Vamp, le dernier roman de Laurent Coos est paru aux éditions La Plume noire.
SEXE-SANG-SENTIMENTS, préparez-vous à de grands frissons !
Par une lourde chaleur d’été, David, employé modèle dans une importante fiduciaire de la ville, terminait de classer les documents destinés aux archives. Le ventilateur, bruyant, brassait désespérément l’air chaud à travers ses pales mais ne parvenait pas à apaiser la lourdeur atmosphérique. David devait être l’un des rares employés de l’immeuble à ne pas disposer d’un bureau climatisé.
Il prit une pile de classeurs sous le bras afin de les descendre au sous-sol, lorsque la porte de son bureau s’ouvrit brutalement. C’était Jean-Marc, son supérieur hiérarchique. Mince et sportif, on aurait dit que la canicule de ces derniers jours n’avait aucune emprise sur lui, malgré le fait qu’il portait une chemise noire boutonnée jusqu’au col et une cravate trop bien ajustée. D’un geste sec, il posa une chemise cartonnée sur le bureau de son employé en déclarant :
— Je vous apporte les derniers dossiers de la semaine. Je sais que nous sommes vendredi, mais pouvez-vous les classer d’ici ce soir ?…
— Oui bien sûr, répondit timidement David.
Le jeune cadre le dévisagea d’un air hautain.
— C’est parfait. Je vous souhaite d’ores et déjà un bon week-end, car je pense que je vais profiter de cet après-midi ensoleillé pour emmener mon fils à la piscine…
— Bon week-end à vous aussi, répondit David entre ses dents.
Dès que son chef referma la porte derrière lui, il jeta les classeurs sur son bureau et lâcha un profond soupir. Cela faisait maintenant plus de cinq ans qu’il ressentait la désagréable impression d’être exploité par ce petit prétentieux qui le traitait le plus souvent comme son sous fifre. Malgré son brevet de comptable, il n’avait jamais réussi à trouver un emploi digne de ses compétences… et pour cause : son physique des plus ingrats et sa timidité maladive l’empêchaient de gravir les échelons. Il devait donc se contenter d’un emploi d’assistant, en se consolant d’avoir un job, aussi mal rémunéré soit-il.
« L’homme est un loup pour l’homme, se dit-il, et la loi de Thomas Hobbes semble s’appliquer même dans un monde aux apparences civilisées. »
Tout à coup, il prit une décision qui l’étonna lui-même : Non, il n’allait pas terminer son après-midi dans ce bureau surchauffé ! Oh que non ! Il viendrait un peu plus vite lundi matin afin de respecter ses engagements, mais lui aussi profiterait de cette magnifique journée !
D’un pas enjoué, il se dirigea vers l’ascenseur, déboutonna les deux premiers boutons de sa chemise et se précipita hors du bâtiment.
Des gosses criaient joyeusement dans les rues, couverts par le brouhaha des voitures. Un petit avion de tourisme grondait dans le ciel en faisant quelques figures acrobatiques, tandis qu’un nuage solitaire traversait l’azur. L’odeur du goudron chaud qui se dégageait de l’asphalte lui chatouilla les narines.
Il traversa les rues d’un pas pressé et se retrouva en quelques minutes dans le parc du musée. Celui-ci représentait un havre de paix au cœur même de la métropole, et, bizarrement, lequel était peu fréquenté. Il gravit d’un pas souple les quelques marches qui menaient au centre de l’espace vert, là où se trouvait un étang ombragé par de grands feuillus. Il s’assit sur son banc habituel, situé tout au bord d’une petite cascade, à l’abri des regards. Juste en face de lui, sa bien-aimée l’attendait au milieu d’une parcelle de fleurs.
Sa bien-aimée était une statue de pierre représentant un ange. Elle était magnifique !
Sa physionomie était celle d’une femme et son visage d’une beauté indescriptible esquissait un sourire magique. Un sourire, et il en était certain, qu’elle n’adressait qu’à lui. Ses yeux, à demi-clos, exprimaient un regard bienveillant qui lui embaumait le cœur.
David venait lui rendre visite tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il vente, car elle se trouvait à mi-chemin entre son lieu de travail et son appartement situé sur les hauteurs de la cité. C’est aussi pour cette raison qu’il refusait de chercher un autre emploi, car elle faisait partie intégrante de son quotidien depuis maintenant cinq ans. Le matin, elle lui donnait la force d’affronter sa journée, le soir l’envie de la terminer.
Ainsi les jours passaient.
Le jour dela St. Valentin, et c’était son secret, il venait déposer une fleur au creux de sa main. Il savait que si ses connaissances venaient à s’apercevoir de son petit manège, elles n’auraient pas fini de se moquer de lui. Mais il n’en avait cure. Qu’y a-t-il de mal à aimer, dans un monde où la plupart des valeurs sont bafouées ?
Il resta assis un long moment à contempler la statue, lorsqu’un vague de tristesse le submergea. Il venait de fêter ses trente-trois ans et il se sentait désespérément seul. À son âge, la plupart des hommes retrouvaient un foyer chaleureux le soir venu, mais lui demeurait inexorablement seul, comme si le destin en avait décidé ainsi.
Et quelle femme voudrait partager sa vie avec un bureaucrate raté, et de surcroît petit et myope ? Pour couronner le tout, il n’était même pas capable de demander une livre de pain à sa boulangère sans devenir rouge comme une tomate !
Il ferma les yeux et se laissa bercer par le gazouillis des oiseaux.
— Bonjour David, résonna une voix juste devant lui.
