A propos vince

Rdv sur http://poesieordinaire.over-blog.com

شورت-نب (mélange d’épices)

Les parfums d’épices embaument les coins de rue.

Les rires d’enfants y résonnent.

Des mains de femmes égrainent la semoule.

L’épicier du quartier est assis, paisible, devant son étal.

Les prières ponctuent l’instant.

Un jeune chien joueur rôde.

Deux anciens, complices, s’en vont à pied au jardin,

Se rappellent leurs souvenirs du bled.

Et leur arrivée ici,

Pour reconstruire le pays.

Le temps passe, heureux,

Parfumé au cumin et à la coriandre,

Bercé d’un chant mélodieux.

Un groupe de jeunes chahute entre trois scooters désossés.

Les barres d’immeubles leur font de l’ombre.

Un téléphone portable distille un air de raï.

Une fatma pleure discrètement.

Mais personne ne la voit.

Les poubelles débordent.

Une patrouille de la BAC circule au ralenti.

Le quartier sent la paix et la poudre.

Explosion de saveurs, de sourires, d’accolades fraternelles

Et inquiétude pesante, tension palpable.

Pourtant,

Nous ne sommes pas en guerre.

Les pères sont partis chercher du travail.

Loin parfois.

Les mères veillent sur les foyers aux tapis chamarrés.

Les paraboles regardent toutes dans la même direction.

Les petits derniers sont nés ici.

Quelques grands frères dealent dans les halls tagués.

La mosquée les rassemblent à l’occasion.

La boucherie hallal aussi.

Les voiles montrent le bout de leurs nez.

Les voisins sont inquiets, soupçonneux.

Et toujours ces odeurs étrangement mêlées aux abords des tours grises:

Cuir, beuh, ras el hanout, gasoil, miel…

Mohamed est parti ce matin, énervé, seul, désoeuvré.

Il s’est levé tôt pour une fois,

Encore plus amer que d’habitude.

Armé, d’après la rumeur.

Personne ne sait où.

Sur un scooter bruyant.

Quand va-t-il rentrer? Et comment?

Peut-être est-il juste sorti du quartier pour respirer un peu autre chose…

«  Inch’Allah  ».

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Humani-thé glacé

Le vent glacial cingle son visage écarlate.

Son rêve d’âtre est bien loin ce matin.

Un réveil de plus, presque inespéré.

 

Une lampée de piquette.

Un revers de manche au menton souillé.

Un remballage résigné de bouts de cartons

Et de la bouteille.

Puis une déambulation hasardeuse vers le café du coin de la rue.

Celui avec les tables en formica et la devanture poussièreuse.

 

Il entre et sa voix rocailleuse ose un « bonjour » délicat.

Le patron jette à peine un oeil entre deux coups de torchon.

Un client accoudé au comptoir tourne furtivement la tête

Par dessus son épaule

Et replonge aussitôt son regard dans les infos de la vieille télé.

Un autre tousse au fond du bistrot.

Aucune réponse.

 

Il traîne sa carcasse fatiguée vers la petite table isolée de gauche,

Encore jonchée d’une tasse de café sale

Et de tâches suspectes.

Pose son sac au pied de la banquette éventrée et s’installe.

 

Il farfouille le fond de sa poche à la recherche

De la monnaie glanée la veille aux abords du caniveau voisin,

Comme pour signifier son intention de client.

 

Ce n’est qu’au retentissement des pièces sur la table

Que le patron bourru daigne s’approcher pour prendre la commande.

- «  ça sera?  ».

- «  Un thé s’il vous plaît monsieur  ».

 

Le client du fond se remet à tousser

En projetant ses miasmes tout autour de lui.

 

Celui du comptoir vocifère contre les arabes

à la vue des infos sur les émeutes en Egypte:

- «  Qu’ils se tuent entre eux ces ratons !  ».

Le patron se met à rire grossièrement

Tout en ramassant les centimes.

 

Une voiture vient stationner devant la vitrine embuée.

Une femme, élégante, en sort soudainement et pousse la porte du troquet,

Presque gênée.

Elle s’adresse aimablement au patron

Pour lui demander la monnaie sur dix euros.

- «  C’est pour le parcmètre  » se justifie-t-elle.

Celui-ci ronchonne mais accepte.

Aussitôt la dame repartie, il lance un tonitruant

- «  Salope ! « .

Et voilà les clients lancés dans un bel éclat de rire collectif,

Sauf celui au sac à dos, toujours en attente de son thé.

 

Ricanant encore de sa slendide réplique,

Le patron apporte enfin le thé au client en guenilles.

Froid du coup.

Même glacé.

 

- «  Merci monsieur  ».

Le patron s’en retourne à son bar en se grattant le cul.

Le client du fond s’étouffe un peu entre sa toux grasse et ses rires.

