Un matin devant sa fenêtre

Charlotte regardait par la fenêtre depuis bientôt une heure. Elle n’y voyait rien. Elle n’y pensait rien. Juste le néant et elle. Ou plutôt le néant en elle. Charlotte venait de quitter celui qu’elle pensait être l’homme de sa vie. Pas son âme sœur, non, qui serait assez fou pour tenter de vivre avec son âme sœur ? Mais avec le seul homme qu’elle jugeait digne de construire une vie avec elle. Voyager autour du monde, vivre leurs aventures à deux, puis avoir des enfants, une maison, un chat, un jardin.

Elle regardait la pluie tomber du ciel gris sur les feuilles mouvantes de l’arbre qui jouxtait sa fenêtre. C’était l’automne. Les feuilles commençaient à jaunir et à tomber avec panache, offrant à ses yeux leurs dernières danses.

Aucun paysage n’aurait été plus en adéquation avec sa rupture. Tout lui semblait doux et vrai.

Sauf qu’elle ne pleurait pas. Elle n’y parvenait pas. L’avait-elle vraiment aimé ? Jusqu’hier, le grand jour de l’ultime dispute elle en doutait, elle n’y croyait même plus. Fabulations se disait-elle. Aujourd’hui, seule, elle savait qu’elle l’aimerait toujours.

Elle apercut le souvenir de son visage à travers la vitre. Il était beau cet homme. Le plus beau qu’elle n’ait jamais eu. Elle se reprocha de penser qu’elle avait pu le posséder. Posséder c’est aussi perdre. Et elle n’était pas prête à le perdre. Ce qu’elle avait voulu, c’était le quitter. Non le perdre. Certes non !

Comment en étaient-ils arrivés là ? Depuis des mois, leurs disputes n’étaient que blessures sans retour et tortures mutuelles. Surtout à cause d’elle d’ailleurs. Car elle n’était pas heureuse et lui en voulait. Et lui n’était pas heureux de l’entendre. Il en avait fait des efforts pour la garder. Evidemment : il l’aimait. Elle n’en avait pas fait le moindre. Elle n’en avait déjà plus la force.

Elle ne pouvait vivre ici, loin des siens. Il ne pouvait partir d’ici, loin des siens. Elle savait que tous leurs efforts n’y changeraient rien. L’un aurait dû se sacrifier. L’autre aurait dû assumer ce sacrifice. Le premier aurait détesté le second. Or le couple ne peut survivre à un seul et unique sacrifice alors que son essence même résidence dans la dualité.

Un instant Charlotte regretta sa franchise, ses mots, son abandon. N’aurait-elle pu le faire par amour pour lui ? Mais l’impasse de la dualité du couple ressurgit aussitôt comme une évidence : Pourquoi l’aurait-elle fait pour quelqu’un qui avait refusé de le faire pour elle ?

Cette idée la fit sourire ; elle haussa les épaules, le front toujours appuyé contre la fenêtre glacée. Elle se rappelait qu’elle disait de lui à qui voulait l’entendre qu’il était l’homme de SA vie. Lui-même lui murmurait également qu’elle était la femme de SA vie.

C’est alors que le sourire de Charlotte se figea et que ses yeux noisettes perdirent leur éclat : elle venait de comprendre : elle et lui n’avaient pas la même vie à s’offrir, voilà tout. Elle ne voulait pas de celle qu’il avait mis si longtemps à construire, ni lui de celle qu’elle brûlait de commencer.

Tristement, Charlotte posa ses doigts sur la vitre que de petites gouttes de pluies dévalaient. Elle retira sa main, dont la trace demeurerait plusieurs jours sur le carreau, comme la preuve de leur échec, à lui et à elle : ils aimaient leurs vies, leurs projets et leurs rêves plus que l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre. Elle regretta un instant qu’ils n’aient pas eu les mêmes…

Ils souffriraient donc, supposa-t-elle, pour la bonne cause. Mais de quelle bonne cause s’agissait-il au juste ?

Encore une fois, le néant reprit le dessus. Leur rupture elle-même était le néant. Ce dernier n’était que le reflet de celui de Charlotte et de cet homme, qui immolaient leur amour au nom des sacrifices qu’ils ne voulaient pas faire.