Il rouvrit les yeux dans un sursaut, et quelle ne fût pas sa surprise en voyant l’ange qui flottait devant ses yeux. Son cœur se mit à battre à tout rompre dans sa poitrine et, sous l’émotion, il demeura sans voix. Il ne s’agissait plus de la femme taillée dans la pierre, non, ce qu’il avait devant lui était une image spectrale incroyablement belle. Une aura bleuté, lumineuse, l’entourait.
— N’ais pas peur, David. Si je me matérialise devant toi, c’est pour te remercier de tout l’amour que tu me portes depuis toutes ces années… Rares sont les humains qui offrent leur amour ainsi de manière inconditionnelle.
Sa voix était à la fois douce et mélodieuse.
— Mais je… c’est impossible ! balbutia-t-il en se redressant.
— Qu’est-ce qui est impossible ? demanda-t-elle amusée.
— Que… Que vous soyez ici vivante !
— Je ne suis que la matérialisation du plus beau sentiment qui existe sur cette terre, David. Je suis venue afin d’exaucer ton vœux le plus cher. Celui auquel tu ne crois plus depuis longtemps.
— Mon Dieu… Vous savez donc que…
— Oui. Cependant, je te demanderai une seule chose en retour : La promesse de préserver à jamais notre secret.
— Je… Je vous le promets !
— Très bien. Alors fermes les yeux et que ton vœu soit exaucé !
Un bruit de tonnerre roula dans le ciel et David ouvrit à nouveau les yeux. D’un seul coup, un vent violent s’était levé et un peu plus loin un groupe de gamin courait pour se mettre à l’abri. Mais la statue de pierre était toujours à sa place, comme si rien ne s’était passé.
— Bon Dieu, j’ai dû rêver, murmura David les yeux exorbités.
Pourtant, cette apparition lui avait paru tellement réelle qu’il en était bouleversé. Il se frotta les yeux comme pour se réveiller, mais il était bel et bien revenu dans la réalité. Le vent se mit à souffler plus fort, projetant des brindilles d’herbes séchées dans toutes les directions. Il se demanda soudain comment le temps avait-il pu changer si vite, en l’espace de quelques minutes.
Au moment où il s’apprêta à partir, un gigantesque éclair fendit le ciel et s’abattit sur la statue dans un fracas effroyable. La sculpture se fendit par le milieu, vacilla sur son socle, avant de tomber et de se briser en mille morceaux. Horrifié, David prit ses jambes à son cou au moment où la pluie se mit à tomber.
Le lendemain
Assis dans sa cuisine, David écoutait la pluie qui tombait sans discontinuer depuis la veille, une tasse de café à la main.
Il repensait sans cesse aux événements de la veille, sans parvenir à remettre de l’ordre dans son esprit. Avait-il été victime d’une hallucination, si agréable soit-elle ?
Il se mit à relire l’article du journal qui relatait d’un violent orage qui s’était abattu sur la région, provoquant un bon nombre de dommages dans la ville. Mais l’auteur de l’article n’avait même pas pris la peine de mentionner la statue. Sa Statue.
Que pouvait bien valoir cette magnifique œuvre d’art aux yeux des gens ? Seuls quelques propriétaires de chiens la regardaient d’un œil distrait lorsque leurs maudits clébards venaient uriner à ses pieds…
Soudain, la sonnerie du carillon de l’entrée retentit, l’arrachant à ses pensées.
Il se demanda qui pouvait bien vouloir lui rendre visite, alors qu’il n’avait pratiquement pas d’amis. Ses parents étaient décédés depuis de nombreuses années et la seule famille qui lui restait était sa sœur, vivant à plus de deux cents kilomètres, et venir ainsi à l’improviste ne lui ressemblait pas. C’était quelqu’un qui avait l’habitude de tout organiser et ses visites – de moins en moins fréquentes – étaient planifiées des semaines à l’avance.
Il hésita pendant quelques secondes, puis se décida finalement à aller ouvrir la porte. Une jeune femme d’une trentaine d’années, très belle, se tenait devant l’entrée.
— Bonjour, que puis-je pour vous ? demanda-t-il d’une voix mal assurée.
— Bonjour David, répondit-elle avec un sourire taquin.
— Co… Comment savez-vous mon nom ?
Elle étouffa un petit rire.
— Pas difficile, il est inscrit à côté de la sonnette…
— Bien sûr, suis-je bête ! Il éclata à son tour de rire. » Pardonnez-moi, mais je suis un peu à côté de la plaque en ce moment…
Il fut tout à coup stupéfait de ce qu’il venait de dire. Lui qui en temps normal était incapable de se confier aux autres, il venait de sortir ça tout naturellement à une parfaite inconnue.
La jeune femme enchaîna :
— En fait, je viens de très loin et je suis un peu perdue dans cette ville… J’ai décidé de sonner au hasard à une porte pour demander un renseignement et la providence a fait que je me retrouve devant vous !
L’effet de surprise passé, David remarqua que la jeune femme était trempée jusqu’au os et portait un sac de voyage en bandoulière. Il l’invita aussitôt à entrer. Ça aussi ce n’était pas dans ses habitudes, mais de toute façon plus rien ne tournait rond dans sa vie depuis la veille !
Elle prit place dans la cuisine, juste en face de lui, et il lui servit une bonne tasse de café.
Ils bavardèrent durant de longues heures et jamais David ne s’était senti aussi bien en compagnie de quelqu’un. Sa timidité s’était envolée comme par magie et la seule chose qui comptait désormais, était de ne plus jamais laisser repartir cette femme pour qui il ressentait un amour sans limites. Une étincelle avait jaillit du plus profond de son cœur dès qu’il l’avait vu, laissant place au fil des heures à un soleil qui illuminait à présent tout son être.
