LA FORTERESSE.

L’hélicoptère enchaînait les tours le long des pentes immaculées, glacées de la vallée profonde. Inlassablement, il répétait son complet mouvement giratoire au-dessus de la nappe de brouillard aussi crémeux qu’étincelant d’où émergeaient les lignes de crêtes et les sommets d’un blanc si pur, si virginal qu’il en paraissait proprement surnaturel.
Auréolées d’un lumineux pétillement et plantées dans le ciel azuré, les aiguilles des pics arboraient une beauté hautaine, inaccessible.
Bien que mon cœur fût alourdi par la tristesse et par l’impuissance, je ne pus résister à l’envie de sortir mon appareil photo de mon balluchon posé au sol et à moitié enfoncé sous mon siège et de me mettre incontinent à en balayer le paysage. Clic, clac ! Au travers du hublot indifférent, j’essayais de m’approprier le moindre jeu de lumière…C’était toujours cela de pris !
Comme de coutume, je me consolai dans le spectacle de la splendeur. Ici, en l’occurrence, une splendeur sans prix, majestueuse et fulgurante…
Où m’emmenait-on ?
De temps à autre, il m’arrivait de regarder non sans nostalgie du côté de la petite troupe de touristes regroupée à l’avant de l’appareil, qui passait son temps à laisser fuser des propos animés, empreints d’une insouciance, d’une gaieté enviables.
Se rendaient-ils compte de ma présence, tassée dans l’ombre, tout au fond du spacieux cockpit ? Et si oui, leur importait-elle ?
Je gageai que non, que des milliards d’années-lumière nous séparaient en dépit de notre proximité physique plutôt trompeuse…Et, soudain, j’eus froid. Comme si l’haleine des hauts sommets et des pentes interminables, lissées de neige et de froidure envahissait l’habitacle pourtant bien chaud, douillettement protégé, aux fins de m’envelopper, de me pénétrer jusqu’à l’os.

Notre nouvelle résidence, au creux des montagnes était pour le moins austère : une sorte de forteresse, très haut dressée sur un éperon rocheux qu’elle épousait, massive, de ses murs abrupts qui affichaient une couleur terreuse et une quasi absence de décorations.
Mais je n’eus pas grand loisir de détailler plus avant ses revêches façades : en un rien de temps, je me retrouvai à l’intérieur ; adieu, tout à coup, le ronronnement obsédant de l’hélice et la sensation d’apesanteur !
Sitôt que la vingtaine de personne que l’engin avait convoyées se trouva déposée à terre – ou, plus exactement, entre terre et cieux – on nous fit pénétrer pour ainsi dire en trombe dans les entrailles de l’énorme bâtiment.
Nous échouâmes dans une imposante salle de forme rectangulaire, dont la sévérité eut le don de me frapper instantanément : murs unis, nus de pierre rougeâtre, absence à peu près totale de meubles. Un minimalisme monacal, qui dégageait une impression de vacuité fruste, dérangeante. Là-dedans ça résonnait, et ça sentait la roche, l’air, le silence. Cela avait, bien sûr, quelque chose de très intimidant.
Je m’apprêtai à rejoindre le groupe de touristes agglutinés au centre de la salle quand une personne s’approcha de moi, qui avait tout l’air de me barrer le passage.
Elle m’interpella, peu amène :
-Non, vous, pas par ici ! Veuillez, si vous voulez bien, me suivre !
Et, me saisissant par le coude avec une rare énergie, l’individu me fit pivoter puis, sans que j’aie le temps de manifester la moindre réaction ni le moindre réflexe de résistance, me fit sortir, le plus discrètement possible, par une ouverture sans porte qui se dressait un peu plus loin.

Je n’avais posé aucune question…et vite fait, bien fait, je me retrouvai là. Dans ce qui ressemblait à une cellule de moine, au demeurant assez spacieuse.
Mêmes parois rouges délimitant même espace en forme de rectangle. Même désespérante économie de confort et de fioritures.
Très vite s’imposa à moi l’idée obsédante de sortir.
Que diable, c’était vrai, j’étais seule au beau milieu de nulle part …Je me sentais abandonné, punie, reléguée hors du monde.
Mais que faire ?
Lorsque je regardais par l’unique fenêtre carrée que ne protégeaient nulle vitre, nuls barreaux ni persiennes d’aucune sorte, je vis qu’elle donnait directement sur un précipice à vous coller la chair de poule.
Il ne me restait plus qu’à ouvrir l’unique porte de ma cellule, une vieille porte voûtée au bois sombre, défraîchi, hérissé d’épines qui paraissait à deux doigts de tomber en poussière. Elle s’écarta de bonne grâce, en grinçant et en raclant le sol de terre battue, après quoi je passai le seuil.
Tout d’abord, j’aperçus un couloir perpendiculaire au rectangle allongé que formait ma « chambre » ; il ne semblait pas avoir de fin. Je m’y enfonçai ; la nudité, le silence étaient absolus.
Je le suivis, craintive, assaillie par la forte, âcre odeur de poussière, laquelle, à plusieurs reprise, me secoua d’éternuements suivis de raclements de gorge. L’air, froid et excessivement sec, obscur, m’ensevelissait telle une chape.
Je cherchais désespérément une bifurcation, une ouverture…il n’y en eut pas durant un temps pesant, que je ne fus pas loin de ressentir comme l’antichambre de l’éternité : ni porte, ni plage de clarté surgie d’une éventuelle fenêtre, ni coursive latérale ; je marchai, toujours, et, le temps passant, je me faisais l’effet d’être un fantôme…Cependant, je savais que je n’avais d’autre choix que celui de marcher, de poursuivre.
Ma patience extrême se trouva, en définitive, récompensée lorsque je finis par identifier, sur ma gauche, une rupture de continuité dans le long mur. Non sans enthousiasme, je me hâtai d’obliquer dans un couloir perpendiculaire.
La suite ? Ce fut une série de couloirs et de coursives à la ressemblance monotone, qui n’en finissaient pas d’entrecroiser leur nudité stérile et roide en un morne dédale dont je ne parvenais pas à voir le bout et dont, bientôt, je me dis qu’il devait – sinon, ce n’était pas possible ! – s’étendre sur des vacheries de kilomètres…
Où se trouvait la sortie ? Y avait-il seulement un espoir que je la déniche ?
En m’aventurant plus avant, ne risquais-je pas plutôt de me perdre ?
Je dus me rendre à l’évidence : mieux valait rebrousser chemin. Consternation. La bâtisse était fichtrement plus grande que je ne l’avais imaginé…Je me sentais vaincue par ses proportions démesurées.
Et pourquoi ne rencontrai-je pas âme qui vive ? Où étaient les autres ?
A n’en pas douter, on les avait logés dans la place…oui, mais où ?
Et moi, pour quelles raisons m’avait-on ainsi reléguée à part ?
Je fus soulevée par une vague énorme d’impuissance et de chagrin. Tandis que je marchais, cette fois en sens inverse, elle fut relayée par de la résignation.
Je repris donc, tête basse, le chemin qui menait à mon austère cellule.
Mon sens de l’orientation inné m’aida à retrouver ma voie sans trop d’encombres, chose dont, au passage, j’aurais été bien inspirée de m’étonner ; mais il n’en fut rien, pour la bonne raison que j’étais bien trop abattue…
Au moment où j’enfilai à nouveau (toujours dans l’autre sens) l’interminable couloir final, celui qui desservait ma « chambre », j’eus la surprise d’aviser, tout au bout, un vague rayon de lueur. Je me fis tout de suite la réflexion que je ne l’avais pas remarqué à l’aller ; mais n’était-il pas très diffus ? Pourtant, si diffus qu’il me semblât, il n’en éclairait pas moins une courte portion du sol de la coursive, dans sa partie la plus obscure, à savoir celle qui se situait bien au-delà de l’ouverture de ma propre cellule, restée béante.
Très intriguée (quoique me méfiant, par réflexe, de l’espoir), je hâtai le pas.
Ignorant la porte ouverte en grand de ma cellule qui semblait m’attendre, je me ruai vers le mince rai d’or pâle où neigeait une fine poussière. Là, je tombai sur une deuxième porte, beaucoup plus haute et mille fois plus épaisse que la mienne. Elle était à moitié cachée par un renfoncement du mur. Une petite ouverture carrée, presque une fente, y trouait le bois noir, à hauteur de visage humain…et une odeur s’insinuait, dans le sillage de la clarté : une odeur d’herbe !
Sans davantage réfléchir, je posai ma main sur le loquet. La minuscule poignée de fer forgé de forme irrégulière s’anima. L’épais battant s’ébranla, avec une facilité inattendue. L’air s’engouffra. Un air de montagne. Aigu, râpeux, soulant d’emblée.
J’en emplis mes narines avec un sentiment de béatitude.
Eblouie par la lumière qui forçait l’ouverture, je chancelai. Ce parfum sauvage et vert d’espace, de photon et de chlorophylle était comme une espèce de choc dans le plexus.
Je dus m’ébrouer pour trouver la force de coordonner mes mouvements et d’esquisser un pas. J’avais encore les yeux mi-clos lorsque quelques autres suivirent…

