Imi Nighram*

Imi Nighram*

Imi Nighram
Beauté inouïe
Inchangée depuis
Mémoire éternelle
Lieu de palabres
Hamou le barde
Conteur troubadour
Entouré de ses fidèles
D’un geste ancestral
Avec sa branche d’olivier
Il chasse les mouches
Se racle la gorge
Crache au loin
Puis d’une voix saccadée
Hamou l’orateur
Livre Tamdiazte*
Narrant les difficultés
Des gens de la vallée
Des notables enrichis
Disputes et conflits
Haine et jalousie
Entre les tribus
Terrains confisqués
Par les riches et les autorités…

Il raconte les destinées
De Rabha la belle fiancée
Promise dès l’âge de six ans
Mariée l’année de ses treize ans
À un riche vieillard édenté
Hadou Bou-Takrabte*
Adulateur d’Iqaridnes*…

Rabha la jeune mariée
A brulé les étapes de sa vie
Son ventre s’est arrondi
Emportée d’une hémorragie
La veille d’accoucher
Dans sa contrée éloignée…

Sa cousine l’effrontée
Appelée la dulcinée
Hadda la belle
Hadda la rebelle
A juré de ne pas se marier
Douée pour la poésie
Bergère elle la récitait
Dans les fêtes elle la chantait
Puis des rumeurs insensées
Ont couru à son sujet
Alors un soir elle s’est enfuie
Pour essayer de vivre sa vie
Plus tard loin de ce pays
Elle est devenue une célébrité…

Les manigances et péripéties
Du Moqadem*le dépravé
Fils d’ancien collaborateur
Bras droit des racketteurs
Immonde conspirateur
Agent fourbe resquilleur
Aide du Caïd méprisant arrogant
Qui lâche ses sbires bedonnants
Tels des chiens enragés
Traversant tôt le marché
Bousculant d’autorité
Ceux qui par étourderie
Ou contestataires enhardis
Entravent leur chemin
De son sanctuaire immaculé
L’ancêtre de la tribu
Veille de loin…

Imi Nighram
Lieu de passage
De paroles de commérages
De verves de compliments
Va et viens incessants
Baha la veuve la brave
Visage sec regard furtif
Chaussures Doustour*aux pieds
Traîne le bas de sa robe
Soulevant la poussière
Essoufflée et fatiguée
Elle porte un fagot
De bois sur le dos
Ses enfants diablotins
Regard et sourire coquins
Courent pieds nus
Derrière deux caprins
Des figues dans les mains…

Moha l’érudit
Le solitaire l’aigri
Son lopin de terre irrigué
Rentre fourbu et pressé
La Djellaba sur une épaule
La pioche sur l’autre
Un panier à la main
Des légumes de son jardin
Au passage il lance
Un geste à la Jmaâ*…

Arrivent de la source
À petits pas épuisés
Des fillettes bien chargées
De bidons d’eau orangés…

L’aïeule Lalla Fadma
Bientôt centenaire
Édifiante de regard
Sage-femme du Ksar
Dans sa main bénie
De la menthe pour le thé
Elle passe le dos voûté
Lassitude des années
Cheveux rouges de henné
Couvert d’un foulard coloré
Visage tatoué ridé
Elle porte un tissu foncé
Par des fibules attaché
Une grosse clé rouillée
À sa ceinture accrochée
Certains jeunes à l’entrée
Du Ksar fortifié
Lui embrassent la main
Cette main respectée
Qui a emmaillotée
Tant de nouveaux nés…

Imi Nighram
Lieu de repos apaisant
Ouvert accueillant
Pour l’étranger de passage
Pour les gens de voyage
Pour Ataâr* aux mille métiers
Vendeur cordonnier
Qui décharge son âne
Plante sa guitoune
Soudeur de théières usées
Arracheur de dents mal soignées
Coiffeur Fkih*à l’occasion voyant
Il établit des amulettes aux gens
Pour éloigner les Djinns et les méchants
Réparateur de sandales Michelin adaptées
Aux rudes sentiers escarpés…

Imi Nighram
Passé d’abondance
De rencontre de tolérance
Fleuron de fêtes d’allégresse
D’enterrements de tristesse
Passage d’ânes de mulets
De foin de luzerne chargés
De bétail partant au levé
Paître entre Alfa et pierres
Broussailles et poussière
De bétail rentrant au couché
Après une longue journée…

Imi Nighram
Fraîcheur les jours de canicule
Abri du vent et du froid
Patrimoine authentique
Rencontre de générations
Parfum du passé
Silence habité
Lieu abandonné
Au vent de l’oubli.