Au moment où la jeune femme s’apprêta à partir, il la retint par le poignet.
— Non je vous en prie, restez !
Pour toute réponse, la jeune femme le gratifia de son plus beau sourire et rapprocha ses lèvres des siennes.
Ils s’embrassèrent avec fougue et bravant tous les principes que sa timidité lui avait inculqué jusqu’ici, il ajouta :
— Je t’aime Angela.
Et pour une fois, la vie lui fit ce magnifique cadeau. Dès ce jour, Angela et lui devinrent un couple inséparable, respirant le parfait bonheur.
Les années s’écoulèrent ainsi sans le moindre nuage à l’horizon.
David aimait à présent beaucoup son travail dans lequel il excellait. Son patron lui avait offert une belle promotion, grâce à laquelle il avait conquis une importante clientèle dont lui seul était responsable. Il venait également de construire une maison et Angela avait donné naissance à un magnifique garçon qu’ils avaient appelé « Maxime ».
Parfois, il lui arrivait encore de s’arrêter sur le banc du parc en revenant de son travail, se remémorant avec nostalgie les souvenirs liés à la statue. Il se demandait toujours si ce qu’il avait vécu ce fameux jour avait été bien réel ou simplement le fruit de son imagination. Une autre chose l’intriguait, c’est qu’il n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer un seul membre de la famille d’Angela. Comme si elle n’en avait tout simplement pas ! Lorsqu’il essayait d’en savoir un peu plus, elle éludait la question et lui répondait :
« C’est toi ma famille, David ! »
Dès lors, il s’était finalement résigné à ne plus lui poser de questions indiscrètes sur sa parenté. Peut-être que sa femme était venu dans cette ville dans le but de tirer un trait sur un passé douloureux ? Cela arrivait à beaucoup de gens et elle ne serait ni la première ni la dernière. Il attendrait tout simplement qu’elle soit prête et que ce soit elle qui fasse le premier pas. En attendant, il ne s’était jamais senti aussi heureux et dans deux jours ils fêteraient l’anniversaire de Maxime.
Tout à coup, une idée jaillit à son esprit.
Deux jours plus tard
Main dans la main, ils sortirent de la maison par cette douce journée de printemps. Maxime, petit blond aux yeux bleus, s’ébattait à leurs côtés en regardant dans toutes les directions, comme s’il était en permanence fasciné par le monde qui l’entourait. Il fêtait ses six ans aujourd’hui et c’était un gosse très éveillé pour son âge.
David déclara d’un ton enjoué :
— Tu vas voir Maxime, Papa va t’emmener dans un endroit où tu vas bien t’amuser !
— C’est où, dis Papa ?…
— Ah ! c’est une surprise !
Angela le fixa à son tour avec un regard interrogateur. Elle portait un jeans moulant avec un petit chemisier en soie rose, qui lui allait à ravir.
— Même à moi tu ne veux pas me dire où nous allons ?
— Patience ! c’est seulement à quelques minutes à pieds…
Un quart d’heure plus tard, ils arrivèrent dans le parc du musée. Celui-ci avait été rénové durant l’hiver et une magnifique place de jeux avait été érigée à l’endroit même où se trouvait à l’époque la fameuse statue. Seul le petit étang était toujours à sa place, orné de nombreuses plantes aquatiques.
Maxime se précipita aussitôt vers une énorme cabane qui surplombait un toboggan en poussant de hauts cris.
— Sois prudent ! Cria sa mère lorsqu’elle le vit grimper l’échelle en bois de la maisonnette.
Puis elle se tourna vers son mari avec un regard songeur.
— C’est joli comme endroit, mais pourquoi nous as-tu fais venir ici ?
David parut soudain embarrassé. Il se rappela soudain de la promesse qu’il avait faite il y a très longtemps et se sentit d’un seul coup en proie à un affreux dilemme.
Bon sang David, tu sais très bien que cela n’était pas réel… Il ne peut en être autrement…Tu as imaginé tout cela.
Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, une autre partie de son esprit lui disait le contraire.
— Assieds-toi ma chérie, nous avons à parler, dit-il en l’invitant à s’asseoir sur le banc.
Il emprisonna la main d’Angela dans la sienne et la fixa droit dans les yeux.
— Tu sais ma chérie, notre amour est tel que nous n’avons plus de secrets à avoir l’un envers l’autre.
Angela parut d’un seul coup mal à l’aise et ses yeux brillaient d’une étrange lueur.
— Que veux-tu dire par là ?
David prit une profonde inspiration avant de poursuivre.
— Eh bien si je t’ai fait venir ici, c’est pour une raison bien précise. Il faut que je t’avoue quelque chose que je porte dans mon cœur depuis trop longtemps déjà….
En réalité, il espérait qu’en lui révélant son secret, en lui disant quelque chose de très intime, elle lui confierait à son tour ses antécédents et lui parlerait enfin de sa famille.
Angela eut un mouvement de recul, mais David lui serra la main un peu plus fermement comme pour l’obliger à l’écouter. Elle paraissait de plus en plus mal à l’aise.
— Si c’est au sujet de ton passé, tu n’es pas obligé de…
Au même moment, la voix de Maxime qui grimpait le long d’une corde accrochée à un arbre, les interrompit :
— Regarde Papa !
Son père se mit à applaudir.
— Bravo ! Mais fais attention à ne pas tomber !
Puis il tourna à nouveau le regard vers sa femme.
— Je vais te révéler un secret que je n’ai jamais dit à personne. Et tu es la seule personne au monde à qui je désire le confier… Tu vois ce banc ?
— Oui…
— Eh bien il représente une très longue histoire.