Je me trouvais au bord d’un court talus herbeux et je m’arrêtai net. Bien m’en prit, car, à mes pieds, plongeait un à-pic dont j’étais incapable de distinguer le fond, sans doute parce que celui-ci était dissimulé par une dense couche de brume qui n’était pas sans évoquer de la laine épaisse, chatoyante.
Entre cette étendue nébuleuse et moi, la dénivellation était si casse-gueule que j’en eus un hoquet qui manqua se transformer en un haut-le-cœur. Presque aussitôt après, je me sentis dangereusement happée…comme hypnotisée par ce qui était, ma foi, une sorte d’attraction du vide.
En un geste instinctif, sans pratiquement avoir conscience de le faire, je refermai ma paume et mes doigts autour du frêle tronc ligneux et sinueux d’un arbrisseau qui se tenait juste en bordure du précipice.
Dans le même temps que ma peur physique refluait légèrement, je laissai mon regard errer sur le panorama grandiose, encore que parfaitement inhumain. Mon cœur se serra et des gouttes de sueur froide dévalèrent ma colonne vertébrale lorsque, peu à peu, les détails s’en précisèrent : tapissée d’une herbe assez rase, d’un vert acide tirant sur le jaune, la pente qui dégringolait, en formant un angle des plus improbables tant il était abrupt (peut-être n’excédait-il même pas le 25°), faisait songer à celle d’une colossale pyramide à degrés aztèque. A peu près en son milieu et juste face à moi, entre deux rangées d’arbres aux troncs trapus et noueux qui le séparaient des prés environnants où, de loin en loin, paissaient ce que j’identifiai comme de minuscules silhouettes de vaches et de yacks, je voyais se dérouler en zigzaguant plus ou moins un large escalier dont les marches de pierre follement étroites et aux trois quarts ensevelies sous le gazon et le lichen apparaissaient, comme on s’en doute, totalement impraticables.
Etait-ce possible ?
Comment allai-je faire pour parvenir à descendre un pareil chemin ?
Pouvais-je avoir le moindre espoir d’échapper à la forteresse ?
Plus je regardais en bas, plus le vertige m’encerclait, assaillait mon être. Je n’arrivais plus à détacher mes yeux de l’ensemble que formaient les pâturages qui paraissaient suspendus à flanc de ciel, l’étrange escalier plongeant et le reste du monumental gouffre…
Dans le même temps, je me sentais bellement, dramatiquement coincée…
Un désespoir à fendre la poitrine monta de mes entrailles. Simultanément, et cependant que je refermais les paupières, un jaillissement tout ce qu’il y a de spontané, d’incontrôlable de très grosses larmes se fraya un passage entre elles et, sans attendre, se métamorphosa en longues traînées qui, après avoir sillonné de leur liquide mes pommettes et mes joues, allèrent au final déposer leur sel au coin de mes lèvres crispées. Le sanglot n’était pas loin. Mais, pour moi, il eût marqué ma reddition définitive. Quelque chose, encore, s’entêtait à m’interdire de me laisser abattre.
« Non, me dis-je, ça ne se peut pas…respires un bon coup !…Ouvres les yeux ! ».
Et je suivis cet ordre impérieux que je me lançais à moi-même.
Une goulée presque brûlante d’oxygène raréfié dilata mes poumons.
Après m’être appliquée à faire le vide en moi, je fis de nouveau front : je rouvris les yeux, avec l’espoir (absurde) que je n’avais fait que rêver.
Mais non. Cette « minute de vérité » ne dissipa en rien l’angoisse.
Contre toutes mes attentes (dignes d’une méthode Coué), l’improbable paysage se réimposa à mes rétines.
J’aurais tant voulu qu’il ne soit qu’une illusion ! Ce n’était pas le cas. Aucune fuite devant la réalité n’était plus désormais possible…
L’interminable escalier plongeait toujours de manière aussi violente vers les nuages, qui en dissimulaient l’inaccessible aboutissement. Jamais, je n’en ignorais plus rien à présent, je ne saurais trouver le courage (ou n’aurais la folie) de me lancer sur cette dégringolade de degrés qui menaient on ne savait même pas où.
La partie était perdue d’avance et j’étais, pour ma part, bel et bien prise en sandwich entre deux voies sans issues : le précipice et le labyrinthe vide.

Patricia Laranco.
Le 15/01/2012.

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CONTE HORRIFIQUE ET BURLESQUE DE BARBIE ET DE BARBE-BLEUE.

Il advint un jour (ou plutôt, un soir) que Barbie – qui, chacun le sait, n’avait rien d’une femme à barbe – fit la connaissance de Barbe-Bleue au comptoir d’un bar branché. Comme ce n’était pas un barbon barbant et comme il avait des manières dignes de Bourbons, elle ne décela en lui rien de bourbeux ni de barbare.
Sans même se demander s’il ne baratinait pas des bobards, elle le suivit volontiers chez lui à l’autre bout du bourg où, une fois dans sa maison bourgeoise, elle barbota dans la même baignoire que lui.
Le lendemain, date anniversaire de la Saint Barthélémy, Barbie, blottie contre son nouvel amant, bégaya gaiement :
-Ah, mon dieu, vous êtes l’homme idéal… mais comme vous avez une grande barbe !
-C’est pour mieux te caresser ! s’empressa de rétorquer
l’ engageante voix de baryton (qui haussait fréquemment le ton jusqu’à barrir) du beau parleur.
-Barbe-Bleue enchaîna :
-Je t’aime, qu’importent entre nous les barrières, moi je ne me barrerai jamais, je te le jure sur la vie de mon béret, mais il faut que tu sache une chose…
Il l’entraîna hors du grand lit où l’amour les avait bercés vers une petite porte basse dissimulée dans la pénombre brune d’un recoin.
-Je veux que tu emménages chez moi, que tu t’y sentes aussi bien que dans ta légendaire maison rose, mais je pose une seule condition : n’ouvre jamais cette porte pour voir ce qu’il y a à l’intérieur ! Ici c’est mon jardin secret.
Toute à la joie brute, bariolée que lui causait l’invitation de Barbe-Bleue, Barbie-la-Blonde qui n’avait pas inventé la poudre de Perlimpinpin ni la flûte de Peter Pan laissa l’avertissement entrer par une oreille puis sortir par l’autre. Elle oublia tout et se grisa de sa nouvelle existence de rêve. Dans son optique les graves paroles du beau Barbe-Bleue n’étaient que bobards de barde bardé d’imagination.
Le temps passa (c’est une manie, chez lui) ; Barbe-Bleue retourna à ses occupations alimentaires et laissa sa blonde aux cheveux de blé at home.
Elle passait toute sa journée à paresser et à attendre le soir, qui lui rendrait les bras aimants et vigoureux de son grand amour. Mais bientôt, ayant épuisé tous les charmes de la belle demeure, elle en arriva tout naturellement à trouver le temps un peu long. Elle avait depuis déjà longtemps exploré toutes les pièces et c’est alors qu’elle se souvint de l’étrange petite porte toute discrète… Vous devinez déjà la suite, comme, malheureusement, elle avait ainsi que je l’ai dit oublié l’avertissement de Barbe-Bleue, elle se rua sur la serrure qu’elle se dépêcha de faire jouer, d’ouvrir. Ce fut pour tomber nez à nez avec une longue tringle de placard où pendait toute une collection de squelettes humains alignés tels de banals costumes à l’intérieur d’une penderie.
Epouvantée, les cheveux dressés sur le crâne, elle referma en hâte la fatidique porte et recula, puis se carapata dans la chambre du couple.
Qu’est-ce que c’était que ce bazar ?
Après avoir pleuré toutes les larmes de son corps, la jolie sotte résolut de demander des explications à son coquin.
Ainsi qu’on l’imagine déjà, mal lui en prit, car ce dernier, lorsqu’il l’entendit se plaindre dès qu’il fut rentré de son bureau, devint pâle comme la Mort elle-même.
Le regard douloureux, il écouta d’abord les récriminations de sa compagne indignée :
-Je ne comprends pas pourquoi tu gardes ainsi ces vilains vieux squelettes ! Ce sont des nids à poussière et, d’abord, tu devrais les mettre dans des housses !
La voix aigre, outrée de la péronnelle scia les nerfs de Barbe-Bleue.
Et, Barbie ou pas Barbie, il perdit le contrôle, lui sauta à la gorge.
Plantant ses deux canines affûtées dans la chair tendre et laiteuse du cou, il but son sang vermeil. Mais, presque instantanément, la malheureuse gourde, au lieu de passer l’arme à gauche ou de se transformer en chauve-souris, s’endormit. Barbe-Bleue (qui ne s’attendait pas à ça) fut saisi de remords.
-Ah, la barbe ! A chaque fois que je rencontre la bonne, il faut que je gâche tout ! Pas étonnant que je me retrouve à tous les coups tout seul et sans la délicieuse compagnie du beau sexe !
Il la regarde longuement :
-Elle ne fait que dormir…il faut que je la réveille ! Il faut à tout prix que je fasse oublier ma bévue d’homme trop impulsif .
Il tenta tout pour la sortir de son tenace sommeil : claquements sonores de mains, chatouilles sur la plante des deux pieds, secouements en veux-tu en-voilà, etc. Hélas, peine totalement perdue !
-Je t’aiiiiiiime ! hurla-t-il alors dans un énorme geyser de postillons, mais rien n’y fit, là encore ; elle demeura sans réaction.
Il retomba sur son séant en gémissant, car c’était vrai… comment aurait-il nié qu’il l’aimait d’un amour sincère, touchant ? Comment aurait-il refusé de voir combien il se sentait perdu ?
Ne sachant plus que faire, la mort dans l’âme, il la laissa reposer.
Les jours s’écoulèrent les uns après les autres…Barbie dormait toujours. Barbe-Bleue, plongé dans une profonde déprime, attendait qu’elle se réveille.
Ses moments de loisir, il les employait à la boire des yeux, de longues et longues heures durant ; il l’avait disposée sur le grand lit et avait étalé ses magnifiques cheveux d’or de part et d’autre de son doux visage, sur un vaste coussin brodé. Ainsi la malheureuse faisait-elle penser à une Ophélie en train de voguer sur l’onde mélancolique d’un ruisseau de rêves…
Au désespoir, de plus en plus désemparé et tenaillé de remords, Barbe-Bleue alla à son réduit, qu’en un rien de temps il débarrassa de son immobile et sinistre procession de squelettes humains ; les dépouilles de ses anciennes victimes furent prestement enterrées par lui, de nuit, au fin fond de son jardin qui, heureusement, s’étendait sur des hectares.
Il se repentait et, pour tout dire, n’arrêtait pas de faire le signe de croix.
A mesure que le temps s’égrainait, il devenait un tout autre homme…Un homme au cœur et à l’âme captifs de sa blonde princesse endormie.
Partagé entre ses efforts pour s’amender et le spectre de sa détresse, laquelle, désormais, jetait une ombre sans mesure sur sa vie, il n’arrêtait pas d’osciller entre des pics extrêmes de l’humeur.
Un jour, il reçut un coup de bigophone de sa vieille copine Baba-Yaga, une ogresse qu’il connaissait de très longue date et qui habitait au plus profond, au plus sauvage des bois enneigés qui ceinturaient la ville. Ce fut plus fort que lui ; après avoir éclaté en sanglots, il lui narra sa funeste aventure et, ne sachant plus à quel saint ni à quel démon se vouer, lui demanda conseil.
La vieille édentée l’incita à venir prendre le thé chez elle, en l’assurant qu’elle lui donnerait une de ces « consultations » gratos qu’elle réservait à ses potes et aux gens dont la mine lui revenait.
Malgré le poids de découragement qui, dorénavant, pesait sur lui et le rongeait de morne fatigue, il réussit à se traîner jusque chez elle, au beau milieu des étendues de neige vierge et des bouleaux lumineux pâles.
La petite datcha de l’ogresse (au demeurant ex héroïne de l’Union Soviétique) ressemblait à une maison de poupée ; à l’intérieur, tout rutilait, clair, propre, coquet, étincelant.
Bien sûr, ne rêvons tout de même pas, il y avait toujours le même lot de chaises, de fauteuils et de tables aux pieds constitués d’os humains…mais n’était-on pas chez Baba-Yaga en personne, la plus réputée des ogresses ?
Plus énorme que jamais, la vieille babouchka aux cheveux couleur de feu se montra, comme de juste, avec son hôte, d’une hospitalité exquise. Elle lui servit le thé, qu’elle accompagna de caviar et de blinis. On en oubliait presque les innombrables têtes réduites de bambins qui se balançaient aux poutres noires de son plafond, tels des mobiles.
La redoutable harpie plaisantait, libérait des éclats de rire dont la tonitruance n’avait d’égale que leur gaieté fruste, brute de décoffrage ; Barbe-Bleue se détendait, se dégelait. La lumière qui tombait, par les petites vitres impeccables, dans la confortable pièce au sol recouvert de moelleux tapis où, par surcroît, crépitaient les flammes d’un bon feu de cheminée était d’une limpidité soyeuse, quasi enivrante.
Passées les premières heures de détente conviviale ponctuées des innombrables vannes de la magicienne de la forêt, on en vint enfin aux choses sérieuses :
-Ne t’inquiète pas, martela Baba à son chien battu d’ami, moi, je sais ce qu’il te reste à faire…Ta Dulcinée, tu vois, elle est devenue une Belle-Au-Bois-Ronflant. Il n’y a pas trente six solutions, figure-toi, coupe-toi la barbe et gratifie-la, ensuite, du plus suave des baisers !
-Tu…tu crois ? bafouilla le barbu, en écarquillant ses yeux sombres.
Tout en éclatant d’un gigantesque rire caverneux qui dut résonner jusqu’à l’autre bout de la vallée, la monstrueuse Ruskoff lui décocha une tape dans l’épaule propre à le faire gicler, et valdinguer par terre. Il eut d’ailleurs toutes les peines du monde à se maintenir assis sur sa chaise. Au passage, une pensée l’effleura, volatile : « quelle déchéance ! ». Mais il revient vite à ses moutons : après tout, il s’en contrefichait…Certes, en tant que Barbe-Bleue ayant une réputation à défendre, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Toutefois, il était résolu à tout pour reconquérir sa belle. Maintenant, il ne pensait plus qu’à elle-et-lui…il y allait de son bonheur. Tout Barbe-Bleue qu’il était, le temps filait, et il prenait de l’âge…Un millier d’années s’était tout de même écoulé depuis l’endormissement de Barbie.
La mine penaude, il concéda donc à Baba-Yaga :
-T’as raison…oui, tu es toujours de bon conseil…Je crois que je vais t’écouter. Quoique me débarrasser de ma barbe, ce soit tout de même un sacrifice…Qui me reconnaitra dans la rue ?
Avec sagesse, l’autre répliqua :
-Tout dépend de tes priorités…
Un long silence s’ensuivit. Barbe-Bleue, le regard fixe et nébuleux, pensait…En face de lui, Baba-Yaga le considérait, avec bienveillance.
Puis il s’ébroua et, faisant claquer ses paumes sur ses cuisses, se leva d’un bloc.
-Tope-là !gronda-t-il en tendant sa main à la colossale pogne de l’ogresse pleine de graisse.

