A propos Sylvain Sanchez

Bonjour, Je suis né le 5 avril 1978. Je vis à Mèze, une petite ville près de Sète. J'écris depuis bientôt dix ans maintenant, mais ce n'est que depuis 2009, avec l'écriture d'un premier roman, que je m'y suis vraiment mis. J'écris dans les genres science-fiction et fantastique. La littérature générale m'attire aussi quelque fois, mais je ne m'y suis pas trop risqué pour l'instant. En fait, en ce moment, j'achève les corrections de ce premier roman... Je vous souhaite de passer du bon temps à lire mes écrits...

L’interface magique

Dans son atelier situé au centre de Montpellier, le vieil inventeur à la retraite était en train fixer l’écran de l’ordinateur que ses petits-enfants lui avaient offert pour son anniversaire. Comme il n’avait jamais touché à un ordinateur de toute sa vie, il entreprit, pour se familiariser avec ce curieux appareil, de rédiger une courte lettre avec le logiciel de traitement de texte.

Au départ, cela lui parut difficile de frapper les minuscules touches du clavier en plastique — il faut dire que ses doigts avaient été trop longtemps habitués à taper, pendant des années et des années, des centaines de rapports rendant compte de ses inventions sur sa vieille et lourde machine écrire mécanique. Une machine que sa femme lui avait un jour offerte, et qui, en conséquent, en faisait un objet particulier à ses yeux, un objet qui lui tenait à cœur…

Ah ! Sa vieille machine à écrire ! Elle lui manquait tant !

Entendre chaque caractère frapper le papier l’avait toujours réjoui. Et, dans ces moments-là, il n’avait jamais eu le sentiment d’être simplement en train d’étaler de l’encre sur une feuille, mais plutôt de buriner des caractères dans de la roche… Et de les buriner — c’était son côté ambitieux — pour l’éternité. Comme Moïse et les tables de la loi, lui était-il parfois arrivé de songer, lorsque son ambition s’était trouvée à son plus haut.

Mais ce cadeau, en fait, n’avait rien eu d’anodin.

En effet, car si son épouse s’était un beau jour décidée — il y a une éternité de cela —  à lui offrir cette machine, outre le fait de faire plaisir à son mari, c’avait été dans le but, dans l’espoir secret de voir celui-ci parvenir enfin, grâce à elle, à exprimer ses idées de façon claire et limpide, et ce, afin qu’il ait toutes les chances de réussite de son côté lorsque viendrait le moment d’aller exposer ses travaux devant les grands pontes de l’industrie avec lesquels il était en contact, et qu’il devrait leur en faire une démonstration et leur en expliquer le principe.

Oui, elle avait espéré — tout au fond d’elle-même, tout au fond de son cœur — que cette machine à écrire allait permettre ce miracle.

Hélas, ce ne fut pas le cas.

Car l’inventeur, malgré la machine, ne parvint jamais à se défaire de son côté brouillon et antiacadémique — deux caractéristiques qui semblaient lui coller à la peau telle une seconde nature.

Et c’est d’ailleurs sans doute à cause d’elles qu’au fur et à mesure que les années passèrent, ceux-là mêmes qui, au tout début de sa carrière, l’avaient sans retenue porté aux nues — plaçant en lui les espoirs de réussite et d’ingéniosité les plus fous — oui, ceux-là mêmes qui l’avaient tant acclamé se détournèrent les uns après les autres de sa personne et, cela va s’en dire, de ses inventions… Ses inventions qu’ils jugèrent comme étant finalement plutôt bizarres et ne relevant pas, tout bien considéré, d’un grand intérêt scientifique.

Mon travail n’aura pour destinée que l’éternelle moquerie ! songeait-t-il alors de temps en temps lorsque l’aigreur provoquée par ses rêves de gloire envolés revenait, ou lorsqu’il sentait le poids de son propre crépuscule qui commençait à peser sur ses épaules… — cet indicateur naturel du temps qui passe et des opportunités qui ne reviendront plus.

Toutefois, ces déconvenues ne l’empêchèrent pas de continuer une carrière d’inventeur — une carrière dont les ambitions, certes, furent revues à la baisse, mais une carrière quand même : parvenant à vendre quelques systèmes ingénieux par-ci, améliorant le rendement d’usines locales par-là — ou alors en se faisant carrément racheter des brevets, dont l’argent récolté était aussitôt réinvesti — , il s’en était toujours bien sorti.

Une fois sa lettre terminée, il la relut plusieurs fois — corrigeant une faute d’orthographe par-ci, remplaçant tel mot par tel autre par-là — , puis, quand elle fut complètement à son goût, il tira une feuille blanche d’un des tiroirs du bureau, la positionna avec soin dans le bac d’alimentation de l’imprimante et lança l’impression.

Rien ne se passa durant un moment, puis, soudain, l’imprimante commença à s’agiter… Le vieil inventeur observa alors, avec une joie et une curiosité toute enfantine, les allées et retours du mécanisme.

Ma machine à écrire est bonne pour le musée ! se dit-il en constatant avec quelle rapidité la feuille s’imprimait devant ses yeux.

Quand l’impression fut terminée, il récupéra la feuille et, répondant à une vieille manie, se mit à scrupuleusement vérifier que chaque caractère était parfaitement lisible et que l’encre n’avait pas coulé. Satisfait, il souffla sur la feuille, avant de la plier en trois et de la glisser dans une enveloppe.

Il prit ensuite un stylo et adressa celle-ci à ses petits-enfants.

Comme ça ils verront que je progresse, se dit-il, non sans fierté.

Bon, et maintenant ? se dit-il en portant à nouveau son regard sur l’écran. Quelle est la prochaine étape ?

Car bien évidemment, il ne comptait pas s’arrêter en si bon chemin. Maintenant qu’il était lancé, il voulait aller le plus loin possible… Jusqu’aux limites des possibilités de son nouveau jouet.

Le prochain palier, se dit-il, c’est Ta toile… Oui, c’est le réseau Internet. Cela fait trop longtemps que j’en entends parler, et il est temps pour moi d’aller enfin y faire un tour, afin de savoir vraiment de quoi il en retourne.

Et, sans plus attendre, il cliqua sur l’icône que lui avait montré le technicien qui, le matin même, était venu lui installer son ordinateur. Une fenêtre s’ouvrit alors, affichant sa première page Web. La page d’accueil de Google.