David se mit à lui relater tout ce qu’il avait vécu, depuis le jour où il s’était assis pour la première fois dans ce parc, jusqu’au moment où il avait vu cette étrange apparition.
Maxime, qui s’était brusquement arrêté de jouer, s’approcha de sa mère. Il ne remarqua pas tout de suite qu’au fil de son récit, le visage de sa femme se décomposait et était devenu d’une pâleur mortelle.
Lorsqu’il eut terminé son histoire, il eut un sursaut en voyant que les yeux d’Angela lui lançaient des éclairs. Elle retira brusquement sa main, se leva d’un bond, et prit son fils dans ses bras. Puis elle hocha lentement la tête tout en dévisageant son mari d’un air apitoyé. Ses yeux brillaient et des larmes commençaient à poindre.
— Salaud, tu m’avais pourtant promis !
Les yeux de David s’écarquillèrent et il comprit d’un seul coup. Mais il était trop tard.
— Mais je… Oh mon Dieu, non !
Les traits du visage de sa femme affichèrent une sévérité stupéfiante. Ce n’était plus le visage doux qu’il avait l’habitude de côtoyer.
Elle se mit à hurler :
— Je t’ai tout donné, le bonheur, la richesse, un enfant… et en échange tu n’as même pas été capable d’honorer une promesse !
Il tenta de s’approcher d’elle afin de la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa vivement.
— Oh c’est pas vrai… Ma chérie non ! Je t’en prie… Je ne voulais pas…
Il s’écroula à ses pieds et se mit à sangloter.
« Oh mon Dieu, qu’ai-je fait ?… »
Au moment où il releva la tête, quelque chose d’effroyable se produisit et un coup de tonnerre résonna dans le ciel.
Epilogue
A partir de ce jour, un mystère insoluble régna sur le parc de la ville.
Personne ne savait d’où provenait cette étrange statue de pierre, qui avait atterri dans le parc du jour au lendemain. Les autorités de la ville firent de nombreuses enquêtes à son sujet, sans trouver de réponses. De plus, personne n’aurait su dire pourquoi un homme vêtu comme un clochard venait la caresser tous les jours pendant de longues heures, par n’importe quel temps. Au printemps, il déposait une couronne de fleurs à ses pieds. Oh, bien sûr, certaines personnes s’étaient risquées à lui demander, mais il semblait que le pauvre homme était devenu muet. Il se contentait de secouer la tête avant de s’effondrer en larme aux pieds de la statue de pierre.
Celle-ci représentait un ange serrant un enfant dans ses bras et son regard exprimait une tristesse infinie.
FIN
Par une douce soirée d’été, comme à l’accoutumée, Pierre aimait se promener en solitaire dans les allées du cimetière de la ville. C’est le seul endroit où il pouvait trouver la paix ; où il avait le privilège de savourer le silence sans que quiconque ne vienne le déranger dans sa quiétude. Et il est vrai que les occupants de ce lieu n’étaient pas vraiment perturbants.
Après avoir franchi le lourd portail de l’entrée, il parcourut l’allée centrale qui menait vers un grand rond de pavés délimitant le centre du cimetière. À partir de là, de nombreuses allées rectilignes s’entrecroisaient, bordées de platanes majestueux dont les feuilles frémissaient sous une brise légère.
Il traversa le jardin des souvenirs où les tombes étaient disposées en cercles, puis s’engagea sur un sentier qui longeait un long muret recouvert de tuiles. C’est alors qu’il vit une tombe isolée, érigée sur la longue bande de gazon qui longeait le mur. Bizarrement, il ne l’avait jamais remarquée auparavant. Le pourtour était en marbre et l’intérieur du tombeau était rempli de gravillons blancs. Mais le plus étonnant – Et en tant qu’écrivain il trouvait l’idée plutôt originale – C’est que celle-ci n’était pas surplombée d’une croix, mais d’une stèle en forme de livre. Un grand livre ouvert taillé dans du granit blanc. Toutefois, il ne put en déchiffrer le texte car la plupart des lettres avaient été effacées par l’érosion. Seul le nom du malheureux défunt étant encore lisible.
« Texter Exon »
Il sourit. Cela faisait très dactylo comme nom. « Texter » comme texte et « Exon », qui devait sans doute être le nom de famille, lui rappela sa vielle machine de traitement de texte « Exxon ».
Il se pencha pour regarder les lettres de près lorsque quelqu’un lui dit avec emphase :
- Bonjour Monsieur.
- Bonjour, répondit Pierre d’une voix peu engageante sans même regarder son interlocuteur.
- Jolie tombe, n’est-ce pas ?
- Oui.
« Bon sang, même dans les cimetières il faut que quelqu’un vienne vous importuner » pensa-il rageusement.
Puis il se retourna enfin vers l’homme. Celui-ci était âgé d’une soixantaine d’années et lui évoquait vaguement son père.
- Je suis le gardien de ce cimetière, déclara l’inconnu d’un ton solennel.
- Ah oui ? répondit Pierre, l’air de dire : « Bon, ben voilà, maintenant que les présentations sont faites, fichez-moi la paix ! »
- C’est un endroit paisible, vous ne trouvez pas ? fit l’homme en contemplant les alentours.
- Oui. « Jusqu’à votre arrivée ! » aurait-il voulu ajouter.
- Savez-vous combien de personnes sont enterrées ici ? demanda le gardien.
Cette fois-ci, s’en était trop.
- Ecoutez monsieur, puisque vous ne semblez pas l’avoir compris, avant votre venue j’étais en train de me recueillir !
- Vraiment ?
- Oui vraiment !
- Sur la tombe d’un parfait inconnu ? Permettez-moi d’en douter.
Le visage de Pierre s’empourpra.
