A propos SYLVIE BALANTZIAN

Auteur de contes pour enfants depuis dix ans. J'ai depuis peu commencé une collaboration avec des illustrateurs et vais bientôt démarcher des éditeurs....

La p’tite larme du bonheur

Ce soir là, après une journée bien remplie, Théo rentra encore bien triste dans sa chambre. Le club de vacances, c’était le sport, la rigolade et les jeux ! Mais lui, il préférait la solitude.

En le voyant toujours seul, les autres l’avaient affublé de multiples sobriquets comme « bouche fermée », « tristounet » ou pire encore « le tout nul ».

Ce soir, Théo était particulièrement anxieux. Le lendemain, était organisée la fête générale dans le club. Chaque enfant devait préparer un petit spectacle qu’il présenterait  devant le groupe : un poème à réciter, une chanson, une morceau de musique célèbre à jouer avec son instrument favori, un numéro de clown etc.…Mais voila le problème : Théo était tellement timide qu’il n’osait rien faire.

De grosses larmes lui coulaient sur la joue si bien que son visage et ses mains posées sur ses genoux étaient tout mouillés.

Soudain, il sentit un drôle de picotement sur sa main comme si une larme essayait de le chatouiller. Alerté par cette drôle de sensation, il regarda attentivement la paume de sa main et vit avec surprise qu’une larme essayait de remonter vers son bras et ses épaules.

Quelle drôle de larme ! D’habitude elles descendent vers le sol. Maintenant, elles essaient de monter vers le ciel !

Théo regarda de plus près et vit que la larme ressemblait à une très grosse goutte de pluie. Il la pris délicatement dans le creux de sa main et découvrit qu’elle renfermait une minuscule petite créature ressemblant un peu à la fée Clochette du célèbre Peter Pan.

« Mais qui es-tu ? Je ne savais pas que les larmes étaient peuplées de si petites créatures ! »

« Qu’est-ce que tu crois ? On est vivante comme les fleurs, les arbres ou l’océan ! - s’écria la petite fée- seulement les humains ne le savent pas. En ce moment tu vois, j’essaie de me sauver d’une mort certaine ! »

« Mais pourquoi risques- tu de mourir ? »

« Tout simplement parce qu’en pleurant, tu m’as expulsée de mon milieu naturel qui est l’eau du regard. En tombant sur les joues des humains, les larmes s’écrasent sur le sol et sans eau, elles meurent »

« Comme les poissons qui sortent de l’eau ! »

« C’est exactement cela ! Et vous, les humains, vous ne prenez aucun soin de nous. Il est très rare que l’on tombe dans une piscine ou dans un verre d’au. On s’écorche sur un sol tout dur et on s’assèche progressivement avant de rendre l’âme. Moi, je suis une petite larme encore bien jeune qui a envie de vivre de belles années alors je tente de remonter dans l’océan de tes yeux ! »

« C’est une expression drôlement poétique ! Alors mon œil est comme un vaste océan ! »

« Bien sûr ! Si cela n’était pas le cas, où veux-tu que se forment tes larmes ? Nous sommes comme des poissons dans l’eau. Et parfois nous  sommes péchées hors de notre milieu naturel et nous en mourrons ! »

« Mais n’y a-t-il pas un moyen de sauver de si charmantes créatures ? Il faudrait tout le temps pleurer au dessus d’un aquarium ou d’un verre d’eau ! »

« Pas seulement ! Je vais te révéler le secret du pays des larmes : on dit que lorsque qu’une larme est expulsée de l’océan du regard et qu’elle entre dans le monde des humains, elle a une possibilité de ne pas mourir et de rejoindre un océan bien plus grand que celui du regard »

« Cela doit être la mer ou l’océan. Mais que doit faire la larme ? »

«  Je crois que cela va t’intéresser ! Il faut qu’elle réalise le vœu de celui ou celle qui l’a expulsée de l’océan du regard. En un mot, il faut qu’elle arrive à ne plus le faire pleurer ! »

« Cela veut dire que tu dois me rendre heureux ! Là,  tu as un rôle très dur à jouer, ce n’est pas gagné ! »

« Ne t’inquiètes pas ! J’ai le moral ! Alors, quel est ton problème ? »

« Demain, il y a une fête ; tous les enfants doivent faire un petit spectacle et moi, comme d’habitude, je ne sais pas quoi faire puisque je n’ai aucun don : je suis nul en sport, je n’ai aucun humour et je ne sais pas jouer d’instruments de musique »

« Alors tu n’as qu’à te déguiser comme au carnaval ! » s’exclama la petite larme, toujours installée dans le creux de la main de l’enfant, comme une grosse bulle de savon transparente.