Il lança sa première requête sur le moteur de recherche mondialement connu à 17h02.

A 17h20, il termina de lire un long article sur les différents types de miel que l’on pouvait trouver dans le commerce, et leurs propriétés.

A 17h32, il voulut donner son avis dans un forum de discussions, mais comme il n’avait pas de compte — et qu’il lui en fallait obligatoirement un pour pouvoir poster un message — , il abandonna.

Au alentour de 18h, il écouta une composition de Mahler ; mais malgré sa bonne volonté, la composition ne parvint pas à le séduire, et c’est avec lassitude qu’il l’interrompit à 18h04.

Lorsqu’il fut 19 heures, il réalisa que deux heures s’étaient déjà écoulées depuis qu’il était connecté. C’est à ce moment-là qu’il décida alors de faire une pause.

Hélas, c’est à ce moment-là également qu’il tomba sur un reportage qui accapara toute son attention. Il était en l’occurrence question dans celui-ci du destin de l’Homme et de la terre ; on y disait, entres autres, que le destin de l’un était intimement lié à celui de l’autre, et que, en conséquent, l’évolution des deux se faisait de façon parallèle et coordonnée. Cela le fascina.

L’horloge de l’atelier sonna 20h lorsque le reportage se termina. Le vieil inventeur décida alors qu’il était cette fois-ci réellement tant d’éteindre l’ordinateur, et il entreprit de fermer toutes les fenêtres qu’il avait ouvertes.

Tandis qu’il les fermait les unes après les autres, il apparut soudain sur son écran une fenêtre qu’il ne connaissait pas.

Celle-ci contenait un message écrit en rouge ; un message qui, tout d’abord, le laissa perplexe, car il était question dans celui-ci de virus et d’infection. Des termes qu’il avait crus jusque-là réservés uniquement au vivant.

Avec une moue d’incompréhension, il ferma la fenêtre.

Mais aussitôt, celle-ci se rouvrit, inondant à nouveau l’écran de son inquiétant message. Et il avait beau la fermer, à chaque fois le même scénario se reproduisait : inlassablement, la fenêtre revenait s’afficher sur l’écran.

Laissant tomber, il consulta l’heure à sa montre.

Il est bien trop tard, pensa-t-il, le service technique est fermé à cette heure-ci.

Il laissa s’échapper un long soupir.

Ce n’est vraiment pas de chance ! se dit-il.

Puis il se mit à lire dans le détail le message d’alerte. Après tout, se dit-il, peut-être qu’à mon niveau je peux faire quelque chose.

Le message disait que l’ordinateur était infecté par deux virus. Pas un de plus, pas un de moins.

Au moins je suis fixé, pensa l’homme.

Mais, au bout d’un moment, il réalisa que ce savoir ne l’avançait pas plus que cela. Alors, exaspéré, il se leva pour aller se planter devant une des fenêtres de l’atelier.

Là, il se remplit un verre d’eau au robinet de l’évier situait sous la fenêtre. Puis, tout en ingurgitant de petites gorgés, il regarda distraitement le défilé des gens marchant dans la rue.

Plus exactement, c’était les pieds et les jambes de ceux-ci qu’il voyait défiler, à moins d’un mètre devant lui, car la fenêtre de l’atelier était située juste au niveau du trottoir. C’était un spectacle qui avait toujours eu sur lui un effet quasi hypnotique, et qui l’aidait à mieux réfléchir.

Des virus ? Une infection ? médita-t-il alors, devant ce défilé ininterrompu de chaussures. Je me demande ce que peut bien réellement signifier ces termes. Est-ce destiné à me mettre personnellement en garde contre un risque infectieux ? Si c’est le cas, alors ces gens, juste derrière la fenêtre, doivent eux aussi être en danger…

Le vieil inventeur reposa son verre sur le bord de l’évier, l’esprit confus.

Il resta ainsi un long moment, debout, dans le silence de son atelier, sans rien faire d’autre que de ruminer de sombres pensées.

Puis soudain il s’agita et se dit : « Je dois faire quelque chose. Peu importe quoi, mais il faut que j’agisse. Car je ne peux pas rester là, les bras croisés, alors qu’il y a ces… ces « choses » à l’intérieur de mon ordinateur ! »

Plus déterminé que jamais, il quitta la fenêtre et retourna à l’ordinateur. Une fois assis, il lut le nom du premier virus.

« W32/Sobig F ».

A côté du nom se trouvait une longue suite de termes, et il ne fallut pas longtemps au vieil inventeur pour comprendre que ceux-ci servaient à indiquer l’endroit précis où le virus s’était logé dans la machine. En langage informatique, cela s’appelait le chemin d’accès.

Alors, tel un prédateur traquant sa proie, il entreprit de remonter ce chemin…

Pour se faire, il ouvrit scrupuleusement les dossiers les uns à la suite des autres, comme il l’aurait fait avec des poupées russes. Une petite minute plus tard, il se retrouva devant le dernier dossier à ouvrir — en langage imagé cette fois-ci : l’antre du virus.

— C’est donc là que tu te caches, petit monstre, lança le vieil inventeur, avant de, courageusement, déplacer le curseur sur l’icône jaune représentant le dossier, puis prendre une profonde inspiration et cliquer deux fois sur le bouton gauche de la souris.

Suite à cette action, l’intérieur du dossier s’afficha à l’écran. Il était composé d’une multitude de fichiers.

L’homme se référa une nouvelle fois au chemin d’accès afin de déterminer lequel d’entre eux contenait le virus. Une fois qu’il l’eut localisé, il l’ouvrit, et c’est une série de symboles informatiques qui apparut cette fois-ci.

Est-il l’un de ces symboles ? se demanda-t-il. Ou bien est-il tous ces symboles à la fois de façon à ce que je sois en ce moment même, et sans le savoir, en train de le contempler dans son entier ?

Malheureusement, il n’avait aucun moyen de répondre à ces questions. De plus, il n’aurait pas non plus su dire si celles-ci avaient un quelconque sens ou pas.

Il se frotta le menton, se sentant soudain pris dans une impasse.

Je vais tout simplement effacer le fichier, décida-t-il finalement. Oui, je vais l’envoyer à la corbeille. Après tout, il y en a tellement de fichiers dans un ordinateur, alors un de plus ou un de moins…

Cependant, la machine refusa d’exécuter cette manœuvre, prétextant que ledit fichier était important quant à son bon fonctionnement.

