Guillaume n’avait jamais pensé en arriver là. C’était pour lui une catastrophe, jusque-là, il avait toujours considéré ces gens comme des escrocs, et il s’était juré de ne pas changer d’avis quoiqu’il arrive.
Seulement aujourd’hui, il allait devoir être confronté à ce milieu. Bien sûr, il n’y allait pas de gaité de cœur, il avait fallu que sa famille, ses amis, son médecin, le poussent à venir. Et c’est avec beaucoup d’appréhension qu’il s’était rendu ici.
Ici, c’était pour le moment sur le trottoir, dans une rue comme il en existe des centaines dans Paris.
Face à lui, une lourde porte en bois. Sur cette porte, une plaque en métal doré. Sur laquelle on pouvait lire :
Dr. Creutzig
Psychanalyste
La seule lecture de cette inscription dégoutait Guillaume.
Autant la première ligne que la deuxième d’ailleurs.
Comment pouvait-on avoir un nom aussi répugnant ? Guillaume essayait de le prononcer dans sa tête, la seule chose qui en résultait était une espèce de cacophonie intérieure.
Comment pouvait-on exercer un métier aussi répugnant ? Avec un nom pareil, quoi de plus facile finalement.
Instinctivement, Guillaume se retourna. Il regarda à gauche, à droite, encore à gauche… Personne ne venait. Il avait espéré voir arriver quelqu’un, quelque chose, qui puisse lui donner une bonne excuse pour ne pas subir un tel supplice. Une grand-mère appelant à l’aide, sa voiture emmenée par la fourrière, un agent de police le recherchant, … Mais rien.
Il refit donc face à la lourde porte, et dans un effort surhumain contre sa volonté, actionna la poignée et entra.
La porte se referma derrière lui, et il se retrouva dans un couloir sombre et lugubre.
Au loin, une porte était entrouverte, d’où émanait une faible lumière.
Un homme en sorti alors.
- Ah ! Bonjours. Monsieur Dacoste je présume ?
- Oui c’est ça. Excusez-moi pour le… heu… retard…
- Il n’y a pas de mal, vous êtes mon seul client de la journée. Entrez donc.
Il fit signe à Guillaume de lui passer devant et de rentrer dans la pièce entre-ouverte.
Au passage, le Dr. Creutzig lui tendit une main, que Guillaume serra à contrecœur. C’était une main rugueuse, trapue, légèrement moite, et déformée par l’âge et certainement une bonne dose d’arthrose.
La pièce dans laquelle il venait de pénétrer n’avais absolument rien d’attrayant.
Le décor était triste, presque effrayant. Au sol, un planchet craquait sous chaque pas des deux hommes. Au mur, la tapisserie, de couleur pourpre partait en lambeaux par endroits. De chaque côté, les murs étaient garnis de bibliothèques, d’étagères, croulants sous d’innombrables livres. Dans un coin, un petit bureau en bois disparaissait sous des dizaines de feuilles, de cahiers, de bloc-notes. Et au milieu de la pièce, un canapé miteux, en cuir, avec un petit coussin mauve. Avec, à côté de celui-ci, un vieux fauteuil recouvert de velours rouge.
- Bien, allongez-vous sur le canapé, la tête du côté du fauteuil de façon à ce que vous ne me fassiez pas face.
Guillaume s’exécuta avec le même entrain que celui qu’il avait eu en poussant la porte d’entrée et en serrant la main de Creutzig.
Il entendit derrière lui le docteur prendre place sur son fauteuil dans un grincement aigu.
La pièce sentait le renfermé. Guillaume avait l’impression qu’un véritable complot été monté contre lui. Il n’avait aucun plaisir à se trouver ici, et il avait clairement l’impression qu’une force supérieure et indépendante de toute intelligence humaine prenait un malin plaisir à faire en sorte que son dégout prenne tout son sens et atteigne son paroxysme.
- Alors monsieur Dacoste, c’est la première fois que vous suivez une thérapie ?
- Oui. Répondit simplement Guillaume.
- Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre cette décision ?
- Mon médecin.
- Je vois… Un cliquetis de stylo à bille retenti, et très vite, Guillaume entendait le docteur griffonner sur un papier, probablement un bloc-notes. Mais c’est quand même vous qui en avez pris la décision ?
- Oui.
- Et qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ?
- Eh bien je ne sais pas, je me suis dit que ça pourrais être… Enrichissant, tentât-il.
- Enrichissant ? C’est tout ?