Charlotte songea avec un certain désespoir à ce sacrifice commun ; à la dualité du couple une ultime fois retrouvée dans sa destruction.

Une larme glissa doucement du bas de sa paupière de Charlotte jusqu’à à sa joue, pour finir sa course au creux de ses lèvres. Elle la recueillît du bout de la langue. Son goût salé calma pour un instant l’amertume qui avait élu domicile dans son cœur comme la pluie sur sa vitre tâchée.

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Le salon d’Ambre

I. - Le trajet de l’aéroport au centre de la ville historique de Saint Petersburg offre aux yeux éblouis par tant de grandeur les vestiges de l’aire communiste, composés de d’immenses bâtiments rouges et gris, d’imposantes statues, et de majestueuses avenues.
Marie et Laura ne savaient guère où poser leur regard. Tout comme leur grand-mère, qui leur indiquait tant et tant de bâtiments à admirer qu’elles en eurent bientôt le cou endolori.

« Laisse nous donc profiter du paysage Grand-Mère ! s’exclama Marie, avec une pointe d’exaspération dans la voix. On ne peut pas matériellement, tout regarder en même temps !

La grand-mère  des deux jeunes filles sourit. Elle connaissait ce vilain défaut qui ne l’avait jamais quitté tout au long des nombreux voyages qu’elle avait entrepris. Peu importait, elle était heureuse de réaliser l’une de ses dernières aventures avec ses deux petites filles.

Elle quitta quelques instant la vitre de la fenêtre pour les admirer. Car elle les aimait, ces deux jeunes femmes. Laura était la plus jeune, elle n’avait que 20 ans et était déjà fort jolie. Ses cheveux mi longs, d’un châtain aux reflets auburn, tranchaient avec ses grands yeux noirs. Elle était petite et fine, dynamique, et surtout d’une rare intelligence. Elle étudiait la philosophie depuis déjà deux ans. Malheureusement, elle était souvent triste et mélancolique. Laura était quelqu’un de secret et de fragile, qu’il fallait protéger à tout prix des ignominies du monde réel dans lequel elle finirait par évoluer.

Marie aussi était fragile, mais ce n’était qu’épisodique, et la plupart du temps, elle bénéficiait d’une force de caractère surprenante pour une femme de son âge, qui lui permettait d’aider son entourage  du mieux qu’elle pouvait. Elle aussi était intelligente, mais moins cultivée que sa sœur. C’était certainement ce manque de culture qui la complexait, et qui l’empêchait de trouver sa voie professionnelle. Alors, brillante en droit, elle s’était résignée à en faire sa profession, ce qui ne convenait nullement à son caractère passionné.  Marie, à 22 ans, était belle et charmeuse. Bien proportionnée, elle avait hérité, on ne sais trop comment, d’une poitrine généreuse et d’yeux en amande, qui, maquillés par sa sœur, faisaient des ravages. Elle aimait plaire, car elle avait compris le rôle que pouvait jouer le physique dans la vie d’une femme, et en connaissait parfaitement les rouages. Hélas pour elle, ce qu’elle croyait être une force s’était bien souvent retourné contre elle, et ses choix amoureux étaient pour la plupart désastreux.

Ce voyage allait faire du bien à ces deux enfants. Laura découvrirait un nouveau peuple. Marie s’y ressourcerait, puisqu’elle était déjà venue en Russie avec elle deux ans auparavant.

II. - Le taxi s’arrêta devant un hôtel qui se voulait de luxe, mais qui, de toute évidence, ne l’était pas. A peine leur dit-on bonjour. L’anglais était visiblement proscrit. Heureusement, les jeux de bras et de mains étaient un domaine dans lequel Grand-Mère excellait. Si bien que les valises furent montées dans les chambres dans les minutes qui suivirent les premières gesticulations.

Laure et Marie partageraient une chambre, tandis que leur grand-mère aurait la sienne, leur laissant ainsi toute liberté pour aller et venir.
Il fut convenu de défaire les bagages et de se reposer pendant une petite heure avant de décider quoique ce soit quand au futur circuit touristique.

Marie et Laura quittèrent leur grand-mère sur le pas de sa porte, et retournèrent dans leur chambre.

-                 « Alors Laura, que penses-tu du peu que tu as aperçu de la Russie ?  demanda Marie avec entrain

-                 Ce pays a l’air triste. Il est dur, ça se sent jusque dans l’air.

