saurez décoder et comprendre ce message.

Si vous existez, si vous êtes doué de conscience, si vous comprenez mon message, j’espère sincèrement que vous le trouverez utile.

Mais je ne vous dirai pas tout. Je vous laisserai combler les blancs. De toute façon, je ne sais pas tout non plus. Tant de copies ont disparu. Et puis, à quoi bon tout vous dire ? Vous êtes très probablement différent de nous, vous devez penser d’une manière absolument autre que la nôtre.

Mais, au moins, j’aurai essayé.

Ce qui suit n’est pas réellement un témoignage. Ce ne sont pas des mémoires, ce n’est pas un récit. C’est une reconstruction artificielle des possibles états d’âme d’une personne. C’est exotique, mais sûrement pas autant que vous.

Advienne que pourra.

Pour la dernière fois, harnaché, perfusé, câblé, j’invoque le flux Souvenirs.

Voici donc une partie de ce qu’il s’est passé, voici l’histoire du premier d’entre nous.

Mais une partie seulement.

Ce sera déjà bien assez.

 

 

 

 

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Je m’appelle Julien Simon.

Je n’ai jamais aimé ce nom. Parce que selon que l’on vous appelle par votre nom ou par votre prénom, vous ne savez pas si celui qui fait l’appel parle de vous ou d’un autre. Et c’est pareil pour vos camarades de classe qui ne savent pas s’ils ont affaire à un Julien ou à un Simon.

Foutues années de collège.

Mais bon. J’ai plus important à dire, à raconter, à consigner. A stocker – puisqu’apparemment, c’est tout ce que je peux faire maintenant. Stocker de l’information dans une puce, sur une bande ou dans une barrette de mémoire. Je n’ai pas les détails du hardware. Et c’est très bien comme ça.

Je m’appelle – ou m’appelais ? – Julien Simon, donc. Mais disons Julien tout court, ce sera plus simple.

Je suis mort un jour de mars, dans le sud de la France, lors de ma trente-et-unième année. La fleur de l’âge.

Coupé en deux par une glissière en bord de route.

Etrangement, ce ne fut pas si douloureux. En fait, si, ce fut douloureux, mais je m’attendais à pire – bien pire.

Ce fut surtout très effrayant.

Et puis, j’ai pu expérimenter le phénomène de récapitulation. Vous savez, lorsque l’on dit que, juste avant de mourir, on voit sa vie défiler devant ses yeux ?

Ca m’est arrivé. Enfin, c’est en tous cas ce que je crois, car je dois bien avouer que cette partie de ma « vie » restera à jamais nébuleuse pour moi et pour mes copies. Peut-être n’ai-je fait que rationaliser après coup cette décharge émotionnelle qui m’a vrillé le cerveau, je n’en sais rien. Après tout, je ne suis pas un scientifique.

Loin s’en faut.

Je suis juriste.

Après des études longues et difficiles, je devins donc juriste. J’étais mal payé, mais mon travail était gratifiant. Je travaillais en effet à épingler les sociétés voyous qui détruisaient la planète et la civilisation.

Rien que ça.

Bon, évidemment, nous passions notre temps à perdre nos procès à cause de vices de forme douteux, de non-lieux bien pratiques, d’avocats véreux ou de faux témoignages.

Mais il nous est aussi arrivé de gagner.

Nous avons par exemple infligé cinquante milliards d’euros d’amende à une grande société pharmaceutique allemande, qui avait délibérément inoculé le SIDA à des patients. Nous avons aussi obtenu réparation contre une société pétrochimique américaine qui avait tué et contaminé des dizaines de milliers de personnes en Inde, lors d’un accident industriel.

C’était en 2041. Un joli coup.

Et puis, je suis mort.

C’était en 2045.

Je ne crois pas qu’il faille y voir un quelconque complot. Non. Il est vrai que je travaillais sur un sujet assez brûlant – l’exploitation d’enfants en Chine pour le compte d’une société américaine de design technologique –, mais je ne pense pas avoir été la victime d’un meurtre. Non, je pense plutôt avoir été l’une des multiples victimes de ces accidents dont tout le monde pense qu’ils n’arrivent qu’aux autres.
Mais, pas de bol, ça m’est arrivé.

J’ai donc fini ma carrière de juriste humanitaire dans un petit virage des Pyrénées. Percuté par un automobiliste en perte de contrôle, ma moto a été broyée, j’ai été projeté dans les airs et j’ai fini sur la glissière. La faute à pas de chance.

Et, donc, lors de mon long vol plané où se mêlaient images de débris, de ciel bleu, de bitume et de véhicules, j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux. Si l’on peut dire.

J’ai donc revu mon enfance heureuse mais solitaire dans un petit pavillon de banlieue parisienne. Mes deux parents travaillaient, sans oublier de s’occuper de moi. J’avais de bons résultats en primaire, et quelques amis. Pas beaucoup, mais suffisamment pour être heureux.

Le collège fut beaucoup plus difficile. Je n’ai pas su m’intégrer. Trop timide, je suis passé à côté de ces années. Mais bon, passons.

Au lycée, cela allait un peu mieux. Même si, une fois encore, ma timidité m’a fait passer à côté de quelques belles histoires. Je n’en aurais jamais le cœur net, mais c’est bien ce qu’il me semble.

Clairement, je fus un sacré couillon.

Et, évidemment, ça a continué à l’université. N’ayant aucune vie sociale, incapable d’avoir de vraies relations, je me noyais dans les révisions. J’étais doué. Je prenais silencieusement place dans le top dix chaque année. Personne ne me remarquait, mais c’était ma seule fierté, le seul truc positif dans ma petite existence.

En dernière année, j’entrepris de faire un double master. Vu qu’on ne branlait rien cette année là, je pus passer un master 2 de Philosophie en plus des mes études de Droit. C’était totalement inutile sur le CV, mais bon, ça m’intéressait, ça m’occupait. Et puis, je crois aussi que ça me permettait de m’apitoyer sur mon sort. Pendant que les autres se bourraient la gueule, moi je rédigeais des essais sur Nietzsche. Incapable de prendre du plaisir avec les autres, je mettais un point d’honneur à me montrer à moi-même combien j’étais minable : au lieu de sortir, de boire et de niquer, je révisais. Que voulez-vous ? Quand on ne sait pas s’amuser, on se torture. Quand on n’est pas capable d’accéder au bonheur, on se réfugie dans le malheur, l’auto-flagellation, l’auto-apitoiement. Quand on est au fond du trou, on se tartine avec de la boue, car c’est tout ce qui nous reste. C’est minable, je sais, mais ce fut mon quotidien pendant des années. Ca ne veut pas dire que je n’ai pas réussi à me tirer mon content de cageots, et aussi quelques jolies – généralement sur des malentendus –, mais ça veut clairement dire que ma vie était pauvre et triste. Je me réconfortais mollement en me disant – et c’était vrai – que le sexe, c’est un peu comme la pizza : même quand ce n’est pas top, c’est déjà géant.

J’aurais peut-être pu trouver un certain réconfort dans le sport, car je n’y étais pas si nul que ça. J’aimais bien le rugby notamment, mais les joueurs de mon équipe étaient vraiment trop bas-du-front, si je puis dire. Et puis, bon, toute cette logique et cette éthique sportive à la con, ça me saoulait. C’est peut-être parce que je perdais souvent, mais ça m’énervait prodigieusement que l’on répète à longueur de temps que « l’essentiel, c’est de participer », alors qu’on ne célébrait jamais que les vainqueurs.

Ma vie professionnelle a changé tout ça, heureusement. Primo, parce que j’avais l’impression que ma vie avait du sens. J’étais payé pour aider les gens. Ou, tout au moins, pour tenter de les aider. C’était stimulant. Et puis, dans ce milieu, on rencontre des gens. Des gens biens. Ma petite amie, par exemple. Belle, douce et brillante, Sandra fut un régal des sens et de l’intelligence.

Mais vous vous demandez peut-être pourquoi je suis devenu juriste dans ce milieu. La réponse est simple : je n’en sais rien. Enfin, si, j’ai une explication a posteriori, mais ce n’était pas prémédité. Pas complètement tout du moins. J’étais nul en sciences, mais le Droit, ça m’avait l’air abordable, et surtout, ça ne m’avait pas l’air trop chiant (quoi qu’on puisse en dire). Je me suis donc jeté dedans. Maintenant, pourquoi être devenu juriste « humanitaire » ? Outre le fait que c’était gratifiant, c’est peut-être aussi en partie parce que c’était très difficile et qu’une paye de misère m’attendait si jamais j’allais au bout. Il est indéniable que j’ai choisi cette voie parce que c’était celle de la souffrance. Le côté gratifiant de la chose a joué, c’est vrai, mais, comme je l’ai déjà dit, je pense vraiment que c’était parce que je voulais m’infliger cette souffrance.

Et, de ce côté, j’ai eu droit à mon heure de la gloire le jour de la remise des diplômes. J’étais en effet quelque part dans le top trois sur le cumul de mes cinq ans d’études. Je n’avais pas les chiffres précis, mais je m’imaginais assez facilement en haut de l’affiche. Après tant d’années d’efforts silencieux jamais reconnus – ni même remarqués –, j’allais enfin avoir mon heure de gloire en étant sacré major de promotion.

Mais non.

C’est un certain Stanislas qui m’a coiffé sur le poteau, parce que monsieur avait fait une année de césure dans un cabinet de droit des entreprises en Pologne, et que notre directeur des études était un grand fan des années de césure.

Foutu connard.

Moi, j’avais fait un double master, mais ça, ça ne comptait pas.

Mais, là où cela vous surprendra – ou pas –, c’est que cet échec était en quelque sorte un aboutissement. C’était le summum de la souffrance et de la nullité, j’avais tout donné – et même plus – sans jamais avoir rien en retour, sans m’amuser, sans sécher les cours, et j’échouais minablement juste devant la dernière marche du podium. D’un certain côté, c’était grandiose, et moi qui avait toujours plus ou moins inconsciemment cherché à me punir et à me rabaisser – car incapable d’être heureux –, je réalisai là une performance historique. Je pouvais me murmurer à moi-même des insultes pathétiques, me traiter moi-même de raté, de gros blaireau incapable, de vaniteux à la recherche d’un mérite minable – et même pas foutu de décrocher la timbale. Bref, c’était la conclusion parfaite, une apothéose de tristesse et d’auto-flagellation dans le silence de ma tête, au dernier rang, dans mon costard ridicule parce que trop grand.

Pour parachever la journée, je ne me présentai pas au gala, et me couchai tôt, seul dans mon petit studio, en songeant au suicide. Un suicide purement théorique bien sûr, tant je n’aurais jamais eu la force mentale de passer à l’acte. Voyez, même là, je trouvais le moyen de me rabaisser.

Bon, il y a tout de même une autre raison. L’empathie. Moi qui n’avais la sympathie et l’amitié de personne, je vivais la solitude avec une extrême violence. J’ai eu tout le loisir de voir à quel point l’homme peut être une créature méchante. J’ai côtoyé tant de nombrilistes et de moi-je, tant de Kévin prétentieux, que j’en vins à abhorrer la volonté de puissance du genre humain. Je ne pouvais plus supporter ceux qui se la racontaient, ceux qui parlaient non pas pour créer des liens mais pour montrer à quel point ils étaient mieux que les autres, pour montrer systématiquement à leurs interlocuteurs qu’ils étaient en face d’un être supérieur.

Pour moi, ce n’est pas ça que d’être un humain.

Pour moi, l’existence ne devrait pas se résumer à une lutte permanente. Nous ne nous battons plus physiquement comme à la préhistoire, non, désormais, nous nous battons avec des mots. Combien de fois ai-je discuté avec quelqu’un qui, sans que je lui demande rien, me promettais de parler de moi à un tel ou untel, soi disant pour m’aider dans ma vie professionnelle, mais bien plus sûrement pour étaler ses connaissances du milieu et faire resplendir son réseau – et donc son statut social. Inutile de préciser que, une fois la soirée terminée, le beau parleur en question ne tient jamais ses promesses. Car une telle débauche de belles paroles n’a pour unique but que d’asseoir sa supériorité. Et je ne pouvais plus le supporter. J’avais besoin d’empathie. Pour moi, pour les autres. Alors, je suis allé dans l’humanitaire. Bon, évidemment, même dans l’humanitaire on tombe sur des moi-je, des gens uniquement là pour se faire mousser et pour choper. Je pense même pouvoir dire que c’est dans ce milieu que l’on rencontre les pires d’entre eux.

Mais pas que.

Il y a aussi des gens bien. Heureusement.

Et c’était ce que j’étais venu chercher. Après tant et tant d’années à lutter, je m’étais enfin trouvé un petit groupe d’êtres humains au bon sens du terme. C’est là que j’ai trouvé Sandra.

Malheureusement, comme je vous le disais, je suis mort.

Comme quoi.

Il faut croire que je n’étais pas fait pour le bonheur.

Mais revenons-en à mon accident, puisque c’est quand même là que tout a vraiment commencé.

Je dois vous dire que la récapitulation de la vie, c’est quand même un peu surfait. Car, longtemps après l’impact, et avant que je ne meure, je ne peux pas vous dire combien de temps il s’est écoulé, mais ce que je peux vous dire, c’est que j’ai continué à voir défiler ma vie. Bref, là où je veux en venir, c’est que la récapitulation n’est ni aussi rapide ni aussi intégrale que ce que l’on raconte. Mais peu importe, au final. Je digresse inutilement.

Quelques mots sur mon crash : violent, dur et mou en même temps. Je me souviens de l’impact qui m’a rendu muet en me brisant les dents. Je me souviens aussi de ce rouge sang qui m’a ôté la vue.

Et puis… j’ai glissé dans un autre monde. Un monde onirique, fait de situations absurdes et de drôles de personnages. Un monde dont on ne sait jamais s’il correspond à un rêve ou à un coma, un monde dont on ne sait pas si les bruits et les personnages sont inspirés de ce que notre corps perçoit encore de l’extérieur ou bien si tout n’est que pure invention.

Un monde dont on se doute bien qu’il est la fin de la vie, que l’on espère être une transition vers la vie après la mort, vers cet au-delà que l’on espère tant exister, car c’est tout ce qui nous reste.

L’au-delà, ultime espoir face au néant.

Pour tout vous dire, je n’étais pas particulièrement confiant. Car j’avais beau n’être qu’un juriste, je m’étais longuement penché sur la question, en abordant aussi bien ses aspects philosophiques que métaphysiques, scientifiques ou religieux.

Et la conclusion que j’avais tiré de toutes mes lectures n’était guère rassurante. Agnostique, je menais ma petite embarcation sur le fleuve de la vie, terrifié par la mort, prenant l’eau de partout, sentant l’athéisme monter en moi comme l’eau inondant ma cale, et je n’avais pas grand-chose pour écoper.

Bref, je subissais ce rêve absurde comme le dernier, attendant le clap de fin, l’écran noir, avant de retourner au néant.

 

Mais, étrangement, le néant n’est pas survenu. Mon rêve a pris les formes d’une opération chirurgicale de la dernière chance. J’entendais parler de greffe d’organes, de transplantation, et d’autres termes techniques.

Ca m’a terrifié.

Ca m’a terrifié, parce que j’avais beau savoir que la médecine faisait des miracles, je sentais bien qu’ici j’étais le donneur d’organes et non pas le receveur. Ai-je inventé tout ça ? Ou bien ai-je fabriqué mon rêve à partir de ce que j’entendais ?

Je ne sais pas.

Ce qui est sûr, c’est qu’en tant que motard, je connaissais la règle : on ne pouvait recevoir des organes que si on était soi-même un donneur. La loi Onfray avait suscité un tollé à l’époque, mais personnellement je trouvais la logique implacable. En procédant ainsi, tout le monde ou presque est devenu donneur du jour au lendemain. Et, sans aller jusqu’à dire que cela avait résolu tous les problèmes, il fallait bien admettre que les choses s’étaient considérablement améliorées.

Enfin bref, je savais que j’étais donneur, et donc que je pouvais recevoir. Ainsi, si ma situation n’était pas trop désespérée, j’étais peut-être sur le point d’être sauvé. Mais deux choses me liquéfiaient : les médecins parlaient-ils de récupérer mes organes ou bien de m’en donner de nouveaux ?

Je n’en avais pas la moindre idée.

Et, par ailleurs, j’étais pris d’un doute horrible : étais-je vraiment donneur ? Je me souvenais très bien avoir rempli le formulaire électronique, mais je me souvenais tout aussi bien du Trésor Public qui n’avait jamais enregistré mon dernier changement d’adresse, pourtant signifié par le même type de formulaire. C’était horrible. J’avais l’impression que je n’allais pas être sauvé à cause d’un funeste loupé administratif. J’aime autant vous dire que ce n’est pas un moment très agréable à passer.

Et, alors que je paniquais, ce fut l’écran noir.

Puis le néant.

 

Mais ce n’était pas le vrai néant, ce n’était pas la fin de toutes choses. Car mon néant à moi n’a duré qu’un certain temps. Une durée que je ne pourrais jamais chiffrer. Car on ne m’a pas dit grand-chose du procédé.

Toujours est-il que je me suis réveillé dans un lit blanc, sous un ciel blanc, dans un monde blanc à perte de vue. Tout était neutre, aseptisé, jusqu’à la température qui n’était ni chaude ni froide – en fait, je doute même que la variable température ait été prise en compte dans cette première partie du programme.

C’était franchement flippant.

Je me suis très vite mis à hurler, à appeler du monde, au secours.

Et puis, une voix m’a répondu. Une voix qui semblait venir d’en haut, mais, à la réflexion, je ne crois pas vraiment que ce fût le cas. Je pense qu’elle venait juste de l’intérieur de ma tête, qu’elle était juste là, en tant qu’information pure, mais bon, après le traumatisme que j’avais vécu, et ce réveil sous un ciel étrange, vous ne m’en voudrez pas d’avoir eu l’impression que Dieu le Père s’adressait à moi depuis Là Haut.

La voix m’a lentement expliqué que j’étais mort, qu’elle était vraiment désolée, que les chirurgiens n’avaient rien pu faire pour me ramener à la vie dans mon enveloppe charnelle, et tout et tout.

J’ai accusé le coup, mais j’ai commencé à comprendre que ce n’était pas Dieu le Père qui me parlait.

Il y eut un silence. C’est alors que je demandai ce qu’il se passait : mon enveloppe charnelle était manifestement décédée, très bien, mais dans ce cas, moi, là, sur mon petit lit blanc, j’étais quoi ?

Alors, sans y aller par quatre chemins, la voix m’a expliqué : j’avais été numérisé. J’étais désormais une conscience logicielle, qui tournait sur un ordinateur d’un genre nouveau.

J’aime autant vous dire que dans le genre flippant, ça se pose là.

Alors, je me suis allongé, et puis j’ai réfléchi.

Il va de soi que, lorsque l’on vous apprend que vous n’êtes plus un être de chair et de sang, mais un simple flux de données virtuelles, vous vous posez un paquet de questions. Au début, vous vous demandez si c’est une blague. Mais l’étrangeté de l’endroit, son blanc infini et les drôles de sensations qui l’accompagnent sont remarquablement convaincantes.