- Oui, disons que j’espère que cela va m’apporter un plus. Encore le bruit du stylo sur le papier. Pourvu que ce pseudo-médecin n’en abuse pas… C’était un bruit que Guillaume ne pouvait supporter, il avait l’impression de n’entendre que ça. Ce genre de petit bruit totalement insignifiant quand on n’y prête pas attention, mais qui devient insupportable une fois qu’on s’est rendu compte de sa présence.
- Vous pouvez être plus précis ?
Guillaume marqua un temps d’arrêt. C’était déjà plus qu’il ne pouvait en supporter. Il ne savait pas quoi dire, et n’avait d’ailleurs aucune envie de dire quoi que ce soit.
- Je ne sais pas… Suite à certains évènements de ma vie, mon médecin a pensé que j’aurais surement besoin d’aide ?
- Quel genre d’évènements ?
- Ma femme est décédée il y a 2 semaines.
- Toutes mes condoléances, s’excusa le docteur.
- Merci.
- Et donc votre médecin a pensé que vous auriez besoin d’aide… Il griffonna encore. Monsieur Dacoste, puis-je vous demander quel genre de relations vous entreteniez avec votre femme ?
Guillaume fut presque choqué de la question.
- Eh bien le genre de relation que tout homme entretient avec sa femme. « Quelle question débile ! » pensa Guillaume.
- Plus précisément ?
- Je l’aimais.
- Intéressant… Le bourreau griffonna encore.
Là cela devenait assez gênant… Guillaume se redressa quelque peu et se retourna vers le docteur Creutzig. Il était bien droit dans son fauteuil, les jambes croisées, les yeux rivés sur son bloc-notes.
- Je peux vous demander ce qu’il y a d’intéressant là-dedans ?
- Restez allongé. Guillaume reposa sa tête sur le petit coussin. Vous m’avez répondu « je l’aimais », aviez-vous quelque chose à vous reprocher vis-à-vis d’elle ?
- Mais pas du tout ! Pourquoi cette question ?
- Hum… Si cela avait été le cas, vous m’auriez répondu « nous nous aimions ». Dites-moi tout, vous pouvez me faire confiance.
Guillaume ne répondit pas. Il était vexé. Comment peut-il déduire d’une phrase si bête qu’il y aurait eu un hypothétique problème ? Guillaume était persuadé que n’importe quel homme aurait répondu la même chose. L’inquisiteur poursuivit alors son interrogatoire.
- Vous l’avez trompé ?
- Non.
- Vous aviez un enfant illégitime ?
- Mais non.
- Vous aviez des problèmes avec votre belle-mère ?
- Qui n’en a pas ?
- Un compte secret en Suisse ?
- J’aimerais bien.
- Vous êtes secrètement homosexuel ?
- Ça devient insultant…
- Vous l’avez tuée ? Guillaume hésita à répondre. Vous l’avez tué ? Sa voix s’était faite insistante. Vous savez, ce sont des choses qui arrivent à tout le monde…
- Vous plaisantez !
- Alors ? Oui ou non ?
- Ce n’est pas si simple.
- Racontez-moi.
Guillaume aurait bien voulu éviter cette conversation, mais puisqu’il était là pour ça… Autant ne pas opposer de résistance et en finir au plus vite.
- Voilà, je suis facteur. Et il se trouve que tous les soirs, j’ai pour habitude de ramener du travail à la maison, et de trier le courrier devant la télé. Ma femme n’aimait pas ça. Elle me répétait sans arrêt que je travaillais trop, que je ne prenais pas soin d’elle, que de toute manière le courrier ne servait plus à rien aujourd’hui avec les nouvelles technologies, etc…
- Et pour la faire taire, vous l’avez tuée.
- Non pas du tout ! Je l’ai retrouvée un soir dans le salon. Elle s’était tranchée les veines des avant-bras avec du papier à lettre.
Le docteur, qui s’était mis à gribouiller frénétiquement pendant que Guillaume parlait s’était soudain arrêté.
- Je vous demande pardon ?
- Oui, avec du papier à lettre.
- Comment est-ce possible ?
- Elle s’y est prise à plusieurs fois, il lui a fallu plus de 30 feuilles par poignets. Elle en a tout de même laissé une sur la table basse avec un petit mot qui m’était destiné.
- Que disait le mot ?
- « Guillaume, j’ai t’ai laissé des lasagnes dans le frigo pour ce soir, elles sont dans un Tupperware entre la mayonnaise de maman et le gigot d’hier. »
- Vous êtes sérieux ?
- Je n’en ai pas l’air ?
