2 juillet 1993
Emma referma brusquement son livre et se tourna vers son petit frère.
« Tu n’as pas fini de m’envoyer du sable, cria-t-elle en se levant de sa serviette de plage.
- excuse-moi, je ne l’ai pas fait exprès, dit Thomas en interrompant la construction de son château.
- bien sûr que si, regarde l’état de mon livre !
- Emma !
La voix avait claqué, sèche et autoritaire. La fillette baissa la tête.
-s’il te dit qu’il ne l’a pas fait exprès, cesse donc tes enfantillages, poursuivit sa mère, agacée par les cris de ses enfants.
-mais…
- suffit, Emma, coupa son père qui sommeillait près de sa femme. Va plutôt nager.
Évitant le regard triomphant de son frère, Emma acquiesça et partit en trottinant vers la mer. L’eau glacée fit remonter un frisson désagréable le long de son dos, mais elle continua à avancer. Hors de question de retourner sur la plage.
La crête des vagues arrivait à ses hanches lorsqu’elle jeta un regard derrière elle. Thomas s’était rapproché de leurs parents, sa petite tête blonde s’accordant à celles du couple. La quarantaine chacun, Édouard et Mathilde Signier tenaient une librairie à Paris. Ils avaient décidé de passer l’été loin de l’agitation de la capitale et avaient opté pour un cottage en Bretagne, sur la côte sauvage.
Une vague imposante bouscula Emma, l’immergeant totalement dans un univers gris et froid. Ballotée en tous sens par le courant, elle finit par remonter à la surface, suffocante, ses longues mèches sombres lui collant au visage.
La fillette sortit de l’eau en toussant et s’assit sur le sable pour reprendre son souffle, le visage levé vers le ciel.
Les quelques rayons de soleil du matin vinrent nimber sa peau d’or, accrochant les gouttes d’eau ruisselant sur son corps pour les transformer en étincelles.
Elle leva sa main et observa avec attention les sillons qui se dessinaient en transparence. Sous sa peau, elle sentait battre ses veines, discernait les os fins, qui la constituaient.
Un nouveau jet de sable vint lui cingler le dos, suivi d’un éclat de rire.
Excédée, Emma se retourna. Son petit frère se tordait de rire à deux mètres d’elle. Elle prit une poignée de sable humide et la lança dans la direction de l’enfant.
Le jet ne fit que lui effleurer les jambes, pourtant le garçon partit en criant rejoindre ses parents. Ses pleurs retentirent sur la plage, quasi-déserte à neuf heures du matin.
-Emma m’a lancé du sable dans les yeux, hurla Thomas en frottant ses doigts plein de sable sur ses paupières. J’ai mal !
Emma leva les yeux au ciel en attendant la suite de la tragédie. Sa mère se leva en poussant de hauts cris et se précipita vers son fils qu’elle prit dans ses bras. Le petit en profita pour tirer la langue à sa sœur, restée au bord de l’eau.
- Emma ! hurla la femme, Emma viens ici tout de suite !
Résignée, l’enfant s’approcha. La gifle partit et claqua sur la joue de la petite, laissant une marque rouge.
- ne refais plus jamais ça. tu es punie, rentre immédiatement, assena sa mère en serrant Thomas.
Emma ramassa rapidement ses affaires et s’éloigna vivement sur le sentier menant aux falaises qui surplombaient la plage, sans un seul mot. Au fond, elle était heureuse de cette journée de solitude, loin des querelles familiales.
Elle fit quelques pas entre les rochers et s’arrêta à l’extrême bord de la falaise, bras écartés. La brise amenait à elle les effluves d’embruns, la poussait vers le vide et la tirait en arrière, la noyait entre ses courants contraires. L’enfant ferma les yeux, mais derrière ses paupières closes, la mer continuait à se briser en rouleaux tumultueux contre la falaise. L’écume blanche se dessinait, elle la voyait se dissiper pour apparaître à nouveau, être submergée par l’immensité bleue.
Apaisée, le sourire aux lèvres, elle retourna au petit cottage loué pour les vacances et s’installa à la table de sa chambre avec son carnet de dessin et ses aquarelles.
La pièce, petite mais lumineuse, donnait sur la vaste étendue d’herbes folles et de fleurs qui s’épanouissaient sur les hauteurs escarpées.
Durant des heures, Emma dessina, peignit, retoucha, jusqu’à reproduire parfaitement toutes les sensations, les images qui l’avaient saisie au matin. Elle ne s’arrêta que lorsque la porte d’entrée claqua et que la voix de son petit frère résonna, rompant le plaisant silence jusque là établi.
- Emma ! cria-t-il en montant bruyamment les escaliers, on est rentrés !
La fillette soupira et sortit de sa chambre en se composant tant bien que mal un sourire teinté d’agacement.
- j’ai eu mal aux yeux toute la journée à cause de toi, lui reprocha Thomas.
Ignorant son frère, Emma descendit les escaliers et rejoignit ses parents dans la cuisine. Toute la soirée, ce ne fut que réprimandes, conversations mornes, inintéressantes. Les Signier faisaient partie de ces gens qui, même en vacances, ne pouvaient rester une journée sans discuter travail.
* * *
Le lendemain, Emma fut autorisée à retourner sur la plage avec son frère.