C’est ça, pensa le vieil inventeur, ne me laisse pas te soigner…

Puis il fit à nouveau travailler ses méninges pour trouver une autre solution.

Et, au bout d’un moment, il lui vint une nouvelle idée. Mais à cette seconde idée sa respiration se fit plus saccadée et son rythme cardiaque s’accéléra, car celle-ci avait surgi à un endroit précis dans son cerveau où étaient également apparues les idées les plus folles et les plus extravagantes qu’il avait eu au cours de sa carrière.

« Que se passerait-il si j’imprimai le contenu du fichier infecté ?… » Voilà ce qu’il s’était demandé. Voilà ce qui avait provoqué cette soudaine somatisation.

Est-ce que le virus, par cette simple opération, se verrait extrait de l’ordinateur ? s’était-il ensuite  interrogé.

Il trouvait son idée — ainsi que sa conséquence — logiques et pleines de bon sens.

Alors, sans plus attendre, il prit une nouvelle feuille blanche, la plaça dans le bac d’alimentation de l’imprimante, et, après quelques manipulations, imprima le fichier infecté.

Quand l’impression se termina, il se saisit de la feuille et l’examina attentivement.

L’odeur de l’encre fraîche arriva jusqu’à ses narines, et l’impression était une fois de plus de bonne qualité ; à part cela, rien de suspect ou d’anormal, mais juste des lignes de codes informatiques imprimées noir sur blanc sur toute la surface de la feuille.

Il fit alors une boule de cette dernière et la jeta dans le panier sous le bureau. Il porta ensuite à nouveau son attention sur l’écran de l’ordinateur.

Et là, ses yeux s’écarquillèrent d’étonnement.

Car le message d’alerte annonçait cette fois-ci qu’un seul virus était présent dans l’ordinateur. Un seul… et non plus deux.

Ca a marché, pensa alors le vieil inventeur en toute quiétude, comme si tout cela était normal. Ma théorie était donc parfaitement juste. Mon expérimentation vient à l’instant de la valider.

Heureux d’avoir réussi, il s’appuya sur le dossier de son siège et sortit une vieille pipe en bois d’une des poches de poitrine de son veston. Il craqua ensuite une allumette et, tout en introduisant celle-ci dans le fourneau contenant le tabac, il se mit à aspirer par petites saccades sur l’embout…  Bientôt, son visage et tout son environnement furent noyés dans les effluves bleu-métallique de la fumée.

Tandis qu’il était là, à savourer tranquillement sa victoire, des bruits en provenance de sous le bureau se firent soudain entendre… Il s’agissait de sons cadencés, rythmés.

Le vieil inventeur sortit alors de sa rêverie et se mit à regarder dans la direction d’où provenait ces bruits ; et là, il fut surpris de constater que ces derniers étaient provoqués par la poubelle… La poubelle qui — pour une raison inconnu — était en train de se balancer sur elle-même.

Il se pencha en avant dans le but de s’en saisir et de stopper les balancements, quand tout à coup, ceux-ci prirent une telle ampleur que la poubelle, à la longue, finit par se renverser, étalant tout son contenu sur le sol.

Ce qui arriva ensuite stupéfia littéralement le vieil inventeur.

Car au bout d’un petit moment, une petite créature, à l’aspect fragile et chétif, se mit à émerger d’entre les papiers et autres détritus… Pas plus grosse que le poing, elle avait l’apparence d’un hérisson et était pourvu d’un petit museau fin et fureteur. Un museau qui, sans s’arrêter, renifler le sol de l’atelier.

La créature se fraya un chemin parmi les déchets, jusqu’à arriver aux pieds de l’homme. Et, là, elle leva une paire d’yeux interrogateurs vers lui — des yeux qui semblaient comme demander dans quel genre d’environnement elle avait bien pu émerger.

Seigneur ! pensa le vieil inventeur en se mettant debout et en allant dans le débarras.

Quelques instants plus tard, il ressortit de celui-ci avec une vieille cage à oiseaux qui, jadis, avait appartenu à sa femme.

Il la posa près de l’animal, puis ramassa un morceau de carton rigide qui traînait par terre. S’accroupissant, il approcha le carton du hérisson.

Circonspect au début, celui-ci se mit à renifler le morceau de carton ; puis, au bout d’un moment, se résolut à y grimper docilement dessus.

— Voilà le signe annonciateur d’une future bonne entente ! dit l’homme en se redressant.

Il ouvrit ensuite la porte de la petite cage et y fit pénétrer l’animal.

Une fois à l’intérieur, ce dernier commença à faire le tour de sa nouvelle demeure ; il huma l’air, lécha les barreaux… Une fois son inspection terminée, il se roula sur lui-même avant de finir par sombrer dans un profond sommeil.

Et de un ! pensa le vieil inventeur en retournant à son ordinateur. Si les deux autres sont aussi inoffensifs que celui-là, ce sera un jeu d’enfant de les faire sortir de cette machine !

Il lut le nom du second virus.

« W32.Blaster.Wom ».

Hum… pensa-t-il. Je me demande quelle forme celui-ci va prendre ; oui, je me demande quel aspect il aura une fois que les buses de l’imprimante lui auront permis de s’incarner dans un corps de chair et de sang.

Mais pour le savoir, il n’y avait qu’une seule solution… Et, avec concentration, il se mit à remonter le nouveau chemin d’accès.

*  *  *

L’homme s’empara de la nouvelle feuille qui venait de sortir de son imprimante. Comme la précédence, sa surface était complètement noircie de lettres et de chiffres.

Il l’examina attentivement, la tournant et la retournant dans tous les sens, à la recherche d’un semblant de vie.

Mais au bout d’un moment, il dû se rendre à l’évidence : cette feuille ne contenait rien de tel. Aucune vie, pas la moindre trace d’organisme vivant cette fois-ci. Il se demanda alors où est-ce qu’il avait bien pu commettre une erreur.

Soudain, il se tapa le front.

— Mais c’est bien sûr ! s’écria-t-il.

Et, ni une ni deux, il transforma la feuille en boule de papier, et la jeta dans la corbeille.

Puis il se mit à observer celle-ci, guettant le moindre mouvement suspect.