Et celui du comptoir recommande un rouge limé et un banco.

 

Le client aux poches désormais vides avale son thé rapidement

Et se lève, comme pressé de retrouver le vent froid.

Il se couvre précautionneusement de son long manteau troué,

Renoue son écharpe,

Réordonne un peu son sac.

 

Les trois autres pendant ce temps rivalisent

naturellement de blagues bien à propos

Sur les « putes » et les « bougnoules« .

C’est dans le vacarme de leurs rires

Et leur immense mépris

Que l’homme regagne le trottoir,

Non sans un timide

- «  Au revoir messieurs  ».

 

Ils l’observent enfin, regagnant l’angle de la rue,

Re-déballant son carton et son chapeau de mendiant.

La dame repasse à cet instant devant lui, de retour vers sa voiture

Toujours stationnée devant le bar

Et lui donne son reste de monnaie ainsi qu’un doux sourire.

- «  Merci beaucoup madame  ».

 

Tous deux dehors n’entendent alors plus la toux grasse, les rires graveleux

Ni les derniers commentaires de dedans:

- «  Regardez-le l’autre clodo avec la salope !  ».

- «  Aucun savoir-vivre celui-là !  ».

 

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Gueulard aphone

J’ai des tas de choses à vous raconter…

Pourtant oui, vraiment.

De tout, de rien.

Mon empressement et ma volonté d’expression

N’ont jamais connu telle intensité!

Vous me croirez ou non

Mais j’ai une envie folle de me faire bavard.

Causeur intarissable.

Pipelet impétueux.

Soûlant névropathe.

Bla-blateur compulsif.

Bonimenteur de taille.

Beau parleur.

Colporteur de racontars et potins.

Langue de pute.

Concierge primaire.

Grand amateur de verbiage.

Incorrigible bavard.

Commère prolixe.

Baratineur en démonstration.

Pie volubile ou perroquet babillard.

Crécelle loquace.

Jacasseur impitoyable.

Grande gueule.

Aboyeur public.

Je ne sais vraiment pas ce qui me retient …

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Point de vue

Une immense plaine vide.

Curiosité géologique vertigineuse.

 

Quelques tumulus suspects clairsemés.

Nos ombres à peine portées.

De ci de là,

Des reliefs aux contours flous.

Une végétation tourmentée.

 

De la rocaille sauvage.

Des lichens audacieusement engagés au milieu de détritus plantés.

Moult traces indéfinissables au sol:

Férailles endormies sous la rouille, anciens puits,

Jonchements osseux, vestiges de passés glorieux,

Reflets bruns, ocres, pétrole et sang.

 

Un vent glacial et pénétrant dans le dos.

 

Sous nos mains engourdies,

Une table de désorientation froide.

Posée comme une pierre de sépulture.

 

Une vue dégagée.

Presque infinie.

 

D’ici,

L’étendue des dégâts offre une perspective inouïe.

On aperçoit même sur la ligne d’horizon troublée

Les sommets de bêtise.

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Les petites méthodes

Les petites méthodes innondent nos quotidiens.

Greniers emplis de recettes passées.

Crasse tenace au plancher.

Les balises réduisent manifestement nos champs de vision

Et raccourcissent l’horizon.

Besoins farouches de réassurance.

Etiquettes.

Post-its.

Calendriers cochés.

Petits gri-gris au fond des poches.

Zapping instinctif.

Les rituels nous assaillent de toutes parts

Et nous baissons volontiers les armes.

Voix familières.

Madeleines de Proust.

Coutumes plus ou moins ridicules.

Introspections nostalgiques.

Souvenirs dociles et disponibles.

Un son, une odeur, un contact …

Un goût, un regard, un souffle, une chaleur …

Les marques ne manquent pas.

Et les manques marquent.

Des connexions à foison.

Du sens à trouver, partout, tout le temps.

De la raison à revendre.

Du refuge.

Un îlot.

Une quête fiévreuse d’infini.

Des petites méthodes, tout simplement.

Chacun les siennes mais universelles.

Partagées ou pas.

A la légitimité jamais prouvée et pourtant incontestée.

Des petites méthodes, oui,

Pour des rêves qui taillent bien trop grand pour elles !

De la matière pour demain.

Pour soi.

Pour d’autres.

Pour tout un possible.

Et pour rien à la fois.

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Trêve et souvenir

Profitons que vampire

S’en aille boire un cou

Et que le vent, même pire,

Ne se voit plus beaucoup.

Profitons d’acalmies

Et du temps sans à-coup

Vers tous nos amis qui

Du sang savent le coût.

Ils ont connu l’empire

Des morts que l’on respire

Toujours et qui secoue.

Ils ont connu des vies

Où leurs chaires asservies

Ne tenaient guère le coup.

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