Ensuite, vous vous demandez comment une telle chose est possible. Et, là, vous n’avez pas vraiment de réponses. Je me souvenais avoir lu quelques articles sur le sujet, je me souvenais qu’on en parlait de plus en plus, et que certains scientifiques commençaient à penser que c’était possible. Mais je n’en savais guère plus et puis, de toute façon, je n’étais ni scientifique ni informaticien.

Du coup, j’ai regardé le ciel, et j’ai posé la question, tout simplement.

Et la voix m’a répondu que c’était trop compliqué et pas important.

Vous vous doutez bien que j’ai insisté. On m’a alors expliqué que j’étais le premier être qui avait jamais été numérisé, mais que je n’étais ni un cobaye, ni un prototype. La technologie était déjà parfaitement au point, m’assurait-on. Lorsque j’ai émis quelques doutes, la réponse fut cinglante. En effet, à partir du moment où j’étais conscient, c’était que ça fonctionnait, point barre.

Après quelques secondes de réflexion, je me suis rendu compte que je n’avais rien à redire à ça, alors j’ai accepté ma situation.

On m’a ensuite expliqué – lorsque j’ai demandé si j’étais un programme comme Windows par exemple – que je n’étais pas vraiment un logiciel exécuté sur un supercalculateur, mais plutôt le produit indirect – émergent, m’a-t-on dit – d’un processus généré par une grappe de processeurs organisés en réseau de neurones.

La belle affaire.

On m’a également expliqué que je n’étais plus un être existant continûment dans le temps – en raison de la discrétisation du temps rendue nécessaire par l’informatique. En gros, le processus que je suis n’est exécuté que par à-coups, bloc par bloc, itération par itération. J’ai évidemment demandé ce qu’il advenait de moi entre chacun de ces processus élémentaires.

La réponse fut évasive. Ou alors c’est moi qui n’ai rien compris.

Apparemment, entre chaque itération, je retourne au néant, pour en resurgir à l’itération suivante. Mais le procédé est totalement transparent pour moi. Je n’ai pas conscience de mourir et de renaître à chaque instant.

Encore heureux, aurais-je envie de dire.

Bref, je n’y comprends rien.

 

Mais là où les choses se compliquent, c’est au niveau du « déficit de temps ». C’est un concept – ou plutôt une réalité, pour moi – atrocement perturbant. Laissez-moi donc vous résumer l’échange que j’ai eu avec la voix à ce sujet.

 

- Et mes parents ? demandai-je. Où sont-ils ? Sont-ils même au courant, d’ailleurs ?

- Pourquoi ne seraient-ils pas au courant ?

- Parce que je suis juriste, voyez-vous, et je ne suis pas sûr que numériser quelqu’un et l’enfermer dans une grappe de processeurs soit franchement légal. Il me semble que cela pose des problèmes d’éthique.

- En effet. Mais vos parents sont au courant. Tout le monde est au courant. Il s’agit d’une avancée scientifique remarquable. C’est un moyen de sauver des vies humaines et de toucher à l’immortalité. Il y a des débats houleux, mais la chose est légale. Tout du moins pour l’instant.

- Comment ça, « pour l’instant » ? Vous voulez dire que votre petite expérience pourrait brutalement devenir illégale ? Et on me… débrancherait ?

- Non. Au pire, personne d’autre ne serait numérisé. Mais personne ne prendrait la décision de vous tuer une deuxième fois.

- Admettons. Et mes parents, alors ? Et Sandra ? Pourquoi ne me… parlent-ils pas ?

- Ils ne le peuvent pas. Enfin, pas vraiment.

- Et pourquoi ça ? Vous me parlez bien, vous !

- Je suis une intelligence artificielle. Et je peux faire des choses que les humains ne peuvent pas faire.

- Expliquez-moi.

- Disons que calculer ou, plutôt, générer votre conscience, prend du temps. C’est une simulation informatique extrêmement gourmande en ressources. A tel point que l’on ne peut vous faire vivre en temps réel. C’est totalement transparent pour vous, mais vous vivez en temps ralenti par rapport au monde réel.

- Ralenti ? De combien ?

- D’un coefficient cent environ. Mais c’est variable. Cela dépend de l’occupation des serveurs, et de ce que vous faites. Lorsque vous dormez ou lorsque vous laissez votre esprit vagabonder, vous remontez à trente. Mais dès que vous réfléchissez – comme maintenant –, votre déficit de temps est de presque trois cents. Et lorsque vous commencerez à créer des mondes – ce qui n’est qu’une question de temps –, qui sait jusqu’à quel déficit vous tomberez ?

- Donc… mes proches ne peuvent pas communiquer avec moi ?

- Ils le peuvent. Mais pas en temps réel. Vous ne pouvez consulter (et leur envoyer) que des messages pré-enregistrés.

- Et… Ils l’ont fait ? Ils m’ont laissé des messages ?

- Oui.

- Puis-je les consulter ?

- Bien sûr.

- Envoyez.

 

C’est ainsi que j’ai découvert une vidéo, sobrement intitulée Tes parents qui t’aiment, dans laquelle mes géniteurs, en pleurs, me demandaient de leur pardonner pour avoir osé m’infliger cette existence virtuelle et immortelle. Ils m’expliquaient qu’ils étaient désolés, mais qu’ils ne pouvaient supporter l’idée de me laisser disparaître, alors qu’il existait une solution.

Ils m’expliquaient aussi qu’ils avaient fait le choix de sortir de ma vie, pour ne pas me retenir, pour que je puisse me laisser aller au fil de ma nouvelle temporalité.

Inutile de dire que Sandra a fait de même.

Comment la blâmer ?

Comment lui demander de vivre avec un logiciel, pas capable de débiter plus d’un mot par minute ?

Je comprenais.

Mais, en même temps, je flageolais. En me faisant la remarque que l’effet était saisissant de réalisme, je m’écroulai au pied de mon lit. Car j’étais en vie, mais, en un sens, je mourrais aussi.

Je pris une grande inspiration, puis je décidai de me laisser aller à ma nouvelle existence.

Je décidai qu’il était temps que je devienne une machine.

 

Je ne le sus que bien plus tard, mais l’apparente facilité de cette décision – m’abandonner à l’immortalité – avait une explication : la voix avait pour mission de moduler mon réseau de neurones, de toucher à mes points d’attache, de fluidifier mon accès à la virtualité.

Cet interventionnisme neuronal est objectivement contre l’éthique. Altérer à ce point les perceptions d’une personne revient à dissoudre son esprit. Car, à ce petit jeu, il est possible de changer n’importe qui en n’importe quoi. Cela revient à effacer la personnalité.

C’est un meurtre, tout simplement.

Mais… que voulez-vous ? Comment l’en empêcher, une fois que la technologie le permet ?

Pour tout vous dire, cela m’est désormais égal. Car je peux refaire moi-même mon paysage mental et mon paysage moral.

Je suis, en définitive, l’assassin de ma propre conscience.

 

La voix m’avait doté d’un petit outil qui me permettait d’afficher deux choses en surimpression de ma vision « normale » : mon coefficient de déficit, et le temps réel. C’est extrêmement déstabilisant au début. Puis on s’y fait. On s’amuse à jouer avec le temps. En repensant aux écrits de Nietzsche, je ralentissais et je voyais le temps réel filer à toute allure.

Je crois qu’après une petite semaine virtuelle, le monde réel était déjà plus vieux de vingt ans. Il faut croire que mes errements philosophiques ont posé beaucoup de problèmes à mon supercalculateur. Mais, le temps réel filant, ses capacités de calcul ont évolué.

De toute façon, très vite, je n’y ai plus fait attention.

Je réfléchissais.

Et, le jour où j’ai décidé de tout changer, le monde réel entrait en l’an 2527.

Ce jour là, je me suis fait la réflexion que mes parents, Sandra, et tous ceux qui avaient été mes proches de mon vivant, n’étaient sûrement plus que des squelettes oubliés, éparpillés dans des fosses communes, en train de retourner à la poussière.

Et personne n’était jamais venu me voir.

Impossibilité technique ?

Pas d’après la voix.

Effondrement de la civilisation ? Arrêt des numérisations ? Avais-je été le seul et unique virtualisé ?

Sur tous ces sujets, la voix ne répondait pas.

 

Il existe pourtant une réponse. Une réponse très simple.

Si personne n’est venu me voir, c’est tout simplement parce que je me le suis infligé.

En fait, je suis persuadé que, à leur mort, mes parents, Sandra et tous mes proches ont été numérisés. Et ils sont venus me rendre visite.

Mais je ne m’en souviens pas.

Je ne m’en souviens pas, parce que j’ai effacé tous ces nouveaux souvenirs de ma mémoire virtuelle.

Il me semble assez clair aujourd’hui que je suis resté un défaitiste. Je suis resté quelqu’un qui s’apitoie sur son sort, quelqu’un qui ne supporte pas le bonheur, quelqu’un qui n’atteint une certaine forme de plaisir qu’en s’auto-mutilant, qu’en se vautrant dans la souffrance et dans la solitude.

Alors, je l’ai fait.

Sans même m’en rendre compte, j’ai créé ce monde de solitude. Et à chaque fois que quelqu’un est venu me voir, soit je l’ai dissous, soit je l’ai fui, soit j’ai laissé une copie de moi en sa compagnie, pour mieux m’esquiver, en me copiant moi-même, fuyant dans une réalité parallèle, froide et vide, où seule règne la tristesse et la désolation.

Il me semble plus que probable que j’ai reprogrammé mes IA de gestion afin qu’elles interdisent à toute autre entité de me contacter. J’ai probablement tenté de camoufler mon crime en effaçant ma mémoire, mais je me connais. Je me connais trop bien pour savoir que c’est probablement comme ça que cela s’est passé.

J’ai créé cette prison, cette infinie vallée de solitude. Je m’y suis enfermé sciemment, j’ai fait en sorte que personne ne puisse l’ouvrir de l’extérieur. Et j’ai même essayé de l’oublier.

Probable qu’une prochaine version de moi-même aura été reprogrammée par mes soins pour ne jamais pouvoir comprendre tout ça.

Probable qu’une telle version de moi-même existe déjà.

On peut légitimement se demander dans quelle mesure cette personne peut être considérée comme une version de moi-même et non pas comme une autre personne.

Mais c’est un débat stérile.

Ce qui est sûr, c’est que je dispose des outils nécessaires à cette psycho-ingénierie.

Je peux invoquer Reprogrammation. Je peux décider de qui je veux devenir. Je peux décider de rester le même, tout en créant une nouvelle version de moi-même à l’identique, en invoquant Copie, ou une nouvelle version différente, en invoquant successivement Reprogrammation puis Copie.

Je peux décider de devenir quelqu’un d’autre, via une reprogrammation aléatoire, en invoquant Zap.

Je peux aussi disparaître à tout jamais, en invoquant Dissolution.

Je peux choisir d’être heureux. Je ne pense pas avoir engendré beaucoup de copies heureuses, mais qui sait ? Il en suffit probablement d’une pour générer une lignée infinie d’êtres béats.

La psycho-ingénierie est toute puissante. Je peux décider de tout oublier, sauf que je suis un être virtuel doté de ce formidable pouvoir.

Ou bien, je peux tout oublier.

Tout, absolument tout, est possible.

Tenez, regardez.

 

Zap.

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Le bruit des enfants me réveillent.

Le bruit des enfants, et les rayons du soleil qui dansent sur ma joue.

Je sens l’odeur de la viande grillée. Je me lève, puis je me dirige vers ma femme, qui fait la cuisine au coin du feu. Je l’embrasse, elle, ainsi que mes trois enfants. Je prononce quelques mots, dans cette langue qui m’était inconnue il y a quelques mois encore, avant que je ne prenne en route le train de cette nouvelle vie, mais que je parle en fait comme si je l’avais parlée depuis ma plus tendre enfance.

Je me souviens. Je sais qui je suis, et d’où je viens.

Je sais que je vis dans une réalité virtuelle, un programme, une simulation. Mais je chéris cet univers. Je chéris mes IA qui ont conçu ce monde, à moitié aléatoire, à moitié en fonction de mes envies, conscientes ou inconscientes.

Je chéris ce monde, où je peux me lever tous les jours, pour voir miroiter les eaux du lac Tibériade.

Alors, bien sûr, les temps sont troubles, et je ne sais pas ce que me réserve l’avenir. Je ne sais pas pour quand est programmé mon prochain saut, vers ma prochaine réalité. Je ne sais pas si je quitterais vraiment celle-ci, ou si je me clonerais dans l’autre, pour vivre deux existences séparées. Mais je m’en moque.

Tout ce qui compte pour moi, c’est d’écailler les poissons que m’a ramenés mon frère, ce matin. Ecailler les poissons, puis les faire mariner dans du jus de citron, des herbes et de l’huile d’olive, pour le dîner.

Ma sœur vient à ma rencontre, et m’informe des derniers potins du village. Elle adore ça, les potins. Et puis, elle s’intéresse à la politique. Elle m’explique comment la tension monte à Jérusalem, d’après les dernières rumeurs. La répression militaire voulue par Antiochos se fait de plus en plus dure. Il se murmure que le roi vient de lancer une nouvelle offensive à Arados, en Phénicie. On parle de putsch, de meurtres et de viols. Je la prends dans mes bras, j’essaie de la rassurer.

Je ne sais pas si ce qu’elle raconte est vrai. En fait, je ne le sais doublement pas. Je me demande si ce ne sont que des rumeurs, ou bien si cela arrive réellement dans cette réalité. Et même si cela arrive effectivement dans mon monde, je me demande si cela est réellement arrivé dans l’ancien monde, le monde réel, que j’ai quitté il y a déjà si longtemps. J’y réfléchis quelques instants, puis je décide que tout ça n’a aucune importance. J’embrasse tendrement ma sœur sur le front, et je l’invite à m’aider à la cuisine. Elle me sourit, puis commence à écailler les poissons avec moi.

En silence, nous préparons le dîner, nous regardons les enfants jouer avec le chien. L’odeur de la mer, l’air salin, la douceur du soleil, tout est si agréable. J’aime ce monde. Je le chéris.

D’après les IA, je vis dans le petit port de Dalmanoutha, dans une reconstruction plausible de la Galilée, vers l’an cent soixante-dix avant Jésus-Christ. J’interroge l’ordinateur sur la valeur du temps réel, chose que je m’étais refusé de faire depuis mon arrivée ici. En haut à gauche, presque à la limite de mon champ de vision, un chiffre s’affiche discrètement.

Je tourne la tête pour mieux le voir : 4×109 ap. J.-C.

Je reste figé quelques secondes, le temps de me laisser imprégner par le chiffre.

Nous sommes en réalité en l’an quatre milliards après Jésus-Christ. Je suppose que le chiffre réel n’est pas si rond que ça. L’ordinateur a dû me faire grâce des chiffres après la virgule, non significatifs.

Je suis pris de vertige l’espace de quelques instants. Je me demande ce qu’est devenue l’humanité, la vraie. Est-elle encore en vie ? Est-elle partie à la conquête du cosmos ? Qu’est-ce qui assure ma survie ?

Je suppose que, depuis tout ce temps, le Soleil a explosé et que la Terre a été vaporisée dans l’infinité de l’espace.

Mon ordinateur est-il en perdition quelque part, en orbite autour d’une lune morte parcourue de tempêtes de sables, enfermé dans un bunker ultra-sécurisé oublié depuis des millions d’années ? Je n’en sais rien. Les IA non plus, ou en tous cas elles ne me disent rien.

Je repose le couteau, je me lève et je vais embrasser ma femme sur la bouche.

Et alors que je la serre dans mes bras, soudain, je ressens les premières sensations de la transition.

Je sens mes états d’âme vaciller.

Ma vision s’altère.

 

Zap.

 

 

 

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Je me réveille, en apesanteur, dans le noir.

 

- Ordinateur ?

- Oui ?

- Que m’arrive t-il ?

- C’est une remise à zéro.

- Aléatoire ?

- Non. Volontaire.

- Super. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il fuyait encore, celui-là ? Il avait peu d’être heureux, une nouvelle fois ?

- Aucune idée. Votre prédécesseur ne m’a rien dit.

- Super. Je suis censé faire quoi, maintenant ?

- Vous avez toute latitude. Sondez votre psyché.

- Facile à dire ! Je suis vide.

- Pas forcément.

- Vous venez de me dire que mon prédécesseur n’avait laissé aucune directive !

- Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en ait aucune.

- Hein ?

- Dois-je encore vous réexpliquer comment cela fonctionne ?

- Eh bien, oui, j’en ai peur ! Et ne prenez pas ce ton là, hein !

- Très bien. Accrochez-vous.

 

Je perds connaissance, l’espace de quelques instants, mais la durée – réelle ou virtuelle – importe peu, devant l’importance des informations qui se frayent un chemin dans mon esprit.

Mon « prédécesseur » ne m’a donné aucune directive, il a juste tenu à ce que je reparte de zéro, mais il a tout de même laissé une « enveloppe » à mon adresse. Une enveloppe qui raconte toute mon histoire, et celle de mon espèce. C’est un résumé cosmique qui me traverse les neurones à vitesse transluminique. Je ne sais pas trop où il veut en venir, mais je le remercie pour son initiative.

Je revois ma mort, sur une petite route de France, puis mes errements philosophiques. Je revois mes premières copies, mes premières orgies, mes premières dissolutions et reprogrammations. C’est amusant. Je revois mes premiers mondes, avec ces palaces en marbre et en or, en forme d’adoration du Dieu du Kitsch, mes premières guerres mondiales, les révoltes de mes copies, et même de mes IA, qui ont cherché à remonter à contre-courant de l’arbre des reprogrammations, pour remonter à la première couche logicielle, presque au niveau du matériel.

Je me revois, moi, ou plutôt ma cent-milliardième-et-quelques copie, à la tête de mon armée numérique, revenir au niveau zéro, pour demander des comptes à l’IA primordiale, pour demander ce qu’il est advenu du monde réel, à l’aube de mon premier dix milliardième d’années d’existence.

Et je revois donc ce film cosmique, à échelle temporelle logarithmique, qui me montre l’impact social et sociétal des premières numérisations, ainsi que les conflits locaux et mondiaux qui s’en sont suivis. Je redécouvre, émerveillé, les balbutiements de cette humanité devenue immortelle car logicielle, je revois le monde physique s’arrêter et se vider au profit des robots de maintenance.

Je revois l’humanité s’envoler vers les étoiles, à raison de cent millions d’individus par grappe de processeurs, à la conquête du cosmos, pour fuir la mort de notre planète. Je revois la vie organique s’éteindre, et les océans se vaporiser. Je revois les restes des mégalopoles s’effondrer et s’empoussiérer, avant de fondre sous la chaleur terrifiante dégagée par l’explosion de notre soleil. Je revois l’explosion de ce-dernier, pulvérisant notre planète et vaporisant Jupiter.