Il attendit deux longues minutes… Deux minutes durant lesquelles il ne sa passa absolument rien, deux minutes durant lesquelles la poubelle resta désespérément immobile.

Cela ressemblait de plus en plus à un échec.

Tandis qu’il envisageait déjà de tout recommencer depuis le début, un petit sifflement en provenance du bureau le stoppa net dans son élan. Il tendit l’oreille. Le son, de toute évidence, venait de l’imprimante. De son intérieur précisément.

Avec précaution, il approcha alors son visage de celle-ci, et, en regardant vers où sortaient les feuilles, il se mit à scruter les entrailles de l’appareil.

Assez rapidement, il réalisa qu’il y avait « quelque chose » là-dedans… Quelque chose qui, manifestement, essayait de sortir.

Il n’y avait désormais plus de doute : l’imprimante avaient une fois de plus donnait vie à une créature vivante… Elle avait une fois de plus transformé un virus informatique en un être de chair et de sang !

Une paire d’yeux se mit à briller à l’intérieur de l’appareil, et à se fixer sur l’homme. Celui-ci, surpris, eut un mouvement de recul.

Quelques secondes plus tard, c’est un bec qui sortit de l’imprimante… Un bec bientôt suivit d’une petite tête en forme de « v », ainsi que de plumes, beaucoup de plumes…

La créature s’avança jusqu’au bord en plastique de l’appareil. L’inventeur remarqua alors qu’elle était également pourvue d’une longue queue. Une queue qui ressemblait à une queue de lézard.

En fait, cette créature n’était ni plus ni moins qu’un croisement entre un oiseau et un lézard ; du premier, elle en avait les ailes et les plumes. Du second, la tête et la queue. L’ensemble donnait une créature laide et effrayante ; en tout cas, pas du tout le genre d’animal qu’une personne saine d’esprit aurait eu envie d’apprivoiser. D’ailleurs, l’homme s’était instinctivement saisi d’un vieil annuaire trainant sur le bureau en guise d’arme de défense, au cas où la créature viendrait à l’attaquer.

Cependant, cela ne semblait nullement être son projet. La créature tournait sa tête à droite et à gauche, et n’avait pas un seul regard pour l’homme face à elle. Manifestement, c’était autre chose qui l’intéressait…

Sans crier gare, elle déploya soudain ses ailes, et, en un bond, s’élança dans les airs.

Elle passa au-dessus l’homme et alla se poser sur une armoire située un peu plus loin.

Puis, complètement folle, elle se mit à pousser des cris surpuissants, des cris qui se répercutèrent en échos assourdissants dans tout l’atelier, tandis qu’une  longue et menaçante langue jaillissait de son bec.

L’homme observa la créature, complètement pétrifié.

Tout à coup, l’animal s’élança à nouveau dans les airs, et piqua droit sur lui…

Dans un réflexe de défense, le vieil inventeur lança l’annuaire qu’il tenait sur l’animal.

Deux énormes serres se déployèrent alors, et, sans la moindre difficulté, se saisirent du bottin. Puis l’oiseau reprit de l’altitude, et, passant à nouveau au-dessus de l’homme, lâcha l’annuaire… Ce dernier, tel un obus largué par un vieux bombardier, alla s’écraser sur son visage.

Cela le fit tomber à la renverse.

La créature rasa ensuite le plafond, tout en continuant de pousser des hurlements fracassants.

L’homme ne comprit qu’au dernier moment ce que l’animal voulait. En effet, ce n’est que lorsqu’il le vit s’élancer, bec en avant, vers une des fenêtres de l’atelier, qu’il réalisa que le volatile, depuis le début, ne souhaitait qu’une chose : gagner l’extérieur.

L’oiseau percuta une première fois la vitre. Puis une seconde fois, jusqu’à ce que le verre se brise en mille morceaux.

L’homme ne put ensuite que l’observer, impuissant, prendre sa liberté.

Quand le calme revint dans l’atelier, il se remit debout. Fort heureusement, il ne s’était pas blessé dans sa chute.

Encore éprouvé, il se dirigea vers la fenêtre cassée, dans l’espoir de faire revenir la créature dans atelier.

Mais c’était-là un vœu bien dérisoire… Et lorsqu’il se pencha par la fenêtre, il ne la vit bien sûr nulle part ; ni dans le ciel, ni sur le trottoir, ni sur les toits des immeubles en face…

Dieu seul savait où elle se trouvait désormais. Mais surtout, Dieu seul savait ce qu’elle faisait.

*   *   *

Le lendemain matin, en sortant de chez lui, le vieil inventeur traversa comme tous les jours la petite allée de son modeste pavillon et prit le journal dans la boîte aux lettres.

A son retour, il se prépara son petit-déjeuner. Tout en avalant celui-ci, il se mit à parcourir distraitement les divers articles du quotidien.

Arrivé vers le milieu du journal, il tomba sur un article qui retint particulièrement son attention.

Celui-ci était titré :

« Epidémie étrange – Les experts s’interrogent »

Et il disait :

    « Les faits se sont déroulés hier soir, au environ de vingt heures, en plein centre-ville de Montpellier.

    Huit personnes ne se connaissant pas, et marchant l’une à proximité de l’autre sur la place de la Comédie, furent soudainement frappées par une bien étrange maladie.

    Ces huit individus d’âges et de sexes différents — et qui ont manifestement eu le malheur de se trouver au même endroit au même moment — souffrent depuis de tics et de tocs, ainsi que de comportements maniaques divers, dont la psychiatrie n’a, jusqu’à ce jour, révélée aucun précédent.

    Un de ces symptômes se manifeste, par exemple, chaque fois qu’une de ces personnes veut s’exprimer. L’individu, en effet, ne peut alors s’empêcher — aussi incroyable que cela puisse paraître — de répéter une seconde fois sa phrase, et ce, en utilisant exactement le même ton et les mêmes intonations que la première fois, tel un écho parfait. Mais il y a bien plus grave…

En effet, à chaque heure exactement, les pauvres malheureux, sans raison apparente, s’évanouissent soudain. Leur état d’inconscience dure alors une dizaine de secondes environ. Puis ils retrouvent à nouveau leurs esprits, jusqu’à leur nouvelle perte de conscience.