- Qu’en savez-vous ? Et d’abord ce ne sont pas vos oignons !
- Vous avez raison, cela ne me regarde pas.
- Très bien, alors vu que nous sommes d’accord au moins sur un point, laissez-moi tranquille !
L’homme fit mine de s’éloigner, puis revint brusquement sur ses pas.
- Aimeriez-vous connaître l’histoire de cet homme ?
« Bon sang, mais quel emmerdeur ! » fulmina Pierre.
- Non.
- Je suis pourtant sûr que celle-ci pourrait vous intéresser. Il s’agit d’un écrivain, tout comme vous.
- Comment savez-vous que je suis écrivain ?
L’homme afficha un sourire laconique.
- Je le sais, c’est tout ! C’est écrit sur votre front.
Pierre se sentit en proie à un dilemme : S’enfuir en courant ou écouter les balivernes de ce vieux birbe, qui malgré tout venait de piquer sa curiosité.
- Très bien, si vous insistez.
D’un petit geste de la main, le gardien l’invita à prendre place sur un vieux banc en bois, à quelques mètres de la sépulture.
- Tout d’abord, que pensez-vous de son nom ?
- Rien.
« En vérité, ce nom l’avait intrigué »
– En fait, il ne s’agit pas de son vrai nom, mais d’un pseudonyme.
- Vous m’en voyez ravi ! Et est-il permis de mettre un pseudo sur la tombe d’un mort ?
- Personne n’osait aller à l’encontre de ses dernières volontés. C’était quelqu’un de très têtu !
« Tout comme vous ! » pensa Pierre.
L’inconnu reprit :
» Durant la dernière période de sa vie, il publiait ses œuvres sous le nom de « Texter Exon ». Ça sonne bien pour un écrivain, vous ne trouvez pas ?
- Effectivement ; je vous l’accorde.
Pierre se dit qu’il n’aurait pas choisi mieux.
- Il était convaincu que ses écrits se vendraient mieux avec ce nom d’emprunt.
- Et… était-il connu ?
- Pas vraiment. Il a écrit de nombreuses nouvelles dont l’une a remporté un petit prix littéraire ; mais c’était loin d’être le prix Goncourt ! Son plus grand succès fût que quelques unes d’entre elles furent publiées dans un magazine littéraire, mais je ne me rappelle plus du nom.
- Le Scribe ?
- Oui, quelque chose comme ça… Il s’est ensuite tourné vers internet avec la révolution de l’informatique. Vous savez, ces histoires que l’on peut lire gratuitement en ligne ?
Pierre baissa les yeux.
- Hm, hm.
- Mais hélas, cela n’a pas changé grand-chose. Bien que ses textes eurent une plus grande visibilité et étaient lus par des milliers d’internautes, il ne parvenait pas à réaliser son vœu le plus cher.
- Lequel ?
- Vivre de sa passion et accéder à l’ultime rêve d’un écrivain : Être enfin reconnu. Or, bien que cela lui rapporta une certaine notoriété dans le cyberespace, il ne gagnait pas le moindre pécule !
Pierre éprouva un malaise. Cependant, il ne ressentait plus aucune animosité vis-à-vis de son interlocuteur.
- Et qu’a-t-il fait ensuite ?
- Il s’est davantage renfermé sur lui-même, perdant ainsi le seul emploi qui lui permettait de vivre. Il a tout d’abord commencé par perdre contact avec ses amis, puis avec sa famille. Il ne visait plus qu’un seul et unique but : Attendre que l’étincelle enfouie dans les profondeurs de son esprit malade jaillisse enfin et lui donne l’inspiration pour écrire « l’œuvre du siècle ». Celle qui le ferait sortir définitivement de l’ombre, qui graverait à jamais son immortalité. Ainsi les seuls moments où il sortait de chez lui, c’était au milieu de la nuit ; de peur de rencontrer des gens.
Pierre se risqua à poser une question dont il connaissait déjà la réponse :
- Pourquoi ?
- Afin de ne pas être confronté au regard des autres. Vous savez, ce regard qui vous transperce, qui vous met à nu devant tout le monde et vous renvoie comme un miroir la plus sombre partie de vous-même !
- Et… Ensuite ?
- Voyant que la fameuse étincelle ne venait pas et que la flamme de la créativité s’éteignait peu à peu, il s’est laissé mourir, ignoré de tous. Mais peu avant sa mort, il a laissé ses instructions et a envoyé ses œuvres à de nombreux éditeurs qui auparavant avaient refusé ses textes ; mais cette fois-ci sous le nom de « « Texter Exon ». Ce même nom qui est gravé sur cette tombe. Et ironie du sort, son plus beau poème qui était inscrit sur cette pierre, s’est effacé en seulement quatre saisons.
Pierre se répéta à lui-même :
« Exon. Texter Exon… Texter Exon… »
Puis il posa une question qui lui brûlait les lèvres :
- Mais quel était son vrai nom ?
Le gardien du cimetière se racla la gorge et le fixa avec un regard pétillant de malice.
- Le vôtre. L’homme qui est enterré là, c’est vous dans quelques années ! « Pierre Lachaise. » Réfléchissez mon ami ; avant qu’il ne soit trop tard !
Sur ces paroles, Pierre se mit à crier. Il voulut frapper l’inconnu assis à côté de lui, mais celui-ci s’était volatilisé comme par magie. Il jeta ensuite un regard apeuré en direction de la tombe, mais elle aussi avait disparue.
Il resta un long moment assis sur le banc, le visage enfoui entre ses mains, avant de se lever. Puis il se dirigea à pas lents vers la sortie du cimetière.
Son imagination venait de le rattraper, créant la scène la plus brillante de sa vie d’artiste.