- dis Emma, commença-t-il tandis qu’ils s’avançaient vers l’océan, j’ai trouvé des papiers bizarres dans la valise de maman.
- quel genre de papiers ?
- il y avait quelque chose d’écrit en grand en premier. Formulaire de… je ne me souviens plus du mot exact, dit-il après réflexion, je sais juste que cela commençait par « ado ».
Emma s’arrêta, hésitante.
- tu ne te souviens pas ce qu’il y avait écrit après ?
- ton nom. Ton nom était marqué, avec une date et un chiffre. Oh, et la photo d’un bébé aussi.
- je vais écrire un mot dans le sable, tu vas me dire si c’est celui-ci, d’accord ?
Concentré, Thomas acquiesça et s’accroupit dans le sable près de sa sœur. Après une longue inspiration, Emma commença à tracer des grandes lettres de son doigt tremblant.
- a d o p t i o n-, lut Thomas, les sourcils froncés. Oui ! s’écria-t-il, c’est bien ce mot !
Emma pâlit.
- tu en es sûr ? c’est très important, dit-elle en prenant son frère par les épaules.
- oui, j’en suis sûr, répondit-il en se dégageant, et il y avait ton prénom en dessous. Mais je ne sais pas ce que cela veut dire.
- moi, je sais, murmura-t-elle, les yeux fixés sur les lettres.
- Alors, ça veut dire quoi ? s’impatienta l’enfant.
- Ça veut dire que je ne suis pas ta sœur, fit la petite en ravalant ses larmes.
- Tu es bête de dire ça, décréta Thomas, si tu n’étais pas ma sœur, nous n’habiterions pas dans la même maison.
Sans répondre, Emma se dirigea lentement vers les vagues, une brume envahissant son esprit.
La morsure glacée de l’eau la saisit, mais elle n’y prit pas garde. Son regard était fixé sur la bouée loin devant elle, et Emma s’accrochait à cette image pour ne pas perdre pied. Nager jusque là, s’y reposer, avant de revenir. Plus rien d’autre ne comptait à présent.
Thomas la suivit, mais elle ne prit pas garde à ses propos. Elle commença à nager vers le large, sentant peu à peu le fond sablonneux disparaître sous ses pieds. Bientôt, elle fut seule, luttant contre le courant qui la ramenait sans cesse vers la plage. Une vague la submergea, pourtant l’eau salée pénétrant dans sa bouche et ses narines la laissa indifférente. A quelques mètres d’elle, Thomas nageait aussi, peinant à garder la tête hors de l’eau, suffoquant, l’appelant.
La bouée, enfin. Les deux enfants s’y accrochèrent, épuisés. Thomas regardait fixement sa sœur en reprenant son souffle. L’eau ruisselait sur son visage, et il n’en aurait pas mis sa main au feu, pourtant il était sûr qu’elle pleurait. Son visage se crispa soudain.
- Emma, cria-t-il pour couvrir le bruit des vagues, j’ai une crampe ! aide-moi !
Mais elle ne sembla pas l’entendre. Elle darda sur lui son regard bleu pâle, un regard empli de vide, d’incompréhension. Elle le fixa, comme pour essayer de faire parvenir à son esprit des souvenirs, des images passées, puis elle détourna la tête vers l’océan qui s’étendait à perte de vue devant elle. Une nouvelle vague submergea la bouée. Emma perçut des cris, quelqu’un qui l’appelait, mais la brume persistait et aucun lien ne se faisait avec cette voix qui lui semblait pourtant si familière. Elle repartit vers la plage, portée à moitié par les vagues. Les cris résonnaient en elle, et elle se retourna. Une vague forme lui apparut, accrochée à la bouée, mais elle fut soudain emportée par les flots. Emma attendit qu’elle réapparaisse, en vain. Elle regagna le rivage, et ce ne fut qu’en foulant le sable, lorsque ses yeux se posèrent sur les lettres tracées qu’elle reprit conscience de la réalité. Au loin, la bouée s’agitait, bringuebalée par les flots, mais plus personne n’y était. Elle parcourut l’étendue du regard, un espoir fou faisant battre son cœur, mais rien. Pas un seul visage émergeant des flots, pas même une main tendue en attente du salut.
Rien.
- Thomas ! hurla-t-elle, Thomas !
Ses cris alertèrent ses parents qui se précipitèrent vers elle.
- qu’y a-t-il Emma ? demanda son père.
- C’est Thomas, balbutia l’enfant, je croyais qu’il me suivait, mais il y a eu une vague… énorme…
Elle ne put continuer, tant les sanglots l’étouffaient.
- non, murmura sa mère, non…
la figure blanche, elle scrutait l’océan en serrant contre sa bouche ses mains tremblantes.
- bon sang ! jura son père, mais pourquoi êtes-vous allés si loin ! c’est dangereux, vous le saviez !
il se précipita vers leurs affaires pour chercher son portable et composa frénétiquement le numéro des urgences.
Emma le regarda faire, mais au fond d’elle, la petite se doutait bien qu’il était trop tard. Les cris lui revenaient en mémoire, se parant de sens à présent.
Trop tard.