    Et, enfin, ces personnes connaissent un mal qui sans doute est, de part son aspect subtil et irrationnel, encore plus étrange et plus mystérieux que les deux précédents. Ce mal, d’origine psychologique sans aucun doute, pousse ces victimes — d’après ce qu’elles en ont dit aux médecins s’occupant d’elles — à bouger, à voyager, à s’éloigner  géographiquement… Et le lieu de destination ne semble pas être d’une grande importante ; l’important étant ici de, manifestement, voir du pays — ou, pour reprendre un terme employé par un des contaminés, de se « disperser ».

    Cependant, pour l’heure, ce désir ne pourra nullement être comblé, car les autorités médicales ont décrété une mise en quarantaine immédiate de ces huit contaminés. Une mise en quarantaine d’autant plus justifiée que, selon nos dernières informations, du personnel médical aurait lui aussi été infecté du fait d’avoir été en contact avec ces malades, faisant ainsi passer le nombre des victimes à quinze au alentour de minuit. »

L’article principal s’arrêtait là. Mais à sa droite, un autre article —  plus petit et écrit dans un encadré — lui était rattaché. Et celui-ci disait :

    « Voici maintenant un évènement pour le moins étrange qui s’est également déroulé hier soir sur la place de la Comédie ; c’est un évènement que nous trouvons pertinent d’introduire ici, bien que nous ne saurions dire, à l’heure où nous imprimons ces lignes, s’il existe un quelconque lien entre celui-ci et l’étrange épidémie relatée dans l’article principal.

    Il était environ vingt heures, lorsqu’une poignée de témoins affirment avoir vu dans le ciel de Montpellier, au-dessus de la place, un étrange volatile. Ce dernier appartiendrait à une espèce qu’ils disent n’avoir jamais vu jusque-là. A peine plus petit qu’un pigeon, mais cependant plus gros qu’un moineau, l’oiseau était pourvu d’une longue queue, ainsi que d’un bec pointu et proéminant. Son comportement était plutôt agressif. Il poussait des cris perçants. De plus, tout en volant, l’oiseau, d’après les témoins, crachait un espèce de liquide verdâtre.

    Après un tel témoignage, il est légitime de se demander s’il y a un rapport entre cet oiseau et l’épidémie. Si tel est le cas, les contaminés auraient-ils eu le malheur de se trouver juste sous l’oiseau au moment où celui-ci pulvérisait ce liquide vert ? Il est évidemment bien trop tôt pour répondre à cette question, d’autant plus que… »

L’homme interrompit là sa lecture.

— Qu’ai-je fait ? pensa-t-il.

Car, à n’en pas douter, l’oiseau dont il était question dans l’article était son oiseau… celui qu’il avait créé, celui qui était sorti de son imprimante.

Il referma le journal, la main légèrement tremblante.

Ainsi donc, pensa-t-il, cette créature ailée se comporte de la même façon que lorsqu’elle n’était rien d’autre qu’un simple virus informatique : elle contamine et perturbe le bon fonctionnement des choses. Car tel est sa nature. Malheureusement, ici, dans le monde physique, les « choses » qu’elle perturbe — ou plutôt, la chose — n’est rien d’autre que l’organisme humain…

Il frissonna.

Puis il réalisa que cette créature — n’étant désormais plus confinée dans le disque dur de son ordinateur —  avait maintenant à sa disposition un lieu vierge et inédit sur lequel exprimer cette fameuse nature. Et ce lieu n’était pas autre chose que la planète entière…

Le vieil inventeur essaya de se représenter le fait accompli, c’est-à-dire une civilisation composée exclusivement de citoyens souffrant de tics et de tocs ; des citoyens en prise à des évanouissements réguliers. De toute évidence, à la longue, une nouvelle culture finirait par en émerger ; une culture basée sur de nouvelles mœurs, ainsi qu’une nouvelle organisation globale…

Mais il interrompit là ses réflexions, car il n’avait finalement pas envie d’imaginer à quoi ressemblerait dans le détail un tel monde.

Il alla se poster à la fenêtre de la cuisine pour mieux réfléchir.

Pour chaque problème existe une solution, se dit-il. Et, bien souvent, la solution se trouve au même endroit qu’est né le problème.

Cela était une loi qu’il avait moult fois pu vérifier au cours de sa carrière. Alors, en tout logique, il descendit au garage et alluma l’ordinateur…

Quand ce dernier eut fini de démarrer, il alla sur un moteur de recherche et tapa les mots : « Supprimer W32.Blaster.Worm ». Puis il cliqua sur « Rechercher ».

Parmi toutes les réponses qui s’affichèrent, il choisit la première. Il tomba alors sur un site où on lui proposait de télécharger un petit logiciel permettant d’éliminer le virus. C’est ce qu’il fit. Puis il installa le logiciel sur son ordinateur et se mit à remonter le chemin d’accès du programme…

Bientôt, il se retrouva au cœur du programme antiviral.  Là, il ouvrit un des fichiers au hasard et imprima son contenu.

De voir l’imprimante noircir la feuille lui rappela un concept fascinant qu’il avait un jour trouvé dans un livre. L’auteur du concept affirmait que chaque particule de l’univers était le reflet de l’univers entier — ou dit autrement, chaque particule contenait en elle le plan complet de l’univers dans lequel elle se trouvait. De sorte que, si quelqu’un avait eu pour projet de recréer l’univers dans sa globalité, il n’aurait eu besoin pour cela que d’une seule d’entre elles…

Et ici, c’était un peu la même chose qui se passait, puisque l’information contenue dans un seul fichier suffisait à reconstituer le virus dans son intégralité.

A la droite de l’inventeur se trouvait la cage avec le hérisson. L’animal observait l’homme avec curiosité.

— Au moins, toi, tu es un être pacifique ! lui dit-il.

La petite créature haussa les épaules en guise d’incompréhension (c’est du moins l’impression qu’en eut le vieil inventeur, puisqu’en réalité elle ne possédait absolument pas d’épaules). Ensuite l’animal se mit à lécher les barreaux de la cage, ce qui semblait être son activité favorite.

Peut-être devrais-je le nourrir ? pensa l’homme.

C’était une question à laquelle il n’avait pas songée jusque-là. (Mais rien ne semblait pressé pour l’instant ; tout, en effet, paraissait aller au mieux pour le petit être.)

Soudain, le vieil inventeur réalisa que l’imprimante avait cessée depuis un bon petit moment ses allées et retours, et que le document imprimé attendait patiemment à sa sortie.