Barbe-Bleue était en train de se contempler dans un miroir : il était troublé par la soudaine, étrange vision de lui-même sans barbe.
Etait-ce bien lui ? Et comme il était beau, d’une beauté différente, confondante. Si méconnaissable que, pour un peu, il aurait douté de ce qu’il voyait.
Il passa sa main sur ses joues roses et imberbes de jeune bellâtre. Quelle douce peau, et quels traits fins…quelle irréprochable splendeur ! Et quel étonnement !
-Je ressemble au Prince Charmant, ma foi !se souffla-t-il à lui-même.
Et le reste suivit. Il était facile, si facile de rêver…de se laisser bercer par une autosatisfaction béate…
Vous connaissez l’histoire de Narcisse, n’est-ce pas ? Eh bien, le mirage opéra. Barbe-Bleue-Désormais-Sans-Barbe tomba raide dingue de lui-même. Durant quinze jours et autant de nuits, il ne put s’arracher de son miroir.
Il se trouvait exquis…mais un doute finit par l’assaillir :
-Ce n’est pas tout d’être exquis…suis-je LE PLUS EXQUIS D’ENTRE LES ÊTRES ?
Il fronça le sourcil et, soudain mécontent, apostropha la glace :
-Tu me dis que je suis très beau…mais, sais-tu, ça ne me suffit pas ! Miroir, miroir, quel est le plus bel être au monde, ça, peux-tu me le dire ?
Comme le miroir ne répondait pas, il renouvela trois fois sa question.
En fin de compte, la glace réagit, et sortit de sa réserve. Agacée par l’immonde vanité de son vis-à-vis, elle tonna :
-Eh bien, si tu veux savoir, le plus bel être, ici et en ce bas monde, c’est la Barbie-Au-Bois-Ronflant !
Brusquement, ce fut comme si l’on avait foudroyé l’ex Barbe-Bleue. Il émergea de son rêve malsain, et se rappela de Barbie. Du coup, il décocha un sourire rayonnant au morceau de miroir :
-Ah, ouais !…Merci, merci, mon vieux…tu m’as remis les pieds sur terre !
Fou de reconnaissance, il déposa, sur son reflet, un baiser sonore. Après quoi, cela n’était pas trop tôt, il leva l’ancre et se précipita en trombe vers la chambre.
Là, il s’approcha du lit, où son Ophélie continuait sagement de reposer. Ce fut avec une délicatesse inouïe qu’il s’inclina au-dessus d’elle…et le baiser, le doux baiser, descendit comme un flocon de neige !
Ensuite, il attendit…l’incertitude, le suspense le mettaient au supplice. Est-ce que les conseils de la Baba-Yaga s’avèreraient fiables ? Est-ce qu’il n’y avait pas un risque – même infime – qu’elle se soit trompée ?
Ah !!! Il scrutait le visage inerte, marmoréen de la dormeuse. Par instant, il était déjà au désespoir…ça ne marchait pas !
Le moment critique parut se prolonger indéfiniment…
Et puis un long cil recourbé vibra…et un œil bleu s’ouvrit. Barbie, enfin éveillée, sortit de ses limbes, esquissa un sourire. Son tout premier murmure flotta…un chuchotement émerveillé qui, comme on pouvait s’y attendre, alla droit au cœur de l’ex Barbe-Bleue : « oh, mon Prince, c’est vous ! ».
Ainsi prit fin le conte des amours de Barbe-Bleue et de Barbie.
Une fois de plus, la Femme avait mis hors d’état de nuire la Bête !
Le miracle de la Féminité avait changé un méchant homme aux mains pleines de sang en un Prince Charmant qui n’aurait pas écrasé une mouche.
La suite, vous la connaissez : ils se marièrent, vécurent dans la Paix et eurent deux cent marmots. Mais ceci, ma foi, est une autre histoire…