8 juillet 1993
« c’est tellement injuste, pensa Emma, une des plus belles journées de l’été, et la plus triste aussi. »
Assise sur un banc de la petite église, elle regardait sans l’entendre le prêtre réciter des termes latins. Comme toutes les personnes présentes, elle se leva pour bénir le cercueil en s’efforçant de ne pas penser au corps qui reposait à l’intérieur.
Tellement injuste.
En sortant, la lumière du soleil lui fit mal tant elle avait envie de disparaître à jamais dans une obscurité salutaire, où elle pourrait enfin laisser libre cours à sa culpabilité.
Comme les autres, elle jeta une rose blanche sur la tombe, elle baissa la tête, reçut les condoléances aux côtés de ses parents, des messages d’amitié, de compassion.
Qu’elle ne méritait pas.
- une chance dans leur malheur, murmura une vieille dame qui passait près d’eux, leurs deux enfants n’ont pas péri. Quelle horrible journée, vraiment…
Mme Signier se tourna légèrement, et lorsque ses yeux noyés de larmes se posèrent sur Emma, l’enfant eut un mouvement de recul. Dans le regard sombre, le regret. Celui que son fils soit mort, celui qu’il lui ait été arraché si brusquement, celui que ce soit Thomas.
Le regret qu’Emma ne soit pas morte à sa place.
Pâle, l’enfant s’éloigna légèrement. Elle n’avait rien dit pour les papiers, rien dit pour la découverte de Thomas. Avec lui, ils formaient une famille, des parents, deux enfants ,frères et sœurs malgré tout. Que restait-il sans un lien qui les unissait? deux adultes brisés, obligés de supporter huit ans encore une enfant qui n’était pas la leur, une fillette qui avait laissé mourir leur fils.
Adossée contre un arbre, loin de toute cette douleur qu’elle n’arrivait pas à éprouver tout à fait, elle se maudit de ne pas éprouver plus de chagrin, de ne pas réussir à pleurer.
Alors que tout était sa faute.
Amy.
Amy !
Elle ne voulait pas revenir. Pas maintenant. Il lui restait tant de choses à vivre.
Pas encore.
Amy, quand je te le dirais, tu reviendras. Prête ?
Encore un instant, un souvenir. Un dernier.
Tu quittes peu à peu le passé. Tu n’es plus une petite fille, tu reviens à l’époque présente.
- non !
les souvenirs s’estompent, reprends conscience de la réalité.
Terrifiée, la fillette sentit le sol se dérober sous elle, le noir envahit son champ de vision, tout disparaissait.
- non !
Une porte claqua dans son dos, sa vue se brouilla.
- Emma !
Un cri. Un souvenir. Trop lointain.
REVIENS !
Amy ouvrit les yeux.
5 décembre 2008
- comment te sens-tu ? questionna Marie en se penchant vers son amie.
- Ça peux aller, répondit Amy, s’asseyant avec précaution sur la banquette. Tu n’aurais pas dû m’interrompre si tôt.
- C’est risqué de rester trop longtemps sous hypnose, surtout en phase de régression complète. Tu es certaine que ça va ?
- Nous sommes le 5 décembre 2008, il est 15 heures, je m’appelle Amy Doliann, j’ai 25 ans, mon anniversaire est dans trois jours, récita la jeune femme en souriant. Je suis complètement revenue à l’époque actuelle, et j’espère bien que tu m’offriras un cadeau !
- Je n’ai plus de doutes, s’esclaffa Marie .
- Parfait.
- Jusqu’où as-tu réussi à remonter ? tu as prononcé un nombre incalculable de fois « Thomas », et chaque fois, une drôle d’expression se peignait sur ton visage . pas vraiment de la tristesse, plus du doute, ou…
elle croisa le regard incertain de son amie et se tut un instant.
- D’après ce que j’ai compris, c’est ton frère n’est-ce pas ?
- Etait. Il est mort lorsqu’il avait huit ans, et moi dix.
- Et as-tu trouvé les réponses que tu cherchais ?
- En fait, je ne cherche pas quelque chose en particulier. Je veux revivre une dernière fois ma vie d’avant , j’ai l’impression que certaines choses ont été comme effacées. j’ai besoin de toi pour retrouver cette partie de ma vie.
- Certains ont besoin de revoir les endroits où ils ont été heureux, commença Marie, d’autres de revoir les personnes qui leur ont fait du mal. Tous cherchent quelque chose, le pardon, l’oubli, des bribes de bonheur. Toi, tu prends ces instants dans ton esprit, tes souvenirs, pour reconstituer ta vie. Mais dans quel but ?
- Je ne sais pas encore, murmura Amy, hésitante. Mais il le faut, c’est nécessaire pour que je puisse avancer.
- D’accord. Je te propose de revenir dans deux semaines.
- Pourquoi pas avant ?
- Il faut une période de transition entre chaque séance d’hypnose. Je ne voudrais pas que tu deviennes folle ! rit-elle. De toute façon, je ne peux pas te prendre avant. Sans vouloir me vanter, j’ai un agenda plutôt bien rempli! En attendant, réunis le plus de souvenirs, de mots-clés en rapport avec ton passé. Ils me permettront de te faire entrer plus rapidement en phase de régression, et de situer la période voulue.
- Alors à dans deux semaines , dit Amy en se levant.
- Oui, fit son amie en la raccompagnant à la porte. Et, Amy ?
- Quoi donc ?
- Qui est Emma ?