Mais cela en valait-il vraiment la peine ?…
FIN
Pour une fois, le hasard avait bien fait les choses.
On l’avait placé dans le salon juste en face d’un miroir, tout près de la fenêtre. À certaines heures de la journée, il pouvait bénéficier de quelques rayons de soleil qui venaient illuminer ses feuilles d’une belle couleur orangée marquant le début de l’automne.
La journée la température ambiante était agréable, ni trop chaude ni trop froide, cependant l’air était tout de même un peu sec à son goût.
Mais il avait vu pire.
Bien pire.
Il s’était parfois retrouvé dans des endroits sordides, comme par exemple dans une cave où la lumière du jour filtrait avec difficulté à travers les grilles d’un soupirail, ou encore sur une terrasse exposée en plein soleil où il avait bien failli mourir par manque d’eau.
Par contre, il redoutait chaque soir le moment où l’homme viendrait allumer la cheminée. Comme à chaque fois, il exhalerait abondamment et ses feuilles se recroquevilleraient légèrement sur elles-mêmes jusqu’à ce que le feu s’éteigne durant la nuit, ce qui mettrait fin à son abominable calvaire.
Pourtant, mis à part la cheminée, il aimait bien cet endroit ! Et surtout le fait de pouvoir passer de longues heures à se contempler dans le miroir.
« Ô miroir, gentil miroir, dis-moi qui est le plus beau… »
Il s’enorgueillit en pensant qu’il devait être le plus bel arbre de la terre.
Plus beau encore que ses grands frères qui peuplaient les forêts par milliers.
Comme il aurait aimé lui aussi devenir grand ! Un arbre majestueux de plusieurs mètres de haut devant lequel de nombreux promeneurs viendraient s’arrêter pour l’admirer.
Et à nouveau un sentiment de haine l’envahit et fit frémir ses feuilles. L’être humain. Cette aberration de la création, ce monstre mouvant qui se donnait le droit de vouloir domestiquer la nature et qui l’empêchait de devenir grand en taillant et en ligaturant ses branches sans aucun scrupule.
Mais il savait que bientôt il prendrait sa revanche. Personne ne soupçonnait son étrange pouvoir qui augmentait de jour en jour et lui permettrait dans un avenir proche de venger ses frères. Il était déjà parvenu à se débarrasser de cette maudite créature à quatre pattes, boule de poils puante, qui était venue le lacérer de ses griffes.
Comme c’était pathétique le jour où la femme et l’enfant avaient pleuré la mort du chat !
Ses feuilles pointues et échancrées se mirent à nouveau à vibrer.
Quelques jours plus tard
- Bon anniversaire grand-père ! déclara Jean-Baptiste.
Toute la famille était réunie dans la salle à manger du vieux, enfants, petits-enfants, frères et sœurs encore vivants.
Il fêtait ses quatre-vingt-cinq berges!
Ses petits-enfants le fixaient avec un mélange subtil de respect et d’étonnement.
Ses deux fils quant à eux, le regardaient avec un regard rempli de convoitise qui en disait long sur leurs intentions : C’est peut-être le dernier…
Bientôt tes biens et ta maison nous reviendront…
« Souffle papa, souffle ta dernière bougie ! »
L’octogénaire était veuf depuis maintenant deux ans. Ses seules occupations se résumaient à quelques activités de jardinage et à couper du bois pour le fourneau de la cuisine lorsque son arthrite lui laissait un moment de répit.
Le soir venu, il s’endormait la plupart du temps sur le canapé, les pieds posés sur la table basse, en regardant un film qu’il revoyait pour la énième fois.
Pourtant, malgré le poids de toutes ces années et son arthrite, il se sentait solide comme un chêne.
Le moment était venu qu’il déballe ses cadeaux.
Jean-Baptiste, le plus jeune de ses petits-fils âgé de cinq ans, s’approcha de lui et lui tendit un petit paquet qu’il s’empressa d’ouvrir. Il en ressortit une étrange paire de ciseaux.
Il s’efforça de masquer son étonnement et se mit à sourire :
- C’est pour me couper les cheveux ? demanda-t-il d’un air amusé.
» Malheureusement j’en ai presque plus !
L’enfant se mit à rire.
Ce fut au tour de son second petit-fils, âgé de huit ans, qui lui offrit un flacon d’engrais.
Il s’efforça à nouveau de sourire, masquant à nouveau son étonnement qui allait en s’accentuant.
- Ah ! J’ai compris… c’est pour faire repousser mes cheveux !
Nouvel éclat de rire.
Et pour finir, il ouvrit son dernier cadeau qui venait de la part de ses belles-filles. Il avait une forme plutôt bizarre.
Il s’agissait un arbre miniature, plus exactement un petit érable palmé avec de superbes feuilles orangées.
Bûcheron de métier, puis garde forestier, il connaissait toutes les espèces d’arbres qui poussaient dans les Ardennes. C’était bien un érable, cela ne faisait aucun doute, mais jamais il n’en avait vu de si petits !
- C’est un Bonsaï. Déclara son fils aîné. » Nous avons pensé que ça te rappellerait de bons souvenirs…
En réalité, il avait saisi l’opportunité de l’offrir à son père pour s’en débarrasser, car sa femme se plaignait sans arrêt que c’était un nid à poussière, que ce n’était pas sain d’avoir un arbre à l’intérieur. Une amie lui avait offert quelques semaines auparavant, et par politesse, elle n’avait pas osé le refuser.
Le vieillard essuya une larme avant de souffler ses bougies.
- C’est un cadeau magnifique ! déclara-t-il ému.