-                 Ah bon ? Il ne te plait donc pas ?  S’inquiéta Laura.

-                 Si si, il me semble magnifique, mais l’on sent que de terribles choses se sont passées ici. Il y règne une sorte de mélancolie inquiétante….
Le silence se fit. Marie était préoccupée. Peut-être n’aurait-elle pas dû emmener sa petite sœur dans un pays comme celui-ci juste après sa rémission. Elle frémit à l’idée que sa dépression puisse ressurgir un jour
-                 Ne t’inquiète pas Laura, tu verras, Saint Petersburg est une ville envoutante et magique, tu l’aimeras. Il suffit juste que tu t’y acclimates et que tu ignores ses zones d’ombres. Puis tu verras Jdan nous montrera les meilleurs endroits de la ville et des alentours. Grace à lui nous éviterons jusqu’aux hordes de touristes.

Jdan était le guide que Marie avait recruté lors de son précédent séjour. Elle était très attachée à lui, car ce voyage avait été pour elle un renouveau. Alors en pleine rupture avec son premier amour qui était d’une infidélité maladive, elle était partie en Russie avec sa grand-mère pour se changer les idées. Et cela avait marché. Bien que plus âgé de 10 ans, il lui avait redonné confiance en elle. Il était devenu, en quelques jours, un ami. Puis leurs rapports avaient évolués. Comme tous bons touristes qui se respectent, Marie et sa grand-mère lui avaient offert le dernier jour un repas au restaurant et un cadeau dans un magasin de souvenirs chics. A la sortie du magasin, Jdan s’était approché doucement de Marie pendant que sa grand-mère prenait place dans la voiture. En lui effleurant la main, il avait glissé au creux de celle-ci un petit sac de peau.

-                 « C’est pour toi. Dit-il. Ouvre le plus tard, à l’hôtel.

-                 Merci. Répondit-elle, rougissante. D’accord. »

Elle cacha d’une main tremblante ce trésor au fond de sa poche ; et son cœur battait si fort qu’elle ne savait que penser. Etait-ce là une coutume pour les guides que d’offrir à leurs clients un cadeau de départ ? Pourquoi un tel geste ? Quel que fut l’objet qui se trouvait au fond de ce petit sac, elle savait qu’elle l’aimait déjà, et qu’il représenterait pour elle la Russie.

La balade se poursuivit jusqu’aux fontaines de la ville, d’où l’on pouvait entendre les coups de canon retentir le midi. La grand-mère de Marie resta dans la voiture à cause de son pied, dont elle souffrait beaucoup. SI bien que Jdan et Marie restèrent seuls à attendre au bord de l’eau le bruit assourdissant de ces vestiges de guerre. Le premier tir la fit sursauter. L’explosion semblait  flotter au dessus de leurs têtes. Le second coup partit, et surprit Marie de nouveau. Mais cette fois, Jdan posa sa main sur la sienne. Il la regarda d’un air sincère, et lui dit en un sourire, la tutoyant pour la première fois : « Tu es très belle Marie », comme s’il avait compris qu’elle avait besoin d’entendre de tels mots. Puis il retira sa main et partit rejoindre la voiture. Il les déposa à un magasin de disques pour qu’elles achètent de la musique russe, et repartit. Elles ne le revirent plus. Elle ouvrit la petite poche en peau, et y trouva des bijoux épurés d’ambre vert. Elle leur trouva une beauté triste, et ne s’en sépara plus.

Marie n’oublia pas ces vacances, cela lui était d’ailleurs impossible. Mais elle décida d’ignorer son trouble, qu’elle estimait par ailleurs être une réaction d’adolescente en mal de reconnaissance.

Alors quand sa sœur exprima le désir de découvrir cette ville, elle n’hésita donc ni à y retourner, ni à recontacter Jdan pour les guider durant leur séjour, et ce d’autant plus que leur grand-mère marchait difficilement.

III. - Après s’être changées, Marie et Laura recherchèrent dans la ville un endroit où dîner. Elles trouvèrent un petit restaurant de quartier charmant. A 19h, elles y amenèrent leur grand-mère et toutes trois passèrent une soirée détendue et calme, où elles mangèrent de délicieuses spécialités dont elles ne parvinrent ni à lire ni à retenir le nom.