- Un souvenir, murmura la jeune femme. Juste un souvenir.
* * *
Amy s’engagea dans le boulevard Saint-Germain, où Marie avait son cabinet, et s’engouffra dans la première bouche de métro venue. Tom Vinsley, son agent, devait l’attendre depuis un petit moment déjà, certainement en train de se ronger les ongles comme il le faisait avant chaque vernissage. Amy soupira. Elle aussi était anxieuse, malgré la décontraction qu’elle affichait. C’était sa troisième exposition en France, pourtant elle était toujours aussi nerveuse lorsque les critiques pénétraient dans la salle. L’air froid de décembre lui fit du bien tandis qu’elle marchait le long de la rue Saint-honoré, et acheva d’effacer les bribes de souvenirs que la séance d’hypnose avait rappelées.
- Amy ! s’écria Tom lorsque sa protégée pénétra dans son bureau. Enfin !
- Je ne suis pas si en retard, dit-elle en embrassant son ami et agent.
- C’est vrai, concéda-t-il, tu as fait pire. Et bien, assieds-toi ! il reste encore tant de choses à régler d’ici la semaine prochaine que s’en est effarant !
Il secoua la tête, les yeux levés au ciel, et les mèches blondes qui encadraient son visage cachèrent son regard. Amy le regardait, amusée. A chaque exposition, c’était la même chose. Tout était réglé depuis trois mois, de l’ordre d’accrochage des tableaux à la liste des invités en passant par le buffet, mais il fallait toujours qu’il verse dans le mélodrame.
A trente-deux ans, Tom Vinsley partageait sa vie entre Paris et New York, s’occupant de différents artistes sur chaque continent, mais Amy était indubitablement sa préférée. Il l’avait rencontré à New York justement, et avait tôt fait de la ramener en France puis de monter une galerie d’art avec elle. Plus artiste que femme d’affaire, Amy avait laissé à Tom le soin de diriger leurs affaires, apportant quant à elle l’essence même des galeries d’art, des toiles à exposer, principalement les siennes.
- que reste-t-il de si important et insurmontable à régler ? ironisa-t-elle.
- Mais tout ! tout ! rien n’est prêt, les critiques n’ont pas confirmé leur présence, le traiteur hésite encore quant au buffet à servir, et le prix de tes toiles n’a pas encore été défini ! c’est une catastrophe, gémit-il, une véritable catastrophe…
- Tom, soupira la jeune femme, les critiques ne répondent jamais aux invitations, ils se contentent de venir au vernissage, tu le sais. Pour le buffet, nous commandons le même en fonction des saisons. Nous sommes en hiver, buffet d’hiver, comme lors de notre première expo. Et de toute façon, ajouta-t-elle, narquoise, les gens viennent pour les toiles, et non pour les petits-fours, n’est-ce pas ?
- Amy, tu es désespérante. Les personnalités que nous invitons viennent pour voir et être vues, pour serrer la main de l’artiste et échanger quelques mots avec elle, manger des vols au vents et boire du champagne ! s’ils peuvent, au passage, acquérir une nouvelle toile – sublime bien entendu – pourquoi pas, mais ce n’est pas leur principal objectif !
- Nous ne sommes plus à New York tu sais. En France, l’esprit n’est pas le même.
- réveille-toi ! les gens sont les mêmes, qu’importe le pays !
- Très bien, très bien, capitula Amy. Si tu veux, nous déterminerons le prix des toiles demain.
- Parfait, parfait ! en parlant de New York, j’y retourne pour le nouvel An. Tu te joins à moi, naturellement ? et Marie doit venir aussi !
- Je ne sais pas, je verrais.
- Tu verras ? s’insurgea Tom. Qu’y a-t-il de plus excitant que le nouvel an à New York ? déambuler dans les rues de Manhattan, la cinquième avenue, les soirées organisées auxquelles, de part notre statut, nous serons invités !
- Notre statut ? se moqua-t-elle. Désolée de te contredire, mais je n’ai aucun statut là-bas.
- Tu es une célèbre peintre française, qui a passé quatre ans de sa vie à New York. Des articles parlent de toi, et ta dernière exposition nous a amenés des clients new-yorkais, des critiques et des journalistes de là-bas ! crois-moi, s’ils apprennent que tu viens, et ils le sauront, fais-moi confiance, tu vas crouler sous une pile d’invitation, et moi de même !
- Le départ serait prévu pour quand ?
- Je savais que tu dirais oui ! exulta-t-il, il ne reste plus qu’a convaincre Marie !
- Je m’en charge, dit la jeune femme. Alors, la date ?
- Je pensais au 21 décembre, qu’en dis-tu ?
- Ça me va, j’appellerai Marie ce soir. Tu réserves les billets ?
Tom ouvrit l’un des tiroirs de son bureau et en tira trois billets d’avion pour New York qu’il déplia en éventail.
- je l’aurai parié, s’écria Amy en éclatant de rire. Des premières classe j’espère ?
- pour moi, oui ! pour vous, je pensai plutôt à la classe économique…
- pourquoi pas en soute pendant que tu y es ?
- excellente idée ! je n’y avais pas pensé, mais si vous arrivez à tenir dans mes valises…
- bien sûr, soupira-t-elle. Je dois te laisser maintenant, dit-elle en se levant et en attrapant son écharpe.
