Chapitre 8.
28º Le temps se gâte à partir d’aujourd’hui.
La brume couvre l’Avenue Atlantique, on voit à peine les immeubles sur la promenade. Quand il fait très chaud de jour et que l’eau est glacée, les petits matins sur Copacabana sont comme ça. Mon père disait que c’était la mer qui avait honte de toute cette pourriture. À votre droite, les mac, à votre gauche les explo. Chaque morceau de trottoir de l’Avenue Atlantique et de la Rue Prado Junior ont leurs patrons. Tu veut y bosser, il faut payer les droits d’exploration. Jeunes putes, vieilles putes, mineures, travelots. Maintenant il y a aussi les traficants qui se partagent les bénefs, qui ont remarqué que la puterie sur le macadam vue sur la mer rapporte et sont devenus les grands patrons du morceau, des mecs tannés qui détiennent la file des plus jeunes à leurs porte-feuilles: dans les favelas, ils recueillent les nymphettes pour qu’elles prennent part aux orgies, où chacune d’elles partouse avec plus d’un mec histoire de les mettre dans le jus.
– Quelle plage, acere1. Très belle. Et les putes et les travelots me rappellent le Malecón, un Malecón aux immeubles de luxe.
– Malecón c’est l’Avenue Atlantique de La Havane?
– Oui, du Vedado jusqu’à la Vieille Havane. Il y a une promenade comme celle-ci mais il n’y a pas de plage. C’est houleux le Malecón, quand le temps change les vagues se brisent contre les murettes et claquent comme des bouchons de champagne.
Une travelot passe, nymphette à la main. Je crie: qu’elle jolie famille. La petite se tord le cou pour mieux voir, se retourne à nouveau pour regarder, je leur fais signe de revenir. Le travelot dit que sa nièce n’a que quatorze ans, celle-ci se démène en disant qu’elle est plus agée. La petite aux yeux tirés est timide et ris quand je m’éxcède dans mes gestes. Je lui demande son numéro de portable et elle me donne autre chose. Tout en me roulant une pelle en m’arrachant la bouche, la peau et la langue, me tient les couilles. Timide mon cul, comme ça, mine de rien. C’est le gros lot. Le travelot me fout une lame de rasoir au ventre, me saque mon porte-feuilles et la minette ne me regarde même plus. Merde, la salope m’a laissé hagard, D. Pedrito.
– C’est le vrai Malecón par ici. Les travelots sont des salopardes. Peut pas faire confiance aux hommes qui envient les règles. Tous les mêmes ces putains, pédés, travelots. Mais à Cuba, ils vivent por la izquierda2, le sexe pour du savon, du parfum…
– Ici, ce n’est qu’en Euro, Dollar.
– Par contre on m’a déjá fait la sucette pour rien.
– La misère et les désirs du corps sont toujours les mêmes. Tu vois lá-bás celle-lá, son regard est le même, les cubaines te regardent dans les yeux, pénètrent ton corps et vont jusqu’a ta verge. Et je ne parle pas seulement des putes.
– Alors il faut que j’y fasse un tour un de ces jours chez toi à Cuba. Je vais m’amouracher des habaneras, c’est comme-ça qu’on dit?
– Attention, elles aiment s’engueuler. Lá-bas il n’y a pas de chocolat. Alors elles crient, deviennent folles, vous n’imaginez ce que peut faire le manque de chocolat. Pour une belle robe en soie, une jinetera couche avec toi pour au moins quinze jours.
– Jinetera?
– Les putains qui ne sortent qu’avec les gringos3.
– Je ne sors pas avec des putes D. Pedrito, rien qu’avec mes mirdes.
– Qu’est-ce que c’est qu’une mirdes?
– Des femmes humbles qui habitent la banlieue, les bidonvilles.
– J’aime les toutes neuves. Et vous ?
– Je préfère les plus agées. Celles qui ont souffert par amour savent qu’on est tous des paumés, des salauds. Elles veulent jouir enragées, ensuite se nicher entre nos bras nous engueuler nous battre pour tout recommencer après.
– Bien, comme-ça on ne se chamaille pas. Un jour je viendrais à Cuba te visiter.
– Mais je peux te montrer La Havane tout de suite. Regarde la Rue Prado Junior, regarde les édifices, les femmes, les trottoirs. C’est ici La Havane. La Havane améliorée, avec l’internet, le portable, le chocolat, le filet mignon, mais toujours La Havane. Je peux te montrer La Havane dans toute l’Amérique Latine. Où on trouve la joie, la danse, le sexe. Où on trouve n’importe quoi de misérable, de privations, La Havane será lá, avec ou sans la mer, como une chanson lointaine à regnier sur des jours ni tristes ni heureux, à peine des jours qui passent. Regarde acere,
nous sommes à Copacubana.