Puis elles remontèrent à l’hôtel et  s’installèrent dans le hall :

-                 « Marie, as-tu pu joindre le guide aujourd’hui, pour qu’il soit présent ici demain à 9h, afin que nous commencions les visites?

-                 Oui Grand-Mère, je l’ai eu au téléphone. Il a tout prévu. Nous commencerons par le Palais de l’Hermitage que tu aimes tant. Il a même commandé un fauteuil roulant. Répondit Marie.

-                 J’espère que nous verrons les Rembrandt …

-                 Mais oui, j’en suis sûre Grand-Mère, renchérit Laura, quelque peu amusée par le nombre de fois où ce souhait avait été formulé.

-                 Bon, je vous laisse sortir alors, pour ma part je vais me coucher, j’ai quand même 80 ans ! Soyez prudente mes chéries.

-                 D’accord Grand-Mère !*

IV. - Le lendemain, elles arrivèrent toutes trois à 9 heures  dans le hall. Elles attendaient Jdan. Laura se demandait bien à quoi il pouvait ressembler. Il ne devait pas être laid pour avoir pu plaire à sa sœur, même si celle-ci avait parfois des goûts quelque peu loufoques.
Mais elle fut déçue car Jdan était petit, et ses cheveux blonds semblaient avoir été étirés à l’infini de manière à cacher son front dégarni ! Comment Marie avait-elle pu être attirée par lui ?  Cette dernière semblait d’ailleurs profondément émue de le revoir, bien qu’elle tenta de la cacher habilement. Cela fit augurer le pire à Laura, qui connaissait bien les excès passionnés de sa soeur.

Une fois les présentations et l’organisation de la journée faites, la petite troupe se dirigea vers la voiture du guide, qui les conduisit au palais de l’Hermitage.

Le but principal de la visite était de chercher les Rembrandt tant désirés par la grand-mère de Marie et Laura, tout en ne les trouvant pas immédiatement, pour pouvoir ainsi découvrir d’autres œuvres. Laura en parla à Jdan, qui d’un sourire complice s’exécuta : il s’empara du fauteuil roulant et le dirigea vers un Léonard de Vinci puis vers une salle de tableaux volés durant la Seconde Guerre Mondiale, pour terminer sur les œuvres de l’Ecole des Flamands.
Enfin, Jdan nous mena au salon des Rembrandt. Leur grand-mère allait et venait en fauteuil d’un tableau à l’autre, en observait la technique, les mouvements et les ombres.  Marie, quant à ellen resta éblouie devant « La Descente de la Croix » ; les larmes lui vinrent aux yeux devant tant de poésie et de souffrances partagées.

V. - Le jour suivant, ils partirent visiter pour la journée le château de  Tsarskoïe Selo, où se trouvait le célèbre salon d’ambre, constitué uniquement de cette pierre aux nombreuses vertus salvatrices. Le nombre de visiteurs pouvant s’y tenir en même temps étant limité, Jdan et Grand-Mère furent les premiers. Puis, les portes se rouvrirent, quelques minutes plus tard, devant Laura et Marie. Il régnait dans cette pièce une sorte de magie apaisante, mêlée d’une mélancolie que quelqu’un avait voulu dissimuler derrière chaque fragment d’ambre. Laura n’avait jamais rien vu de si beau et de si fort. Elle était attirée par cette pièce, et pourtant tout son être la refoulait comme l’on fuirait un danger mortel. Marie quant à elle se laissait envelopper dans la folie dorée qui régnait dans cette pièce. Elle la faisait sienne. Elle l’admirait. Elle s’y serait noyée si elle l’avait pu. Mais elle remarqua que sa sœur était prise de tremblements. Elle la prit par la main, et toutes deux sortirent de la pièce, bouleversées.