- Pour aller où ? s’enquit-il en se levant aussi.
- Une toile en cours.
- Merveilleux, tu es géniale ! s’exclama Tom en s’avançant vers la porte.
Il marqua une hésitation avant d’ouvrir la porte.
- tu dois avoir oublié ton manteau dans le bureau, je vais te le chercher.
- Inutile, je n’en avais pas.
- Tu veux dire que tu te promènes dans Paris depuis ce matin avec une écharpe seulement ?
- Je ne vois pas le problème, répliqua son amie en ouvrant elle-même la porte.
- Amy, il fait moins trois degrés !
La jeune femme haussa les épaules pour montrer le peu de cas qu’elle faisait de la température et sortit.
- une folle, murmura Tom en la regardant s’éloigner, je ne vois que ça !
* * *
Arrivée dans son appartement, Amy s’empressa d’aller enfiler un jean et un sweat-shirt avant de filer dans son atelier, la plus grande pièce du logement. Spacieuse et lumineuse, les murs blancs étaient couverts de photographies que la jeune femme prenait des endroits qu’elle aimait pour les reproduire ensuite. Les étagères croulaient sous les boites d’aquarelles, de peintures, de pastels et de crayons. Adossés au mur, des tableaux qui allaient être mis en vente ou qu’elle voulait garder, des toiles blanches. La table de travail disparaissaient sous un amoncellement de croquis, de pinceaux, de palettes. Face à l’une des grandes fenêtres, une toile sur un chevalet l’attendait, couverte d’un drap. Amy attrapa un foulard coloré avec lequel elle attacha tant bien que mal ses cheveux noirs et s’approcha du support. Une fois le drap retiré, elle regarda longuement l’esquisse qu’elle avait commencé. Oui, cela ressemblait parfaitement à ce dont elle se souvenait.
- la mer, grise, murmura-t-elle pour elle-même, avec des rochers dans l’eau, sur la plage… derrière, les falaises, les herbes hautes… oui, c’est ça.
Concentrée, elle prit un pinceau et le trempa dans de l’aquarelle grise. Elle commença à tracer, à peindre, à faire revivre les paysages de son enfance. Un certain nombre lui étaient revenus en mémoire, mais elle aurait besoin de Marie pour continuer à se souvenir, continuer à peindre.
Quatre heures après s’être enfermée dans son atelier, la jeune femme en sortit, satisfaite et la tête pleine de bords de mer. Après avoir pris une douche et enlevé toute trace de peinture sur son visage, elle laissa un message sur le répondeur de Marie afin de l’avertir de la destination imposée par Tom.
Marie.
Son amie depuis le premier jour du lycée. Son amie qui l’avait toujours soutenue, confortée dans ses choix, éloignée des dangers. Sa meilleure amie, sa sœur presque, si forte par rapport à elle. C’était elle qui l’avait poussé à partir à New York, reprendre le contrôle de sa vie, elle qui lui avait rendue visite si souvent lorsqu’elle était seule, là-bas, elle et personne d’autre, alors que ses études lui prenaient tant de temps, puis son installation à son compte, les difficultés qu’elle avait eues à se trouver une clientèle du fait de sa pratique de méthodes de psychanalyses encore controversées. Elles se ressemblaient pourtant, cultivant toutes deux une volonté farouche de liberté, mettant un point d’honneur à ne jamais s’attacher trop à quelqu’un ,à ne jamais rien devoir à personne. Leur regard bleus, pâle pour Amy et océan pour Marie, tranchaient dans leur visages fins, attiraient et à la fois inquiétaient tant ce qui s’y lisait était complexe. Marie aussi avait son histoire, pénible d’après ce qu’Amy avait pu en apprendre, mais la jeune femme ne s’était jamais épanchée sur son sort, préférant aider les autres à s’en sortir.
« quand je t’aide toi, ou quelqu’un d’autre, à sortir d’une situation difficile, avait-elle dit un jour à Amy, alors qu’elle venait de s’installer à son compte, ce sont aussi mes problèmes que je combats, mes démons que j’empêche de ressurgir. En aidant les autres, je m’aide moi. C’est un peu égoïste n’est-ce pas ? » et elle avait eut ce sourire étrange, mélancolique qu’elle n’esquissait que lorsqu’elle ne pouvait le refouler.
Marie.
Amy se rendit dans sa chambre pour faire l’inventaire de ses placards. Si elle partait une semaine ou plus à New York, il allait falloir s’équiper, les hivers étaient rudes d’après son souvenir. Sans compter les cocktails auxquels Tom les traîneraient, les dîners avec les influents de l’art, dans ces splendides appartements de la cinquième avenue, peut-être même les bals de charité, très en vogue d’après son ami. Elle qui s’ennuyait à mourir pendant les grands dîners, elle allait être servie ! malgré tout, elle avait hâte d’y être, revoir ces lieux si familiers où elle avait passé des heures et des semaines avec ses amis d’alors, tout cela lui ferait du bien, et l’inspirerait peut-être pour ses tableaux.