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Paranormal

Dès l’instant où j’entrai dans la pièce, je fus assaillie par une impression extrêmement bizarre…comme si je sentais une résistance de l’air. Comme si j’avais tout à coup à lutter contre un bloc de silence presque aussi compact, aussi roide, aussi farouche que du granit.
Immédiatement, cette sensation désagréable de me forcer un passage avec effort, de nager contre la force d’un puissant courant contraire, m’oppressa.
Plus j’avançais à l’intérieur du périmètre de cette chambre laissée à l’abandon, plus une sorte d’étau se resserrait autour de mes tempes…
Mon cœur se mit à battre la chamade, ma tête à bourdonner ; dans le même temps l’idée que mes paumes se vidaient de leur sang s’imposa. Une pellicule poisseuse de sueur inonda mon corps, mon visage.
Je me sentais affreusement mal.
Mon estomac se souleva. Je ne fus pas loin de croire qu’on le tordait, qu’on l’essorait exactement comme s’il avait été une vieille serpillère.
Que se passait-il ? Allai-je vomir ?
Sous le choc (double choc : physique, psychique), je m’arrêtai au centre de cet espace.
A présent, tout le tour de mes globes oculaires me brûlait. Je dus mobiliser toutes mes forces pour contrer la certitude hallucinante que d’invisibles doigts tentaient sauvagement de m’arracher les yeux des orbites. Un instant, je fermai les paupières mais cela ne me soulagea aucunement, pour la bonne et simple raison que ces dernières me cuisaient.
Lorsque je les rouvris, j’étais à bout de forces et assise sur une chaise frêle, face à une coiffeuse tapissée de poussière grise. Au fond du plateau en marbre du vieux meuble, presque contre l’un des murs, un petit miroir ovale attira mon regard de façon irrésistible. L’y plongeant, je vis d’abord une vague forme qui dessinait les contours nébuleux d’un visage au centre duquel scintillait deux yeux étincelants, qui me transperçaient tels des lasers.
De suite après, contours et traits de la face se précisèrent : devant moi apparut un petit visage rond, crispé, de la taille d’un gros poing. Une physionomie à mi-chemin entre celle d’un être humain et d’un magot. Cette physionomie était bestiale, ricanante…répugnante.
Et puis ces minuscules yeux qui continuaient à scintiller !
Ils prirent bientôt l’aspect de têtes d’épingle, de pointes de mica…et ce fut, très vite, comme s’ils se muaient en vrilles qui m’entraient dans la tête !
C’était terrible : je les sentais forer la masse de ma cervelle. Des morceaux gélatineux, pâles en jaillissaient de tous côtés.
Je ne tardai guère, sous pareil assaut, à perdre connaissance.

Je ne sais combien de temps plus tard, à mon réveil, on m’apprit que j’avais bien failli me fracturer le crâne à force de me taper la tête contre la plaque de marbre qui servait de plateau à la veille coiffeuse.
J’avais la tête enveloppée dans une série de bandages dignes d’une momie.
J’essayai bien de leur donner ma version des faits, mais nul ne me crut. On se borna juste à me dire :
- ça ne nous étonne pas…avec cette vieille chambre ! Chaque fois que quelqu’un y pénètre et y reste un petit peu trop longtemps, il se produit des choses de cet acabit. Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? On serait bien en peine de le dire. Elle rend fou, suicidaire et il vaut mieux qu’on n’y accède pas !

PL

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RENAIS A LA VIE !

J’étais je ne sais plus quand, ni où.
Simplement, nous avancions.
Le sol était nu, gris, cendreux, raviné, jonché de cratères; ça ressemblait à une immense coulée de lave plate solidifiée…où, aussi, par certains côtés, à une étendue de sol lunaire.
Le ciel était violacé, presque noir au dessus de nous.
Je ne m’aperçus pas que j’avais pris de l’avance sur mes compagnons.
Non, je n’avais qu’une idée fixe : avancer, comme une mécanique. Me soustraire, à force d’avancer, à cette sinistre étendue sans fin.
A un moment, je fus essoufflée et, quoique à contrecœur, je fis halte.
Après avoir repris quelque peu mon souffle, je sentis œuvrer une mystérieuse force qui me contraignit à me retourner pour regarder en arrière.
Je lui obéis et, ce faisant, constatai que, derrière moi, il n’y avait plus personne.
Stupeur !
A nouveau haletante, j’attendis un moment, tendant l’oreille, l’œil fixé sur la lointaine ligne d’horizon dans la direction d’où je venais.
Mais ce fut en vain.
Les gens avec qui je faisais route ne réapparaissaient toujours pas.
Que faire ?
Je ne pouvais pas me permettre de demeurer plantée ici, au cœur de ce paysage lunaire, stérile et noir où, curieusement, se dressaient à présent, de loin en loin, les silhouettes hautes, bien droites, lugubres et hérissées de longs dards aigus de cactus géants style chandelle.
Un frisson d’appréhension brute me parcourut des pieds à la tête.
Il n’y avait pas à ergoter : je devais d’urgence me remettre en marche !
Ce que je fis, tâchant de mon mieux de chasser, d’éloigner l’angoisse, comme si elle n’avait été qu’une mouche importune.
Le ciel conservait toujours cette teinte éteinte, crépusculaire.
Chacun de mes pas soulevait un petit nuage de scories noirâtres.
De toutes mes forces, je m’efforçai de faire abstraction de cette ambiance oppressante.
Et, mine de rien, les kilomètres succédaient aux kilomètres.
Rien ne changeait. Cependant, ma détermination était forte.
Trouvant aux cactus un air de moins en moins engageant, je les tenais soigneusement à distance.
Au bout d’un certain temps, je fis une nouvelle halte, dans le but de reprendre haleine. Je ne savais, franchement, plus où cette longue marche me mènerait.
Mais, lorsqu’une fois les battements de mon cœur calmés, je relevai les yeux, ce fut pour apercevoir, très bas sur l’horizon, un énorme disque rouge-sang en lequel je reconnus le soleil.
De suite après, mon regard me fit découvrir que je me trouvais à présent sur un plateau désert, au beau milieu d’un amoncellement de corps humains poissés de sang et de liquide vitellin (quoique parfaitement adultes) qui rampaient, se traînaient à ras de terre.
« Qui sont ces étranges êtres ? » me dis-je, frappée de stupéfaction, dans un soudain haut-le-cœur brutal.
Je voulus reculer, mais ils m’environnaient à perte de vue. Je devais les enjamber pour pouvoir continuer ma marche.
Et ils rampaient, et ils rampaient, tout comme s’ils n’avaient point de jambes. Leurs visages essayaient de se redresser vers moi et je voyais alors leurs bouches ouvertes, grandes et plus sombres que des fours, d’où montaient de caverneux râles.
Je tentais, du mieux que je pouvais, d’éviter le contact de leur chair ensanglantée, visqueuse. Cependant, j’étais pieds-nus, et cela n’était guère facile.
Plus je les regardais, plus la nausée faisait son chemin en moi. Je redoutais de glisser, et de m’étaler parmi leur masse grouillante.
Pourtant, je progressai, tant bien que mal, ravalant de mon mieux mon dégoût
Mais le pire advint lorsque je vis, subitement, des multitudes de bras blêmes, striés de filets sanglants, qui se levaient, se tendaient dans la direction de mon corps en marche.
Les râles se firent plus profonds, plus insistants : « viens nous rejoindre ! ». Je n’avais dès lors plus qu’une pensée à l’esprit : me maintenir debout; résister à l’étreinte de ces mains tendues et gluantes qui se refermaient autour de mes mollets en tentant de les agripper, de les empoigner, de les retenir.
Dès que je me débarrassais en ruant brutalement, d’une de ces mains serrées autour de ma chair, c’était pour voir de suite une autre – ou même quelquefois plusieurs – m’attraper et se mettre en devoir de me déséquilibrer, de me faire chuter à terre afin que je me confonde avec cet étrange amas de créatures nues, livides, rougies.
En définitive, prise d’une rage mâtinée d’une horreur panique, d’une révolte qui tenait du réflexe, je me mis à piétiner furieusement, aveuglément ces mains, et puis, dans la foulée, ces corps qui voulaient m’entraîner avec eux, à ras de terre, tels une monstrueuse toile d’araignée. Ils se réduisirent vite à une bouillie informe, rougeâtre et terriblement glissante. A ce stade, j’en étais réduite à patauger, à déraper, cependant que, de chaque côté, les innombrables corps gélatineux que je n’avais pas détruits continuaient à ramper à l’infini, à la façon de larves, de limaces. Mes pieds et le bas de mes jambes se trouvaient pour lors souillés de cette gélatine dont la vue entretenait ma nausée.
Toutefois, déterminée à avancer, à me tirer de ce mauvais pas, je continuai à repousser, puis à fouler aux pieds, avec une hargne, une énergie du désespoir qui décuplaient. Sous les impacts de mes coups, je sentais les corps qui explosaient avec un bruit mou et flasque, pareils à des raisins qu’on foule – sauf que le jus qui en jaillissait était bien loin de ressembler à celui que donne la vigne. Qui plus est, il dégageait une odeur fort incommodante, qui évoquait la putréfaction, la vase croupie des marécages, la fermentation gazeuse et soufrée des lacs de bitume.
Maintes fois, je manquai perdre l’équilibre et m’affaler contre un de ces corps, dans une de ces flaques écœurantes.
Là encore, je crus que cette traversée maudite ne connaitrait pas de fin.
Les corps au sol, maintenant, se contorsionnaient mieux que des vers en exhibant ouvertement leurs plaies aux allures de cratères ou de mauvais furoncles.
En dépit de tout, je m’acharnai, sans doute sous le coup de mon instinct de survie.
Sans états d’âme, je ne pensais qu’à m’extraire de ce bourbier. Il me fallut néanmoins des heures – et des kilomètres sur des kilomètres encore – pour y parvenir.
Quand j’émergeai enfin (désormais sans plus trop y croire, et fourbue) de l’étrange champ de créatures rampantes à l’apparence humaine, je m’écroulai à mon tour, d’un seul bloc, au pied d’un énorme cactus.
Mon corps était si fatigué, si vidé de ses forces que je m’endormis.
Ce fut un sommeil noir, profond, guère encombré du moindre rêve. Je ne sais combien de temps il dura. Mais il se trouva interrompu par une mince, timide lame de lueur qui se glissa sous mes paupières, s’employant manifestement à les séparer du reste de l’œil.
J’eus un sursaut réflexe, et je fis tout pour résister à la pénétration de la lame. J’aurais fait n’importe quoi pour regagner mon sommeil profond, comateux.
Ma lutte fut vaine, car je sentis, peu à peu, mes fragiles paupières qui s’écartaient. J’avais maintenant les yeux ouverts, et, bien sûr, je m’attendais au pire. Le monde est si cruel, parfois, dès lors que l’on ouvre ne serait-ce qu’un œil !
Ma première réaction fut d’employer ma main à tâter le sol. Mes doigts têtus se refermèrent sur une touffe d’herbe odorante !
Mon attention, juste après, se focalisa sur une sensation : celle que mon corps tout entier était recouvert de soleil !
J’avais chaud : une délicieuse, lumineuse chaleur me pénétrait et s’enroulait autour de moi à la manière d’une fourrure ! Une chaleur qui, quelques minutes plus tard, sut m’insuffler la force et le courage de me redresser.
Le buste désormais à peu près droit, je jetai un œil tout autour.
Ce que j’y vis me sidéra : de tendres vallonnements verts pleins d’herbe, un ruisseau qui, à deux pas, filait…et puis des arbres, des arbres partout…de vrais arbres, non ces cactus horribles ! Des pommiers et des cerisiers, et même des magnolias…en fleurs !
Mon ouïe m’apprit, là-dessus, que des milliers de chants d’oiseaux retentissaient. Tous semblèrent bientôt, par-delà leur joie, leur excitation cacophoniques, sans nulle retenue, porter vers moi – aussi bizarre que cela paraisse – une seule et unique voix haute, intelligible, étincelante.
Cette voix ne me disait rien d’autre que : « tu as gagné ! Renais à la vie ! »

Patricia Laranco.