Première semaine
Après avoir parcouru rapidement des yeux un petit guide intitulé « Comment entretenir son Bonsaï », le vieil Eugène s’approcha de l’arbuste muni d’une grosse paire de ciseaux dans la main droite.
Il avait placé le petit érable sur une vieille commode en bois de merisier joliment sculptée qui ornait la salle à manger. Juste au dessus, une énorme scie passe-partout d’environ deux mètres de large était accrochée au mur, celle qui avait été son outil de travail pendant de nombreuses années.
Il en avait coupé des arbres durant sa vie ! à grands coups de hache et de longs mouvements de va et vient avec la scie qu’ils manipulaient à deux, il était même venu à bout de chênes énormes.
Il n’avait pas fait dans la dentelle, mais à présent le moment était venu pour lui de se lancer dans une activité un peu plus « artistique ».
Il avait lu dans le petit guide que l’on pouvait personnaliser la forme de son arbre suivant la manière dont on taillait ses branches.
Cette perspective le réjoui.
Il tint avec fermeté l’extrémité d’une branche entre son pouce et son index, avant de refermer les ciseaux dans un mouvement sec.
Immédiatement, un jet de sang aspergea la commode.
Ses yeux s’écarquillèrent et son sourire laissa soudain place à une horrible grimace d’effroi.
Ce n’était pas l’extrémité de la branche qu’il venait de sectionner, mais son petit doigt qui tomba juste devant ses pieds.
Il courut jusqu’à la cuisine pour prendre un linge qu’il enroula autour de sa main, puis se précipita vers le téléphone avant que sa vue ne commence à se brouiller.
Deuxième semaine
Il ne ressentait presque plus la douleur, mais sa main gauche était toujours couverte d’un épais bandage, ne laissant dépasser que l’extrémité des quatre doigts qui lui restaient.
Les médecins lui avaient dit que s’il avait mis son doigt immédiatement dans de la glace après son accident, ils auraient peut-être pu le sauver en ayant recours à la microchirurgie.
Mais à son âge…
Il s’était demandé à plusieurs reprises comment il avait pu commettre une telle maladresse sans trouver d’explication plausible à ce qui s’était passé. Peut-être souffrait-il d’une maladie débilitante du style Alzheimer ou autre ?
Il chassa immédiatement cette idée de son esprit. C’était une maladie de vieux, et lui ne se sentait pas vieux !
Certes, il lui arrivait parfois d’avoir des trous de mémoire et ses mains n’avaient plus l’assurance d’autrefois, mais il se sentait toujours l’âme d’un jeune homme.
Perplexe, il resta un long moment immobile sur une chaise de la salle à manger à fixer le petit arbre.
Par moments, il semblait que ses feuilles frémissaient légèrement alors qu’il n’y avait aucun courant d’air dans la pièce. Une vague de frayeur le parcouru.
Il se leva ensuite pour aller chercher la grosse paire de ciseaux qu’il avait rangé dans la cuisine, puis revint quelques minutes plus tard, bien décidé à accomplir ce qu’il avait à faire.
Il se tint debout face à l’arbrisseau, sa main gauche bandée posée à plat sur la commode, et décida de ne se servir cette fois que de sa main droite.
Au moment où il s’apprêta à cisailler l’une des branches, la grosse scie passe-partout fixée au mur se décrocha brusquement et lui sectionna en tombant l’extrémité des quatre doigts qui lui restaient.
Troisième semaine
Après plusieurs jours d’hôpital, il était enfin de retour à la maison.
Sa main gauche, du moins ce qu’il en restait, le faisait atrocement souffrir malgré la dose massive d’anti-douleurs prescrite par les médecins.
Personne n’avait voulu le croire lorsqu’il avait déclaré que la scie s’était décrochée toute seule du mur et que la lame était tombée comme une guillotine sur sa main.
Tout le monde pensait qu’il s’agissait d’une nouvelle balourdise de sa part, qu’il commençait sérieusement à perdre la tête.
Marie-Noëlle, la plus généreuse de ses belles-filles, avait même insisté pour qu’il vienne habiter chez eux.
Ce qu’il refusait catégoriquement.
Il avait toujours dit à ses enfants que quoi qu’il arrive, il finirait ses vieux jours chez lui, et qu’il refuserait d’aller vivre chez l’un d’entre eux, et encore moins dans un hospice de vieillards.
Il n’était pas vieux.
Résignée, sa belle-fille lui avait alors proposé de venir le voir une fois par jour pour l’aider dans ses tâches quotidiennes et lui préparer ses repas.
Ce jour là, il attendit que Marie-Noëlle ait tourné les talons, et se précipita dans le garage.
Il examina un moment ses outils qui étaient soigneusement alignés sur leurs supports, et son choix se porta sur un gros sécateur qu’il utilisait habituellement pour tailler les rosiers.
Il était à présent convaincu que tous ses malheurs avaient commencé depuis le jour où on lui avait offert ce maudit arbuste.
Mais il n’allait pas se laisser abattre, car il était fermement décidé à tuer le mal à la racine.
Il prit son courage à deux mains, et se dirigea tout droit vers la salle à manger.
Il fixa l’arbre pendant quelques secondes, tout en vérifiant qu’il n’y avait rien à proximité qui présente un quelconque danger.
Un sourire sarcastique illumina son visage :
- Cette fois, je vais te faire ta fête petit salopard… ce n’est pas tes branches que je vais couper, mais ton tronc ! s’exclama-t-il.
Au moment où il s’approcha avec le sécateur, une douleur fulgurante lui paralysa la jambe gauche, identique à une crampe. Il se roula par terre, et voyant que la douleur devenait de plus en plus intense, il fit un effort surhumain pour se relever avant de se traîner péniblement vers le téléphone.