12 décembre 2008
Amy se réveilla avec la gorge nouée. Son réveil indiquait cinq heures vingt du matin et elle s’étira avec difficulté. La semaine précédente avait disparu dans un tourbillon de préparatifs pour le vernissage, les tableaux à mettre en vente, sa robe, l’anxiété de Tom, la toile sur laquelle elle travaillait, et aussi des rêves qui occupaient chacune de ses nuits, des images de cette plage qui envahissaient son esprit, des cris, des rires d’enfants, des noms se mélangeaient, Thomas, Emma, tout formait une rêverie diffuse et continue. Elle en avait parlé à Marie, mais celle-ci l’avait vite rassurée. Étant donné la quantité de souvenirs qui lui étaient revenus en mémoire en l’espace de deux heures, il était normal qu’ils reviennent peu à peu, à un rythme plus normal.
Le sommeil la fuyait obstinément, et la jeune femme finit par se lever. L’air vif et glacé envahit la chambre en s’engouffrant par la fenêtre ouverte, un vent pur qui n’était pas encore altéré par la pollution parisienne, pas encore chargé de cris et d’altercations, un vent presque joyeux qui gonflait les longs rideaux crème et amenait à elle le parfum enivrant de l’aube, de la rosée..
Cette idée la fit sourire. Le vent pouvait-il vraiment être heureux ? heureux de se retrouver piégé dans cette ville, de flotter au-dessus de la Seine, de se trouver coincé entre les nuages blancs et ceux, plus déplaisants, que créaient la ville ?
- et pourquoi pas ? dit-elle à voix haute, moi je suis bien heureuse ici, alors pourquoi pas lui ?
Amy éclata d’un rire frais, bientôt emporté par le courant d’air parti répandre sa joie dans la capitale. Elle s’habilla rapidement et sortit dans les rues désertes, frissonnante sous la brise. Elle avait encore oublié son manteau.
Ses pas la promenèrent à travers la capitale engourdie par le froid, sommeillant encore durant quelques heures, et elle se laissa guider, l’esprit occupé par le vernissage de la soirée.
A vingt heures, tout était prêt pour accueillir les invités. Les tableaux d’Amy, accrochés aux murs blancs, égayaient la salle par touches de couleurs joyeuses, plus sombres pour certaines œuvres. Les paysages magnifiques parsemaient la pièce, promenant l’observateur de la Bretagne aux ruisseaux de montagnes en passant par les berges verdoyantes de la Seine. Des coquelicots éclatants attiraient le regard sur une prairie de fleurs sauvages aux bleus tendres, aux roses pâles, aux mauves lumineux et au blé encore vert.
Tom et Amy parcouraient du regard l’exposition, soucieux de ne laisser échapper aucun détail.
- splendide ! s’écria Marie en poussant la porte de verre, tout simplement magnifique !
- j’espère que les autres seront du même avis que toi, soupira son amie en mordillant nerveusement l’un de ses ongles.
- Bien sûr que oui, tout est parfait, un chef-d’œuvre d’équilibre et d’organisation, basé lui-même sur tes chefs-d’œuvre, s’exalta Tom, ils seront conquis !
- Vois-tu, fit Amy en prenant Marie en aparté, il y a deux jours nous nous trouvions face au plus colossal désastre jamais orchestré. Tom était à deux doigts de tout plaquer pour une île déserte, et ce soir tout est parfait. Impressionnant n’est-ce pas ?
Les deux jeunes femmes étouffèrent un rire et se recomposèrent un visage calme devant la mine offusquée de Tom.
- je vous ai entendu, toutefois je ne vous tiendrai pas rigueur de ce manque total de compréhension. Que voulez-vous, continua-t-il, dramatique, je suis un artiste incompris, à la créativité immuablement bridée !
C’en était de trop. Amy et Marie s’effondrèrent, le visage convulsé par le rire. Elles durent s’asseoir tant leurs côtes les lançaient, et après s’être calmées, évitèrent de se regarder trop longtemps de peur de repartir de plus belle.
La porte s’ouvrit enfin sur un premier groupe de convives. La cinquantaine prononcée, ces personnes étaient des habituées de la galerie de Tom et d’Amy, et n’avaient raté aucune exposition, chacun repartant toujours avec un tableau signé de la jeune femme.
Tom s’empressa d’aller les accueillir et les dirigea vers Amy, qui devait comme convenu leur faire faire le tour des œuvres.
- ravie de vous revoir très chère, la salua Mme Derrias, charmante vieille dame, poète et écrivaine à ses heures, vos toiles sont tout à fait ravissantes. Mais dites moi, reprit-elle en observant attentivement son hôte, vous sentez vous bien ? vous êtes étrangement rouge.
Un gloussement retentit dans la salle, et Amy se força à ne pas regarder Marie afin de rester calme devant ses clients.
- tout va très bien, merci.
Deux heures plus tard, la grande salle était remplie de monde, des critiques groupés ensemble et échangeant des avis divers, des hommes qui discutaient entre eux, plus intéressés par la situation du marché que par l’exposition, des oisives qui couraient les vernissages dans le seul but d’animer un tant soit peu leur existence d’une perfection accablante, et au milieu d’eux, Amy, que toute cette comédie parfaitement orchestrée ennuyait à mourir. Dans un coin de la pièce, elle observait ces gens, leurs mises, leurs gestes faussement désinvoltes et leurs éclats de rire silencieux. Tous différents, et pourtant si semblables par l’impression de monotonie et d’ennui profond qui se dégageait de chacun. Tous, elle les savait blasés, rendus passifs par la vie facile qu’ils avaient toujours connue. La jeune femme les connaissait bien, ayant côtoyé durant des mois leurs pendants new-yorkais, et derrière chaque costume, chaque robe de couturier, elle distinguait la jeune fille de bonne famille, mariée avec le riche héritier d’une société prospère, qui avait compris trop tard, à la lueur d’un verre révélateur, qu’en acceptant l’argent, elle perdait le bonheur. Qui l’avait compris mais qui l’avait aussitôt oublié. L’argent pardonne et console tout.