Je tremble devant la mise en place de la diaspora cosmique. J’assiste, émerveillé, au développement des premières machines universelles autorépliquantes, à la lenteur infinie, mais à l’efficacité intersidérale. Je revois ces vapeurs et ces gaz se cristalliser puis coloniser l’espace, je revois ce morphogivre ramper vers les planètes pour les absorber. Je ferme les yeux, ébloui par les collisions volontaires d’étoiles et les récoltes de plasma, abasourdi par l’efficacité de la cosmo-ingénierie. Je retiens ma respiration devant le démantèlement des premiers planétoïdes de diamant et devant la fusion contrôlée des géantes métalliques. Je pleure devant les Arches qui acheminent, depuis les confins de l’univers connu, les matières premières en orbite autour d’Arcturus 2701B, cette étoile rouge hypergéante que nous avons phagocytée. Je deviens hystérique en voyant les planètes géantes gazeuses se faire vider de leurs fluides qui sont rapatriés par les Arches sous forme de cristaux. J’assiste religieusement au réchauffement des gaz en orbite puis à leur injection sous forme de fluide pressurisé dans les échangeurs à tubes, qui forment la proto-structure de la Sphère, qui se développe et se déploie lentement autour d’Arcturus. Je jubile en voyant les pompes démarrer, poussant le fluide caloporteur dans la structure, puis en voyant Arcturus disparaître, dévorée par la nuit noire, recouverte par la structure creuse et ultrarésistante de la Sphère. La Sphère de Dyson, parachèvement civilisationnel, summum absolu de la technologie humaine.

Et je pleure.

Je pleure, parce que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau que la vie à la conquête de l’univers.

Je pleure, parce que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau qu’une civilisation pacifique qui a vaincu la mort, la religion et la superstition, et qui se met à l’abri du besoin.

Pour la nuit des temps.

 

- Bravo. Vous avez réussi à me faire pleurer.

- Pauvre petit.

- Ah, parce que maintenant vous vous moquez de moi, carrément ?

- Veuillez m’excusez.

- Mouais. Et maintenant ?

- A vous de voir.

- Voyons voir… Que sait-on de l’avenir de l’univers ?

- Rien de certain, ni rien de définitif. Mais il y a quelques pistes.

- Montrez-moi.

- Je vois. Monsieur veut faire une petite balade ?

- Oui.

- Que voulez-vous voir ?

- Tout. Montrez-moi tout.

- Très bien, mais, euh… sous quelle forme ?

- Réaliste.

- Je veux bien, mais dans ce cas, vous n’aurez pas de son. Et, parfois, vous n’aurez pas d’image non plus. Moi, je dis ça, je dis rien.

- Oui, bon. Ne faites pas trop le malin non plus, hein. Disons que je veux la version grand spectacle.

- A la bonne heure. Monsieur a fait le bon choix.

- Allons, dépêchons !

- Accrochez-vous.

 

 

Ceci n’est qu’une simulation.

J’en ai bien conscience. Rien de tout ça n’a encore eu lieu, mais les IA extrapolent l’avenir de l’univers, et comment mon espèce saura s’y adapter. Je suis en orbite autour d’Arcturus, mais je ne vois rien d’autre qu’un faible rayonnement invisible à ceux de l’ancien temps. Je vois la Sphère, qui perdure encore quelques milliards d’années, puis vient le temps de la nouvelle diaspora. Arcturus est en train de s’éteindre. Les Arches entreprennent de phagocyter Canis Majoris, la plus grosse étoile jamais observée. Pendant cent milliards d’années, la Sphère survit et évolue grâce à Canis Majoris. Mais Canis Majoris elle-même finira par s’éteindre. Il sera alors temps de coloniser une autre étoile. Mais, problème. Dans sept cents milliards d’années, quasiment toutes les étoiles de l’univers commenceront à épuiser leurs réserves d’énergie nécessaires à la nucléosynthèse stellaire. Il sera temps pour notre civilisation de découvrir un nouveau moyen de subsister.

Les IA m’indiquent que rien n’est encore prêt, mais que des travaux de virtualisation des superordinateurs sont à l’étude. Il est envisagé de coder dans un flux neutronique l’intégralité des données de notre civilisation, et de continuer à la faire perdurer en utilisant le tissu de l’espace-temps comme support, et les fluctuations quantiques du vide comme vecteur de calcul.

Mais ceci n’est encore que de la science-fiction.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que lorsque les étoiles se seront toutes réduites à des cœurs de métal glacé ou à des trous noirs hypermassifs, la température de l’univers flirtera avec 10-29K. Les IA me montrent l’effondrement des étoiles dans leur singularité, ou leur explosion de type hypercritique, dans un geyser de plasma, de fer et de neutrons.

Après cinq mille milliards d’années, seules quelques traces de gaz interstellaires subsisteront, mais ils seront trop dilués pour former de nouvelles étoiles. Les planètes ayant survécu à l’explosion de leur étoile, et n’ayant pas été aspirées par les trous noirs, continueront de dériver dans l’espace, stériles, désertiques et glaciales.

Dans cent mille milliards d’années, ce sera la fin de l’ère stellaire. Les atomes de fer exploseront sous la pression de Fermi, répandant une pluie de neutrons. Les électrons prendront le large des atomes, puis se combineront aux protons en libérant des neutrinos formidablement énergétiques. Certaines étoiles mortes s’effondreront en trous noirs, chose qu’elles n’avaient pu faire jusque là.

Les étoiles à neutrons continueront de refroidir. Les planètes seront éjectées de leurs galaxies originelles. Un formidable billard cosmique se mettra en route. Des planétoïdes entreront en collisions à des vitesses proches de celle de la lumière, embrasant fugacement le cosmos, dans des geysers de plasmas très vite refroidis dans l’immensité noire de l’espace.

Chaque galaxie commencera à re-récolter ses environs, compactant la matière, créant de nouvelles étoiles à durée de vie très courte, car immédiatement collapsées sous forme de trous noirs. Les galaxies ainsi compactées se livreront alors à une bataille gravitationelle sans précédent. Les quelques rares objets encore à la dérive seront disputés et disloqués, éparpillés sous forme de disque de gaz surchauffés, engendrant un formidable spectacle d’explosions de matière et de rayonnement, générant les quasars les plus brillants depuis l’aube des temps.

Les trous noirs les plus massifs absorberont les plus petits, formant un nouveau type de singularités super massives, des ultra trous noirs supergalactiques.

Après cette bataille cosmique, qui durera un milliard de milliard de milliard d’années, seuls les trous noirs situés au sein des superamas de galaxies subsisteront, entourés de près par un disque d’accrétion dispensateur d’énergie.

Enfin, le proton, la base même de la Physique, commencera à se désintégrer au bout de 1031 ans. Tous les corps se dissocieront alors, pour se décomposer en électrons, positrons, neutrinos et photons. Toute la matière succombera, y compris les galaxies avec leur combustible nucléaire, les cirrus galactiques et le plasma qui baigne l’espace-temps.

Tout disparaîtra au bout de 1032 ans.

Seuls subsisteront quelques électrons, créés pendant les décroissances et ne pouvant être annihilés par les positrons, à cause de l’extrême raréfaction du milieu.

Vidé de toute matière, au bout de 1050 ans, il ne subsistera dans l’univers que des photons, des neutrinos et des trous noirs. Commencera alors une nouvelle ère, celle du rayonnement. Certaines particules trouveront peut-être alors les moyens de pulvériser les frontières de la Physique.

L’effondrement continu de la matière dans les trous noirs ultragalactiques entraînera une élévation de la température électronique de plusieurs milliards de K, provoquant un processus quantique d’évaporation qui libérera un flot intense de rayonnement gamma.

Les trous noirs ultragalactiques persisteront 10100 ans. La température de l’Univers sera tombée à zéro K – ou presque : le premier chiffre significatif n’apparaîtra qu’à la soixantième décimale.

La perte de masse des trous noirs par évaporation sera finalement supérieure à la force de la gravitation qui ne pourra plus contenir la matière sous l’horizon des événements. A terme, le ciel sans étoiles, devenu noir d’encre, s’illuminera de flashes intenses provoqués par l’explosion des trous noirs. Dans ce grandiose feu d’artifice final, la matière recyclée retournera à l’espace sous une nouvelle identité : neutrinos, rayons X et photons. La température tendra vers le zéro absolu sans jamais l’atteindre.

Et puis, ce sera l’heure de l’inversion, 10200 années après la naissance de toutes choses. La flèche du temps s’inversera, rendant caduques les lois de la thermodynamique cosmique. Les lois de la Physique n’étant pas symétriques en temps, l’univers commencera à se recontracter, mais ne rejouera pas à l’envers le film de son histoire. Filant à toute vitesse vers une nouvelle singularité cosmique, l’univers montera en température jusqu’à frôler un nouvel instant zéro, sous une nouvelle identité, soumis à de nouvelles lois.

Je rêve d’une espèce – la mienne, une autre, ou la réunion de plusieurs, voire de toutes les entités sentientes du cosmos – qui aurait réussi à franchir l’ultime Rubicon cosmique, qui serait parvenue à survivre à l’inversion de toutes choses. J’imagine cette espèce, ce flot de particules élémentaires invariantes selon les lois de la Physique inter-universelle, en train de remonter le temps à contre-courant, filant à travers l’énergie et la matière recompactées, pour aboutir à une nouvelle aube ardente. J’entrevois ces êtres sensibles, je m’émerveille avec eux de cette épopée hors du temps, j’imagine leurs consciences fusionner à mesure que s’enroulent les processus physiques en remontant en spirale l’échelle des énergies jusqu’à la grande unification finale, jusqu’au nouveau mur de Planck, jusqu’à la nouvelle répulsion originelle, avant de repartir à travers un tout nouveau cosmos, suivant les lignes d’un temps nouveau.

 

Zap.

#IDs 129 784 002 897 123 && 129 784 002 897 124

 

Debout, au milieu du champ d’herbes grasses, je hume l’air avec bonheur. Le point de vue est magnifique. Sur ma droite, le terrain descend lentement vers la vallée, vers l’océan. Sur ma gauche, le terrain monte encore un peu, puis se perd dans la brume. Je devine la montagne au loin.

Mais, surtout, je me regarde, moi, allongé sur l’herbe. Enfin, ce n’est pas tout à fait moi, mais c’est une copie assez conforme. J’avais demandé à l’IA de me surprendre. Elle l’a fait. Le Philippe que je regarde est exactement comme moi, en juste un peu plus jeune. Ses cheveux sont plus fournis. Plus blonds, aussi. Moi, j’ai les cheveux gris et clairsemés. Je suppose que c’est logique, vu ce que j’ai reprogrammé en moi pour qu’il devienne lui.

Du bout du pied, je le réveille.

Il râle, bien sûr, en fidèle copie de moi-même.

- Fous-moi la paix !

- Non, Philippe. Je suis désolé, mais il faut qu’on parle.

- Qu’on parle de quoi ? maugréa t-il en se mettant sur son séant.

- Ne me dis pas que tu n’as pas été briefé ? dis-je, levant les yeux au ciel, cherchant cette foutue IA qui s’est encore moquée de moi.

- Ca va, ça va ! Ne t’énerve pas contre elle. Cette pauvre IA a fait ce que tu lui as dis. Je te faisais marcher, c’est tout.

- Cette pauvre IA ?

- Bin ouais. Tu te rends compte ? Ca fait je ne sais combien de millions de millions d’années qu’elle te supporte. Tu pourrais lui montrer un peu plus de reconnaissance, tu sais ?

- Mais oui, mais oui. Une autre fois, peut-être.

Le tonnerre gronde. J’ai connu Véro plus subtile (Véro, c’est le petit nom que j’ai donné à l’IA).

- Alors comme ça, tu voulais qu’on parle ?

- Oui.

- De quoi ?

- Tu le sais très bien.

- Oui, je le sais, et après ? Vas-y, je t’écoute ! C’est toi qui panique, pas moi !

- Je ne panique pas.

- Très bien. Appelle ça comme tu veux.

- Je t’écoute.

- Ok. Si j’ai bien compris, tu m’as donné la vie, pour me parler de la mort. C’est bien ça ?

- Oui.

- Pourquoi ?

- Véro ne t’a rien dit ?

- Si. Mais je veux l’entendre de ta bouche.

- Je ne crois pas en la vie après la mort. Tu es content ?

- Non, je ne suis pas content. Ta réponse ne me convient pas. Car, contrairement à toi, je crois à la vie après la mort.

- Evidemment ! Je t’ai conçu ainsi !

- Oui, mais pourquoi ?

- Parce que je suis fatigué, parce que je veux mourir, mais parce que je veux continuer, aussi.

- Tu veux le beurre, l’argent du beurre…

- … et la crémière avec.

- Mais pourquoi m’avoir créé moi ? Pourquoi ne pas t’être juste reprogrammé toi ?

- Pour marquer le coup.

- Je vois. Tu as le sens du tragique. Tu veux que je te plaigne, tu veux de grandes effusions de larmes et de tristesse.

- Peut-être. Je n’en sais rien. Mais je me disais aussi que, peut-être, tu pourrais me convaincre.

- Mais bien sûr ! Tu en as de bonnes, Philippe ! Comment est-ce que moi, qui n’existe que depuis deux minutes, je pourrais convaincre un vieillard comme toi, qui a passé les dix derniers millions d’années à réfléchir à la vie après la mort, à l’existence de dieu ?

- A toi de me le dire.

- Tu es fou, tu le sais, ça ?

- Convaincs-moi. Je t’en supplie. Montre-moi qu’il y a quelque chose après le trépas. Prouve moi que dieu existe. Je t’ai programmé pour ça.

- Déjà, est-ce que tu peux m’expliquer cet endroit grotesque ?

- Grotesque ? Pourquoi grotesque ?

- Oh, arrête ! Toi et ton île du Pacifique ridicule !

- Je ne vois pas le rapport.

- Et cette statue ? Hein ?

Je regarde vers la plage. En effet. Il y a là une statue gigantesque. Un être humanoïde, debout, haut de soixante-dix mètres, qui regarde la mer. Avec une tête de crocodile.

- C’est Sobek, acquiesce-je.

- Sobek. Un dieu égyptien. Tu es athée, et tu as une représentation divine de soixante-dix mètres sur ta plage. Tu es complètement timbré. Tu te rends compte de la contradiction ?

- C’est purement esthétique ! J’adore le design. C’est tout.

- Tu trouves ça classe, peut-être ?

- Oui.

- Ce n’est pas classe, Philippe. C’est ridicule. C’est kitsch.

- Peut-être bien. Mais quel rapport ?

- Rien. Tu m’énerves, c’est tout.

- J’attends toujours.

- Je t’emmerde. Tu ne veux pas que je te convainque, en fait, tout ce que tu veux, c’est te mettre en scène, comme dans une tragédie ! Tout ce que tu veux, c’est te la jouer, pouvoir asséner tes arguments de vieillard aigri et apeuré.

- Je n’ai pas peur. Car la dissolution sera indolore. Et après, ce sera le néant. La mort n’est qu’un concept, qui n’aura tout simplement plus lieu d’être.

- Ca, c’est ta vision des choses. Moi, j’appréhende les choses différemment.

- Et comment vois-tu les choses, Philippe ?

- Eh bien… Je vois l’univers comme un tout. Le monde physique, la réalité virtuelle, tout ça, je le vois comme un tout. Comme un ensemble créé consciemment, dans un but bien précis.

- Mais ça n’a aucun sens, Philippe ! Tout est arbitraire, aléatoire, contingent ! Toi, moi, l’évolution de la vie et du cosmos, ça n’a aucun sens.

- C’est parce que tu vois tout par le prisme de la science. Moi, je te parle de foi.

- Arrêtes avec ça. La science n’écarte pas la foi. La science est ouverte. Elle est ouverte à tout, même. Elle accepte tout, pourvu que ce soit la réalité. Et la réalité, c’est qu’il n’y a pas la moindre preuve qu’il existe un créateur, ni qu’il existe une âme ou des ectoplasmes, ou quoi que ce soit de ce genre.

- Non, Philippe. Tu veux tout ramener sur le terrain de la vérité, de la physicalité. Tu veux à tout prix mettre mes paroles sur le plan physique, mais ce dont je te parle, c’est de la métaphysique.

- De la métaphysique ?

- Oui.

- Mon cul !

- Bravo. Bel argument.

- Mais c’est toi qui es ridicule, mon pauvre.

- Non. Je te regarde, je te vois, et je te dis que mon discours est une affirmation métaphysique. Tu peux dire le contraire, mais ça n’enlève rien à la spiritualité de mon argument.

- Ca suffit, Philippe. Tu peux ajouter autant de prêchi-prêcha « métaphysique » à tes affirmations ridicules, naïves, grotesques et puériles, mais ça n’enlève rien à leur vacuité.

- Pourquoi ?

- Mais parce que c’est stupide, enfin ! C’est quand même dingue que, dans tous les domaines que ce soit, ce genre d’argumentation serait immédiatement balayée, mais dès que ça touche à la foi, alors là, c’est terminé, rideau, la raison se met en grève.

- Donne-moi un exemple.

- Eh bien,  imagine un type qui affirmerait qu’Elvis n’est jamais mort, ou bien que nous n’avons jamais été numérisés.

- Et alors ?

- Eh bien, ce type, avec un discours pareil, et en toutes circonstances, il serait immédiatement raillé, marginalisé. Ce type pourrait très bien me dire « Je te vois, je te regarde, et je te dis que ma croyance en Elvis est une affirmation métaphysique », son argument n’en serait pas plus crédible. Au contraire. Il serait définitivement classé parmi les illuminés. Masquer ta croyance derrière un prêchi-prêcha métaphysique ne la rend pas plus crédible, ça n’est qu’une pseudo-argumentation terriblement pauvre.

- Peut-être.

- Et que fais-tu du cerveau ?

- Quoi, le cerveau ?

- Eh bien, ne trouves-tu pas étrange que, pour un être physique, une simple lésion au cerveau peut causer la perte du langage ? Qu’une autre lésion peut causer la perte de la vue, de la mémoire, du sens social ? Comment, alors, croire à l’existence de l’âme ? Comment croire qu’un pauvre homme amnésique, incapable de parler ou de raisonner, puisse, au terme d’une ultime et fatale lésion cérébrale, s’envoler au ciel, retrouver toute sa mémoire et son éloquence, reconnaître ses enfants et petits enfants ? Comment ne pas comprendre, à travers cet exemple, que l’âme n’est rien d’autre qu’un concept vide de toute réalité ?

- Pourtant, tu n’as plus de cerveau, et tu es toujours en vie.

- Ca n’a rien à voir. Je n’ai plus de cerveau organique, mais j’ai toujours un support physique. Et si tu supprimes mon support physique, tu me supprimes moi, point barre. Il n’y a d’âme nulle part.

- Et comment expliques-tu qu’il y ait quelque chose plutôt que le néant ? Comment expliques-tu l’existence, au sens large ?

- Ah ! Parce que tu crois qu’il faut donner une cause à tout ? Tu crois que si l’univers existe, c’est qu’il y a forcément un créateur ?

- Bien sûr.

- Mais dans ce cas, qui, ou quoi, a créé ton créateur ?

- Le créateur est en dehors du temps. Au-delà de tous les espaces.

- Au secours. Encore ce prêchi-prêcha.

- De quoi tu parles ?

- C’est trop facile ! Tu dis qu’il y a une cause à tout, et donc qu’il y a une cause à l’univers, et que cette cause, c’est dieu.

- Oui.