D’un geste rapide il s’en saisit alors, y jeta un bref coup d’œil, et, tout aussi rapidement désintéressé, le reposa sur le côté. Il se mit ensuite à lorgner du côté de l’imprimante, et là, il le vit… l’être nouveau, l’être qui venait à l’instant de venir au monde.

Celui-ci finissait de sortir de l’appareil, et l’homme constata qu’il s’agissait une fois de plus d’un volatile.

L’oiseau s’avança jusqu’au bord du bureau et, avec son bec, commença à se lisser les plumes.

A sa vue, le hérisson se cacha les yeux avec ses petites pattes avant. Il se recroquevilla ensuite sur lui-même, essayant manifestement de se faire le plus petit possible.

Mais ce n’était pas après lui que l’animal antiviral en avait, mais bien l’oiseau à queue de lézard…

D’ailleurs, ce dernier était sa seule et unique cible ; celle pour laquelle il avait été programmé. Celle pour laquelle il existait. A cet égard on pouvait d’ailleurs dire que si l’oiseau à queue de lézard n’avait jamais vu le jour, lui-même n’aurait jamais été créé… faisant que son existence entière se trouvait justifiée — si tant est qu’il faille la justifier — par le combat qu’il allait mener, et par rien d’autre. Un combat qui était une finalité en soi. Le but de toute une vie.

Les yeux de l’oiseau étaient rouges et à facettes. Ils faisaient songer à des cristaux. Des cristaux parfaitement bien taillés. Son visage était sombre et ridé, ainsi que sa bouche sans lèvres lui conféraient un aspect froid et sévère. Intransigeant. On aurait dit un envoyé de Dieu — sans parti pris, se bornant à exécuter froidement les ordres venus de haut-lieu. Au milieu du visage, deux petits orifices faisaient office de nez.

Le sommet du crânes était quant à lui tapissait d’un fin duvet, et au niveau du front partaient deux petites antennes striées de minuscules rainures…

Enfin, une épaisse carapace orangée protégeait ses pattes et son corps. Une carapace qui paraissait dure et épaisse.

Cette créature avait tout de l’oiseau de proie : posture droite, allure fière, regard fixe et perçant. L’hésitation ne semblait tout simplement pas faire partie de sa nature.

Oui, c’était un animal qui donnait le sentiment de savoir parfaitement ce qu’il voulait et où il allait, et qui mettrait tout en œuvre pour parvenir à ses fins.

Soudain, les deux petites antennes se mirent à vibrer et à indiquer une direction, à la manière d’une baguette de sourcier.

Son ennemi… pensa le vieil inventeur. Là où il se trouve.

La carapace de l’oiseau se fendit ensuite au niveau des flancs, et deux fines ailes en émergèrent… Celles-ci se déployèrent instantanément comme l’auraient fait deux couteaux à cran d’arrêt.

Puis, l’oiseau se mit à battre des ailes…

Une fois dans les airs, il se dirigea vers le fond de l’atelier, vira à droite et pénétra dans le couloir menant au rez-de-chaussée…

L’homme essaya tant bien que mal de le suivre… Il traversa à son tour l’atelier et s’engouffra dans le couloir.

Une fois en haut des marches de l’escalier, il se mit à chercher la créature dans toutes les pièces de la maison.

Il ne la trouva pas tout de suite.

Ce n’est, en fait, qu’au dernier moment qu’il la vit…

En effet, ce n’est que lorsqu’il franchit le seuil de la salle à manger qu’il la vit qui s’engouffrait, à la vitesse de l’éclair, dans le trou de la cheminée.

*   *   *

Le jour suivant, c’est avec anxiété qu’il se rendit à la boîte aux lettres.

Son journal sous le bras, il retraversa l’allée en trombe, et, une fois à l’intérieur, il s’installa à la table de la cuisine et ouvrit le quotidien.

Il n’eut pas besoin de chercher longtemps pour tomber sur l’article qui l’intéressait ; celui-ci occupait en effet la première page du journal. Il en faisait carrément la une.

« Quand deux êtres venus d’une autre planète se livrent à un combat acharné dans nos cieux ! », annonçait de façon tonitruante son titre.

Un sous-titre venait ensuite, disant : « La vie ailleurs prouvée de manière brutale »

Quant à l’article proprement dit, voici ce qu’il disait :

    « Cette nuit, les Montpelliérains qui n’étaient pas couchés et avaient leurs regards tournés vers le ciel ont pu assister à un incroyable combat opposant deux créatures ailées ; deux créatures qui, selon toute vraisemblance, n’étaient pas de notre monde.

    Mais avant que nous relations cet évènement pour le moins extraordinaire, revenons quelques instants sur cette étrange épidémie dont nous avions commencé à vous parler hier.

    Nous vous avions alors dit qu’un oiseau crachant du liquide vert avait été signalé à proximité des premiers contaminés, ce qui avait laissé supposer que le volatile était à l’origine de l’épidémie. Eh bien aujourd’hui ce fait semble confirmé…

    En effet, car le combat d’hier soir opposait justement ce volatile à un autre oiseau qui, lui, faisait manifestement sa première apparition dans nos cieux. Le combat a été rude et acharné. D’une violence terrible. Au final, c’est le second oiseau qui en est sorti vainqueur, tuant l’oiseau à queue de lézard. Et, chose pour le moins étonnante, au moment où ce dernier a été tué, les personnes contaminées ont vu leurs symptômes disparaître tout à coup, comme par magie.

    Est-ce une coïncidence ? Cela semble très peu probable.

    En tout cas, il était temps que l’hécatombe prenne fin, car le nombre des contaminés n’avait cessé d’augmenter depuis hier soir, rendant le risque de pandémie de plus en plus probable ; d’ailleurs, l’O.M.S. venait justement de demander aux gouvernements de plusieurs pays de prendre des mesures drastiques sur leur sol, et ce, afin de se tenir prêt en cas de… »

Le vieil inventeur détacha ses yeux du journal. Cela ne l’intéressait plus.

Il posa ses deux coudes sur la table et fit reposer sa tête sur les paumes de ses mains.

Il resta ainsi un moment, méditatif.

Soudain, un sourire commença à se dessiner sur ses lèvres.

Des êtres venus d’un autre monde… pensa-t-il alors avec amusement.