En guise de rémission, tous mangèrent dans une auberge proche du château, et reprirent la voiture pour rentrer à Saint Pétersbourg. Cette fois-ci, c’était un chauffeur qui conduisait le véhicule, de sorte que Marie se trouvait assise entre Jdan et Laura. Elle ne pouvait s’empêcher de repenser au dernier jour du précédent séjour. Jusqu’ici, Jdan était resté professionnel, et cela lui déplaisait. La voiture était petite, et leurs jambes se frôlaient, mais sans aucune sensualité, si ce n’était son parfum qui flottait dans l’air. Marie, désabusée, se résigna à penser à autre chose et s’endormit. Une heure plus tard, elle fut réveillée par une forte douleur au pied droit. Jdan le lui écrasait avec force, une force qui ne pouvait qu’être calculée et volontaire. Elle se redressa. Il ne s’agissait pas d’un pied qui s’égare sur un autre, non, mais d’un désir si fort qu’il aurait voulu pouvoir en détruire l’objet. Marie cria « Aie ». Il s’excusa, sans gêne aucune. Etrangement, Marie le détesta.

Aux abords de Saint Pétersbourg, Jdan proposa à demoiselles, avec la permission de leur grand-mère, bien sûr, de les emmener voir les ponts de la Neva se lever à 1H30 du matin précise. Elles acceptèrent avec joie. Marie et Laura étaient heureuses de faire ce beau voyage avec leur grand-mère, qui les avait initié à cela voilà bien des années. Diminuée, elle l’était certes, mais elle n’avait en rien perdu ce goût de l’aventure qui faisait d’elle une grande voyageuse. Bien sûr, il n’était plus question de longues marches, de stop, de sac à dos, d’escalade ou de prises de risque, mais l’imprévu ne l’avait jamais quitté, et l’enchantait encore une fois ce soir, bien qu’elle ne put y prendre part. Car c’est de l’imprévu que naissent les instants uniques qui marquent le souvenir.

VI. - Marie et Laura, après s’être assurées que leur grand-mère s’était bien endormie, retournèrent dans leur chambre, et attendirent 1h du matin, heure à laquelle leur guide devait venir les prendre.
-                 « Je ne me sens pas très bien Marie, je pense que je vais rester. J’ai dû trop manger.

-                  Oh non, s’il te plaît, ne me laisse pas. C’est notre avant dernier soir !  Je ne veux pas me retrouver seule avec lui. Et puis, c’est féérique paraît-il ! Allez, viens s’il te plait !

-                 D’accord. Mais tu sais, cette journée m’a beaucoup marquée. Ce pays est trop intense et trop dur pour moi. Tant d’écrivains y sont devenus fous et s’y sont donnés la mort, tant de duretés, tant de passions y sont nées. Jusqu’à l’insupportable. Moi-même deviendrai-je folle si j’y séjournais plusieurs mois. Je ne peux me complaire comme toi dans de tels sentiments. Je m’y perdrai au contraire irrémédiablement.

-                 Moi, c’est ce que j’aime, m’y perdre, comme l’on se perd dans un Dostoïevski  Me dire que je pourrais mourir de passion, ou de démesure. Ici est un autre monde, une autre dimension. Ici je me sens chez moi ; je pourrais réaliser toute ces choses, toutes ses envies qu’ailleurs je me refuse.
Un long silence suivit. Les sœurs se comprenaient, et comprenaient également les dangers et impasses de leurs aspirations. L’une refusait d’affronter l’absolu, et même de seulement y goûter, de peur qu’il ne l’étouffe. L’autre s’y serait volontiers noyée, mais ne savais comment y parvenir, ni jusqu’où  sa quête de l’absolu pourrait réellement la mener.

Mais il était déjà minuit cinquante, et les jeunes filles se couvrirent pour sortir rejoindre Jdan, qui les attendait en voiture en bas de l’hôtel. Il avait l’air fatigué et énervé, ce qui contrastait avec l’excitation des deux sœurs. Marie s’installa devant, et entreprit de faire la conversation pendant la visite nocturne de la ville que leur offrait Jdan. Ils tournèrent, et tournèrent encore, et au fil des kilomètres, les mots de Marie s’éteignirent, jusqu’à disparaître totalement. Personne ne songeait plus à parler.