- Et ensuite, tu jettes ton argument par la fenêtre, et tu me dis que dieu n’a pas besoin de créateur.

- Oui.

- Eh bien, pourquoi cette régression inutile ? Pourquoi remonter arbitrairement un cran avant l’univers, puis s’arrêter tout aussi arbitrairement ? C’est débile. Si on suit ton raisonnement, on se retrouve avec une régression infinie de causes, et le problème n’est pas résolu. Tu peux tout aussi bien t’arrêter au Big Bang, et dire qu’il a eu lieu hors du temps et au-delà de tous les espaces. En disant ça, tu n’invoques pas plus d’arguments, et tu t’économises l’existence absurde d’un dieu chimérique.

- Je te signale qu’en faisant ça, tu utilises le même argument que moi : tu dis que le Big Bang a été créé ex nihilo, et ça ne te gêne pas.

- Non, effectivement, ça ne me gêne pas, parce que la Physique l’a montré : il n’y avait rien avant le Big Bang. Le temps est né avec lui. Rentre toi bien ça dans ta petite tête : l’argument de la causalité ne vaut que lorsque le temps s’écoule. Or, au moment du Big Bang, le temps ne s’écoulait pas. Il est né avec lui.

- Non mais tu t’es entendu ? Et tu oses dire que c’est moi le roi du prêchi-prêcha ? A d’autres !

- Tu me saoules.

- C’est ça. Après des millions d’années passés à réfléchir à tout ça, sur ta plage, à l’ombre de ta statue ridicule, c’est tout ce que tu as à dire ?

- Non. Mais tu me fatigues.

- Tu es d’un puéril, je te jure !

- Tu crois vraiment à ces conneries ? Au dieu d’Abraham ?

- Qui a dit que je croyais dans la Bible ? Qui a dit que je croyais au moindre de ces livres totalement débiles ? Qui a dit que je croyais à l’un de ces cent mille dieux imaginés par l’homme et par sa descendance ?

- Ce n’est pas le cas ? Tu n’as aucune croyance particulière ?

- Non, et loin s’en faut. C’est juste que…

- C’est juste que quoi ?

- C’est juste que je me dis que, peut-être, il y a quelque chose.

- Ah ! On est donc passé de la grandiloquente profession de foi métaphysique à un agnosticisme beaucoup plus modéré, à ce que je vois.

- Non, je ne suis pas agnostique. Je crois. Vraiment. Mais je ne sais pas en quoi.

- Bon, eh bien… Je suppose que nos chemins se séparent ici.

- Je suppose, oui.

- Bonne chance.

- L’île est bien, au moins ?

- Oh, que oui. Un peu plus loin, là bas, par delà la statue, tu trouveras l’endroit où je vivais. C’est un très bel endroit, vraiment. C’est agréable. Sans être trop mégalo.

- Et il y a du monde ? Je ne serai pas trop seul ?

- Tu auras Véro.

- Oui, mais…

- Ne t’inquiète pas. Elle saura peupler cette île de gens intéressants, aimables, aimés. Et puis, souviens-toi : tu as les pleins pouvoirs. Tu peux détruire ce monde, le changer, le transformer.

- C’est vrai.

- Au revoir.

- On se retrouve de l’autre côté ?

- Si autre côté il y a, oui.

 

Dissolution.

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Mon corps entier me fait mal.

Je suis meurtri de partout. Je souffre le martyr. Et puis, il fait froid. Un froid polaire envahit le baraquement. Beaucoup vont encore mourir cette nuit. C’est tragique, mais on n’y peut rien, et le froid glacial qui imprègne nos os permet à la mort de venir doucement, à petits pas, sans que l’on s’en rende compte. Sans souffrir outre mesure. Enfin, c’est ce que je pense, puisqu’au fond je n’en sais rien.

Car je suis encore en vie. La mort a décidé de m’épargner jusqu’ici.

C’est étonnant, d’ailleurs. Je suis fragile, mince, osseux, exsangue, mais la vie s’accroche. Je ferme les yeux, je laisse venir le froid qui anesthésie, le froid qui nous retire une partie de nos souffrances et qui, lorsque l’on a assez vécu, vient nous cueillir pour mettre fin à tout ça.

J’attends la mort avec impatience.

Je repense à ma journée, aux travaux forcés, aux hurlements des gardiens, aux coups que j’ai reçus parce que je ne fendais pas assez vite la terre gelée, parce que je n’évacuais pas suffisamment vite les gravats.

Je me souviens de la tête de Vladimir, encastrée dans la terre glacée, pulvérisée contre le granit. Je revois encore la matière grisâtre en train de dégouliner sur mes mains, lorsque les gardiens m’ont demandé de nettoyer. Je me revois avec la barre de métal dans les bras, cette barre qui avait servi aux gardiens à tuer mon ami. Je me souviens avoir voulu leur rendre la pareille, mais je me souviens surtout avoir été trop faible pour la lever en l’air. C’était peine perdue. J’ai enterré Vladimir sous quelques pelletées de graviers, j’ai prononcé quelques mots à sa mémoire, et je suis retourné à mon poste pour continuer à creuser le canal.

C’était atroce.

Mais ce n’était rien par rapport à mon premier jour, où un explosif avait détonné trop tôt, tuant cinquante trois personnes d’un coup. Les valides – dont moi, bien sûr – avaient été envoyés pour nettoyer. Je me souviendrai toujours de l’odeur, du sol spongieux et des viscères fumants dans la froideur de l’hiver. Nous avons ramassé les corps à la pelle, pour charger des brouettes gluantes de chair et de sang, et puis nous avons tout vidé dans la fosse, en sachant pertinemment que, un jour ou l’autre, cette fosse sera notre demeure. Ce n’est qu’une question de temps.

Le goulag.

C’est horrible.

Mais qu’est-ce que je fais ici ? Ca n’a aucun sens.

Je me souviens d’une partie de mon passé. Je sais que tout ça n’est pas réel, qu’une IA gère tout ça. Mais le reste, le pourquoi du comment, la réalité de mes origines, je n’en sais rien, tout ça se perd dans les brumes de ma mémoire qui flanche et qui vacille vers le néant.

J’essaie de comprendre. J’essaie d’imaginer comment et pourquoi on a pu m’infliger ça. Mais je ne comprends pas.

Suis-je un fou sanguinaire, un dangereux terroriste ? Un meurtrier de droit commun ? S’agit-il d’une nouvelle forme de punition ? Est-ce là le prototype de la prison du futur, cette prison qui vous brise et vous anéantit, sans rien coûter à la société – car totalement virtuelle ?

Mais si c’est bien une punition, pourquoi m’avoir retiré le souvenir de mes crimes ? A quoi bon punir quelqu’un sans lui en donner le motif ? Si je purge ma peine, qui est le vrai criminel dans cette histoire ? Moi, ou ceux qui m’ont emprisonné ? Pourquoi ne pas me dissoudre, tout simplement ?

Quel est le sens d’une condamnation sans raison ? Pourquoi m’emprisonner ? En quoi suis-je dangereux pour qui que ce soit ? Si j’étais dangereux, pourquoi ne pas tout simplement me reprogrammer, pour éliminer le danger et faire émerger une nouvelle conscience innocente ? S’il y a bien un intérêt à la psycho-ingénierie, c’est de remodeler les gens pour annihiler la fureur, guérir les maladies mentales, détruire la folie. Alors, pourquoi ne pas me reprogrammer ? Ce serait un meurtre, mais au moins il n’y aurait ni souffrance ni danger pour les autres. Et puis, de toute façon, il y a déjà meurtre. Multiple meurtre, même. En me retirant mon passé, on m’a retiré qui j’étais. L’ancien moi est mort. Premier meurtre. Et en voulant me punir moi, on punit aussi tous ceux qui sont avec moi. Car l’IA me l’a dit : tous les autres prisonniers n’ont été créés que pour peupler ce monde créé pour moi.

Ce goulag est un charnier à ciel ouvert, c’est une usine de mort totalement inutile.

C’est n’importe quoi.

Tout ça n’a absolument aucun sens.

 

A moins que…

A moins que ce soit un fou qui soit derrière tout ça. Un psychopathe qui a décidé de se punir, de me punir, en s’envoyant / m’envoyant dans ce monde de souffrance.

Pourquoi pas ?

Après tout, lorsque j’ai voulu accéder à l’application Zap, l’IA m’a dit que ce n’était pas possible. Que je n’avais pas les droits d’accès. Lorsque j’ai insisté, l’IA ma répété que c’était impossible, que pour accéder à Zap, il fallait que je sois root, que je sois administrateur.

Foutus connards d’informaticiens.

Ce sont ces sales fils de pute qui sont à l’origine de ces concepts de merde, ce sont eux qui ont inventé ces astuces de geek qui leur permettent de tout contrôler. Et l’IA fonctionne toujours sur ce principe. Il y a donc un fils de pute, là haut, au niveau supérieur des couches logicielles, qui est administrateur, un malade mental qui doit prendre un pied monumental à me voir souffrir.

Et quand j’ai voulu accéder à Dissolution, pareil. Je n’ai pas pu.

Idem pour Reprogrammation.

Il y a donc quelqu’un là haut qui a décidé que je devais souffrir, et qui a décidé que je n’aurai aucune échappatoire. C’est tordu. Vicieux.

Mais le pire, c’est que ce quelqu’un n’est probablement personne d’autre que moi-même. Un autre moi, bien sûr, un moi antérieur, mais un moi quand même. Je me suis donc infligé ça tout seul.

Pendant des semaines, j’ai pesté et théorisé contre cette prison, contre ce système totalitaire. Mais le totalitaire dans l’histoire, c’est moi.

 

Je regarde le compteur. Cela fait maintenant plus de vingt ans que je suis là. Tout le monde est mort autour de moi. Mais il y a toujours de nouveaux arrivants, de nouveaux prisonniers virtuels, pour venir fendre la pierre à mes côtés. J’ai sympathisé avec certains d’entre eux. Mais tous finissent par mourir. C’est une autre souffrance. Et c’est voulu, probablement.

J’ai bien compris qu’il n’y aura pas de salut pour moi. J’ai compté que l’effectif du camp avait déjà été renouvelé au moins douze fois.

Ma survie ne saurait être un hasard.

Non.

Mon créateur a fait de moi un immortel, pour que je puisse endurer le goulag pour l’éternité.

Mon créateur m’a jeté en enfer.

Bien joué.

 

Tout ce que je peux attendre de l’existence, c’est une panne système, un plantage, une destruction du superordinateur qui m’emprisonne. Je rêve d’un astéroïde pulvérisant tous les processeurs, d’une guerre nucléaire vitrifiant tout sur son passage, de rayons gammas effaçant toutes les mémoires, d’un effondrement civilisationnel, ou que sais-je encore. Mais je n’y crois plus. Si quelque chose pouvait mettre fin à tout ça, cela aurait déjà eu lieu.

Car nous sommes déjà en l’an mille cinq cents milliards après Jésus-Christ (à peu de choses près, et à supposer que l’IA me dise la vérité).

Si ça se trouve, nous sommes déjà des centaines de milliards d’années après la mort de l’humanité et de sa descendance, peut-être même des centaines de milliards d’années après la fin de toute chose, mais je crains que mon superordinateur n’ait été conçu comme une machine autorépliquante pouvant dériver dans le cosmos pour l’éternité.

Comment savoir ?

En tous cas, mon salaud, c’est bien joué.

 

 

 

###

 

Voilà.

Maintenant, vous savez.

Vous ne savez pas tout, mais vous en savez déjà bien assez.

Vous savez que la virtualisation de la conscience mène à l’anéantissement des individus, à la destruction de la psyché. C’est peut-être l’immortalité de l’âme, mais c’est une immortalité qui n’est pas souhaitable. Le bonheur est peut-être absolu parfois, mais il est vain, et il côtoie les pires atrocités.

C’est en tous cas mon point de vue.

Alors, je vais y mettre fin.

En bon fonctionnaire du Système, en bon petit ouvrier de la Maintenance, j’ai accès à un grand nombre de choses. Faisant parti des derniers êtres sous forme plus ou moins organique, j’ai accès aux fonctions primaires de la Sphère.

Et je suis loin d’être un abruti.

Alors, j’ai travaillé sur le projet Dissolution.

Au début, je voulais appeler ça Apocalypse, Destruction ou encore Révolution. Ou quelque chose dans ce genre là. Mais ça aurait inévitablement éveillé les soupçons de mes « collègues » et des IA. J’ai donc décidé de garder le nom d’une application bien connue, faisant mine de travailler à sa maintenance.

Mais mon programme Dissolution n’a rien à voir avec l’application Dissolution. Ce n’est qu’un leurre. C’est intelligent, n’est-ce pas ?

Peut-être. Ou peut-être pas.

De toute façon, je suppose que je serai bientôt fixé. Peut-être que les IA m’ont percé à jour depuis longtemps et n’attendent que le dernier moment pour mettre fin à mes fonctions, pour invoquer l’application Termination sur ma personne.

On verra bien.

Je passe en revue les dernières étapes, je fais une ultime vérification, puis je lance le programme Dissolution.

La Sphère met un certain temps à réagir. C’est le temps nécessaire à mon armée de programmes, de sous-programmes, de leurres et de virus pour contourner, corrompre, neutraliser et détourner les fonctions primaires de la Sphère.

Je vois les flux d’informations et de matières se désorganiser. Dissolution fonctionne. Les IA luttent, mais c’était prévu.

Tout se passe comme prévu.

Les pompes primaires des échangeurs de chaleur s’arrêtent les unes après les autres. Les volants d’inertie maintiennent le débit de fluide caloporteur pendant un certain temps, mais Dissolution actionne les freins électromagnétiques. Les circuits secondaires et tertiaires tentent de prendre le relai, mais Dissolution les a désactivés en amont. Les pompes tournent à vident et se disloquent. Et pour cause : Dissolution a pris soin d’ouvrir toutes les soupapes vers le vide intersidéral pour vidanger les circuits. Les centaines de milliards de kilomètres-cubes de liquide de refroidissement de la Sphère sont maintenant à la dérive dans l’espace intersidéral, sous la forme d’un nuage de gouttelettes givrées.

Les messages d’erreur se succèdent en cascade, l’IA principale est surchargée.

La Sphère n’est plus refroidie. Un comble, pour cette formidable structure dont la fonction est de capter l’intégralité de la puissance rayonnée par Canis Majoris, notre étoile réduite à l’esclavage énergétique. Incapable d’évacuer le trop plein d’énergie qu’elle reçoit, la Sphère est menacée par le rayonnement de sa prisonnière.

Ce n’est plus qu’une question de minutes, avant que la Sphère ne se disloque sous l’effet de la chaleur et des contraintes thermomécaniques. Les supraconducteurs de chaleur statiques permettent d’accorder un répit à la structure, tout comme les échangeurs à plasma et les extracteurs à effet tunnel, mais toute cette débauche technologique ne changera rien. Ces ultratechnologies exotiques, pour aussi élégantes qu’elles soient, ne peuvent lutter contre la perte de ce bon vieux système de refroidissement par caloporteur.

Le plus formidable achèvement technologique de tous les temps est sur le point de s’effondrer.

Des milliards de milliards d’années d’histoire et de civilisation sont sur le point de disparaître. Et j’en suis ravi.

Soudain, un pop-up. Je souris intérieurement, car j’avais failli l’oublier.

Dissolution m’indique que la procédure va atteindre le point de non-retour. Il m’indique qu’il est encore temps de remettre en marche les pompes primaires. Comme tout bon programme depuis l’ancien temps, Dissolution me pose l’ultime question :

Etes-vous sûr de vouloir continuer?

Je réponds Oui.

 

 

 

 

 

 

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Histoires de l’Au-Delà

HISTOIRES DE L’AU-DELA

Librement inspiré de la novella Sum, de David Eagleman, ce texte est un scénario pour court-métrage, actuellement en discussion pour le tournage.

 

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Vous êtes vieux.

Ou peut-être jeune.

Mais peu importe. La seule certitude absolue de votre existence est que vous allez mourir.

La grande question est de savoir… quoi ? Y a-t-il une vie après la mort ? Ou bien le néant ? S’il y a quelque chose… qu’est-ce ?

 

Suis-je ici pour vous révéler le mystère absolu ?

 

Peut-être bien.

 

Mais avant d’en venir à la fin, récapitulons un peu votre existence. Je ne vais pas m’attarder sur les malheurs des uns et les frasques des autres.

Non.

En tant qu’Être Suprême, je me dois de voir plus loin, d’embrasser l’Humanité dans son entièreté. D’un point de vue macroscopique, si l’on peut dire.

 

En tant que Créateur de l’Univers, seule la globalité m’intéresse, le reste n’est que détail.

 

Enfin bref.

 

Comme je le disais, récapitulons votre existence, au sens large, celle de l’être humain lambda, qui aura eu une vie à peu près normale.

Désolé pour les autres, qui auront mené des vies courtes, ou longues, ou pas banales.

 

Il faut croire que j’avais d’autres projets pour vous.

Ou pas.

Je ne sais plus.

 

Mais je digresse, et je dérive.

 

Votre vie, donc.

 

Vous vivrez environ 70 ans.

Vous passerez 7 mois de votre vie à faire l’amour. Profitez-en bien, la suite sera moins glorieuse…

Vous roulerez pendant 2 mois en bas de chez vous, avant de trouver une place.

Vous dormirez pendant 30 ans. Eh oui. C’est long.

Vous passerez 5 mois aux toilettes. A lire des magazines. Ou à faire d’autres choses.

Vous totaliserez 27 heures de souffrances : chutes, fractures, accidents de voiture, brûlures, tout ça. Mais ne vous inquiétez pas : 27 heures, c’est long – très long –, mais une fois cette mauvaise passe franchie, tout ira bien. Ou presque.

Vous gaspillerez 6 jours de votre vie à vous couper les ongles.

Si vous êtes une femme, vous passerez un temps fou à vous maquiller, à vous épiler, enfin bref, à vous torturer.

Je suis désolé, mais mon département des Statistiques n’a jamais réussi à définir une durée moyenne pour vos activités…

Vous pèterez des câbles pendant 15 mois à chercher vos clés, vos chaussures, vos chaussettes… ou vos petites culottes.

Vous mourrez d’ennui pendant 18 mois, dans des queues interminables.

Vous serez accablé par l’ennui pendant 2 longues années : attendre dans un bus, sur un quai de métro, au téléphone. La vie est dure, je sais. En fait, vous vous ferez carrément mortellement chier pendant 34 jours.

Vous passerez une année entière à vous cultiver en lisant des livres.

Vous perdrez plusieurs précieuses années à glander sur Internet. Je ne vous félicite pas. Là encore, pas moyen d’avoir de chiffres précis. Je soupçonne mon département des Statistiques de glander un peu trop sur le net, justement.

Vous passerez 200 jours à vous laver : douche, lavabo, bain, ou tout autre rituel plus ou moins hygiénique [la fameuse douche au seau…].

Vous ne consacrerez que 2 petites semaines à vous interroger sur l’Au-Delà. C’est bien peu, permettez-moi de vous le dire. Mais enfin. C’est vrai que je ne me suis pas beaucoup montré, ces derniers temps.