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Péripéties

Je n’en finissais pas d’arpenter de vastes pelouses riantes et vallonnées, dont le vert émeraude tout illuminé de soleil ravissait l’œil par son aspect frais et extraordinairement propre.
Il est probable que je cherchais quelque chose ou plutôt quelqu’un, puisque je m’arrêtais régulièrement au niveau de groupes qui stationnaient sur le terrain, aux fins de demander :
-Vous n’avez pas vu Untel…est-ce que vous sauriez où je peux le trouver ?
Mais j’en étais pour mes frais : nul ne savait où se trouvait Untel…Personne ne l’avait aperçu. Et personne, de toute évidence, n’était disposé à m’inviter à se joindre à son groupe, de sorte qu’il me fallait reprendre, un peu la mort dans l’âme, le fil de mon parcours.
Je m’enfonçais dans les espaces ouverts, sous le soleil pétillant. Partagée entre le ravissement et une certaine forme de désarroi.
Des cerfs-volants apparurent dans le bleu pâle du ciel où ils dérivèrent, poussés par la brise nonchalante. Ils étaient d’un beau vert foncé, qui faisait vraiment plaisir à voir.
Partout autour, des familles et des attroupements de gens profitaient de la suavité de l’air : je vis des jeunes gens se renvoyer des frisbees avec d’amples gestes qui, pour mieux dire, semblaient sortis tout droit de morceaux de films tournés au ralenti ; ils souriaient, s’interpellaient, riaient. L’insouciance flottait, souveraine. De temps à autre, des rangs d’arbres sveltes, tirés au cordeau, m’escortaient. Rien ne paraissait en mesure de dissoudre cette ambiance de paradis sur terre.
Comme je venais de gravir une charmante petite côte flanquée de deux haies d’arbres, je débouchai sur un terrain plat verdoyant où l’herbe moelleuse s’étendait à perte de vue ; l’odeur de chlorophylle, d’eau et de lumière, enivrante, montait à mes narines
Je me dirigeai droit vers un petit groupe qui pique-niquait, puis, ayant été, une fois de plus, éconduite avec indifférence, vers un rassemblement plus conséquent, quelques enjambées plus loin. A ma surprise, je vis que le rassemblement était composé de deux groupes distincts : au centre, un groupe d’individus plus ou moins disséminés sur l’espace de la pelouse et occupés à dessiner, soit à même l’herbe, soit, quoique plus rarement, sur des tables à dessin aux allures d’échassier ; et, en périphérie, des alignements beaucoup plus réguliers de personnes assises ou debout occupées, cette fois, à mater, que dis-je, à scruter le travail des dessinateurs, avec une concentration égale à celle que mettaient ces derniers à parfaire leur œuvre sur les très larges feuilles de papier carrées qui s’étalaient devant eux, par terre.
Je m’arrêtai auprès d’une petite famille de spectateurs à l’air très sympathique :
-Que se passe-t-il ici ?
Le couple de parents, de suite, claqua de la langue à l’unisson tout en fronçant le sourcil, signes évidents que je les dérangeais. Cependant, le femme prit sur elle et, sans me regarder, m’assena flegmatiquement :
-Chchhh…il ne faut pas faire de bruit…c’est le grand concours de dessin !
Je soupirai et tentai désespérément de me hausser du col : cela me permit, non loin de là, d’apercevoir une petite fille qui n’arrêtait pas de changer de crayons de couleur à une vitesse frénétique.
Je continuai à remonter la file de foule : silence de mort.
Pourtant, tous ne regardaient pas, ou du moins pas avec la même attention féroce, exclusive : à terre, je butai bientôt contre une autre famille de pique-niqueurs. Me penchant vers eux cette fois, je me contentai de questionner, dans un quasi chuchotement : « Est-ce que vous savez où est Untel ? »
La mère de famille leva les yeux vers ma personne et, le visage empreint d’un agacement qu’on ne pouvait nier, me murmura à son tour d’une voix étrangement calme, presque douce :
-Je l’ignore. Vous devriez chercher là-bas…à la roseraie.
Ce fut en pointant résolument l’index de sa main droite du côté de l’est qu’elle m’indiqua la direction que je devais (me hâter) de prendre.
Puis, dans un geste hallucinant de rapidité, elle se saisit d’un sandwich emballé dans du papier kraft et me le tendit. Déjà, elle ne me regardait plus…
J’eus la certitude qu’elle me tendait le sandwich pour se débarrasser de moi. L’air bête au possible, je m’en saisis, ne sachant ce que j’allais en faire. Dans l’expectative, je demeurai ainsi plantée de longues minutes, sans rien dire. Tour à tour, je regardai le sandwich fiché dans ma main et sa donatrice. L’instant suivant, me résignant enfin, je secouai ma torpeur : voilà que je m’ébrouai, avant de m’éloigner lentement, l’épaule basse. Inutile de s’acharner, rien à attendre d’autre de ces paisibles bougres…
A mesure que je remontais le terrain, je vis des tas d’enfants assis : « probablement, me dis-je bientôt, quelque groupe scolaire en sortie… ». Eux étaient loin d’être immobiles : ils se levaient, changeaient de place, bougeaient sans cesse. Leurs yeux brillaient d’excitation.
Certains décochaient des sourires à tous ceux dont ils croisaient le regard. C’étaient des sourires un peu crispés, quelque peu excessifs sans doute. On sentait, en eux, courir cette électricité propre à leur âge.
Je souris, malgré moi, au spectacle de leur vitalité frétillante. Ma décision était prise : je tendis le sandwich dont je ne savais que faire. Immanquablement, à mon soulagement, l’un des gamins – un robuste blondinet en culottes courtes, à la coiffure en brosse et au sourire Kennedy – s’en empara. Le gosse me gratifia d’un « merci, m’dame » empressé que je vécus littéralement comme une récompense.
Mais ma joie, si intense fût-elle – allait être de courte durée : une silhouette d’adulte déboulait, en provenance de l’intérieur du cercle des spectateurs. Il s’agissait d’un grand jeune homme mince et en jean, bien propret, de surcroît assez athlétique. Tandis que son pas vif avançait vers nous, sa voix vint me heurter. Il s’adressait au gamin qui venait d’accepter mon sandwich :
-Non, Paul…ça suffit…tu sais que tu ne dois jamais accepter quelque chose d’un inconnu ! Rends tout de suite ce sandwich à la dame qui vient de te le donner !
Le gamin me fixa, puis lui jeta un œil perplexe ; il hésitait. Sa mine embarrassée, devint bientôt désolée, puis carrément piteuse.
Le jeune homme se carra bien en face de nous, les jambes écartées, mains aux hanches. Tout en me considérant de manière méfiante, presque accusatrice, le sourcil froncé, il se mit à détacher les mots qu’il destinait au garçon de façon sèche, abrupte :
-Allez, Paul ! Est-ce que tu as compris ce que je viens de te dire ?
Quoique je me sentis quelque peu gênée, voire mortifiée par son regard, je le soutins et, agacée, je tins tête à ce freluquet :
-Qui êtes-vous pour dire à ce jeune garçon ce qu’il a à faire ?
D’un ton plus que jamais coupant, glacé, l’homme me rétorqua, du tac au tac :
-Je suis son surveillant. Tous ces enfants sont sous MA responsabilité, figurez-vous !
Du coup, je bredouillai :
-Ah bon ? Il s’agit d’un groupe scolaire en sortie ?
Il hocha la tête avec force :
-Oui, madame. Un centre aéré. Et les consignes sont formelles !
Son regard descendit sur le gosse, et il fronça le sourcil : « Paul ? »
Ce coup-ci, la sécheresse sans appel du ton l’emporta ; le gamin, cramoisi autant de confusion que de mauvaise grâce, finit par me tendre le sandwich, tout en évitant mon regard. Après un moment de flottement, d’éberlument, je le récupérai.
Se désintéressant désormais totalement de ma personne, le surveillant le sermonna :
-Tu es ici pour t’intéresser au concours de dessin, ne l’oublies pas !
Je me détournai cette fois pour de bon du groupe : ils ne voulaient pas de moi, tant pis.
Il ne fallait plus que j’y pense, je devais m’acheminer vers la roseraie…
La pique-niqueuse m’avait indiqué la direction de l’est. Je repris ma marche au milieu des prairies vallonnées, des rangs d’arbres. Au passage, je me débarrassai de l’encombrant sandwich en le jetant dans une haie.
Une pente toute douce se dessina, que je gravis en sinuant. La fraîcheur et le pétillement de l’air étaient un vrai régal.
La pente, au bout d’une très longue et très agréable ascension, me mena sur une espèce de plateau boisé qui résonnait de chants d’oiseaux. Je suivis un chemin parmi les bois. Les promeneurs y étaient nombreux. Tout paraissait riant, détendu. Ils arboraient des faces hilares.
En fin de compte, je m’aperçus bientôt que je longeais la roseraie.
A ma gauche, derrière une barrière de bois peinte en blanc, j’apercevais les allées ocre rectilignes, les fleurs lumineuses qui se balançaient dans la brise tiède. Mais quand j’atteignis le portail d’entrée, je me heurtai à une pancarte haute qui stipulait : « ROSERAIE – Les visites sont formellement interdites ».
Bon. « Ce n’est pas mon jour », me dis-je.
Cependant, je ne perdis pas espoir, il en eût fallu davantage. Presque sans ciller, je continuai mon chemin, comme si de rien n’était.
Le bois se referma de nouveau sur moi, des deux côtés de la petite route. Je goûtais son inestimable fraîcheur, son odeur de feuillage secoué de brise.
Mais, à mesure que je progressai entre les arbres, les promeneurs se raréfièrent. Je n’y pris pas tellement garde au début, puis je m’en aperçus.
Désormais, sur le mince sentier cahoteux, je cheminais seule. Et les chants d’oiseaux si enthousiastes avaient fait place à un franc silence.
Devais-je me demander pourquoi ?
Eh puis non ! J’étais foutrement bien. Je marchais, dans une sorte d’ivresse. J’avais toujours aimé les endroits calmes, où l’on me fichait la paix. Et là, je me sentais libre, quasiment capable de marcher à l’infini. J’atteignais, ma foi, ce qui ressemblait…à de la béatitude !
Mon pas régulier, sûr, amoureux de lui-même me conduisit, au terme de quelques bons kilomètres, vers un endroit où le sentier s’arrêtait abruptement, sans crier gare. Une dénivellation en pente assez douce le relayait.
Stoppée net en bordure du fossé, je regardai en contrebas : il y avait là un terrain cabossé, une espèce de cuvette dénuée d’herbe au sol raviné, bourbeux, brunâtre. En plein milieu de la cuvette se signalait à mon regard une vieille cabane de planches disjointes et grisâtres, qui semblait plantée de guingois…quelque chose de vraiment miteux.
Quelques arbres dispersés ponctuaient cette aire d’aspect ingrat.
En portant mon regard plus loin, cependant, je me rendis compte que de l’autre côté du vaste fossé, où la pente était encore moins marquée, l’herbe d’un beau vert des pelouses reprenait ses droits, scintillante.
Alors, que faire ? Rebrousser chemin ?
Je n’en avais nullement envie.
J’étais, en fait, contrariée que ce fossé soit venu interrompre le bien-être dans lequel je baignais jusqu’alors, dans ma splendide promenade sylvestre.
Je choisis donc de descendre et je m’engageai sur la pente d’argile sèche. Comme elle n’était que modérément inclinée, la dévaler s’avéra facile.
En bas, au fond de la cuvette, m’attendaient les grands eucalyptus dispersés, un trou d’eau immobile et la cabane, ceinte, par endroits, de pans de barrière de bois pourrissants.
L’ensemble dégageait un air désolé et plutôt lugubre. Néanmoins, j’étais curieuse de savoir si la bâtisse était habitée. Sinuant sur la terre argileuse plus molle, je me dirigeai vers elle et, assez imprudemment, je dois bien l’avouer, je repoussai sa porte. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, j’étais à l’intérieur.
C’est alors que, dans la pénombre, un fumet assaillit mes narines : une odeur de vase, de merde, de carcasse pourrie. Insoutenable.
Mais le pire était encore à venir : à peine avais-je eu le temps de faire courir mon regard sur le sol nu de terre battue, sur le périmètre de forme carrée, sur les murs de rondins tout sales et sur l’unique fenêtre glauque, qu’un formidable essaim d’énormes mouches bleues se matérialisa et se mit à emplir tout entier l’espace de l’unique pièce. Plus moyen de voir ce qu’il y avait autour de moi, même à seulement quelques centimètres. Soudain, je suffoquai, noyée sous le bourdonnement intense, aveuglée par le dense nuage noir que formaient les répugnants insectes, agressée par l’odeur pestilentielle que ceux-ci dégageaient .
Ç’en était trop. Instinctivement, je me mis à battre l’air de mes bras. La seule idée que ces mouches à viande aux reflets métalliques, bleuâtres puissent m’effleurer me rendait pour ainsi dire malade de rage et d’effroi…or, elles me touchaient !
Le contact de leur chair puante, agressive me donna envie de vomir.
Dans mon affolement panique, je tournoyai sur moi-même telle une toupie. Il fallait à tout prix que je retrouve la porte, pour me ruer dehors ! C’était, hélas, compter sans les mouches qui devenaient de plus en plus excitées, de plus en plus agressives. En vain tentai-je, par la violence de mes moulinets, de briser leur nuage, à chaque seconde plus compact, plus enveloppant, plus dégoûtant.
Je les sentais qui rampaient maintenant sur mon visage, qu’elles couvraient, qu’elles labouraient par grammes entières…c’était immonde.
Au comble de la panique, j’en vins à me jeter contre le premier mur venu. Hélas, mes paumes, atterrirent sur une matière gluante, qui puait : les murs étaient badigeonnés d’une couche de matière fécale !
Je ne sais comment je parvins à m’extraire de cette cabane de l’horreur. Toujours est-il que je finis tout de même par me retrouver à l’air libre. De manière très curieuse, les affreuses bêtes vrombissantes ne m’y suivirent pas.