« En quoi veux-tu que je me déguise ? Je n’ai pas de costume et en plus, je n’aime pas faire la fête ! »

« Mais il y a bien quelque chose que tu aimes faire ! »

« Bien sûr, mais lorsque je suis seul : rêver devant ma fenêtre à la nuit tombée, regarder les étoiles filantes, lire des contes ou les enfants arrivent toujours à régler leurs problèmes »

« Dans les contes, les enfants arrivent à régler leurs problèmes parce qu’ils ont un ange gardien ou parce qu’ils rencontrent une jolie fée. Moi, je veux bien devenir la larme du bonheur ! Dis-moi, en parlant de conte, tu sais à quoi tu me fais penser : à un Pierrot au clair de lune qui est toujours mélancolique et qui rêve tout le temps. Je crois que j’ai trouvé ton déguisement ! »

« Tu as raison, j’aime bien ce personnage. C’est l’un de mes contes préférés. Mais je n’ai pas de costumes de pierrot ! »

« Il y a bien un magasin de déguisement pas loin de chez toi. Va te promener un peu et laisse-moi nager dans un peu d’eau pour que je reprenne des forces ! »

« Tu crois que je peux te mettre dans mon petit aquarium ? »

« Bien sûr, du moment qu’il y a de l’eau, je me sens dans mon élément. A ton retour, tu n’auras qu’à plonger ta main dans l’aquarium pour me reprendre ! »

Pendant que la petite fée de larmes nageait parmi les petits poissons rouges, Théo partit à la recherche de son costume. Il y avait bien un magasin de déguisements pas loin de chez lui mais, il n’avait pas l’habitude d’y aller. Le carnaval, quelle corvée ! Mais aujourd’hui, il avait décidé de ne pas décevoir la petite larme. Il surmonta donc sa timidité et entra donc dans la maison de la fête pour demander son costume mélancolique :

« Bonjour monsieur, je voudrais un costume de Pierrot, s’il vous plaît. »

« Oh, oh, costume bien triste pour une fête ! Mais ce n’ai pas grave, tu te déguises, c’est ce qui compte ! »

Théo ramena donc son costume chez lui et plongea tout de suite sa petite main dans l’eau pour récupérer la petite larme

« Ah, cela m’a fait tellement du bien de replonger dans l’eau que cela m’a donné de nouvelles idées ! »

« Ah non, ne me dis pas que tu as décidé de me faire changer de déguisement ! »

« Non, non mais que dirais-tu de faire un petit spectacle avec moi demain ? »

« Comment cela ? J’ai mon déguisement, cela me suffit amplement ! »

« Bien sûr, parce que tu crois que tu  vas pas faire rire tout le monde avec ton costume de Pierrot ! Tout le monde va t’appeler le tristounet si tu ne fais pas un spectacle ! »

« De toutes façons, on m’appelle déjà le tristounet ! »

« Raison de plus ! Pour vaincre cela, il faut que tu transformes la tristesse en joli spectacle et je me propose de t’aider. Maintenant que tu es le seul de ta classe à avoir percer le secret des larmes, je peux participer à ton spectacle en leur faisant croire que c’est de la magie. »

« Alors que me proposes-tu ? »

« Tu me remets dans ton œil avant le spectacle et quand tout est prêt je m’efforce de prendre une très grosse goutte dans l’océan de ton regard puis je coule sur ta joue. Toi tu me prends dans ta main et tu me fais me promener sur tes bras, sur ton costume et sur ton visage. A la fin, tu me caresses contre ta joue et me remets dans ton œil »

« C’est une très bonne idée et c’est très beau. Tu crois qu’après cela, je ne serais plus appelé le tristounet »

« Peut-être que si, mais dans tous les cas, tu seras un tristounet artiste ! »

Théo remit la petite larme dans l’aquarium pour qu’elle passe une bonne nuit, alla manger avec ses parents et se coucha de bonne heure.