- Dans votre attitude, si. Mais dans vos propos, c’est beaucoup moins évident.
- Ce ne sont pas les miens mais plutôt ceux de ma défunte femme.
- Oui… Mais alors ? Vous ne savez pas pourquoi votre femme s’est… suicidée ?
- Eh bien… Je suppose qu’elle en avait marre, je reconnais l’avoir quelque peu négligée.
- Oui mais tout de même, un divorce n’aurait pas suffi ?
- Pensez-vous ! Elle était bien trop égoïste pour ça ! Non, elle a préféré s’assurer de faire souffrir tout son entourage en partant, à commencer par moi.
- Vous semblez lui en vouloir beaucoup. Vous n’acceptez toujours pas son geste ?
- Bien sûr que je ne l’accepte pas ! Elle savait très bien que je ne supportais pas ses lasagnes ! Elle l’a fait exprès, me faire une quiche ou un gratin de fruits de mer, ça l’aurait écorchée ?!
- Calmez-vous monsieur Dacoste. Je suis sûr que si elle a choisi ce plat, c’est parce qu’il n’y avait plus de pâte feuilletée pour faire une quiche. Quant aux fruits de mer, vous n’y pensez pas. Il aurait fallu sortir en acheter. Ce n’est jamais très raisonnable de sortir faire ses courses 1 heures avant son suicide.
- Ou est le problème ? Oui, là Guillaume ne voyait vraiment pas… « Peut-être une coutume du pays natal de ce malade », se dit-il.
- Imaginez qu’elle ait un accident de la route, ou bien qu’elle soit frappée par la foudre, ou encore qu’elle se noie dans un cours d’eau… Tout un suicide foutu en l’air.
- Oui, eh bien si elle n’avait pas été aussi égoïste, elle aurait fait un effort.
- Bref, revenons à nos moutons… J’aimerais comprendre comment vous en êtes arrivé là. Est-ce que vous pouvez me raconter votre plus lointain souvenir ?
- Le plus lointain ? Cela demande réflexion… J’ai le temps de réfléchir ?
- Allez-y, mais souvenez-vous que je suis payé aux temps que vous mettez à réfléchir. Le docteur eu un petit rire nerveux, rien de naturel. Sans doute était-ce destiné à détendre l’atmosphère, ou peut-être à essayer d’améliorer son image auprès de Guillaume, ou encore à lui faire savoir qu’il n’avait pas vraiment tout son temps non plus. Dans tous les cas, c’était raté. Guillaume réfléchit pendant au moins un bon quart d’heure. Ou du moins il essayait. Ses pensées avaient du mal à s’organiser au milieu de cet environnement : en plus de l’odeur de renfermé qui régnait dans toute la pièce, s’était ajouté la respiration lente et rauque du docteur Creutzig qui ressortait terriblement bien au milieu de ce silence de mort. Il fallait écourter la situation.
- Je ne suis pas sûr que ce soit un souvenir, c’est un rêve que je fais régulièrement. Je me promène avec ma mère et mon frère dans la rue. Je dois avoir 3 ou 4 ans dans ce rêve, et mon frère guère plus. Et là, je ne sais pas comment, mon frère et moi nous retrouvons tout deux assis au milieu d’une route, faisant signe à notre mère, restée sur le trottoir.
- C’est curieux… Le docteur s’était remis à griffonner sur son bloc-notes.
- Oui, d’autant plus que derrière, un poids lourd arrive à toute vitesse droit sur nous. Et ma mère semble hésiter à nous secourir. Puis, au bout d’un instant qui me parait être une éternité, elle se met à courir dans notre direction, se jette sur nous, agrippe mon frère et le sauve in-extremis de la mort.
- Et vous ?
- Je regarde ma mère et mon frère se mettre à l’abri, bizarrement ils ont même le temps de s’assoir sur un banc sur le trottoir d’en face pour me regarder fixement. Et là le camion me percute de plein fouet. Je rebondis violement sur le pare-brise, et j’atterris une bonne vingtaine de mettre plus loin, dans la fourgonnette du laitier.
- Dans la fourgonnette du laitier ?
- Oui, quand j’étais petit, je me souviens que le laitier passait tous les dimanches à la maison, il avait une petite fourgonnette et nous livrais du bon lait frai. Il s’appelait Maurice.
- Ah, et ce rêve, il a changé quelque chose dans votre façon de ressentir la vie ?
- Ben… Je ne digère plus le lait.
- Ah bon ?
- Eh oui. Bon, je m’estime heureux, il y a pire dans la vie comme handicap.