Je mis une bonne vingtaine de minutes à digérer le choc.
J’étais derrière la cabane et le silence, de nouveau, m’environnait. Un silence à couper au couteau. Un vrai silence de catacombe.
Mon étourdissement proche du malaise, l’un dans l’autre, se dissipa; la première chose qui me vint à l’esprit fut de me débarrasser au plus tôt de cette souillure qui s’était déposée sur mes paumes noires, visqueuses. Apercevant, du coin de l’œil, le miroitement de la petite mare à quelques mètres sur ma droite, je piquai un sprint dans sa direction et, m’agenouillant dans la terre molle, j’y plongeai mes mains avec hargne. Je m’aspergeai ; je me frottai les mains avec des gestes de furie. Ce faisant, je n’arrêtai pas de produire des gémissements de détresse. Ces efforts me permirent de rendre à ma chair un aspect plus net. Mais il avait dû bien s’écouler pas moins de trois quarts d’heures entre le moment où j’avais commencé à la plonger, à l’étriller et celui où j’avais enfin retiré de l’eau mes mains désormais de nouveau claires, propres.
Toujours assez effarée, je me relevai et presque automatiquement, redirigeai mon regard derrière moi, vers le cube de la maisonnette. Il n’était cependant pas question que, de nouveau, je m’en approche !
Je la laissai donc à sa solitude et à son sinistre, abject mystère. Les battements de mon cœur avaient fini par recouvrer leur calme ; mon souffle s’était lui aussi apaisé, régularisé. Je m’appuyai juste à l’un des fragments de barrière, le temps que mes jambes s’arrêtent de flageoler. Cela demanda encore un petit moment, puis tout rentra dans l’ordre.
Ce fut avec délice que j’aspirai encore quelques goulées d’air, après quoi, sans plus demander mon reste, je me remis en route. Il s’agissait à présent de m’éloigner de cette bicoque au plus vite…
Le chemin était, dans ma tête, tout tracé : traverser le reste du fossé argileux, puis son autre pente, pour gagner la pelouse riante qui m’attendait, quelques mètres plus loin, comme une promesse de nouvelle grande étendue verte et salutaire.
Mais, comme j’approchai à grandes enjambées de l’herbe surgit, sans crier gare, un bourrelet d’argile au bord duquel je me cabrai ; à ses pieds, je découvris une légère dépression du terrain, cernée, déjà, par des langues d’herbe douce et moelleuse d’un beau vert satiné.
Contournant la petite éminence, je m’engageai sur cette deuxième pente descendante…et ce fut pour tomber sur un spectacle qui me tétanisa. Il y avait là une seconde mare miniature, mais celle-là de boue, dans laquelle était en train de gratter un animal des plus étranges.
Assez long, bas sur pattes, tout noir, il affichait un corps porcin qui se terminait par une tête plutôt massive, rentrée dans les épaules ; la tête, couronnée de deux oreilles arrondies, volumineuses, à la Mickey Mouse, évoquait par contre bien davantage celle d’un chat ou d’un ours plutôt que celle d’un porc.
La bête labourait furieusement de ses pattes avant apparemment dotées de sabots, la boue obscure, qui pour sa part dégageait une odeur aussi putride que celle de la cabane.
Je dus me reculer pour éviter les projections de fange qu’elle arrachait à la petite mare, comme autant de violents geysers. Mon cœur, vous vous en doutez, s’était remis à battre la chamade.
Je commençais à me demander si tout cela était bien réel.
Quel parti prendre ? Devais-je m’enfuir au plus vite ou tenter de capturer la curieuse bestiole ?
Elle dut, du reste, sentir ma présence, car je la vis se contorsionner de façon à tourner la tête et à poser sur moi un regard torve…qui ne tarda pas à se transformer, à mon immense étonnement, en un clin d’œil, assorti d’un demi sourire !
Je ne parvenais toujours pas à décider à quoi ressemblait le plus la face de l’animal : museau trop court pour un ours et trop massif pour être celui d’un félin…Avais-je affaire à une chimère produite par quelque tour de passe-passe de la génétique ? Etait-ce un animal dangereux ?
Ma foi, à y regarder mieux, il ne semblait pas bien impressionnant.
L’aspect porcin et les dimensions moyennes de son corps trapu me donnèrent une idée : et si je me jetais sur lui, sur son dos, de tout mon poids pour l’immobiliser ?
Comme si de rien n’était, après m’avoir regardé attentivement, il reprit ses activités de fouissage…peut-être s’apprêtait-il à prendre un délicieux bain de boue ?
J’attendis quelques instant…il ne prenait plus garde à ma présence. Et moi, je n’en revenais toujours pas de cette vision surréaliste !
Je tâchai toutefois de reprendre mes esprits…il fallait agir.
Cela se confirma : il ne semblait maintenant plus me prêter attention. J’en profitai, très lentement, très précautionneusement, pour m’avancer, dans l’exacte ligne de son corps, afin de lui tomber dessus, ou de l’attraper par le postérieur.
Mais il ne m’en laissa pas le loisir ; les bras déjà tendus, j’étais à quelques centimètres de sa croupe lorsque, dans une envolée de boue, il s’éjecta brusquement de l’ornière, se mit à courir droit devant lui et gagna l’herbe, dans laquelle il s’engouffra, en la fendant. Au passage, je remarquai que son museau s’était allongé, et qu’il avait pour lors l’aspect d’un petit groin muni de courtes canines de porc sauvage.
Il filait à une vitesse assez déconcertante, mais je le suivis.
Ce fut à ses trousses que je pénétrai dans le grand territoire herbu, lequel me semblait ne devoir prendre fin qu’avec l’horizon lui-même.
Il continuait à fendre l’herbe drue, à tracer son sillage dedans. De mon côté, je ne savais ce qui me poussait à le poursuivre de la sorte. Après tout, ce n’était qu’une sorte de monstre, assez peu ragoûtant. J’avais la nette impression qu’il s’amusait à me faire courir .
A mesure que je progressais dans l’herbe, j’apercevais, de loin en loin, émergeant au dessus des vagues de ses belles ondulations vertes et fournies dans lesquelles la chimère s’enfonçait comme dans un océan, les clignotements et pulsations d’innombrables fêtes foraines.
Je déboulai bientôt en plein centre d’une de ces kermesses, au beau milieu des baraques de foire, des manèges de tout acabit : bain de flons-flons où je perdis tout à coup la trace du porc-chat-ours !
Bien qu’il fît encore plein jour, il y avait des lumières partout. De véritables montagnes russes de guirlandes luminescentes, qui palpitant, pulsant autour de moi, me donnaient soudain le vertige . J’avais la tête qui tournait !
J’attendis que la sensation d’éblouissement se dissipe un peu, après quoi je me ruai sur le stand de barbes-à-papa le plus proche ; mon but était d’interroger le premier venu, en l’occurrence, un forain. A ma question, l’homme répondit en haussant ostensiblement le sourcil :
-Un porc-chat-ours ? Où voulez-vous que j’aie vu un tel phénomène, ma petite dame ?
Il me fixait. Sévèrement. J’eus peur qu’il ne me prît pour une folle.
Il n’avait pas tort, que diable : un porc-chat-ours, cela existe-t-il ?
Je doutai subitement de ma perception, de mes facultés mentales. Je m’apprêtai à lui balancer, d’une voix vibrante d’indignation : « mais ça fait des heures que je lui cours après ! », mais n’en fis rien. Au lieu de ça, désorientée, je reculai le plus loin possible des barbes-à-papa et de tout ce qui, de près ou de loin, pouvait leur ressembler…
J’errai ainsi, d’une kermesse qui ponctuait l’étendue à l’autre. L’océan d’herbe était traversé de minces chemins qui l’entaillaient. Etait-ce la bizarre créature qui avait tracé ce réseau de sentes ?
C’était fort possible….et pourtant, cette créature n’existait pas !
J’aurai voulu la revoir afin de me convaincre que je n’avais pas rêvé. Mais rien à faire…elle s’était bel et bien volatilisée. Je n’osai plus interroger qui que ce soit, de crainte de paraître droguée, ou folle…Inutile de vous dire combien cette situation me parut dérangeante.
Mon errance me conduisit vers une espèce de hameau. Un lieu forain sans doute abandonné .
Airs de ville fantôme.
Baraques en bois et sol où le vent battait la poussière, façon Far- West.
Le crépuscule tomba, et, avec lui, une luminosité grisâtre.
J’aboutis à un ample carrefour, qui m’interloqua complètement. A ma droite, la silhouette charbonneuse, opaque d’un massif rocailleux qui n’était pas loin de se perdre dans la nuit humide ; à ma gauche, la silhouette, blanchâtre celle-là, d’un bâtiment complexe, précédé d’une large rampe qui s’enroulait autour de sa masse. La rampe abritait les marches d’un vaste escalier poudroyant. Elle était elle-même précédée d’un palmier nain au tronc massif, ainsi que d’un panneau planté en terre, qui annonçait : « Ici, Grand Hôtel ».
Je détaillai le profil en retrait, presque lointain, du bâtiment. On aurait dit – quoique très vaguement – un hôtel de station balnéaire. Il était coiffé d’un dôme et d’une terrasse, sans doute crépis à la chaux, à la manière des maisons mauresques.
Là-dessus, mon regard revient se poser sur le massif de rocs. Un bruit venait d’attirer mon attention et, non sans surprise, j’identifiai sa source : un petit groupe d’hommes porteurs de casquettes et de besaces en bandoulière, mains dans les poches, affichant l’allure pressée, déterminée d’ouvriers se rendant sur leur lieu de travail.
Tandis qu’une légère bruine s’élevait, toute vaporeuse, je regardai ces hommes obliquer en direction de la masse rocheuse, et c’est alors que je discernai la gueule béante d’un puits de mine.
Cela m’intrigua. Mettez-vous à ma place : n’auriez-vous pas trouvé pour le moins insolite qu’un puits de mine et l’entrée d’un Grand Hôtel aux allures d’imposante citadelle mauresque fussent voisins ?
J’hésitai ; comme il fallait bien que je me dirige quelque part, je me demandai, une fois de plus, pour quoi opter : l’hôtel, les profondeurs chtoniennes ?
Pourquoi choisir l’hôtel ? Après tout, les hôtels, je connaissais déjà !
Cela emporta ma décision. Je m’approchai du puits de mine.
L’intérieur ne me déçut pas ; je devrais plutôt dire qu’il me surprit : j’ai le souvenir de grands ascenseurs de métal lisse et rutilant, hermétiquement fermés sur des cabines spacieuses qui n’arrêtaient pas de monter et de descendre en faisant halte sur des paliers où se déversait, par petits groupes, leur cargaison d’ouvriers à besaces et de quidams tout à fait ordinaires – je veux dire là en tout point semblables à n’importe quel citoyen lambda de quelque immeuble d’habitation. Il y avait même des ménagères obèses et des caniches, c’est dire !
Interdite dans un premier temps, je ne bougeai pas de la cabine. Son mouvement de va et vient, aérien, agréable, me rassurait. Et puis, j’observais le spectacle de toutes ces allées et venues. Nul ne faisait attention à moi, ni ne m’adressait la parole.
Ces gens avaient , tout bonnement, l’air de vaquer à leur quotidien. Sauf que, lorsque les portes de métal coulissaient, j’entrevoyais une lueur, un éclat rougeoyant.
Finalement, n’y tenant plus, me glissant à la suite d’un groupe, je me retrouvai sur l’un de ces paliers baignés d’ombre et de lumière sanglante.
J’avais échoué sur une plate-forme métallique peinte en noir, abruptement arrêtée, à droite, par un parapet de métal grillagé. Et là, je tressaillis, car, au-delà du parapet, c’était l’abîme.
Dans le même temps qu’une chaleur de fournaise m’enveloppait le corps, je vis s’élever des gerbes de feu dignes d’une éruption volcanique.
J’étais désormais partagée entre la crainte stuporeuse et une curiosité qui, malgré tout, demeurait vivace.
Ecoutant, en dernier ressort, cette dernière, je franchis la distance qui me séparait de la rambarde et, en dépit de la sensation que j’avais de fondre, de me liquéfier telle une motte de beurre, j’en vins à me pencher sur le gouffre grondant, pour le sonder des yeux.
Je découvris l’incandescence d’un lac de lave aux proportions impressionnantes, qui palpitait et bouillonnait en produisant un vacarme de tonnerre. J’avais tout à coup l’impression de me trouver au cœur du soleil !
Tandis que la lumière et les étincèles qui fusaient hors du précipice tonitruant m’aveuglaient, grillaient mes rétines, je me sentis scotchée et comme terrassée par la force de marée. Il m’était impossible de m’accrocher au parapet : celui-ci était férocement brûlant.
La chaleur surnaturelle, énorme, indescriptible s’enroula autour de mon corps qui, à ce stade, restait désespérément immobile. Je ne sus pourquoi, mais je me sentais, tout autant que broyée, hypnotisée. Le fait que je fondais à vue d’œil ne m’épouvantait même plus. Le gouffre de flammes entouré de roche noire m’appelait à lui !
N’écoutant plus que ma folie, je me soumis à cet aimant vorace ; je me ruai et, telle un zombi, voilà que j’enjambai la balustrade !
Le souffle infernal, digne d’une haleine de dragon, me lapa alors le visage, de telle sorte que j’avais l’impression d’avoir glissé ma tête au-dedans d’un four. Déjà, je sentais que mes cheveux étaient en train de s’enflammer. Mais, sans tenir le moins du monde compte de tout cela, je ne fixais qu’une seule chose : le fond de cette marmite géante, de cette gueule béante qui m’attirait à elle. En bas, à une profondeur vertigineuse, tout n’était que feu à l’état brut : rougeoiements dantesques, matière visqueuse parcourue de courants et d’énormes spasmes pourprés, luminosité carnassière qui sautait aux rétines mieux qu’un fauve, cherchant à les déchiqueter et à vous priver de la vue.
En fusion lui aussi désormais, mon cerveau ne me guidait plus. Une hypnose monstrueuse était seule à l’œuvre : j’allais plonger !