Dès le soleil levé, Théo se précipita auprès de son aquarium pour dire bonjour à sa larme bienfaitrice.

« Alors, petite larme, es-tu prête pour une dure journée ? »

« Dure pour toi si tu veux mais pour moi, c’est sans doute le grand jour ! Si j’arrive à te rendre heureux, vive le grand océan ! Allez, mets ton déguisement de Pierrot et en route pour le spectacle ! »

Une demi-heure après, Théo était déjà arrivé à la garderie. Au début, son costume de Pierrot suscita bien des moqueries.

« Alors le marchand de tristesse, toujours en déprime ! »

Pour une fois, Théo le petit Pierrot résista à ses attaques ; il voulait réserver ses larmes pour le spectacle !

Le défilé des enfants commença : il y avait des rockers, des clowns, des chanteurs. Que de la joie et de la bonne humeur !

Théo en tremblait ; comment allait-on accueillir un spectacle certes beau, mais exaltant la tristesse ?

Ce fut enfin son tour.

« Alors Tristounet, tu veux nous faire pleurer ! »

Avant de monter sur scène, Théo avait demandé au moniteur d’éteindre les lumières et d’éclairer la scène d’une bougie. Théo salua doucement la scène d’une révérence. Un électrophone diffusait une petite musique. La flamme éclairait légèrement le visage de Pierrot et les spectateurs purent distinguer une larme magistrale coulant le long de la joue du petit Théo. De loin, personne ne pouvait distinguer la petite créature dirigeant son enveloppe d’eau. Il la pris délicatement dans les mains, ferma les yeux et la fit vaguer sur son visage blanc. Puis la petite larme se promena le long de ses bras que Théo étirait le plus possible. A la lueur de la bougie, on aurait pu croire qu’une petite boule d’or se promenait sur le costume noir et blanc de Pierrot. Théo prit une coupe remplie d’eau posée près de la bougie et reprit la larme magique dans la paume de sa main. C’est alors que la petite boule dorée tomba délicatement dans l’eau, sous la lueur  de la flamme.

Les spectateurs étaient restés bouche bée devant une telle tristesse transformée en beauté.

« Bravo, bravo Tristounet, tu es un véritable artiste ! »

Théo descendit de l’estrade, avec sa coupe à la main, sous les applaudissements de ses camarades.

« Viens Théo, viens l’artiste, viens jouer avec nous ! »

« Attendez un peu s’il vous plaît ! Je suis très heureux que vous ayez aimé mon spectacle. Maintenant, je ne suis plus triste, il faut que je change de costume ! Je reviens bientôt. »

Mais vous avez tous deviné que Théo avait une tâche très importante à accomplir avant de rejoindre ses nouveaux amis : réaliser le vœu de la petite larme !

Le petit garçon sortit délicatement la larme magique de la coupelle du spectacle.

« Alors, tu es devenue, selon ton désir, la larme du bonheur ! »

« Ce qui veut dire que je vais pouvoir vivre éternellement dans l’élément liquide et ne plus risquer de me dessécher sur le carrelage ! »

« Je connais une rivière qui longe la maison de mes parents. Qu’en penses-tu ?

« Je pense que c’est ce qu’il me faut ! Allons-y ! »

Arrivés au bord de la rivière, Théo regarda avec émotion et reconnaissance la petite créature qui lui avait redonné goût à la vie.

« Adieu, petite larme du bonheur ! Prends bien soin de toi, je ne t’oublierai jamais ! »

« Adieu mon Pierrot bienfaiteur ! Et surtout, ne pleure plus ou très rarement ! Je ne veux pas qu’une nouvelle larme magique me remplace dans ton cœur ! »

Théo fit tomber la petite larme dans la rivière argentée. La petite créature, virevoltant dans les flots, était fière d’avoir mis en spectacle la tristesse. Pendant ce temps, le Pierrot ayant perdu ses larmes, rejoignait ses nouveaux amis. Peut-être y trouverait-il sa Colombine !

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