- Et votre frère ? Votre mère ? Vous vous entendez bien avec eux ?
- Ma mère m’entend peut-être, mais moi j’ai du mal à l’entendre.
- Des problèmes auditifs ?
« Cet homme est vraiment à coté de ses pompes… » Pensa-t-il.
- Non pas que je sache.
- Elle est muette ?
« Ou tout simplement bête ? »
- Non plus.
- Alors quoi ?
« Non… Il le fait surement exprès… »
- Elle est morte depuis 10 ans.
- Ah… décidément, toutes mes condoléances.
- Merci, je vous rassure, elle faisait très bien les lasagnes.
- Je n’en doute pas. Pour la première fois, Guillaume avait cru percevoir de l’amusement dans la voix du docteur. Et votre frère ?
- Je ne sais pas vraiment où il en est.
- Vous ne vous parlez plus ?
- Si, mais disons qu’il a choisi un travail que je n’apprécie pas.
- Ah bon ? Dans quoi travail-t-il ?
- La drogue.
- Vous avez un frère dealer ?
- Non, il travaille aux douanes. Et mois vous savez les flics et tout ce qui s’y rapporte…
- D’accord. Vous savez de toute manière, les frères et sœurs, c’est rare de s’entendre avec.
- Je ne vous le fais pas dire. Vous en avez ? Guillaume s’en moquait éperdument… Mais la politesse vous pousse à faire de telles choses parfois…
- Un sœur oui. Vieille fille. Terriblement ennuyante. Elle vit dans un appartement minable, avec un petit chien minable, une voiture minable, tout chez elle est minable.
- Quelle marque ?
- Une Citroën.
- Non le chien.
- Un yorkshire.
- Affligeant.
- Comme vous dites. Et encore, si vous voyiez la vie qu’elle mène… Enfin bon, donc vos relations avec votre frère sont tendues. Nous devrions nous concentrer sur votre mère. Ce rêve n’est pas anodins à mon avis. Vous en avez voulu à votre mère ? Pour une quelconque raison ?
- Pas spécialement non. Ah si ! Sauf le jour de mes 13 ans, elle s’était acharnée à vouloir m’organiser une fête d’anniversaire. Seulement, dans la précipitation elle avait oublié mon… problème.
- Votre problème ? C’est-à-dire ? Nouvel arrêt dans le griffonnage.
- Elle a fait venir un clown à la maison, pour un petit spectacle.
- Et ?
- Je ne supporte pas les clowns.
- Hum, intéressant. Le griffonnage repris à toute vitesse.
- C’est intéressant ?
- Oui d’un point de vue psychologique.
- Parce que d’un tout autre point de vue c’est sans intérêt ?
- Plus ou moins. Le docteur avait une nouvelle fois lâché ce commentaire sur le ton de l’humour. Mais il reprit son sérieux. Dite-moi ce qui vous gêne chez les clowns.
- Je ne comprends pas comment on peut leur faire confiance, au point de leur confier des enfants. Il est pourtant clair que ces gens-là ont un réel problème ! Ils mettent des chaussures trois fois trop grandes, s’habillent avec une faute de gout évidente, se maquillent sans retenue même s’il s’agit d’hommes… Et ce nez rouge ? Ça veut dire quoi ? Les alcooliques ont le nez rouge.
- Les indiens d’Amérique avaient bien la peau rouge. Les poissons rouges aussi.
- Vous confieriez vos enfant a un poisson rouge indien vous ? La remarque n’était pas très intelligente, mais bizarrement, il en était très fier.
- …Non.
- Eh bien moi je ne fais pas confiance aux alcooliques qui s’habillent mal. Et c’est quoi cette manie de rire et de parler bêtement sans arrêt ? La drogue est interdite dans ce pays.
- Peut être que votre frère ne fait pas son boulot ?
- A moins que ce ne soit l’alcool.
- Aussi. Donc c’est pour ça que vous ne supportez pas les clowns.
- Oui.
- Bon, eh bien je crois que c’est pas mal pour aujourd’hui. Vous pouvez vous relever. Le cliquetis du stylo à bille retenti et provoqua un grand soulagement chez Guillaume, comme une délivrance. Il se redressa d’un coup. On se revoit donc la semaine prochaine, même jour même heure ?
Guillaume avait envie de dire non. Mais sans savoir pourquoi, il se contenta de répondre :
- Avec plaisir docteur, à la semaine prochaine.
Et 30 secondes plus tard il était de retour dans la rue. Dans son dos, la lourde porte en bois.