Et il se mit à rire, évacuant toute la tension accumulée au cours de ces deux derniers jours.

Il réalisa que, finalement, il n’avait pas précipité le monde à sa perte ; la civilisation telle qu’il l’avait toujours connu — telle qu’elle avait toujours plus ou moins été — était toujours là. Et sans doute continuerait-elle à exister encore quelques années de plus. Pour le pire et le meilleur.

Il se demanda s’il devait garder toute cette histoire pour lui, ou bien s’il devait aller la révéler au monde entier. Mais un haut-le-cœur le saisit lorsqu’il s’imagina être en train d’expliquer tout cela aux gendarmes derrière leur comptoir ; car c’était des visages aux expressions amusées qu’il voyait… Oui, c’était des sourires en coin, à peine dissimulés. Ainsi que la satisfaction d’avoir une bonne histoire à raconter une fois de rentré à la maison.

Toutefois, il savait que malgré les sarcasmes et les blagues de mauvais goûts il aurait insisté. Alors, obéissants au protocole, les gendarmes lui auraient demandé de prouver ses dires. Et c’est ce qu’il aurait fait. Ou du moins, ce qu’il aurait tenté de faire… Car une fois devant l’ordinateur, avec l’imprimante allumé et une feuille à l’intérieur, tout aurait capoté. Bien évidemment. Comme cela avait été tant de fois le cas dans le passé quand, devant un jury d’experts, il entreprenait de faire la démonstration de ses inventions.

Bref, le calcul était vite fait, et il décida de s’abstenir d’aller prouver quoique ce soit, estimant que c’était-là un choix plus sage. Plus sage, certes, mais surtout moins compliqué.

Tandis qu’il en était là de ses réflexions, son attention se fixa soudainement sur sa main droite posée sur la table. Il y avait quelque chose de bizarre chez elle. Cela concernait les doigts… Ceux-ci étaient en effet anormalement tendus et raides, et ressemblaient aux branches d’un éventail ouvert.

Un court instant, il eut le sentiment que cette main ne lui appartenait pas.

Toutefois, en observant le prolongement de l’organe, il vit que celui-ci s’arrêtait bien à sa propre épaule. Il n’y avait donc pas de doute à avoir : il s’agissait bien de sa main. Mais pourquoi était-elle ainsi ?

Avec difficulté, il réussit à fermer le poing ; mais, presque aussitôt, celui-ci se rouvrit et reprit sa posture en éventail, sans qu’il lui en ait donné l’ordre.

Ensuite, c’est de l’ensemble de son corps dont il perdit le contrôle total. Pris de spasmes et de contractions anormales, celui-ci l’obligea à se mettre debout — beaucoup plus rapidement qu’il n’aurait pu le faire même à vingt ans — et à s’allonger de tout son long sur le sol. Puis, bras tendus le long du corps, il se mit à rouler dans un peu toutes les directions… tel un rouleau de pâtissier tenu par des mains invisibles. Il percuta pieds de tables et de chaises ; et, lorsqu’il rencontrait un mur, repartait en sens inverse…

Tout cela dura une grosse minute.

Lorsqu’il fut à nouveau maître de son corps, il tira une chaise à lui et s’y écroula littéralement dessus.

Je croyais que tout cela était terminé ! se dit-il. Je croyais que la mort de l’oiseau-virus avait mit un point final à l’épidémie !

Cependant, il réalisa assez vite que quelque chose n’allait pas. Cela concernait la nature des symptômes. Ceux-ci ne correspondaient absolument pas avec ceux décrits dans le journal. Ils en étaient complètement différents.

Il réfléchit, et soudain, la réponse se fit jour dans son esprit. Alors, sans perdre plus de temps, il se dirigea vers l’atelier.

Une fois dans celui-ci, il s’approcha avec précaution de la cage où — normalement — se trouvait le petit hérisson.

Mais, bien évidemment, l’animal ne s’y trouvait plus…

Plusieurs barreaux de la cage avaient semblait-il fondu, comme sous l’action d’un acide hyperpuissant, créant une ouverture d’une dizaine de centimètres de diamètre. Une ouverture assez grande pour que la créature s’y faufile…

Voilà pourquoi il aimait tant lécher ces fichus barreaux ! réalisa un peu tard le vieil inventeur. Qu’est-ce que j’ai pu être imprudent ! J’aurais dû m’en débarrasser tout de suite !

Mais les regrets ne servaient à rien, et il entreprit de chercher l’animal dans tout l’atelier, en espérant qu’il s’y trouvait toujours.

Il souleva des planches, poussa des cartons… Il tira un petit charriot pour voir si l’animal viral ne s’y était pas par hasard caché derrière. En vain.

C’est au moment où il allait laisser tomber qu’il remarqua que de la vapeur s’échappait d’une grosse caisse en fer. Intrigué, il s’approcha et s’aperçu que l’effluve venait d’entre la caisse et le mur. De toutes ses forces, il se mit à pousser la caisse sur le côté…

Une fois écartée, celle-ci révéla un trou dans le mur. Un trou qui n’existait pas jusque-là. Un trou situé juste au niveau du sol…

Le vieil inventeur s’accroupit et scruta l’intérieur du trou.

Tout au fond de celui-ci il aperçu le hérisson. Ce dernier était en train de creuser une galerie dans le mur… L’homme estima, d’après la profondeur du trou, que l’animal allait émerger d’un moment à l’autre de l’autre côté.

Du bout des épines de l’animal s’échappait un gaz de couleur pourpre.  L’émanation formait un halo lumineux et brillant autour du hérisson. C’est elle qui avait donné l’alerte à l’homme.

Je suis la première victime de ce gaz, réalisa ce dernier. Il me faut maintenant stopper cette créature avant qu’elle n’en contamine d’autres…

Sans plus réfléchir, l’inventeur engouffra son bras dans la galerie. Puis, le visage plaqué contre le mur, il tenta à l’aveuglette de se saisir de l’animal. Il sentit les épines sous ses doigts, et enfin une patte… Voilà, pensa-t-il. Mais au moment de refermer sa main sur celle-ci, ses doigts devinrent tout à coup rigides et durs, rendant la préhension parfaitement impossible.