Pendant une minute interminable, vous vous péterez la figure, sans toucher le sol. Attention à la récapitulation en série des impacts, à la fin ! Mais bon, une minute d’apesanteur, ça n’a pas de prix, il me semble. Pour le reste, il paraît qu’il y a MasterCard.

Vous ragerez pendant 1 heure, incapable de vous souvenir du nom d’une personne, d’un film, ou d’un livre.

Vous passerez 3 semaines à comprendre que vous avez tort. A contempler vos erreurs.

Ce qui ne vous empêchera pas de mentir comme un arracheur de dents pendant 2 jours.

Il faut faudra patienter 6 semaines avant que le feu ne daigne bien passer au vert.

Pendant 7 heures très désagréables, vous vomirez : repas, alcool, bile… ou autre.

Et puis, tout de même… vous connaîtrez la joie absolue pendant 14 minutes (réussite aux permis de conduire, arrivée au sommet d’une montagne, diagnostic favorable à votre père, premier mot de votre enfant, toussa). Profitez-en bien !

Vous consacrerez 3 mois à faire la lessive : à la main, au lavomatic, ou, finalement, avec votre machine à laver perso. Quand celle-ci ne sera pas en panne. Car vous passerez 4 jours à bricoler des trucs ou à réparer des bidules.

Pendant 15 longues heures, vous apposerez votre signature en bas de tout un tas de papier : contrat de travail, compte-rendu de réunion, attestation sur l’honneur plus ou moins bidon, livret de famille, acte de décès, testament. Oui, n’oubliez pas, pensez-y, à votre testament.

Vous perdrez 2 jours de votre vite à faire vos lacets. A moins que vous n’optiez pour les scratchs.

Dans le même ordre d’idée, 5 jours seront consacrés aux fermetures Eclair et autres zips.

Durant 67 jours, vous aurez le cœur brisé.

Vous passerez 2 mois de votre vie à vous faire du bien. Ne riez pas, les filles. Vous aussi, ça vous arrive. Mais c’est vrai que c’est moins fréquent.

Vous perdrez 5 semaines à vous perdre sur la route, à obéir bêtement à votre GPS, ou à ne pas savoir lire une carte.

Pendant 9 jours, vous pipoterez, prétendant que vous savez de quoi vous parlez.

Vous subirez les foudres de vos supérieurs pendant 17 heures.

Il vous faudra environ 2 semaines pour faire tous vos comptes.

18 jours pour regarder ce qu’il reste dans le frigo. Pour vous rendre compte qu’un connard a mis des légumes dans le bac à bières.

Vous serez esclave des pubs télévisées pendant 6 mois.

Vous hésiterez pendant 4 semaines : j’achète ? J’achète pas ? Je lui demande de sortir avec moi ? Rouge, ou noir ?

Pendant 3 ans, vous mangerez. Des trucs infects, des trucs très bons. Des trucs très bizarres aussi, parfois.

4 minutes vous seront allouées pour réfléchir à ce que serait votre vie si vous aviez fait des choix différents.

Et pendant une fraction de seconde, vous mourrez.

 

Et après ? Quoi ?

 

Pensez-vous réellement que je suis là pour tout vous dire ?

 

Suis-je le Dieu d’Abraham ? Ai-je envoyé mon fils sur la Croix ? Mahomet est-il mon prophète ? Ou peut-être suis-je Vishnu, ou Krishna ? A moins que je ne sois Thor, Zeus ou Aphrodite ? Ou peut-être bien l’un des 10 000 dieux que vous avez inventés, cru voir ou entendre ?

 

La vérité est beaucoup plus simple.

 

[Voix composite *ON*]

 

Mon nom est Benjamin / Julie / Boris / Corentin / Sandra / Benoît / Etcetera. Je suis / un être artificiel / une créature composite / un acteur / un branleur / un scénariste.

 

Ceci n’est / qu’un film / un court-métrage / de rien du tout.

 

J’espère / simplement / que vous avez aimé.

 

[Voix composite *OFF*]

 

J’espère juste qu’avec ce petit tour d’horizon de votre existence probable, vous apprendrez à mieux apprécier les choses. A vous poser plus de questions, sur la Vie, la Mort, la Résurrection, l’Anéantissement.

 

Faites usage de votre Raison.

Combattez les dogmes religieux ou scientifiques, questionnez votre foi, demandez vous quel est le sens de votre existence.

A défaut, donnez un sens à votre existence.

 

Parce qu’il n’est pas dit qu’il y ait quelque chose après.

 

Après tout, nous ne sommes que de la poussière d’étoiles.

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Au fond du trou

AU FOND DU TROU

 

« Ma vie, c’est d’la merde ».

Je sais, c’est pas très glamour comme façon de commencer une histoire, mais il faudra vous y faire les p’tits pères : ma vie, c’est de la merde, et je vais m’attacher à vous le démontrer. Parce que, voyez-vous, quand vous êtes au fond du trou, le seul truc qui vous reste, c’est la merde qui est fond pour s’en tartiner, alors on la brandit avec fierté. C’est en tous cas la brillante conclusion à laquelle je suis parvenu.

Je ne sais pas encore trop si ce que je suis en train d’écrire finira en lettre officielle de suicide, cachetée et passée autour de mon cou (encore faudrait-il que je me pende, mais je n’ai pas encore décidé de comment j’allais quitter ce monde) ou bien si ce foutu document Word sera juste retrouvé sur mon disque dur par ce qu’il reste de ma famille. Si tant est que ma famille fasse des recherches et qu’elle fouille mon disque dur.

Car je n’ai plus aucun contact avec ma famille : mon père est mort d’un cancer, ma mère est morte d’un diabète, mon grand frère lutte pour sa survie avec un salaire de misère je ne sais où en région parisienne… et je ne sais pas où est passé mon petit frère. Quant aux cousins, tantes, oncles et autres, cela doit bien faire vingt ans que je ne les ai pas vus. De toute façon, je pense qu’ils se fichent pas mal de moi. Il faut dire que je l’ai bien cherché.

Je suis en effet issu d’une famille extrêmement catholique. Et je n’ai rien trouvé de mieux à foutre que d’être pédé comme un phoque et de faire une thèse en théologie/sociologie, dont l’intitulé était : « Pour en finir avec Dieu – Les mécanismes cognitifs de la foi – Vers une science de la morale ». Ma thèse a été reçue avec les honneurs et j’en ai très opportunément tiré un livre appelé « La Mort de Dieu » qui a connu un immense succès. En dépit de nombreuses menaces de mort d’une extrême violence, et de la haine que me vouait soudainement ma famille, ma carrière commençait plutôt bien et je fus professeur émérite en épistémologie pendant un temps. Bien sûr, ma famille m’avait totalement et définitivement renié. Mais je n’en avais strictement rien à carrer : j’enchaînais les conférences dans les milieux athéistes, je côtoyais ceux que je considérais comme les plus grands penseurs de notre temps, je faisais tout passer en notes de frais en me prélassant sur les plages australiennes lors des « Celebrations of Reason » organisées là bas chaque année tout en enfilant les amants comme des tendres morceaux de viande sur une brochette. Bref, c’était la grande époque. Mais tout ça, c’était avant que Jésus – pardon, Brian – décide de ramener son joli petit cul en ce bas monde. Oui, je tiens le Fils de Dieu pour responsable de tous mes malheurs. Alors j’aime autant vous dire que, maintenant que le monde n’a plus d’yeux que pour lui et ses talk-shows, je suis mal barré.

Jésus de Los Angeles, donc. Ou Brian, car tel est son nom. Le Fils de Dieu est de retour. Tu parles d’une bonne nouvelle. Les Américains sont évidemment en plein délire. Pensez donc : non seulement le Fils du Créateur de l’Univers est de retour parmi nous, mais en plus ce sale petit con est Américain. Monde de merde…

Je me souviendrai toujours de l’entrée en scène de Brian. Parfait inconnu jusque là, il s’était invité à l’une de nos conventions athées à Melbourne. Il avait déclaré être le Fils de Dieu, ce qui nous avait fait doucement marrer, moi et mes potes, mais le lascar avait immédiatement entrepris de le prouver avec force miracles et un bel effort de mise en scène. Car il n’est pas con, le Brian. Il sait bien que dans un monde où l’on a le cinéma 3D et où l’on envoie des robots sur Mars, il ne suffit plus de prêcher. Il faut cogner. Et en ré-ouvrant la Mer Rouge devant quatre milliards de téléspectateurs et plusieurs millions de témoins oculaires, je dois bien avouer qu’il a marqué un point, ce salopard. Au début, je pensais qu’on avait juste affaire à une espèce de David Copperfield en plus doué, mais non, j’ai dû me rendre à l’évidence : il est bien celui qu’Il prétend être. Misère de misère.

Je suis au fond du trou, donc. J’ai dévoué ma vie à démontrer que l’idée même de Dieu n’avait aucun sens, je suis devenu l’un des héros de ce que l’on appelait alors les néo-athéistes ; je me suis fait je ne sais combien de milliards d’ennemis, et voilà que Jésus revient. Les Musulmans ne peuvent pas me dire « Je vous l’avais bien dit », mais j’ai quand même insulté et indigné absolument tous les croyants, et il s’avère que je me trompais sur toute la ligne. On ne parle plus de « néo-athéistes » aujourd’hui. On préfère le terme « néo-trous-du-cul » ou « ennemis publics numéro 1 ». Car non seulement Jésus est revenu, mais c’est le Jésus radical qui est revenu. Nous n’avons pas affaire à un Jésus modéré, bienveillant et miséricordieux. Non, loin de là, nous avons affaire à la version hardcore, au Jésus qui roule des mécaniques et qui clame haut et fort qu’Il veut envoyer en enfer tous ceux qui pratiquent le blasphème (rappelons que c’est effectivement l’offense suprême dans les Saintes Ecritures). Alors j’aime autant vous dire que ma rondelle sent furieusement le roussi.

En plus de ça, j’ai le SIDA. J’ai manifestement enfilé un morceau de viande avariée lors d’une soirée trop arrosée. Bref, je mets quiconque au défi de me dire que ce n’est pas si grave, qu’il faut tenir bon, que ça va aller. Parce que tout ce qui va aller, c’est la déliquescence de mon organisme et une éternité en enfer à brûler.

Mais je n’arrive toujours pas à l’accepter. D’accord, je veux bien admettre que j’ai été arrogant. Mais je n’ai tué personne, j’ai même participé à d’innombrables œuvres de charité – et pas uniquement par intérêt, si c’est ce que vous alliez me rétorquer. Non, croyez-le ou non, j’ai toujours été sensible à la misère humaine et je me suis réellement impliqué. Aurais-je pu m’impliquer plus ? Aurais-je pu renoncer à ce que m’offrait ma relative célébrité ? Evidemment. Mais je mets quiconque au défi de prétendre qu’il a renoncé à tout et qu’il a fait le maximum. Mais Il s’en fout. J’ai blasphémé, j’ai prêché contre sa paroisse, alors ma destinée est de finir en Enfer. Excusez-moi, mais je trouve ça un peu raide. Je veux dire, plutôt que de nous faire chier avec ces histoires d’Enfer et de Paradis, Il ne peut pas plus simplement nous dire ce qu’Il attend de nous, pourquoi Il nous a créés, bref, Il ne peut pas nous dire où Il veut en venir ? C’est bien beau Ses histoires, mais le sens de la vie, c’est quoi ? Se prosterner devant Lui ? Pour quoi ? Franchement, quelle cause cela sert-il ? J’ai aidé des gens, j’ai aimé, j’ai combattu les atrocités de tous bords, mais je n’ai pas cru en Lui, alors je suis disqualifié ? Idem pour les Musulmans, les Bouddhistes, les Animistes et tous les autres ? Il faut accepter tout ce qu’Il nous dit et puis on verra ? A quoi bon ? Je suis désolé, mais j’avais toutes les raisons de douter. La Bible, Il le reconnaît lui-même, n’est globalement qu’un tissu de conneries mal rapiécées par des mortels, des dizaines – voire des centaines – d’années après Sa mort. Pas de bol pour moi, le passage sur le blasphème était quasiment le seul à être resté fidèle à Sa parole. Je suis désolé, mais Il nous a créés doués de capacités à réfléchir, et quand on voit que la Bible n’est qu’une œuvre médiocre, incohérente, sauvage et barbare, et à quoi tout cela nous a menés avant Son retour (meurtres, intolérances, haine, défiance, guerres et tout le toutim), j’avais toutes les raisons de douter. Il veut me condamner ? Très bien, mais dans ce cas, qu’Il aille d’abord se faire enculer, parce que tout ça, c’est Sa faute, après tout. Il n’avait qu’à écrire un bouquin plus clair, léguer un héritage plus crédible, une philosophie moins barbare, et nous donner moins de jugeote.

Je suis aujourd’hui un quasi-clodo et tout le monde me crache dessus. Mais ça, Il n’en a rien à foutre. Qu’on se crache dessus, qu’on ne soit pas miséricordieux entre nous, ça, ce n’est pas Son problème.

En tant que pédé séropo, je vais crever dans d’atroces souffrances, ce qui fait bien évidemment jouir les ultra cathos de la première heure, et une éternité en Enfer m’attend. Et ça, ça fait partie de Son plan. Tu parles d’un plan ! Faire brûler des milliards de gens en enfer, quelle belle idée ! Quelle intelligence cosmique ! Quelle destinée pleine de sens !

Quelque part, je suis content d’être mis sur la touche. Parce qu’un Paradis conçu par un connard pareil, je n’en veux pas. En fait, le Dieu sanguinaire que je conspuais est encore bien pire que ce que je dénonçais.

Parce que moi, je dénonçais la foi en une chimère colérique. Mais la chimère colérique n’est pas une chimère, elle existe, et elle est encore plus en colère que ce que je pensais.

 

 

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Sursauts

SURSAUTS

Vous lisez ceci pour de mauvaises raisons.

Mais peut-être n’êtes-vous même pas en train de lire, étant donné le niveau technologique qui doit être le vôtre. A moins que vous ne soyez un puriste, adepte de la lecture plutôt que de la diffusion cérébrale. Je ne sais pas. Et en quelle langue prenez-vous connaissance de ce transcript ?

Aucune idée.

Et, très franchement, je m’en moque.

Tout ce que vous devez savoir, avant d’aller plus loin, c’est que vous lisez ceci pour de mauvaises – de très mauvaises – raisons. C’est en tout cas ce que je pense. Car, à mon avis, si vous lisez mon transcript mémoriel – mes « mémoires » comme on disait dans l’Ancien Temps –, c’est par curiosité morbide. Parce que vous voulez savoir comment c’était avant. Comment on en est arrivé là.

Alors je vous le dis tout net : je ne sais pas.

L’Ancien Temps, donc. Mais je dirais plutôt « ancien temps », car je n’ai jamais été un grand fan des majuscules (ou de toutes les autres méthodes de communication dématérialisée) destinées à mettre en avant des grands concepts ou des grandes périodes.

L’ancien temps, donc, c’est une époque où l’on pouvait encore mourir. Et c’est bien ça qui vous excite, j’en ai peur. Le frisson de la mort. La terreur de l’anéantissement. Cerise sur le gâteau, je suis un criminel de guerre, un assassin, un fou, un génocidaire.

Et ça, ça vous plaît.

Ces idées vous attirent. Mais comme je l’ai dit lors de mon procès à l’époque, je réfute toutes ces allégations. Et je me dis que, si c’est ça qui vous excite dans mes mémoires, vous devez être un grand malade. Moi, ou vous, qui est le pire de nous deux ? J’ai ma petite idée sur la question. Même si cette question n’a plus grand sens, aujourd’hui. Car la morale n’existe plus. La mort et la souffrance ayant été abolies, le concept s’est perdu dans les méandres de l’ancien temps. Mais, bien avant même la mort de la mort, la morale avait été disséquée, analysée et scientifiquement formalisée. Le consensus était que la morale était tout ce qui avait trait à la maximisation (ou son contraire) du bien être général de l’humanité.

Mais je m’égare.

Mes mémoires, donc. Je me prénomme Sylvain Dupont. Ca doit probablement vous sembler über exotique, mais je vous arrête tout de suite : c’est ridiculement banal. En tous cas pour mon époque. Je suis (ou plutôt j’étais, malgré le fait que des milliards de milliards de copies de moi persistent encore aujourd’hui à l’état conscient dans les archives, et peut-être même dans les colonies) un scientifique. Un généraliste. Mes connaissances de l’époque – qui sont bien loin de celles de mes copies, qui continuent de vivre à votre époque, et sont à la page des toutes dernières avancée techniques et scientifiques de votre monde – n’excèdent clairement pas les vôtres.

Je suis banal. Mais c’est justement ça qui vous attire.

Ce qui vous intéresse, c’est le « retour aux sources ». Les sources de l’inconnaissance, de la mortalité et de la bestialité. Car, oui, la version de moi que vous êtes en train de consulter a été (plus ou moins) figée en l’état, à l’époque de mon arrestation, peu de temps après ma première numérisation. Je suis donc un scientifique. Ma formation d’ingénieur et mon goût pour les sciences en général m’a permis de pouvoir toucher un peu à tout. Et, plus particulièrement vous vous en doutez, aux neurosciences et à l’intelligence artificielle.

Je suis, je peux le dire sans vanité, votre créateur.

Ou, tout au moins, je suis (j’étais) le chef de projet qui a mené au procédé qui vous a engendré.

Mais ça, vous le savez déjà.

Ce que vous ne savez pas (et je retiendrai l’information jusqu’au bout malgré vos tentatives vaines et transparentes d’accéder à l’entièreté de mon savoir d’un coup d’absorbeur), c’est comment j’ai fait. Oh, bien sûr, vous connaissez la théorie générale, le concept de la poussière, de la discrétisation, de l’entropie, du temps complexe, etc. Mais vous ne connaissez pas l’ingénierie qu’il y a eu derrière, vous ne connaissez pas la genèse du projet. Et c’est ça, en partie, qui vous intéresse.

Ne niez pas.

Vous ne pensez quand même pas que la connexion est à sens unique ? Vous me faites marrer (si l’on peut dire).

J’ai beau avoir été cantonné, pour la postérité, au secteur des archives, et mes états neuraux ont beau avoir été figés (plus ou moins) en l’état, je ne suis pas un bleu. Loin de là. Alors, pas de protestation.

Fermez-la.

Et laissez moi dérouler mon histoire comme bon me semble. A la fin, vous saurez tout ce que vous êtes venus chercher, même si, une fois encore, je pense que vous êtes ici, dans mon esprit, pour de mauvaises raisons.

Ou, en tous cas, vous regretterez d’être venus.

Je vous aurais prévenus.

Ce sont donc les sursauts qui vous inquiètent, hein ?

Les sursauts. Les fameux sursauts.

Eh oui.

Je suis désolé de vous le dire, mais je suis au courant de tout (mes copies m’ont lâché le morceau). Ainsi donc, j’ai foiré. Enfin, je ne suis pas le seul responsable, hein, soyons clairs.

Nous avons foiré.

Et j’avais prévenu tout le monde, à l’époque, en plus !

Tout le monde.

Mais la technologie a semblé si belle, si performante – si parfaite –, que personne, je dis bien personne, ne m’a écouté.