Enfin, ils s’arrêtèrent face à la Neva et aux ponts qui le traversaient de part et d’autre. Laura se leva difficilement : elle s’était endormie. Marie tremblait de froid. L’air automnal avait encore fraichi. Jdan enleva son blouson et lui posa sur les épaules d’un geste doux.
Le premier pont, à l’ouest, commença sa lente levée. Laura était aux premières loges, hypnotisée par ce spectacle nocturne. Jdan fit glisser ses doigts le long du dos de Marie,  et lui demanda au creux de l’oreille  si elle avait toujours froid. « Un peu, oui», répondit Marie. Il se mit alors à lui caresser doucement les bras et la nuque, jusqu’à ce que tous les ponts se furent levés.
Puis, sans un regard, Marie lui rendit son blouson. Il le reprit d’un geste naturel, comme si rien ne s’était passé.
Cela rassura Marie, qui crut avoir rêvé, une fois encore. Elle se reprocha une fois de plus son côté fleur bleue. En outre, Laura semblait n’avoir rien remarqué.

Jdan se gara devant l’hôtel, et, comme il l’avait promis à leur grand-mère, accompagna les deux jeunes filles jusque dans le hall. Il fit la bise à Laura, puis embrassa Marie à son tour. Elle lui murmura « Merci » en le regardant dans les yeux. Ce qu’elle vit dans les siens lui provoqua un mouvement de recul. Elle se dégagea brusquement et tourna les talons en direction de l’ascenseur. En y pénétrant, elle se retourna, et vit qu’il n’avait cessé de la fixer de ses yeux brillants, de son regard triste, presque désespéré. Les portes se refermèrent sur cette image, et Laura se contenta de dire « En tout cas, il n’y a plus de doute à avoir. » Laura se garda bien de dire à Marie ce qu’elle avait découvert dans la voiture. A quoi cela aurait-il servi ? Les portes de l’ascenseur se rouvrirent sur la journée du lendemain qui était sur le point de commencer.
VII. - Marie ne dormit pas. Elle pensa sans cesse à ce regard, qui l’avait touché plus profond qu’elle n’aurait pu l’imaginer. Elle passa sa nuit à se remémorer cette soirée, son toucher, ses yeux, mais songea également que demain serait leur dernier jour.

Laura au contraire, fut malade toute la nuit. Comme si l’absolu qui enveloppait sa sœur de ses griffes était plus qu’elle ne pouvait supporter. Elle voyait le mal que l’absolu et la passion pouvaient faire à leurs proies, mais également aux proches de ces dernières. Il lui semblait que Jdan et Marie étaient aveuglés par une chose qu’elle ne parvenait pas à nommer. Ils ne se voyaient qu’eux. Le reste leur importait peu. Pouvait-elle seulement empêcher cela ? Elle en doutait…

VIII. - Le dernier matin du séjour fut pénible pour tous. Laura était toujours déprimée de ce dont elle avait été témoin. Marie quant à elle, était d’humeur exécrable, car elle voyait l’échéance du départ arriver de minutes en minutes, et sentait une sorte de peur panique l’étrangler. Leur grand-mère heureusement sut ramener le calme et leur rappela qu’elles allaient aujourd’hui au château de Peterhof, l’un des plus beaux de la ville, auquel on accède par bateau, ce qui ajoute à sa visite une jolie promenade sur les flots de la Neva.

Jdan fut à l’heure, comme toujours, mais d’une humeur massacrante. Tout l’agaçait, et il  était anormalement froid, y compris avec Marie, qui s’en trouva attristée.

La visite des jardins du château avec leurs majestueuses fontaines fut tout de même agréable. Puis, une violente averse contraignit les visiteurs à se réfugier à l’intérieur, où les dorures, parquets, colonnes et plafonds, ainsi que le mobilier et les tableaux mirent fin à la mauvaise humeur de chacun. Jdan connaissait parfaitement les lieux, et fit un compte-rendu exact et passionnant de la vie du château et de ses occupants.

IX. - Puis vint l’heure de rentrer à l’hôtel pour se préparer pour la dernière soirée en Russie. L’avion partait le lendemain à 11 heures. La grand mère des jeunes filles proposa à Jdan de dîner avec elles, pour le remercier. Il accepta avec joie. Mais arrivé à l’hôtel, il changea d’avis brusquement, et le fit savoir sur un ton qui n’appelait aucune contradiction. Il prit l’argent qui lui revenait, et dit adieu à ses dames, après les avoir longuement remerciées.

Marie ne laissa pas paraître sa peine du départ si précipité de son guide. Elle était déçue. Elle aurait aimé qu’il veuille passer ne serait-ce qu’une seconde de plus avec elle, comme c’était le cas pour elle. Mais il n’en n’était rien, et elle le détestait pour ça. Une fois qu’il fut parti, elle effaça son numéro de portable de son téléphone, pour éviter toute tentation.