Dépité, il retira son bras. Et, ensuite, il ne put rien faire d’autre qu’observer,  impuissant, le petit être rejoindre l’extérieur…

Le reste de la journée, il le passa à effectuer des acrobaties en tous genres. Cependant, malgré ce handicap,  il parvint à se servir de l’ordinateur, et de l’imprimante, par le truchement de laquelle il ne tarda pas à faire s’incarner l’ennemi juré du hérisson.

L’animal antiviral prit cette fois la forme d’un lutin noir et blanc. Mais l’homme eut tout juste le temps de le voir, car une fois sorti de l’imprimante, il s’était tout de suite mis à tournoyer sur lui-même, à la façon d’une toupie, perdant rapidement toutes formes distinctes…

En tournant, ce tourbillon vivant produisait de petits arcs électriques.

La créature se dirigea vers le portail du garage, et, sans difficulté, passa dessous.

Désormais, il ne me reste plus qu’à être patient, songea l’inventeur en exécutant une nouvelle chorégraphie spectaculaire.

Et en effet, au cours de la soirée sa guérison survint. Il devina alors ce qui l’avait provoqué…

Epuisé, il s’étala ensuite sur le canapé du salon, et y passa toute la nuit dessus.

*   *   *

Voilà, c’en était fini de tous ces virus et antivirus, de toutes ces créatures aussi étranges les unes que les autres, auxquelles son imprimante — par un processus aussi mystérieux que l’univers lui-même ! — avait donné vie.

Oui, c’en était bel et bien terminé, et le monde était redevenu saint. Ou du moins, tel qu’il avait toujours été.

Le vieil inventeur ne toucha pas à son ordinateur durant le restant de la semaine, et préféra s’adonner à quelques activités mécaniques biens concrètes sous ses doigts agiles.

L’objet qu’il était en ce moment même en train de construire — et dont il avait commencé la fabrication quelques semaines plus tôt —  prenait la forme d’une grande bassine en bois ; une bassine à l’intérieur de laquelle on pouvait voir une myriade d’engrenages qui s’entraînaient mutuellement les uns et les autres grâce à l’action d’un petit moteur électrique.

Quant à la question de savoir à quoi pourrait bien servir un tel mécanisme, eh bien… si la réponse se trouvait quelque part dans le cerveau du vieil inventeur, celle-ci n’avait pas encore atteint pour l’heure le seuil de sa conscience.

Les jours qui suivirent ces fâcheux épisodes passèrent donc ainsi — noyés dans des travaux pratiques en tous genres.

Cependant, ces activités pratiques ne parvinrent pas à détourner totalement le vieil inventeur de l’ordinateur ; et la semaine suivante, ce qui devait arriver arriva : la curiosité aillant finit par l’emporter, il se résolut à le rallumer…

Il se créa une adresse e-mail, installa même un logiciel de messagerie électronique qu’il configura lui-même, et apprit à s’en servir.

Un jour, il reçut un message en provenance d’un destinataire — ou d’une destinataire — inconnu.

C’était un message au titre prometteur. Un message qui s’appelait « I Love You »…

Hélas, celui-ci n’était rien d’autre qu’un leurre, qu’un piège destiné à l’inciter à ouvrir la missive. Et une fois ouverte, celle-ci libéra un nouveau virus dans l’ordinateur…

— Ca ne s’arrêtera donc jamais ! s’écria-t-il, s’en voulant d’avoir était aussi naïf.

Cependant, après s’être calmé, il songea : «  »I Love You », quel nom tout de même étrange pour un virus ! »

Il réfléchit.

Et si celui-ci était différent des autres ? se dit-il. A tel point différent que, lui, ne représenterait nullement un danger pour l’humanité, mais qu’au contraire… il lui apporte joie et bonheur. (Son cœur se mit à s’emballer à cette idée.) Après tout, se dit-il encore, il doit bien exister des exceptions parmi ces virus… On ne peut quand même pas tous les mettre dans le même panier ! (Il balança sa tête de haut en bas, tout à ses pensées.) Oui, se dit-il enfin, il y a peut-être là une expérience à tenter. Ca vaut au moins le coup d’essayer. Au moins une dernière fois…

Ni une ni deux, il s’attela alors à sa nouvelle tâche.

Une petite minute plus tard, l’imprimante donnait vie au virus « I Love You ».

Quand le silence revint, l’homme, assis à son siège de bureau, se mit à observer l’être nouveau qui, déjà, s’extirpait de la machine…

Une fois passé la fine fente d’où sortaient les feuilles, il se laissa mollement tomber — avec tout son matériel — sur le plastique de l’imprimante.

Le vieil inventeur put à ce moment-là le contempler dans son entier. Et, à sa vue, il faillit en défaillir.

L’être, quant à lui, bailla ; il bailla comme si rien d’autre au monde n’avait eu plus d’importance. Puis, en s’aidant de ses mains frasques et boudinées,  il se mit lentement debout.

Il resta ainsi un moment, sans trop bouger. L’air à la fois hagard et malicieux.

Lui et l’inventeur s’observèrent durant ce court laps de temps, aussi étonnés l’un que l’autre.

Enfin, quand le nouveau-né estima que c’était le moment, il se mit à battre des ailes — car il possédait deux jolies ailes blanches — , et à s’envoler tranquillement…

Et il voleta ainsi, dans tout l’atelier, de façon légère et gracieuse. Et le vieil inventeur l’observait, ahuri…

En fait, devant les yeux de l’homme se découpait la silhouette enfantine du Cupidon de la mythologie : complètement nu, grassouillet, il portait dans son dos un carquois rempli de flèches — on aurait dit qu’il y en avait une infinité… —  , ainsi qu’un arc à la main. Il observait le vieil inventeur et son regard n’était qu’amour…

Sans hésiter, l’homme se dirigea vers une des fenêtres et l’ouvrit en grand.

Puis, tout en observant la créature mythologique se diriger vers l’ouverture, il se mit à prier… à prier intérieurement pour qu’aucun antivirus d’aucune sorte ne vienne un jour éradiquer cette maladie-là.

En quelques battements d’ailes le petit être se retrouva à l’extérieur.

Le vieil inventeur alla se planter devant la fenêtre pour l’observer.

Tandis qu’il était là, à flotter entre deux immeubles, au milieu des piétons qui le regardaient, médusés, il plaça une première flèche sur son arc, tendit la corde et visa.

Quelques instants plus tard, la flèche se mit à fuser dans les airs.

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