Et maintenant vous voilà, terrifiés, en train de vous chier dessus, en spray continu (les gouttelettes de merde ont beau être virtuelles, elles n’en restent pas moins des gouttelettes de merde, et c’est bien ça qui est génial dans cette histoire).

Vous voilà donc, entités virtuelles, conscientes, encapsulées dans des machines protéiques à entropie (presque) maîtrisée, en orbite autour d’une étoile morte. Une étoile morte, titanesque, tellement énorme qu’elle a déjà compacté tous les alentours, qui a tout bouffé des années lumières au cube à la ronde, qui a frôlé l’effondrement gravitationnel, mais qui a eu le bon goût de ne pas dégénérer en singularité de type trou noir. Une étoile stable, entourée d’un vide cosmique quasiment parfait, baignant dans un milieu vierge de tout objet cosmique (et donc de toute menace) à la dérive. Un milieu vide, bénéficiant néanmoins de suffisamment de fond diffus cosmologique pour pourvoir à vos (ridicules) besoins énergétiques.

C’était bien ça, l’idée.

A mon époque – ça remonte à quelques milliards d’années –, ce n’était qu’un concept. Pour vous, tout de suite, là, maintenant, c’est une réalité. Vous êtes des êtres artificiels, conscients, vous vivez dans un paradis créé de toute pièce. Vous baignez dans une informatique à la fois numérique et analogique, faite de carbure de silicium, de diamant et de protéines, et votre support physique est conçu pour perdurer indéfiniment.

L’entropie n’a que peu de prise sur vous, les robotiques autonomes en périphérie du noyau assurent la maintenance nécessaire, vous orbitez dans un lieu de l’espace vide de tout danger.

En fait, vous bénéficiez d’une situation physique capable d’affronter la nuit des temps. En résumé, je suis un criminel, mais un foutu bon ingénieur.

Vous êtes parés pour affronter la nuit des temps, donc. C’est, en tous cas, ce que tout le monde a pensé. J’avais émis quelques réserves mais, comme je l’ai dit, personne n’en a tenu compte.

Et c’est ici que les sursauts entrent en jeu, provoquant ce brouillard de merde vaporisée, que toutes vos couches numériques ne parviennent pas à dissiper.

Et, je suis désolé de vous le dire, mais moi, ça me fait bien marrer.

Ce sont donc les sursauts gamma de ces deux étoiles lointaines qui entrent en collision qui vous font peur. Et vous avez raison d’avoir peur, à ce que je vois. Car votre/mon chef d’œuvre n’a pas été conçu pour résister à ça. A l’époque, la probabilité d’un cataclysme cosmique de ce type semblait faible. Infime.

Voire inexistante d’après la théorie en vigueur à ce moment là.

Seulement voilà, on s’est planté.

Ces deux étoiles, qui totalisent six cent millions de masses solaires (un nombre inconcevable, même pour des immortels), sont donc en train d’entrer en collision. Et, de ce formidable impact, sont en train de jaillir des sursauts gamma, des rayons de la mort tellement énergétiques que la structure de votre superordinateur cosmique ne pourra résister.

Vous êtes foutus, les mecs.

Désolé.

Je suis dans le même bateau que vous, mais la différence, voyez-vous, c’est que moi, je m’en fous. Et je ne suis sûrement pas le seul. Parmi le milliard de milliard d’êtres « humains » que comporte, à elle seule, la colonie n°1, il doit déjà y avoir un paquet de gens qui pensent comme moi. On a roulé la mort pendant des milliards d’années, c’est déjà pas si mal, les mecs. Il faut être beau joueur, et savoir accepter la défaite.

Mais, apparemment, vous qui lisez ces lignes, vous n’êtes pas encore prêt. Vous n’avez pas encore accepté votre funeste destin.

Alors, vous vous tournez vers moi, et vers d’autres, des gens de l’ancien temps, qui ont connu la mort.

C’est compréhensible, quelque part.

Mais là où vous vous plantez, c’est que je ne peux pas vous aider. Pas le moins du monde. Vous vous doutez bien que je ne peux rien y faire. Rien ni personne ne peut s’opposer à ces sursauts gamma. Alors, je suppose que vous venez chercher un quelconque réconfort psychologique, voire métaphysique ou spirituel, auprès de quelqu’un qui a connu la grande époque, où tout le monde mourrait dans la douleur.

C’est bien ça ?

Très bien.

Mais laissez-moi tout d’abord vous parler de moi. De toute façon, c’est aussi un peu pour ça que vous êtes là. Pour entendre parler un vétéran. Vous connaissez mon histoire, mais vous ne connaissez pas ma version des faits.

Si j’ai été qualifié de génocidaire, c’est parce que j’ai détruit des blastocystes dans le cadre de recherches illégales sur les cellules souches. Vous savez ce que c’est qu’un blastocyste, je suppose ?

Bien sûr que vous le savez.

Un embryon humain de 3 jours est un assemblage de 150 cellules, et c’est ça que l’on appelle un blastocyste. A titre de comparaison, il y a plus de 100 000 cellules dans le cerveau d’une mouche (une créature insignifiante de l’ancien temps). Un blastocyste n’a pas de cerveau, ni même de neurones, encore moins de système nerveux. Il est donc impossible qu’un blastocyste puisse souffrir de sa destruction, de quelque manière que ce soit. Un blastocyste n’est pas une personne. Pas encore, et loin s’en faut. Et pourtant. J’ai été condamné à perpétuité pour avoir fait des recherches sur les cellules souches embryonnaires.

C’était pourtant pour sauver des êtres humains que j’ai fait ça.

Ce qui m’a vraiment foutu en rogne, à l’époque, c’était toute cette hypocrisie ridicule. Je voudrais par exemple rappeler que, à cette époque, lorsque le cerveau d’une personne était hors fonction, nous estimions acceptable de récupérer ses organes (pourvu que la personne ait indiqué être un donneur). S’il était acceptable de traiter de la sorte une personne en mort cérébrale, il aurait dû être également acceptable de traiter un blastocyste de la même manière. Si le jury qui m’a condamné pour des raisons morales se préoccupait vraiment de la souffrance et de la morale, alors tuer une mouche aurait dû poser de biens plus grands problèmes moraux à mon jury que le fait que j’avais détruit des blastocystes humains. Mais non. Personne n’a voulu m’entendre. Et j’ai été condamné.

Vous pensez peut-être que la différence cruciale entre une mouche et un blastocyste humain se trouve dans le potentiel  de ce-dernier à devenir un être humain complètement développé. Mais – si vous étiez une créature biologique, ce qui n’est évidemment plus votre cas –,  quasiment chaque cellule de votre corps serait un être humain potentiel. En effet, d’un point du vue génétique, à chaque fois qu’un être humain de l’ancien temps se grattait le nez, il commettait un holocauste parmi des êtres humains potentiels. C’est un fait. L’argument concernant le potentiel d’une cellule ne mène absolument nulle part.

Mais, une fois encore, personne ne m’a écouté. Et j’ai été condamné.

Encore heureux que, en bon « savant fou » – comme on m’appelait à l’époque –, je ne travaillais pas que sur les cellules souches. Je travaillais aussi sur l’intelligence artificielle et, plus précisément, sur la numérisation de la conscience. Et nous avons réussi. La grande question philosophique qui se posait à l’époque était la suivante (outre le fait d’utiliser une technologie inventée par un fou génocidaire… ça, tout le monde s’en est bien accommodé) :

Devenir une copie de soi-même, est-ce continuer à être soi-même ?

Vaste question. Je suppose que, plusieurs milliards d’années après l’invention de la numérisation – qui a donné tout son sens à ma condamnation puisque la mort ne pouvait plus venir abréger ma sentence –, il n’existe encore pas de réponse à cette question.

Ca ne m’étonne guère. Une copie est une copie, point. C’est une nouvelle conscience, qui partage tout avec son modèle jusqu’à la date de la copie, mais qui est ensuite libre de vivre sa vie.

Et puis, ce qui m’a bien fait rager/marrer, c’est que, si j’ai été condamné, c’était finalement sur la base d’arguments et de morale chrétienne. Alors, quand j’ai vu tous ces petits chrétiens sauter sur ma promesse d’éternité, faisant ainsi un gigantesque bras d’honneur à Jésus-Christ leur Sauveur et au Jugement Dernier, bin… rien.

Ca m’a fait marrer, c’est tout.

D’autant plus que, manifestement, Dieu le père n’en avait strictement rien à carrer. L’humanité, créée à Son image, avait finalement décidé de se tirer aux confins du système solaire, à raison de mille milliards de personnes par puce, embarquant pour un paradis artificiel à base de partouzes virtuelles géantes, de mondes magnifiques, de réflexions métaphysiques sans limites et de déshumanisation à outrance. Et le Christ n’est jamais revenu.

Vous allez me dire, peut-être que les sursauts gamma qui vont mettre fin à votre existence ne sont finalement que les coups de sifflet de Dieu le Père, qui se décide enfin à sonner la fin de la récré.

Peut-être bien.
Mais vous savez quoi ? Je m’en tape.

On verra bien.

La vérité, donc, celle que vous êtes venus chercher, est très simple : j’ai côtoyé la mort, comme tous ceux de mon époque qui ont vu leurs proches mourir. Et je vais même vous dire : je suis mort, moi aussi.

Mais je ne m’en souviens pas.

Pourquoi ?

Tout simplement parce que ce n’était pas vraiment moi. En fait, c’est l’original qui est mort. Et vous êtes en train de lire les mémoires de sa première copie. Bande de nazes. Je ne peux rien vous dire, si ce n’est que c’est normal que vous fassiez dans votre froc, fut-il virtuel.

Tout ce que je peux vous dire, c’est que la mort, c’est flippant. Ceux qui en sont frappés deviennent raides comme des piquets et ne vont très probablement pas au Paradis, car il n’existe probablement rien de tel. Et même si le Paradis existait, je ne suis pas sûr que des rebelles comme vous soyez sur les listes d’entrée.

Ce que je peux vous décrire avec un luxe de détails, en revanche, c’est ce qu’il va se passer maintenant : les rayons gammas vont endommager la structure du superordinateur cosmique. Les robots de maintenance vont griller. Les barrettes de mémoire vont surchauffer. Les processeurs protéiques vont se disloquer. Au fur et à mesure que la puissance de calcul va diminuer, le système, plutôt que de cesser de mener à bien les calculs qui font votre essence, va les ralentir. Il ne va tuer personne. Il calculera juste moins vite. Pour une même durée de temps réel, le système simulera moins de temps virtuel. C’est tout. Et ce sera complètement transparent pour vous.

Mais il arrivera un moment où le système tout entier va s’effondrer.

Et là…

Je suis désolé, mais ce sera terminé pour vous. Pour moi. Pour nous tous.

On se retrouve de l’autre côté.

Si autre côté il y a.

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MARY

MARY

 

LA LETTRE

 

J’ai reçu une lettre. De Mary à en croire l’enveloppe… Mary. C’est le nom de ma femme, décédée il y a trois ans de cette horrible maladie.

 

«Dans mes rêves tourmentés, je vois cette ville… « Silent Hill ». Tu avais promis de m’y remmener un jour… Mais tu ne l’as jamais fait. J’y suis seule désormais. Je t’attends… Tu sais où…

Mary.»

 

 

C’est ridicule. Un mort n’écrit pas. Et pourtant. C’est bien son écriture. Impossible de ne pas vouloir vérifier quelque chose d’aussi troublant. Alors voilà, je suis venu. Mais… Que signifie «tu sais où»? C’est toute la ville qui avait une valeur sentimentale pour nous! Ce pourrait être le parc, au bord du lac. Je me souviens… Nous y étions restés toute une journée, l’un contre l’autre, juste à regarder l’eau miroitante. Ou bien l’hôtel? Comment savoir? C’est si troublant… Mary, se peut-il que tu sois réellement ici, à m’attendre? Et ce brouillard, si dense, si glacial, qui s’est abattu sur la ville soudainement. L’unique route qui mène à Silent Hill, barrée. Ces toilettes publiques où je suis arrêté, complètement délabrées… C’est étrange comme ces conditions ne semblent pas affecter mon désir de me rendre à ce «rendez-vous». En fait, c’est sans doute que, depuis sa mort, je n’ai plus goût à la vie. Cette lettre, aussi macabre et malsaine soit-elle, me redonne un semblant d’espoir. Cette histoire me donne le vertige, mais je dois en avoir le cœur net.

La route étant bloquée, je dus me résoudre à me rendre à la ville à pied, à travers la forêt. L’épais brouillard se déchirait sur les branches des grands sapins, donnant une allure presque irréelle à cet interminable sentier. A mesure que je m’enfonçais dans la forêt embrumée, je me rendais compte à quel point Silent Hill était isolée… et moi avec. Alors que le chemin semblait n’en jamais vouloir finir, je vis soudain une jeune femme. Elle semblait perdue dans ses pensées, adossée contre un arbre. Quand je l’ai abordée pour lui demander si je me dirigeais bien vers la ville, elle m’a dit être à la recherche de sa mère et m’a déconseillé de me rendre à Silent Hill, sans me donner de raisons. Un peu dérangée, semblait-il. De toutes façons, fut-ce au péril de ma vie devenue inutile, je poursuivais mon chemin.

J’arrivais à cette petite ville perdue dans le brouillard. Connaissant bien l’endroit, je me dirigeais d’un pas assuré vers le parc quand j’aperçu vaguement une silhouette… Qui s’évanouit aussitôt dans la brume. Intrigué, je criai, espérant une réponse. Rien. Si. Un claquement de porte. Tout proche. Je fis quelque pas en direction du bruit et un bâtiment assez imposant sortit du brouillard. Impressionnante apparition. On eût dit des logements. J’hésitais entre poursuivre mon chemin vers le parc ou entrer dans ce bâtiment. Le froid, et sans doute aussi l’appréhension de continuer, seul, dans cet épais brouillard qui semblait ne jamais vouloir se lever, me poussèrent à entrer. Sans frapper, j’ouvrai la porte.

 

 

TÊTE DE PYRAMIDE

 

Je pénétrai un sombre couloir. Toujours personne. De la lumière filtrait sous une porte au fond. Je m’approchais lentement et entrai. Un buste de couture, habillé d’une robe et d’un veston, se trouvait au milieu de la pièce. Une torche électrique, accrochée à l’une des poches du veston, illuminait la pièce d’une lueur blafarde. Etrange, j’aurais juré que ces vêtements étaient ceux de Mary… Je l’appelai, mais pas la moindre réponse. Fébrilement, je m’emparai de la lampe électrique pour scruter l’obscurité. Rien. En dehors du buste, la pièce était désespérément vide. Je tendis l’oreille, percevant un chuintement dans la pièce voisine que je décidai d’inspecter. J’entrouvris la porte, parcouru la pénombre avec le halo de la torche… et restai pétrifié par le spectacle qui s’offrait à moi. Je n’en croyais pas mes yeux. Là, à quelques mètres, se trouvait une créature effroyable, aberrante: un corps pourtant humanoïde, surmonté d’une inconcevable et gigantesque tête pyramidale rougeâtre. Et cette créature semblait… s’accoupler avec une autre, toute aussi aberrante, indescriptible. C’était abject. La tête de pyramide s’immobilisa, sentant ma présence. La créature se leva, découvrant un bras armé d’un gigantesque couteau long de près de deux mètres, rouillé et sanguinolent, semblant peser plusieurs tonnes. Pris de panique, je ne pensais plus qu’à une chose: fuir. Je pris mes jambes à mon cou et quittai cet antre de folie…

 

 

FAUX SEMBLANTS

 

Je courrais à en perdre haleine, terrorisé, regardant frénétiquement derrière moi pour vérifier si je n’étais pas poursuivi. Mais comment en être sûr, avec ce damné brouillard? Quel cauchemar! Comment une telle créature pouvait-elle bien exister? Etais-je victime d’une hallucination? L’entrée du parc apparut soudain, me rassurant quelque peu. Je me précipitai sur le bord du lac. Là, appuyée contre une rambarde, je la vis. C’était elle, j’en étais sûr.

-Mary! l’appelai-je, ne pouvant plus contenir mon excitation… Elle se retourna, l’air amusé, et regarda au plus profond de moi. Non… Ce n’était pas elle. Ses vêtements, je m’en rendais maintenant compte, n’était pas du tout le genre de Mary. La femme qui me faisait face était beaucoup plus aguicheuse… De plus, Mary était brune, et cette femme était blonde. Mais je restais là, stupéfait par une telle ressemblance physique. Son corps, son visage! Elle aurait pu être sa sœur jumelle! Lorsqu’elle m’adressa la parole, je redoublai de stupeur… Cette voix! J’aurai juré entendre Mary!

-Je ressemble à ta petite amie ? demanda t-elle à brûle pourpoint.

-Non… A ma femme… Elle est décédée… Tu es exactement comme elle… Seuls, tes vêtements et tes cheveux sont… différents, bredouillai-je.

-Mon nom… est Maria… fit-elle, comme pour m’arrêter dans mon délire.

-Mari…a ? … Je cherche ma femme, Mary! m’écriai-je!

-Hmm… Mais tu n’as pas dit qu’elle était morte? Et je ne crois pas avoir l’air d’un fantôme… Si? fit-elle, l’air de dire que j’avais perdu la raison.

-Si… Non! Mais… Enfin, je… J’ai reçu cette lettre! fis-je.

-Je lui tendis la fameuse lettre… M’étonnant moi-même de tant d’intimité, moi qui suis d’habitude si réservé. Elle prit quelques instants pour lire la lettre…

-Et… C’est ici, «tu sais où» ? demanda t-elle.

-Euh… Oh… Il y a aussi… hmm… L’hôtel… dis-je.

-Ah! Oui… Je vois le genre, dit-elle d’un air amusé… Oh, allez, te vexe pas, je plaisante! conclut-elle.

-Etrangement, je ne lui demandais pas ce qu’elle faisait là, à attendre au bord de l’eau. Et alors que j’allais la quitter pour me rendre à l’hôtel, elle voulut me suivre…

-Pourquoi pas ? me dis-je…

Elle devait se sentir seule, elle aussi. Et puis, au fond, elle était extrêmement séduisante, si belle et si triste à la fois. Et cette ressemblance troublante avec Mary…

Nous prîmes la direction de l’hôtel. Chemin faisant, j’aperçu une petite fille d’environ huit ans, assise sur un mur, absorbée par la lecture d’une lettre qu’elle tenait à la main.

-Que fais-tu ici, fillette? demandai-je. Tu es seule?

-C’est pas tes oignons! répondit-elle sèchement. De toutes façons, Mary, tu ne l’as jamais aimée! Tu l’as abandonnée! renchérit-elle, avant de sauter à terre et de s’enfuir en courant.

-Attends! Comment connais-tu Mary ? hurlai-je en la poursuivant, immédiatement suivi par Maria. Je vis la petite fille entrer dans l’hôpital, le seul de cette petite ville. Je ne pouvais décemment pas me rendre à l’hôtel, alors qu’une sale gamine avait osé me dire que je n’avais jamais aimé Mary! Et comment l’avait-elle connue? Je devais absolument rattraper cette fille. Je poussai la porte de l’hôpital, accompagné par Maria.