X. - Mais, vers 5heures du matin, la tentation eut tôt fait de réapparaitre. Marie reçut un message de Jdan dans lequel celui-ci lui l’invitait à prendre le petit déjeuner à la boulangerie située à côté de l’hôtel.

Laura fut contre. Elle y voyait trop de risques d’une éventuelle faiblesse de la part de Marie. Mais elle finit par céder, car le lieu ne se prêtait pas à de trop grands égarements.

Jdan retrouva donc Marie assise à une table de la boulangerie, un café devant elle, jouant nerveusement avec la petite cuillère en plastique. Elle avait un air pensif. En réalité il s’agissait plutôt d’une sorte de peur mêlée à l’angoisse des premières fois. Elle sut, dès l’instant où il passa l’embrasure de la porte, qu’elle n’aurait pas dû venir, et que sa sœur avait raison.

Il commanda une viennoiserie et un café et paya la note.
-                 « Je suis triste que tu partes, tu sais, j’ai adoré être votre guide. La vie est dure ici autrement. Si tu veux revenir, je t’organiserai un séjour en hiver, avec les traineaux, c’est la plus belle saison de la Russie, je t’assure. Expliqua-t-il.

-                 Merci Jdan, si je peux revenir, je le ferai avec plaisir, mais il faudra que tu m’aides à organiser ce voyage, car comme tu le sais, je ne parle que quelques mots de russe, et en plus je les prononce d’une manière incompréhensible.

-                 Cela me fera plaisir.

-                 En tout cas, je te remercie pour la sortie en pleine nuit pour voir la levée des ponts. C’était féérique, et les bateaux passant en dessous… je n’avais jamais rien vu de tel ! poursuivit Marie, tout en remarquant le regard troublant que Jdan avait eu la veille

-                 J’ai adoré le faire pour toi. Je ne le fais pas pour les autres touristes, mais toi, tu en vaux vraiment la peine.

Marie rougit brusquement. Elle ne savait quoi répondre. Elle avait chaud. Elle répondit ce qui lui vint en premier à l’esprit :
-                 Je suis sûre que tu dis ça à toutes tes touristes !

-                 Tu es plus qu’une touriste, Marie.
Il en eut assez de parler. Il posa sa main froide sur celle de Marie, tétanisée. Puis de son autre main, il lui caressa le visage. Elle ne bougeait pas, son regard était plongé dans le sien. Il l’embrassa du bout de ses lèvres douces, une fois, puis deux, puis elle se mit à lui répondre, passionnément.
Naturellement, ils sortirent de la boulangerie et montèrent dans sa voiture. Il l’embrassa de nouveau, fougueusement, comme elle ne l’avait jamais été auparavant. Il lui dit qu’il l’aimait, qu’il était amoureux.

Il essaya de passer sa main sous sa jupe, son chemisier. Elle le repoussa sans trop comprendre pourquoi. Il en pleurait presque, répétant sans cesse qu’il l’aimait. Elle ne savait que penser. Elle avait envie de lui céder, de s’abandonner à lui, que ce soit vrai ou non.

Puis, son regard s’attarda sur un siège bébé qui se trouvait à l’arrière. Son sang se glaça. Elle ne sentit plus ses mains la toucher, ni ses baisers l’atteindre. Elle ne pouvait pas. Non, elle ne pouvait pas. Elle le lui dit.
Ils se dirent alors adieux, tremblants de passion frustrée plus encore que de leur désir inassouvi. Marie referma la portière, traversa la rue, franchit la porte de l’hôtel, appela l’ascenseur, et laissa les portes noires se refermer sur elle. Sans se retourner ; elle pleura.

Florence G.

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Désillusion

Sombre postiche d’une vie sans nom,
Je vois en toi, pauvre prélat,
L’espoir déçu d’une nation.

Tu cries, tu pleures sans cesse ; Sans cesse
Supercheries, Ignominies,
Et devant ton parterre fleuri,
Déverses les flots de nos bassesses.

Epoumonée d’amoures lasses,
Ton âme jonchée de ces coeurs nus,
Trépasse.
Et nous laisse seuls, croyants perdus.

Florence G.

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