À la poétesse berbère MRIRIDA N’AÏT ATTIK
À René EULOGE qui l’a fait découvrir
À Saghru Band et à Nba le chanteur du groupe

Imi Nighram : entrée du ksar lieu de passage de rencontre des habitants et lieu de réunion de Jmaâ
Tamdiazte : poème berbère relatant la vie quotidienne des villageois et transmettant l’information d’une région à l’autre
Takrabte : sac en bandoulière
Iqaridnes : l’argent
Moqadem : agent d’autorité
Doustour : chaussures en caoutchouc
Jmaâ : assemblée de représentants des villageois
Ataâr : vendeur ambulant
Fkih : connaisseur des préceptes de l’islam

Mohamed Aouragh
Chambéry-France

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Regards des cimes

Regards des cimes
Terre des souffrances
Âme humble et belle
Éternellement rebelle
Mémoire plombée
Incarcérée torturée…

Promesses de neiges
D’un glacial hiver
Brûle le soleil
D’un été tortionnaire
Crues vandales
Des automnes perfides…

Rafales de misère
Béantes meurtrissures
Vives ardentes blessures
Une chienne de vie
D’enclaves et d’oublis
De silence et regrets
Reste le temps maudit
Qui fauche les récoltes
Et les bras des laboureurs
Jamais las dans l’élan
Visages dignes de noblesse
Sans l’ombre de faiblesse…

Cœurs écorchés
Des malheurs arrivés
Mains damnées
Gercées et abimées
Des travaux des champs
Assurant le quotidien
Du thé et du pain…

Cris des jeunes affamés
D’attente d’avenir
Sans rien venir
Cris confisqués étouffés
Au fond des gorges
Ragent l’espoir
Chassent le désespoir…

Aujourd’hui à l’aube
Avec l’aide solidaire
Des généreux humanitaires
Les cimes renaissent
Les chants de TAMAWAYTE*
Et les BENDIRS* d’AHIDOUS*
Retentissent au loin
Enchantent la vallée.

TAMAWAYTE* : chant berbère
BENDIRS* : tambourins
AHIDOUS* : danse berbère

Mohamed Aouragh

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Medina

Médina féerique
Éternelle et magique
Ruelles zébrées
D’ombres et lumières
Labyrinthes infinis
Humides et moisis
Nombreux sanctuaires
Façonnés de terre
Cèdre plâtre et pierres…

Médina antique
Parfum exotique
Gargotes épices et fumets
Inondent le quartier animé
Foule battante vacante
Derrière des portes
Insignifiantes accueillantes
Des RIADES de mosaïques
Fontaines de musique
Pétales de roses lyriques
Patrimoine authentique
Âme du lointain désert
Avec le temps se perd
Époque de l’âge d’or
De l’Andalousie maure…

Médina foisonnante
Insolite déroutante
Échoppes décorées
Ambiance ambrée
Vendeurs aux aguets
Visage affable œil rusé
Offrent un verre de thé…

Commerçants avertis
Enfants jeunes apprentis
Enfants esclaves exploités
Assis par terre dos courbé
Regard inquiet et furtif
Geste laborieux et actif…

Enfants faux guides
Enfants regard vide
Enfants mendiants
Regard suppliant
Femme assise voilée
Main tendue momifiée
Bébé endormi allongé
Mendicité organisée…

Devant un mausolée
Vieillards aveugles édentés
Personnes estropiées
Personnes éclopées
Autour d’un plat
Qui vole en éclat
Des passants pétrifiés
D’autres horrifiés…

Des hommes de blanc habillés
Un semblant d’allure aisée
Détournent leurs visages grimacés
Passent leur chemin agacés
Parade de la prière du vendredi…

Le dur labeur
Des tanneurs
Lavent des peaux
Pigments et eaux
Jusqu’aux genoux
Pestilentielle odeur
De l’estrade les visiteurs
Adulent ce tableau
De mille couleurs
Des feuilles de menthe
Sous le nez sentent…

Balak ! Balak ! Des cris
Un homme hirsute surgit
Un bâton à la main l’air pressé
Derrière un mulet titubant blessé
De peaux dégoulinantes chargé
Des badauds poussés
Des touristes suffoqués
Aux regards subjugués
Numériques ensorcelés
Figent images et réalités
Quartiers des métiers
Artisans âgés de l’oubli
Dans cette jungle de survie
Transmettent la tradition
Aux petites mains de peine
Un jour briseront les chaînes.