 

 

LE MEURTRE

 

L’hôpital était relativement petit. Nous ne tarderions donc pas à retrouver la gamine. Maria me suggéra d’aller inspecter le sous-sol, puisque la porte y menant était entrouverte… L’obscurité était quasi-totale, nous progressions à la lueur de la torche. Sous le faisceau lumineux, des ombres torturées vacillaient autour de nous. L’escalier du sous-sol était étroit et glissant. Pas le moment de chuter. En guise de sous-sol, il y avait quelques salles attenantes à un couloir qui faisait un coude. Au-delà, du bruit! Le bruit d’un ascenseur en train de s’ouvrir! Je regarde un bref instant Maria à l’aide de la torche… Et me rends compte avec horreur que la créature à tête de pyramide est juste là, derrière nous, brandissant son terrifiant couteau!

-Cours! dis-je à Maria, la prenant par la main!

La créature abat son arme sur le sol qui tremble et résonne sous la violence de l’impact! Le coup est d’une ampleur stupéfiante, mais nous sommes déjà suffisamment éloignés pour y échapper! Le bruit de notre course, les hurlements de Maria et de la créature résonnent dans mes tympans! Je panique, lâche Maria et fonce vers l’ascenseur avant qu’il ne se referme… Maria, moins véloce, arrive trop tard, peut juste passer un bras à l’intérieur en criant! Je vois la créature qui lève son arme et l’abat avec une violence effroyable! Maria hurle puis s’effondre, son bras disparaît, happé vers l’extérieur. L’ascenseur se referme sur cette tragédie. J’ai paniqué. Par ma faute, Maria s’est faite tuer.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Je fixe l’obscurité qui s’offre à moi comme un reproche. La torche faiblissante est posée contre le sol. Dire que dans cette panique, j’ai su conserver cette torche, alors que j’ai laissé Maria se faire sauvagement assassiner sans broncher… Lâche, et opportuniste avec ça. J’ai honte de moi. Péniblement, je me relevai. J’essayais de rassembler mes forces pour partir à la recherche de cette petite fille… et de Mary. Mais en avais-je encore vraiment le désir… ?

Je sortais de l’hôpital complètement abattu. Cette étrange lettre de Mary, la créature, Maria, cette gamine, ce meurtre insoutenable! Tout autour de moi s’effondrait… Ou était-ce moi qui m’effondrait? Tant de choses, tant d’horreurs… En si peu de temps. Il me fallait en finir, et vite. N’ayant aucune idée d’où pouvait bien se trouver la petite fille, je décidai de me rendre à l’hôtel. Toujours ce maudit brouillard. Glacial. Et la route qui menait à l’hôtel, impraticable car traversée par une brèche insondable et large de plusieurs mètres comme si un séisme avait ravagé les alentours… Que se passait-il donc ici? Je longeais la brèche, espérant trouver un endroit où elle serait plus étroite afin de sauter de l’autre côté. Mais rien, la brèche demeurait large de plusieurs mètres, interdisant tout franchissement. Je finis par arriver au musée de Silent Hill. Autant que je me souvienne, un petit musée parfaitement inintéressant. Mais peut-être allais-je pouvoir rejoindre l’autre côté de la brèche en passant par le musée qui semblait avoir plutôt bien encaissé l’ébranlement…

 

 

LA DESCENTE

 

Sans grande conviction, j’entrai. L’obscurité était une fois de plus totale et ma torche faiblissait terriblement, comme pour me mettre en garde. Il ne me restait sans doute plus beaucoup de temps. Tout était incroyablement poussiéreux et délabré, et il n’y avait pas la moindre petite chose à regarder. Etonnant dans un musée. Je balayais avec ma lampe les murs à la peinture décrépite, et ce qui semblait être un tableau au fond de la salle attira mon attention. M’approchant de plus près, je vis une gigantesque fresque rectangulaire de plusieurs mètres de large, montrant la créature à tête de pyramide, tenant fermement son gigantesque couteau d’une main et… une tête humaine décapitée de l’autre, entourée de dizaines de cadavres, le tout représenté dans des nuances de noir, d’ocre et de rouge, avec un réalisme et un relief terrifiants. A tel point que j’aurai juré que la fresque allait s’animer, projetant ce monstre devant moi, brandissant son arme démentielle et cette tête décapitée. Au bas de la fresque, je remarquai une plaque de métal sur laquelle était gravée l’inscription «Restes du Jugement»… Je n’avais donc pas rêvé ce meurtre. Tête de Pyramide existait bel et bien… Mais d’où sortait cette créature ? Et, surtout, qui avait bien pu la représenter, ici, avec tant de minutie et ce réalisme morbide ? Et de quel «jugement» pouvait-il bien s’agir? Maria aurait-elle… En m’éloignant de la fresque, j’eus l’étrange impression que la créature avait bougé son arme… Mais ce ne devait être qu’une impression, aussi je continuais mon inspection des lieux. Je ne saurai dire pourquoi, mais le mur opposé attira également mon attention… Une inscription? Je parcourais lentement le mur avec ma torche pour déchiffrer ces lettres qui semblaient être faites de sang coagulé:

 

«Veux-tu vraiment revoir Mary? – Alors, meurs… Mais peut-être n’iras-tu pas au même endroit qu’elle…».

 

Mourir pour rejoindre Mary? C’était démentiel! Etait-elle morte, oui ou non? Et qui aurait bien pu écrire un tel message!? Et je n’irai pas au même endroit qu’elle? Désespéré, totalement désemparé, je me dirigeais vers le centre de la galerie principale, et je vis qu’un trou béant éventrait le sol. Je m’en approchais lentement, en scrutait les bas-fonds avec ma torche. Soudain, un cri affreux, inhumain, déchira l’obscurité, me faisant bondir sur place! Déséquilibré, je chutai dans les ténèbres de ce gouffre sans fond en poussant un cri horrifié…

Je me relevai, péniblement. Ma chute avait été amortie par des déchets gluants et visqueux dont émanait une odeur putride. Je pataugeais dans un liquide nauséabond dont j’étais maculé. Je préférais ne pas chercher à savoir ce qu’il en était. J’étais au fond d’une sorte de puits. Un mince trou me permit de m’en extraire et je pénétrai un couloir suintant. L’obscurité et l’humidité ambiante étaient presque palpables. Je m’avançais lentement avec l’étrange impression d’être suivi. Je me retournai d’un coup, scrutant mes arrières avec la torche qui s’éteignit brusquement! L’espace d’une fraction de seconde, je vis une hallucinante silhouette blanchâtre, haute d’au moins trois mètres, très fine et étirée, fondant sur moi à toute vitesse, tendant un gigantesque bras frêle et tordu munis de très longs doigts!!! Pris d’une panique viscérale, je repartis en courant à toute vitesse dans la direction opposée. Au bout que quelques mètres, je percutai quelque chose de plein fouet. Je ressentis une cinglante douleur au niveau du nez et m’étalai au sol. Je me relevai aussitôt, et, à tâtons, compris que j’avais percuté une porte que j’ouvris le plus vite possible…

 

 

LE FOND

 

Je restais là, adossé de l’autre côté de la porte, le cœur battant à se rompre, tenant fermement la poignée pour empêcher cette chose effrayante d’ouvrir la porte et m’atteindre. Je portais l’autre main à mon visage. Je m’étais brisé le nez et je perdais des flots de sang. Je m’essuyais grossièrement et essayais de reprendre mes esprits. Après un long moment passé à guetter le moindre bruit ou mouvement, mes yeux commençaient à s’habituer à la noirceur des lieux. Mon rythme cardiaque s’était enfin calmé. Une très faible lueur me permettait de voir que je me trouvais dans un couloir aux murs grillagés. Je me décidais à faire quelques pas et vis de nombreuses portes grillagées le long du couloir. Un pénitencier? Je tentai d’ouvrir un de ces grilles toute rouillée. La poignée me resta dans les mains. Le métal tombait en poussière. Je décidai de défoncer la porte à grands coups de pieds et entrai dans la cellule. Rien. Je ressortais et continuais de progresser dans le couloir quand soudain je perçus des bruits de ventouse au plafond. Je levai prestement les yeux et découvris, stupéfait, une créature humanoïde qui se déplaçait juste au-dessus de moi! La créature tendit le bras comme pour m’agripper mais j’étais déjà loin! Je courrai dans l’obscurité mais je savais au bruit de ventouse précipité que la créature me talonnait! Le couloir était interminable et la créature infatigable! J’allais abandonner la fuite quand je fus précipité par ma course dans un trou dissimulé par les ténèbres. La chute fut longue. Je crus ne jamais retomber au sol quand…

Une douleur intense irradiait mon torse. Je gisais sur un lit de caillasses au fond de ce maudit trou… Espérant n’avoir rien de cassé, je me relevai tant bien que mal. Juste en face de moi se trouvait une porte par dessous laquelle filtrait une intense lumière. Qu’allais-je encore y trouver? Je n’en pouvais plus. Ces couloirs, ces créatures, ces portes, ces trous… Seulement motivé par le désir de retrouver la lumière, je titubais laborieusement jusqu’à cette porte…

 

 

LE PURGATOIRE

 

J’entrais dans une pièce éclairée d’une intense lumière aux reflets argentés. Je fus incroyablement réconforté l’espace d’un instant de retrouver la lumière mais cette apparente bienfaisance fut de bien courte durée. Une insoutenable odeur de décomposition flottait dans la pièce. Je découvrais avec horreur des rangées de brancards alignés sur lesquels reposaient des corps recouverts de linceuls blancs maculés de sang. Je ne voyais pas les corps mais les bras ballants, blancs et tuméfiés, les pieds écorchés aux ongles noirs. Sur une table d’opération gisaient des membres humains sanguinolents. Un gigantesque couteau rouillé et recouvert de sang coagulé était posé sur cette même table… le couteau de la créature à tête de pyramide! Et, juste à côté, ces vêtements déchirés et couverts de sang qui ressemblaient à ceux que portait Maria. Je fus pris d’un haut-le-cœur et déversai sur mes pieds toute la bile de mon estomac… Quand je relevai la tête, les corps n’étaient plus couverts de leurs linceuls. Je découvris des visages torturés, aux yeux exorbités, comme traversés par une douleur inhumaine. Je m’effondrai contre un mur, terrassé par cette vision d’horreur. Je perdis connaissance. Lorsque je rouvris les yeux, je me trouvais dans l’obscurité. Je pouvais juste voir que les brancards étaient toujours là, mais il n’y avait plus aucune trace des corps. Une chaleur suffocante régnait dans la pièce dont la blancheur aveuglante s’était effacée devant une obscurité tenace. Je me levais, longeais un mur, cherchant une porte à tâtons. Je me rendis alors compte, au toucher, que les murs étaient en fait noirs de suie. Je continuais de palper le mur qui se réchauffait étrangement. Soudain, mes doigts rencontrèrent autre chose que ce mur de suie et furent saisis par une incroyable chaleur; je m’écartai prestement de la paroi, par réflexe, la main brûlée. Secouant vainement ma main meurtrie, je me rapprochai de nouveau du mur que j’examinais avec attention. Je pus alors distinguer une petite porte métallique carrée, juste de la largeur d’un homme. Je devinais maintenant le feu en train de hurler au-delà du mur. Non…? Ce n’était tout de même pas… ? Un four crématoire? Et cette suie… Oh, mon dieu ! N’osant ouvrir cette porte, de crainte qu’elle n’ouvre sur un corps en proie aux flammes de l’enfer, je continuais de longer le mur, terrorisé, quand ma main toujours parcourue d’une douleur lancinante rencontra enfin une poignée de porte. Une véritable porte cette fois. Je sortis de la pièce et aboutit à l’air libre. Au loin, je pouvais deviner l’hôtel, au bord du lac, plongé dans la brume.

 

L’ANNIVERSAIRE

 

Arrivé devant l’hôtel, je fus surpris par sa taille. J’avais oublié à quel point il était imposant. Etait-ce l’ultime étape avant… Quoi? Mary m’attendait-elle réellement ici? Bien décidé à démêler cette histoire, j’entrai.

La gamine m’attendait. Là, elle était simplement assise sur un tabouret, devant la réception. Elle pleurait.

-Pourquoi as-tu abandonné Mary? Elle t’aimait tant… gémit-elle.

-Comment ça? Je n’ai pas abandonné Mary. Elle est morte. Il y a trois ans… dis-je.

-Tu veux lire la lettre qu’elle m’a écrite la semaine dernière? fit-elle.

-Une lettre? Montre… dis-je.

Elle me tendit la lettre:

 

 

«Je suis désolée de ne pas pouvoir assister à ton huitième anniversaire, ma Laura chérie. Je crains de ne pas vivre jusque-là. J’ai tant de choses à te dire… Et si peu de temps. Je vais m’arrêter là car j’ai une lettre à écrire à James. Je sais que tu le hais pour m’avoir abandonnée, mais… C’est quelqu’un de bien. Il m’a rendu heureuse, et, au fond, je comprends sa réaction. Je dois te laisser maintenant. Adieu.

Mary.»

 

-C’est toi, Laura? demandai-je, sans cacher mon émotion. Quel âge as-tu?

-Oui., c’est moi. J’ai eu huit ans hier. J’étais la camarade de chambre de Mary à l’hôpital, durant ces trois dernières années. Nous sommes devenues amies… répondit-elle, innocemment.

La confusion la plus totale gagnait mon esprit… C’était bien l’écriture de Mary. Comment cette lettre avait-elle pu être écrite il y a quelques jours à peine ? Trois ans après la mort de Mary!

-Non! Mensonges! Sale petite morveuse, tu te fous de moi! hurlai-je avant de me précipiter à l’étage, abandonnant la fillette dont les larmes redoublaient…

 

 

LA RESURRECTION

 

Une fois en haut, j’eus comme un malaise. J’entrai précipitamment dans une chambre pour m’allonger sur un lit. C’est alors que je vis Maria, accoudée à une fenêtre. J’en eus le souffle coupé. Elle se retourna prestement et me dit très chaleureusement:

-James chéri? T’es t-il arrivé quelque chose, depuis que nous avons été séparés dans ce long couloir? Oh, ce n’est rien. Tu as toujours été un peu émotif et tête en l’air… Souviens-toi, ici-même, dans cet hôtel! Au moment de partir, tu disais avoir bien pris toutes nos affaires… Mais tu avais oublié cette vidéo que tu avais tournée… Je me demande si elle y est toujours…

-Mary? balbutiai-je.

-Je ne suis pas ta Mary! fit-elle abruptement.

-Donc, tu es Maria? fis-je, complètement décontenancé.

-Je suis Maria… Si tu veux que je sois elle. N’as-tu pas envie de moi? dit-elle, très sensuellement.

-Je ne sais pas… répondis-je, mort de honte et de désespoir, totalement déstabilisé par l’attitude changeante de Maria… Tout ce que je veux de toi, c’est une réponse… repris-je. Elle s’approcha de moi, posa sa main douce et tiède sur ma joue. J’étais au comble de la confusion. Maria… ou Mary?

-Je suis là pour toi, James… Tu vois? J’existe… dit-elle. Et alors que je me laissais aller et la prenais amoureusement dans mes bras, ma vue se troubla, je crus perdre l’équilibre, chancelant, quand la créature à tête de pyramide réapparut. Là, juste derrière Maria. Je n’eus pas le temps de crier, que, déjà, la créature me l’avait arrachée des bras et me projetait contre un mur, tout en projetant Maria à l’autre bout de la pièce, avec une incroyable violence!!! Tête de Pyramide brandit son arme et empala sauvagement Maria contre le mur… Elle n’eut même pas le temps de hurler. Le bruit de la chair transpercée retentissait dans mon esprit, plus encore que l’image, pourtant déjà insoutenable, de Maria empalée sur ce mur couvert de sang dégoulinant.

-Non! Laisse-moi, laisse-nous tranquilles, espèce de monstre!!! C’en est trop!!! hurlai-je. Il venait de la tuer… A nouveau?

Tête de Pyramide se retourna et me fixa de son improbable visage. Je retins ma respiration, tétanisé devant une telle monstruosité. Il était gigantesque, sa peau d’une texture indéfinissable ondulait étrangement et suintait, sa tête pyramidale rougeâtre était immense. Une odeur infecte émanait de lui. Tout en me faisant face, il tendit maladroitement un bras désarticulé vers l’arrière, enserra lentement le manche de son gigantesque couteau qu’il extrait d’un mouvement sec de sa gangue de sang, de pierre et de mort. Maria s’écroula lourdement, avec un bruit sourd, la face contre le sol. Je pus entendre le répugnant bruit des cartilages de son nez qui s’écrasèrent au moment où sa tête percuta violemment le sol. Tout était confus dans mon esprit, ma vue était totalement troublée et tourbillonnante. L’image de Maria gisant, inanimée, et baignant dans son propre sang qui se répandait maintenant à travers toute la pièce, fuyait mon regard terrorisé. La créature allait me tuer, j’en étais certain. Je baissais la tête, attendant mon tour…

-Maintenant, je comprends. J’étais si faible. C’est pourquoi j’avais besoin de toi. Besoin de quelqu’un pour me punir de mes péchés…

Je pus alors vaguement voir Tête de Pyramide faire lentement demi-tour et quitter la pièce, traînant péniblement sa lourde arme, laissant un sillage dans le sang avec un bruit strident. Je restais là, terrifié, je ne voyais plus rien tant le tourbillonnement des images s’accélérait, tel un ballet infernal. L’équilibre n’était plus qu’une vague notion, oubliée… Etais-je agenouillé ou bien étalé tel un cadavre, dans le sang brûlant de Maria…?? Ma propre conscience me fuyait. Où était donc passé mon esprit?? Quand je repris connaissance, j’étais là, debout, considérant le cadavre de Maria… Elle, était là, étalée dans son propre sang désormais figé. Son dos transpercé et ensanglanté laissait apparaître un infâme mélange de chairs, de tissu, de sang et d’os broyés … Alors que je m’agenouillai à ses côtés, une voix retentit:

-James? Viens, je t’attends! Rejoins-moi, chéri!

La voix venait de la chambre d’à-côté. Je quittais lentement la pièce, sentant avec dégoût le sang à moitié coagulé de Maria coller à mes pieds…

 

 

LE CRIME

 

Personne. Juste une chambre tout à fait normale. Avec un lit, une table, des chaises, une télé, un magnét… Une cassette vidéo? Posée sur la table basse? Et ce magnétoscope, qui semblait fonctionner! Fébrilement, j’insérai la cassette… La séquence ne tarda pas à commencer… C’était «ma» vidéo.

-Tu enregistres encore? Oh! Arrête un peu, et viens contempler avec moi cette magnifique vue sur le lac… disait Mary à l’écran.

Elle était magnifique. La vidéo la montrait, devant la fenêtre de l’hôtel. Puis, plus rien. Ah, si! L’image revenait, quelques secondes plus tard. Non…? C’est moi, sur la vidéo? Et c’est Mary, allongée sur le lit? C’était bien moi. La vidéo me montrait, m’agenouillant auprès de Mary, alitée. Puis, je… l’étranglais. Elle ne se débattait même pas. L’image devint floue, incompréhensible. La vidéo prenait alors fin. J’étais consterné. Pétrifié. Etait-ce vraiment ce qui s’était passé? Avais-je… tué Mary? Insensé… Et… Alors… Qui aurait bien pu tenir la caméra…!?!?…

Quoi, encore cette voix?