J’ouvris l’œil. Etonnement. Il venait de tomber sur un mur nu, grisâtre.
Une lumière sourde, presque étouffée, baignait le lieu où je me trouvais. La mémoire me revint : qu’avait-elle à voir avec le lac de feu, de lave jaillissante qui constituait la dernière vision que j’avais eue ?
Redressant légèrement la tête, je constatai que mon corps se trouvait allongé contre le mur nu, à même le plancher revêtu d’une moquette terne, et emmailloté dans une épaisseur de vieilles couvertures à l’odeur âcre.
Je convins que la pénombre qui m’environnait avait quelque chose de reposant.
Mais où étais-je ?
J’aurais bien été en peine de le dire. Et ça m’irritait.
Je tâchai de me concentrer sur mon environnement immédiat : juste en face de moi, à quelques mètres et en hauteur, mon œil rencontra le rectangle vertical d’une petite fenêtre où la lumière du jour sourdait au travers d’un morceau de tenture. Sur le côté droit s’étendait un espace plongé dans l’ombre, que je pressentais cependant vaste : sans doute une très grande pièce… Mon instinct, soudain, m’avertit : j’étais dans un appartement .
Sitôt ce constat posé, j’entrepris de me mettre debout ; ce ne fut pas sans mal, car la tête me tournait un peu. En vacillant et en m’appuyant de la main sur le mur tout proche, j’y parvins néanmoins.
Debout, les pieds désormais nus sur les couvertures brunes et rêches, j’attendis que mon léger vertige et mes acouphènes se dissipent. C’est à ce moment-là que, devant moi, jaillit la silhouette souple d’un jeune homme brun, élégamment pris dans une chemise sur laquelle étaient imprimés des tronçons de mots ou même des mots entiers tout noirs en vigoureux caractères de machine à écrire, et encadrée par un mince gilet de peau sans manches et brodé de dorures.
Le nouvel arrivant me sourit, l’air engageant, les dents éclatantes.
-Non, non, s’exclama-t-il de suite après, il est encore trop tôt…restez allongée…il faut que vous vous reposiez encore, madame !
Bien qu’interloquée, je fus d’amblée touchée par la sollicitude manifeste qui émanait de sa voix douce.
Du coup, sans poser de questions, en gardant bien mon regard fixé sur sa juvénile silhouette, j’obtempérai. Toutefois, peu désireuse de me retrouver encore en position allongée, je m’assis en tailleur au beau milieu du fouillis de couvertures.
-Où suis-je ? finis -je tout de même par lui décocher, avide de savoir.
Sa voix empressée qui se voulait rassurante, aussitôt, fusa :
-Vous êtes chez nous ! Ici, dans notre appartement ! On vous a empêché de justesse de sauter dans la Bouche Infernale ! Vous commenciez déjà à cramer, et vous êtes tombée dans les pommes. Alors, ne sachant que faire de vous, on vous a ramenée ici. Il va falloir maintenant que vous récupériez…que vous mangiez !
Sans attendre la moindre réplique, il tourna, sur ce, des talons, et je me retrouvai de nouveau seule. L’ombre qui ensevelissait le reste de la grande pièce l’avait englouti.
Quand il en ressortit, quelques courtes minutes plus tard, il était porteur d’un plateau-repas qu’en se penchant, il installa doucement entre mes genoux.
-Bon appétit ! souhaita-t-il ensuite, sur un ton triomphal.
La vue des victuailles creusa immédiatement mon estomac…je pris conscience que j’avais faim, que je n’avais pas mangé ni bu depuis X temps.
-Prenez tout votre temps…mangez ! m’intima l’aimable jeune homme, tout en se frottant les pognes.
Puis, pour la deuxième fois, il tourna les talons, et me laissa.
Je ne mis même pas un quart d’heure à engloutir le repas, pourtant copieux, que l’on m’avait servi. Quelle joie que celle de manger ! Je me sentais tout à coup en pleine confiance.
Une fois bien restaurée, je posai le plateau près de moi, sur le sol. Le sang courait à nouveau dans mes veines ; c’était comme un coup de fouet. Du coup, j’étais comme aux aguets, les sens pleinement en éveil.
Non loin de moi, dans la nappe d’ombre, je percevais à présent des bruits. Murmures de conversations étouffées, agitation, échos de pas, ou, plus exactement, de piétinements feutrés. Bizarrement, loin de m’alarmer, ces manifestations de présence humaine provoquèrent en moi une sorte de sentiment de béatitude. Je me revis, enfant, le soir, juste après le moment du coucher…dans la phase intermédiaire entre celui-ci et la plongée dans le sommeil ; j’étais seule dans l’ombre et cependant, il y avait le rais de lumière douce qui s’insinuait par la porte de la chambre entrouverte, en même temps que les sons des voix et les mouvements familiers des adultes…Ils continuaient à se parler ; à veiller sur moi ; tout était en ordre…
Ce fut exactement pareil. Mais je tentai de me secouer. Diantre, je n’étais plus une enfant depuis belle lurette, j’étais une femme…et qui plus est une femme qui ne savait toujours pas où elle avait échoué ! Non, les deux situations n’avaient vraiment rien de comparable.
Alors, je m’efforçai de bander au maximum mon attention.
Au bout d’un moment, je constatai qu’il y avait des allées et venues.
Des silhouettes de jeunes hommes bien découplés, tous en gilets de peau sur chemise, surgissait de l’ombre et se dirigeaient vers une ouverture dénuée de porte, à l’autre extrémité du mur pisseux contre lequel je me trouvais. A présent, je captais une rumeur de remue-ménage et de robinet qui coulait de l’autre côté de cette ouverture.
N’y tenant plus, je finis par me lever, pour la seconde fois. Ce fut, vous vous en doutez, bien moins pénible que pour la première.
Les jeunes gens continuaient à passer devant loi, d’une pièce à l’autre, non sans m’adresser, au passage, des mimiques gentilles, bienveillantes. Cela m’encouragea. Je me mis à longer le mur, jusqu’à l’ouverture. Glissant un œil, je vis une scène rassurante, on ne peut plus banale : une lumière grise, fade, depuis une fenêtre incolore, tombait sur un petit évier devant lequel était massé un groupe d’hommes et de femmes aussi compact et bourdonnant qu’un essaim de guêpes. Au centre du groupe qui les enveloppait plus ou moins, deux jeunes gens rieurs devisaient avec les autres tout en se penchant sur l’évier. L’un savonnait puis rinçait à grande eau sous le minuscule robinet une pièce de vaisselle, tandis que l’autre s’en emparait pour l’essuyer dans un torchon.
Le jeune homme qui m’avait apporté à manger se trouvait là et, dès qu’il avisa ma présence au seuil de la cuisine, pivota vers moi. Ses mains, au bout de ses deux bras tendus, s’agitaient dans un geste véhément qui signifiait « non ! ».
Me rejoignant, il cria presque, d’une voix au débit très rapide, pour sûr nerveuse, parfaitement assortie au spectacle de ses sourcils qu’il fronçait à mort :
-Non…s’il vous plait…ne faites pas ça…ici, vous êtes chez les voisins !
Et, d’une poigne ferme, quoiqu’ accompagnée d’un sourire, il m’attrapa le coude et s’empressa de me ramener à mon point de départ, dans la grande pièce.
Je trouvai cela éminemment bizarre, mais le gardai pour moi.
Mon épopée ne m’avait-elle pas habituée aux bizarreries ?