Amy adressa un sourire à l’une de ces femmes avant de sortir un instant. Le froid la saisit mais l’apaisa aussi. Avec un soupir de soulagement, elle sentit peu à peu le brouhaha se dissiper et bientôt les bruits de conversations ne furent plus qu’un lointain murmure. Elle fit quelques pas dans la rue déserte et alluma une cigarette. La volute de fumée s’élevait lentement, et la jeune femme s’amusa de la forme qu’elle prenait en fonction du souffle du vent, avant de la voir s’évaporer au-dessus d’elle, derniers lambeaux clairs dans l’obscurité.
Elle repensa à l’exposition qu’elle venait de quitter. Apparemment, ses toiles avaient beaucoup de succès, mais quelque chose la gênait dans ces tableaux. Bien sûr, elle ne remettait pas en cause sa technique ou son sens du trait, mais elle les trouvait bien loin de posséder cette intensité, cette réalité parfaite qu’elle voyait peu à peu naître sous son pinceau dans la toile qu’elle travaillait en ce moment. Depuis qu’elle l’avait commencée, tout son travail lui paraissait terne. Tous ces paysages qu’elle avait découverts, qu’elle avait peints avec passion, ne valaient rien face à cette étrange mer déchaînée dont elle n’avait aucun souvenir réel, rien comparé au désespoir qu’elle avait ressenti en esquissant au loin cette bouée perdue dans les flots tourmentés.
Des bruits de pas lui firent tourner la tête.
- tu t’esquives pour fumer en cachette ? se moqua Tom, rappelles-moi, quel âge as-tu ?
- je n’aime pas ces soirées, tu le sais . Est-ce vraiment nécessaire que je vienne à chaque fois ?
- les gens aiment parler aux artistes, les voir.
- Ils aiment l’idée de pouvoir replacer cette soirée dans une conversation et d’épater, corrigea la jeune femme.
- Aussi, reconnut Tom. Nous partons pour New York dans dix jours, tu pourras te reposer là-bas.
- Bien sûr, murmura-t-elle, bien sûr.
Pour la première fois depuis qu’elle était revenue en France, une grande lassitude s’empara d’elle, et elle se prit à rêver à cet autre continent, où les réponses à des questions qu’elle ne connaissait pas lui seraient peut-être enfin dévoilées.
19 décembre 2008
- fermes les yeux. Concentre-toi sur ma voix, et uniquement sur elle. Tu perds conscience de ce qui t’entoure, seule ma voix te raccroche à la réalité. Nous allons commencer.
Souviens-toi….
Emma se réveilla, l’esprit embrumé. la veille, elle avait préparé ses bagages et dans six heures, elle décollerait pour Manhattan. La jeune fille fit quelques pas dans sa chambre et son regard s’attarda sur les murs bleus, les battants des fenêtres à la peinture défraîchie , son lit dont elle touchait à présent les deux bords. Par les carreaux, une vive lumière de début d’été pénétra dans la chambre et la poussière qui virevoltait devant se trouva pailletée d’or. Accoudée au rebord, Emma contempla une dernière fois ce jardin où elle avait passé de si bon moments, il y avait longtemps, avant… Le visage de l’adolescente se ferma.
Bien trop longtemps.
Elle saisit la malle dans laquelle elle avait entassé tous les souvenirs de ces années passées. Sa vie tenait dans une valise, songea-t-elle amèrement en refermant derrière elle la porte de sa chambre.
Le long couloir était sombre, toutes les portes étaient fermées, comme pour lui signifier que désormais, elle n’était plus la bienvenue ici. La jeune fille inspira longuement avant de s’engager pour la derrnière fois dans ce couloir, et serra brièvement les dents en passant devant la chambre de Thomas. Il ne fallait pas qu’elle y pense, pas maintenant. En passant devant la porte des Signier, elle ne put retenir un léger rire en perçevant les ronflements qui troublaient le calme de la maison.
En descendant les marches de l’escalier, Emma eut une hésitation: laisser un mot d’au revoir, un mot d’adieu, pour les remercier de tout ce qu’ils avaient fait pour elle? Poursuivre un peu plus l’hypocrisie qui avait régné dans cette maison toute ces années, le temps de quelques mots?
Non.
Avec un petit frisson, elle s’avança dans l’allée déjà ensoleillée et tourna au coin de la rue. sans se retourner.
Le taxi la déposa à l’aéroport et la jeune fille s’apprêtait à pénétrer dans l’imposant bâtiment, quand tout se brouilla autour d’elle. Les contours des objets,les gens, tout devint flou, les lignes se tordirent, les couleurs disparurent, Emma se retrouva perdue dans une immensité blanche, où elle seule parvenait encore à exister.