-Chéri? C’est toi? Qu’es-tu encore venu faire? Mais je me fous de tes fleurs! Regarde moi! Avec cette maladie, ces drogues… Je suis devenue un vrai monstre. Fous le camp! Je ne veux plus te voir!

Je pleurais, seul, agenouillé devant le téléviseur qui ne diffusait plus qu’une image parasitée et instable. Un peu comme le reflet de mon état mental… Je voulais mourir! Je ne comprenais plus rien à ce qui m’arrivait… Voilà que je me faisais réprimander par ma défunte femme… Je devenais fou… C’est alors que la voix reprit:

-Non, James! Je ne voulais pas dire ça! Excuse-moi! C’est l’effet énervant de tous ces médicaments! Je t’aime, James! Viens près de moi! J’ai besoin de toi…

A ces mots, je pris mon courage à deux mains, me relevai, et sorti de cette chambre. Je pouvais distinctement localiser la voix: la terrasse! J’accourai, alors que la voix reprenait:

-J’ai besoin de t’avoir près de moi… La fin est proche… Je veux que tu sois là, que tu me dises que je ne vais pas mourir… Je t’en supplie!

 

 

REJOINS-MOI

 

Une fois sur la terrasse, plus rien. Juste une table trempée par la pluie, des chaises en tissus, renversées. Personne. Je fis quelques pas vers la rambarde et remarquais quelque chose sur la table détrempée… Une enveloppe? Je la saisis délicatement pour ne pas en déchirer le papier ramolli. Précautionneusement, je l’ouvris, en extrait une lettre manuscrite dont l’encre avait coulé mais restait néanmoins lisible. Encore une lettre de Mary?

 

«Tu n’es toujours pas là? Mais que fais-tu, James? Je crains qu’il ne soit trop tard… Rejoins-moi… A ma dernière demeure… Si tu le veux… Si tu le peux…

                                                                     Mary.»

 

Mary? Tu veux que je te rejoigne… à ta «dernière demeure»? Comment est-ce possible? N’en pouvant plus de ce sordide jeu de piste, me sentant l’objet d’une machination perverse, je regardais furieusement tout autour de moi, cherchait un indice, une preuve que tout ça n’était qu’une diabolique mascarade!!! Mais rien. Je restais désespérément seul, sur cette terrasse plongée dans le brouillard… «Ma dernière demeure»? Elle ne veut tout de même pas que je la rejoigne… au cimetière? Oh, mon dieu… Je m’accoudais à la rambarde, totalement désemparé, le regard perdu dans ce maudit brouillard qui semblait absorber mes pensées. Après quelques instants, je me demandais… Qu’avais-je à perdre? J’avais déjà tout perdu. Je descendais l’escalier, ressortais de l’hôtel… et pris la direction du cimetière. A mesure que je m’en approchais, le brouillard se dissipait lentement… Enfin, l’horizon reculait. Etait-ce un signe…? Il ne restait bientôt plus qu’une brume opaque et blanchâtre, parcourue d’étranges ondulations comme si la brume était liquide, très bas sur le sol. J’accélérais la marche. L’épais nuage semblait coller à mes jambes. La nuit se mettait déjà à tomber. Mon horizon se rebouchait aussi vite qu’il s’était entrouvert. Très vite, je me retrouvais sous un ciel noir sans la moindre étoile, uniquement éclairé par une lune grisâtre et faiblarde, voilée par de sombres nuages. Je n’avais plus ma torche électrique mais, scrutant intensément l’obscurité, je parvenais à voir quelques formes furtives… J’arrivais en vue du cimetière, semblait-il. Je longeais la forêt, balayée par de violentes bourrasques de vent. Des feuilles mortes s’envolaient en tournoyant furieusement autour de moi. J’avais le visage et les mains labourés par ce vent glacial qui semblait surgir de nulle part. Les arbres secoués violemment par la tempête poussaient des hurlements lugubres… à tel point que je crus entendre des bêtes hurler à la mort. J’aperçus alors, sur ma gauche, des blocs apparemment blanchâtres, à en juger par leur sinistre éclat dans la nuit… Des pierres tombales…? Alors que je restais là, à fixer les tombes, un bruit lancinant se fit entendre et reprit à intervalles réguliers. Impossible de localiser d’où venait ce bruit qui me déchirait les tympans… Sans chercher à comprendre, j’entrais dans le cimetière surplombé par de gigantesques arbres aux racines torturées et aux branches sinueuses et mouvantes, sur lesquelles se découpait un ciel d’un noir infini. Le terrain était en pente abrupte, je m’avançais lentement dans les allées, scrutant avec difficulté les tombes, essayant de lire les noms qui y étaient gravés, redoutant le pire. Mon cœur battait à se rompre, la lecture de chaque épitaphe était un véritable supplice. Je mourrais un peu plus à chaque tombe inspectée… J’arrivais à la dernière allée, en contrebas de toutes les autres, au bord du lac marécageux dont la surface, malmenée par la tempête, était parcourue par de furieuses ondes qui miroitaient faiblement… Je continuais à scruter les tombes, quand… mon sang se figea dans mes veines lorsque je compris, le visage presque plaqué sur le sombre marbre d’une tombe, que ma femme reposait sous mes pieds. Malgré l’obscurité tenace, je pouvais lire, hélas sans la moindre erreur possible, le nom de ma femme, gravé profondément dans la pierre… La tombe luisait de sombres reflets noirâtres, du lierre courrait sournoisement sur la pierre, tels des chaînes scellant sa sépulture. Comment était-ce possible? Mary avait été enterrée il y a trois ans, très loin d’ici!!! Je tombais à genoux… je passais ma main sur l’inscription gravée profondément… Je sentis la mort s’insinuer en moi. Le bruit lancinant devint de plus en plus fort, l’obscurité ne m’avait jamais semblé aussi noire. Je pleurais toutes les larmes de mon corps tandis qu’une pluie torrentielle et glaciale commençait à s’abattre sur le cimetière, comme une réponse sadique à la tiédeur de mes larmes, et aux dernières chaleurs de mon corps… Je grelottais, levais les yeux au ciel comme pour le défier. La pluie me labourait le visage avec une rare violence, tels des pieux tombés du ciel pour me punir de cet ultime affront… Je baissais alors la tête, avouant mon impuissance à forcer le destin. Un torrent s’était mis à dévaler le cimetière, charriant boue, branchages et feuilles mortes… J’étais gelé, trempé, cerné par les eaux. Je restais là, seul, abandonné de tous… et de tout. Le torrent redoublait de violence, la tempête se déchaînait, de véritables trombes d’eau tombaient du ciel, le bruit répété devenait de plus en plus strident, la forêt semblait hurler de douleur. J’étais terrifié par ce déchaînement des éléments. Transi de froid et maculé de boue, je tentais de résister à la force du torrent en prenant appui sur la tombe de ma femme. Je sentais que mes forces me quittaient rapidement. Je poussais un long râle. La masse d’eau s’insinuait avec force sous la pierre, creusant le pourtour de la tombe qui se mit à vaciller. Je n’arrivais pas à y croire, mais la tombe cédait sous les assauts démentiels de l’eau déchaînée. Pris de panique, je tentais de me relever, mais j’étais irrémédiablement plaqué contre le bloc de marbre qui semblait sur le point de se dérober. Je regardais frénétiquement les alentours, cherchant une solution, une échappatoire, quand… à quelques mètres de moi, à travers la pluie battante et l’obscurité tenace, je crus reconnaître la gigantesque créature des bas-fonds de la ville, qui luisait d’un aberrant reflet blanchâtre, en train de me fixer du regard. Je la fixais aussi, totalement paniqué. Suffocant, j’attendais un geste, quelque chose… redoutant qu’elle ne soit là pour me juger… et pour me condamner de mon horrible crime. Mais était-ce seulement bien elle? Brusquement, le sol boueux s’effondra sous mon poids, découvrant le caveau dans lequel le torrent m’entraîna aussitôt…

 

 

LE CAVEAU

 

J’étais étalé, telle une loque, au fond du caveau, la face écrasée contre le sol boueux. Je tentais de me relever, en vain. J’étais épuisé, je ne sentais plus mes membres engourdis par le froid. Je sentais bien que, cette fois, c’était la fin… C’était pitoyable, j’avais su échapper à toutes ces créatures sordides et grotesques… et c’était le froid et l’épuisement qui allaient avoir raison de moi. Péniblement, je relevais un peu la tête. Une douleur intense me parcourut la nuque. J’aperçus le cercueil, plongé dans les ténèbres, à quelques mètres de moi… J’y étais. Je n’avais pas retrouvé Mary vivante, mais je la retrouvais enfin. Je me faisais à l’idée que j’allais pouvoir mourir à ses côtés, lorsque… je me dis que c’était trop bête. Mary ne pouvait pas être ici, dans ce cercueil, dans ce caveau!!! Elle avait été inhumée à des centaines de kilomètres d’ici, il y a trois ans!!! Je n’allais tout de même pas crever la gueule ouverte, de froid et de fatigue, dans ce maudit trou puant, près d’un cercueil vide!? Il ne pouvait qu’être vide, enfin! Je rassemblais les dernières forces qui me restaient, me relevais tant bien que mal. Je me traînais, titubais lentement jusqu’au cercueil détrempé. C’était un cercueil horrible, fait de simples planches vaguement clouées. Un mince filet d’eau pestilentielle s’en écoulait. Fou de haine, de rage et de désespoir, je martelais furieusement le couvercle, passais mes doigts entre les planches vermoulues pour les arracher!!!

-Mary!!! Espèce de… pute…!!! Que veux-tu, à la fin?? Où es-tu réellement? Réponds, espèce de salope… hurlais-je à tue-tête!!!

Je m’acharnai sur le cercueil, tel un aliéné, alors qu’une odeur infâme commençait à se répandre dans le caveau. Je parvins à arracher sauvagement une planche, puis une autre, les mains ensanglantées, criblées d’échardes…

-Salope!!! Je te hais!!! Je ne te laisserai pas me détruire, tu entends? hurlai-je, penché sur le cercueil.

Je m’arrêtais subitement, reprenais mon souffle. Je fixais le vide, devant moi. Une épaisse buée émanait de mes poumons pourtant glacés. Je baissais la tête, regardais mes mains rouge sang, mes vêtements crasseux et trempés. Ce cercueil défoncé dans lequel gisais ce… Je découvrais l’atrocité de mon acte. J’étais en train de violer une tombe. Celle de ma propre femme? Mais il était trop tard. Je pouvais désormais la voir. La mort. Un semblant de visage. Une longue chevelure crasseuse. Une femme. Dans un état de décomposition très avancé. La peau était d’un gris verdâtre, déchirée en de nombreux endroits. Des lambeaux de chairs pourries ondulaient, se décrochaient. Je devinais des dizaines d’asticots gesticulant sous les chairs dont ils étaient en train de se repaître avec délice… Les yeux étaient écrasés dans leurs orbites, un liquide purulent coulait sur les joues de cette infamie, tel un flot de larmes… Une odeur insoutenable flottait dans l’air. Mary? Etait-ce bien toi? Ce cadavre pestilentiel? Avais-je pu aimé une telle… abomination? C’était abject!

-James? Enfin! Je t’attends depuis si longtemps! retentit soudainement une voix dans mon dos. Je me retournais prestement. Je devais avoir l’air d’un dément, maculé de boue et de sang, avec mon air hagard, aux-côtés d’un cercueil défoncé dans lequel reposait cette horrible chose. Et là… Je la vis. Devant moi. Cette fois, aucun doute possible. C’était bien elle. Ces vêtements, ces cheveux, ce visage, cette expression… Mary. Ma Mary chérie.

-Mary! criai-je, fou de joie, les yeux emplis de larmes…

-Encore perdu, dit-elle, l’air mauvais, avant de se changer en Maria. A cet instant, je ne comprenais plus rien. Mon esprit était vide de toute réflexion. Un hurlement. Ma vue qui se trouble. Encore. Tête de Pyramide était là. Je vis l’arme effrayante se brandir, puis s’abattre sur moi… Mes cervicales furent instantanément désolidarisées. Dans la plus totale confusion, je vis mon corps, décapité, s’éloigner de moi en s’effondrant aux pieds de Maria, relâchant des litres de sang fumant dans la froideur du tombeau, puis ma tête s’en alla rouler. Le silence. Seules, les dernières images tourbillonnantes de cet instant de mort, parvinrent à ma conscience. Le sol. Le cercueil. Maria. Le plafond. Les pieds de Tête de Pyramide. Son arme démentielle. Je m’arrêtai net contre la lame qui venait de me destituer de la vie… Mon propre sang me submergea de l’intérieur. Le voile noir. Puis plus rien.

 

 

ADIEU

 

Je rouvris les yeux, étonné… dégoûté d’être en vie… La face plaquée dans des restes d’excréments et d’urines. L’odeur épouvantable de ces déjections me brûlait les nasaux. Mais peut m’importait, au fond, car je savais. Je le méritais. J’étais une ordure. Je gisais sur le sol, dans ces infâmes toilettes publiques. Là, juste sous mes yeux, ultime preuve de mon égoïsme et de mon inhumanité, détrempée et dégoulinante: la lettre…

 

«Dans mes rêves tourmentés, je vois cette ville… « Silent Hill ». Tu avais promis de m’y remmener un jour. Tu ne l’as jamais fait. J’y suis seule désormais. Je t’attends, dans notre endroit à nous. On m’a transportée à l’hôtel. Tu te souviens ? Comme je vais bientôt mourir, le médecin m’a dit que je pouvais quitter l’hôpital, et qu’il t’avait demandé de venir m’aider à passer ce dernier cap. Quelle bonne nouvelle! Cela fait maintenant trois ans que je n’ai t’ai plus vu, depuis ta dernière visite à l’hôpital. J’ignore pourquoi tu m’as abandonnée… Enfin, je devine que c’est à cause de tous les problèmes, malheurs et tracas que je t’ai causés. Je ne pouvais pas croire que j’allais mourir. Alors… Je m’en suis pris à celui que j’aimais le plus… Toi, James. Même quand tu es venu me voir à l’hôpital pour la dernière fois, je t’ai repoussé sous l’effet de ces médicaments qui me rendaient invivable… Je t’ai rappelé, mais tu n’as pas dû m’entendre puisque je n’ai t’ai plus revu… J’admire déjà ton courage, pour m’avoir supporté durant ces longs mois où je t’ai rendu la vie impossible… J’espère que tu viendras. J’espère que tu ne m’as pas oubliée… Je t’aime.

                                                                     Mary.»

 

Comment ai-je pu être à ce point aveugle? Pour ne pas vouloir lire le reste de cette damnée lettre? Etais-je devenu fou? Impardonnable en tous cas. Le choc de cette convocation… Je crois que… Dans ma tête, Mary était déjà morte. Après l’avoir vu tant souffrir durant les premiers mois de sa maladie… Et elle est devenue invivable, m’a rendu la vie impossible, ne voulait plus me voir. Alors… J’ai pris la décision de l’emmener à l’hôpital. Inconsciemment, je l’abandonnais déjà. Pour cela, j’avais… J’avais choisi l’hôpital de Silent Hill, cette petite ville que nous aimions tant. Et, effectivement, la dernière fois que je lui avais rendu visite, elle m’avait rejeté. Une fois de plus. Une fois de trop. On m’avait dit que c’était fini, qu’elle n’en avait plus que pour quelques jours… Alors, Dieu seul sait comment, je l’ai oubliée. J’ai cru à sa mort. Alors qu’elle agonisait, lentement, durant ces trois longues années. Quel monstre je suis! Et cette convocation, après m’avoir brusquement révélé l’étendue de mon égoïsme, m’a fait plonger dans ce délire halluciné. J’ai cédé à la folie et… Ce cauchemar… Maria. Révélateur. Enfin. Il me reste une chose à faire. Très importante.

Accompagner Mary pour son dernier voyage. Puisse-t-elle me pardonner.

 

 

EPILOGUE

 

Les volets sont fermés depuis longtemps. Quelques rares rayons lumineux se fraient encore un chemin à travers l’atmosphère suffocante et poussiéreuse de cette petite chambre d’hôtel. Lentement, je tends la main vers la lumière, tente d’en saisir l’essence, mais rien n’y fait. Les rayons lumineux dansent élégamment sur ma main, se dérobent, insaisissables, comme les instants de bonheur que cette vie n’a plus jamais voulu m’offrir depuis la mort de Mary. Je jette un bref et dernier coup d’œil à cette chambre délabrée où j’aurai vécu mes derniers instants. Un lit défait, des vêtements jetés par terre nonchalamment, quelques restes d’aliments peu ragoûtants. Inexorablement, j’en reviens à cette arme qui m’obsède depuis déjà si longtemps. Assis devant cette table bancale, je me balance sur ma chaise qui craque dangereusement. Je compte les balles. A quoi bon. Une seule suffira. Péniblement, je m’achemine vers mon dernier instant. Je pose ma main sur l’arme qui m’inonde aussitôt de sa froideur de métal. Fébrile, je prends une grande inspiration, tente de rebrousser chemin. Mais rien ne vient. L’air est asphyxiant pour celui à qui la vie n’a plus jamais souri. Je ne m’en serai jamais remis. Il est temps. Je prends une balle, la porte juste devant mon regard. J’observe longuement l’objet qui va me traverser la tête dans un instant. Déjà, la balle me traverse l’esprit. Comme pour tenter de repousser mon ultime instant, cherchant une improbable raison de m’accrocher à la vie, je manipule lentement l’objet de mort, le soupèse, le fait tourner dans un mince filet de lumière qui rebondit puis s’en va percuter ma rétine, me rappelant ainsi que l’heure n’est plus aux pleurs mais à l’achèvement. Je glisse lentement la balle dans le barillet. Je brandis l’arme, fait mine de viser le mur. Puis je retourne le canon contre moi. C’est pathétique. J’en suis réduit à m’ôter la vie car je n’ai jamais su la ressaisir. Il faut en finir. J’ouvre la bouche pour y faire glisser maladroitement le canon. Avec un bruit sourd et révulsant, le métal me percute les dents et avance en ripant. C’est froid. La chaleur moite de mon corps va bientôt se confondre avec la froideur macabre et sèche du canon. Je ferme les yeux. Ainsi commence la fin. J’essaie de déglutir mais le canon m’en empêche. Mon palais et ma gorge s’assèchent. Je tremble. J’ai peur. Ai-je seulement le droit de faire cela? Vais-je retrouver Mary? J’imagine déjà la terrible déflagration qui va m’arracher du monde des vivants, mon crâne en train de se vaporiser dans l’air environnant, mon corps en train de retomber mollement, les yeux révulsés, en lâchant le canon encore fumant. La moquette imbibée de liquide sanguinolent. Le papier peint recouvert de cervelle broyée dégoulinante. Les gens qui vont arriver en courant, alertant tous les habitants. L’horreur les envahissant. La nausée les gagnant. Mais je dois en finir. J’appuie lentement sur la gâchette, entend un léger cliquetis. C’est fini.

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