Deux jours plus tard, il se réveilla dans un lit d’hôpital.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, sa famille était à son chevet et le regardait d’un air apitoyé.
Il se rappelait vaguement qu’il avait été victime d’une thrombose, et que les médecins avaient procédé à une série d’examens avant de le transférer au bloc opératoire. Puis le trou noir.
André, son fils aîné, se racla la gorge et déclara d’une voix d’outre-tombe :
- Je suis désolé papa, mais ils n’ont pas eu d’autre choix que d’amputer ta jambe… la gangrène, tu comprends ?
Le vieil Eugène se redressa les yeux exorbités et fixa la couverture qui ne se soulevait plus que d’un seul côté à l’extrémité du lit.
Pendant ce temps
Ses feuilles frémirent de joie.
Cette petite pluie fine pulvérisée par un vaporisateur avait rafraîchit son feuillage et humidifié sa terre. Cela lui avait fait un bien fou et revigoré.
Pour couronner le tout, il avait eu droit à une bonne dose d’engrais. Il se sentait de plus en plus vigoureux, mais il savait aussi qu’il serait bientôt à l’étroit dans ce pot.
La femme était venue l’arroser à plusieurs reprises durant l’absence du vieux chnoque, avant de s’adonner à quelques travaux de ménage. Elle avait même nettoyé les vitres et le miroir. Dès lors, il lui semblait que ses belles feuilles dorées resplendissaient d’avantage.
En plus, il avait grandi.
Un mois plus tard
Le vieil Eugène franchit la porte d’entrée de la maison dans son fauteuil roulant, accompagné d’André et de Marie-Noëlle.
Toute la maison respirait la fraîcheur et la propreté.
Ses enfants l’avaient qualifié de « vieille tête de mule » lorsqu’il avait refusé catégoriquement d’aller finir ses vieux jours dans un centre pour handicapés. Plutôt clamser ! avait-il ajouté.
Ils firent ensuite rapidement le tour de la maison et étudièrent la meilleure façon de disposer le mobilier afin de faciliter le passage du fauteuil roulant.
Lorsqu’ils arrivèrent dans la salle à manger, les yeux du vieil homme se révulsèrent et tout son corps fut parcouru de tremblements.
Le bonsaï semblait avoir doublé de volume. Ses feuilles pointues et dentelées flamboyaient sous l’effet d’un rayon de soleil.
- T’as vu comme il est beau ! déclara Marie-Noëlle avec fierté. » C’est comme les plantes, il faut prendre soin de bien les arroser et leur parler ! Je lui ai même donné une dose d’engrais…
Le visage du vieillard se décomposa d’un seul coup. Il aurait voulu hurler, mais aucun son n’émana de sa bouche.
Cela ne faisait à présent plus aucun doute : ce maudit arbuste était la cause de tous ses malheurs. Jamais un arbre ne lui avait donné autant de fil à retordre.
Il n’avait osé débagouler cette histoire à personne, de peur qu’on ne le prenne pour un vieux fou…
Marie-Noëlle promit qu’elle passerait le voir une fois par jour afin de préparer ses repas et l’aider à faire sa toilette, puis il attendit patiemment que son fils et sa belle fille tournent les talons.
Lorsque qu’il se retrouva enfin seul, il se dirigea avec peine vers un vieux buffet dans lequel il rangeait toutes sortes de produits.
Il examina un à un les flacons qui étaient soigneusement alignés sur un rayon, et son choix se porta sur une bouteille de désherbant encore à moitié pleine. Un sourire sarcastique illumina son visage.
Il se dirigea ensuite vers la salle à manger, et fixa l’arbuste quelques instants avec effroi avant de dévisser le bouchon du flacon.
- Maintenant, à nous deux ! tu vas voir petite ordure de quel bois je me chauffe ! Si tu crois que tu vas prendre racine ici et me pourrir la vie…
Tout à coup, les branches de l’arbuste se mirent à s’allonger comme les tentacules d’une pieuvre, et s’enroulèrent autour des bras du vieillard, l’immobilisant.
Les yeux exorbités, il se mit à hurler et au même moment une autre branche s’enroula autour de son cou.
Dans sa lente agonie, il vit les yeux et la bouche de la chose qui le gratifia d’une horrible grimace.
Quelques jours plus tard
Toute la famille était venue assister aux funérailles du vioque.
Ils l’inhumèrent à l’arrière du cimetière, un peu en retrait des autres tombes, dans un coin relativement tranquille.
Ses petits enfants vinrent déposer à tour de rôle des bouquets de fleurs sur sa tombe, les yeux remplis de larmes.
- C’est tout de même curieux ! Déclara André. »C’est arrivé si vite ! son état de santé s’est détérioré pratiquement du jour au lendemain.
- Oh tu sais, à cet âge là tout peut arriver ! répondit Jean-Paul son frère cadet.
Ils fixèrent pendant un moment le petit bonsaï qu’ils avaient fait planter à l’arrière de la tombe, juste derrière la croix.
- Je crois que c’est une bonne idée ! il semblait très attaché à cet arbre et celui-ci représentait probablement un symbole pour lui. L’effigie de sa vie de bûcheron…
Ils laissèrent échapper quelques sanglots avant de se diriger lentement vers la sortie du cimetière.
Pendant ce temps, les racines du petit érable s’enfonçaient de plus en plus profondément dans la terre.
Dans leur lente progression, elles finirent par traverser les fines planches en bois du cercueil pour aller ensuite s’enrouler autour de la dépouille du malheureux défunt.
Il lui fallait de l’engrais, car il voulait devenir un grand arbre.
Un très grand arbre.
Fin