Marie se crispa quand Amy,allongée sur le divan, émit un petit cri de panique, et que ses yeux s’ouvrirent brusquement. Elle crut un instant que son amie était parvenue à sortir seule de sa transe, mais lorsqu’elle se pencha sur elle, les yeux noyés dans le vague la détrompèrent. Elle posa la main sur le front de la jeune femme:
- Amy, je vais compter jusqu’à trois, et à trois, tu reviendras. un… deux…
Emma entendait cette voix qui comptait, qui l’appelait, mais quelque chose l’empêchait de s’y accrocher. une autre voix.
- Emma, Emma ne pars pas, s’il te plait…
Au loin, une silhouette. D’abord aveuglée par la lumière ambiante, Emma ne distingua pas tout de suite celui ou celle qui approchait. La forme se rapprocha, elle put deviner un enfant, un petit garçon.
Un petit garçon, qui avançait vers elle, lentement. des traits qu’elle ne voyait plus que dans ses cauchemars…
Une petite main enserra la sienne. Elle baissa les yeux.
- Emma, prononça la petite voix en levant vers elle un visage rieur, et pourtant empreint d’une gravité qui lui était inconnue.
- Thomas? demanda-t-elle, murmurant ce prénom qu’elle n’osait pas dire à haute voix.
- …. trois. Amy, reviens.
La voix résonna longtemps, mais Emma n’essaya pas de la comprendre. Elle regardait l’enfant, elle attendait.
- ne pars pas Emma, dit-il encore une fois, n’y retourne pas. Il lâcha la main d’Emma. Viens me voir Emma, viens, je t’attends…
La voix devint souffle, et la petite silhouette s’évanouit dans l’éclat blanc.
- attends! cria Emma, attends! je ne dois pas aller où? et toi, où es-tu? attends, dis-moi!
- Amy, reviens!
La voix revint, impérieuse. Emma disparut, se laissa emporter.
La jeune femme ouvrit les yeux et s’assit sur le divan, le regard fixe. Marie se plaça devant elle et la questionna, anxieuse:
- Amy, que s’est-il passé? tu n’as pas entendu ma voix, quand je t’ai appelé? qu’est-ce qui s’est passé, dis-moi!
Alors la jeune femme leva les yeux vers son amie:
- je ne m’appelle pas Amy. mon nom est Emma.
Marie resta un moment interdite, regarda son amie se lever et prendre son sac:
- je ne crois pas que ce soit une bonne idée de partir tout de suite, dit-elle d’une voix apaisante, en prononçant lentement les mots.
- je ne suis pas folle, Marie, sourit Emma en reposant ses affaires. ce que je te dis est vrai. mon vrai nom est Emma. Amy n’était qu’une invention, quelq’un qui m’empêchait de reprendre contact avec ma vie d’avant. je l’avais crée pour me protéger, mais maintenant, je n’en ai plus besoin.
elle avança d’un pas et prit la main de Marie.
- Merci. Je ne partirai pas avec Tom et toi à New-York. Avant de recommencer cette vie, je dois d’abord me souvenir de l’autre. Elle fait partie de moi, je ne peux pas l’oublier. Tu comprends?
- je crois, répondit Marie après une hésitation. Nos séances ont dû débloquer quelque chose, dans ta mémoire. C’est ce que tu cherchais n’est-ce pas? T u voulais retrouver un passé que tu n’avais jamais oublié. Tu l’avais juste calfeutré dans un coin de ton esprit, pour éloigner les mauvais souvenirs.
Emma ne répondit pas, et se contenta de sourire en franchissant la porte. La main sur la poignée, elle se retourna une dernière fois:
- je te dirai peut-être, un jour, mais pour le moment…
- vas-y, la coupa son amie. si tu veux me raconter ton histoire, j’en serai ravie, mais tu dois d’abord faire en sorte qu’il y ait quelque chose à raconter. A bientôt.
La lourde porte se referma sur Emma, et un souffle d’air pénétra dans le bureau de la jeune femme, amenant avec lui le rire d’un enfant.
***
Une jeune femme aux longs cheveux noirs se tient au bord de l’océan. L’air glacé de Décembre fouette son visage et éparpille ses mèches, le sable s’envole en brumes de poussières, et les vagues agitées viennent mourir en rouleaux d’écumes sur ses jambes, mais elle reste là, debout, les yeux fermés. Derrière ses paupières, dans sa tête, se déroule le film des étés passés sur cette plage, des rires et des courses effrénées sur le sable humide. Elle sait que si elle tourne la tête vers la droite, en haut du petit chemin entre les rochers, parmi les herbes hautes et les fleurs sauvages, elle aperçevra un petit cottage, où résonnent encore les bruits de sa vie passée.
Si elle regarde droit devant, une bouée s’agite, bringuebalée par les flots, disparait et réapparait au gré des vagues. Les souvenirs reviennent, affluent dans son esprit, mais elle n’a plus peur. Dans sa main, elle sait qu’elle tient la main d’un petit garçon qui lève vers elle son visage rieur, et dans son coeur, une petite fille court avec lui, saute par dessus les vagues.
Sur la plage déserte, une jeune femme aux longs cheveux noirs rit, le visage tourné vers le ciel, tourné vers l’océan, offre son rire à quelqu’un, qui l’attend.
Depuis tellement longtemps…