P.Laranco.

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Nomade absence (poème)

L’univers est plein de sinuosités nues
de routes au bord desquelles, poudreux,
nous errons,
les mots les sons s’y perdent ainsi que les appels;
nous nous y faufilons en dédales d’échos
qui ricochent, cherchant en vain à donner sens
à l’ambiguité alambiquée des contours ,
des cheminements tout cousus de culs de sac.
En Petits Poucets, nous y semons des cailloux
couleur de lune que
nous ne retrouvons plus;
environnés par tant de masques de Janus
que les points cardinaux s’éparpillent au vent
nous haletons – halte sur le sol poussiéreux,
le long des allées bordées de statues de sphynx
et des vallées aux écailles sans lendemains
désarçonnés dès le jour
de notre naissance

entraînant notre nomade absence

avec nous

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SOLEIL.

Soleil
griffu et rugueux comme le granit,
serre refermée sur notre chair, grésil noir,
tu es en premier lieu cette sensation
de morsure, de paupières incendiées;
tu plombes sans pitié l’air gluant et massif,
tu scarifies la peau des rudes travailleurs
qui abattent les cannes
en rythme saccadé;
tu déssèches, tu burines les vieux cuirs
en ton entonnoir de vide tonitruant,
tu éffrites le temps et corrodes les murs
et les volets poudreux qui te tournent le dos,
tu entretiens
la fétide immobilité,
la reptilienne, crocodilienne langueur,
tu attends, tissant de grands deltas nauséeux
juste au-dessus des damiers de la pénombre
et ta pourriture potentielle, mouchue
te divise en lourds quartiers de viande avariée…

Tu laboures les dos tel un accouplement
aux longs sillons de sang, de sueur et de feu,
tu tisonnes les heures huileuses d’ennui
jusqu’à la nuit membraneuse
qui nous libère !

P. Laranco.

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