Mohamed Aouragh

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LES PETITES MAINS*

Au Douar ce matin
La visite inopinée
De ce citadin endimanché
N’annonçait rien de bien…

Au retour de l’école
Marchant à travers les terres
Accompagnée de tes frères
Un présage ce jour là
Ne trompait pas…

Ce citadin sournois
Arrogant levant la voix
Venait pour t’arracher
Venait pour t’emmener
En ville pour travailler
Comme bonne assujettie
Dans une famille éloignée…

Tu serais chanceuse
Et ta famille si nombreuse
Recevrait de l’argent et des biens
Pour améliorer son quotidien…

Au début l’accueil fut chaleureux
Le travail tyrannique et laborieux
Tu n’avais que dix ans
Tout juste l’âge de raison…

Première levée
Dernière couchée
Esclave asservie
Tu dormais dans un réduit…

La dame de la maison
Devenait exigeante
Puis menaçante
Souvent violente…

À longueur de journée
Tu étais sollicitée
Servir madame monsieur
Leurs enfants capricieux
Le dernier te tirait les cheveux
Te faisait les gros yeux
Te menaçait te frappait
Puis se plaignait
Et pleurnichait…

Lorsque le soir arrivait
Tu servais le dîner
La vaisselle tu la faisais perchée
Sur un vieux tabouret
Pour atteindre l’évier
Puis tu t’asseyais
Sur ce même tabouret
Très loin de l’assemblée
Exténuée à lutter
Harassée et usée
Par le travail des longues journées
Ton Douar te manquait
Et ta famille que tu chérissais…

Si madame dormait
Ou bien sortait
Monsieur égrainait
Machinalement son chapelet
Avachi sur le canapé
Zappant les chaînes de télé
Tu n’étais pas rassurée
De rester à ses côtés
Depuis qu’il avait caressé
Tes longs cheveux tressés
Regard malsain et noirci
Cette nuit tu n’avais pas dormi…

Un jour tu t’es oubliée
Devant cette grande télé
Fascinée captivée
À regarder à admirer
Un dessin animé
Le Tagine a brûlé
Tu as paniqué
Terrorisée affolée
De peur d’être frappée
Tu es partie effondrée…

Toute seule perdue
Dans cette ville méconnue
Cette maison
Devenue ta prison
Tu devais la quitter
En sortir t’évader…

Toute la journée
Tu as erré attristée
À travers les rues
Puis la nuit est venue
Anéantie et meurtrie
Tu t’es blottie
Dans une entrée
D’un immeuble délabré
Au moindre bruit
De pas qui résonnait
La peur te terrassait…

Une femme t’a trouvée
Elle t’a consolée
Tu lui as conté
Tes douleurs passées
Elle t’a soignée
Elle t’a rassurée
Et t’a confiée
À l’association du quartier
Qui se préoccupe
Et s’occupe
Des enfants abandonnés
Cette rencontre inespérée
Cette chance que tu as eue
T’ont arrachée
À l’enfer de la rue…

Mohamed Aouragh

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Les petites mains* : d’après des associations 70 000 petites bonnes issues de familles pauvres de moins de quinze ans travaillent dans des foyers marocains…
De nombreuses petites bonnes viennent des villages enclavés…
Certaines subissent des sévices sont exploitées maltraitées battues et violentées…
Cet été au Maroc à EL JADIDA Khadija petite bonne de sept ans est décédée sous la torture de son employeuse un procès est en cour, des cas de maltraitance similaires laissant des séquelles à vie passent souvent sous silence…
Maintenant des associations se battent contre cet esclavagisme sillonnent des villages informent et aident les familles pauvres en payant la scolarité des petites filles…
Le gouvernement marocain étudie un projet de loi interdisant le travail des enfants de moins de quinze ans comme domestiques.

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Tamgharte N’anefgou

Tamgharte* N’anefgou*

Sur ce chemin escarpé
Tu traînais ton âge courbé
Ton visage d’endurance ridé
Tes mains de peine abîmées
Au bord de ce ruisseau
Un fagot pesait sur ton dos…

Ton image ce jour là
Dans ce bled là bas
A fait rager pleurer
Ceux qui ignoraient
Ou méconnaissaient
Ta région enclavée
Oubliée abandonnée…

Tu souriais avec gravité
Le calvaire enduré
Ta condition une lame acérée
Un cœur remué bouleversé…
Tu t’es assise essoufflée
Ton supplice à conter
Avec dignité
Avec humilité…

Puis tu t’es relevée
Avec difficulté
Tu n’as pas souhaité
Être soutenue ni aidée
Pour montrer
Au monde entier
Ta situation Sisyphée
Qui n’a pas changé
Depuis que tu es née…

Tu n’as pas oublié
La coutume d’inviter
Prendre un verre de thé
Rester manger
Ceux qui te filmaient
Et t’interviewaient
Avec la visite du ROI
Aujourd’hui on a pensé à toi
Cette fois on ne t’oubliera pas.

Mohamed Aouragh

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* TAMGHARTE : grand-mère en berbère

* ANEFGOU : village berbère dans Le Haut Atlas marocain resté enclavé par la neige pendant trois mois l’hiver 2007. Il y a eu plusieurs morts surtout des bébés, des malades des femmes enceintes et des vieillards.

(Des journalistes d’une télévision ont fait un reportage qui a ému le Maroc entier. Le roi est allé passer trois jours en solidarité avec les habitants)

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