- Prologue -
« Toutes nos condoléances ». Avait-on déjà inventé formule plus stupide ? Voilà ce que pensait Letty pendant qu’un nombre incalculable d’inconnus défilaient devant elle. Des milliers de choses se bousculaient dans son esprit mais la plus récurrente d’entre elles était celle ci: qu’allait-elle devenir ? Bien sûr elle était inscrite dans une école de biologie très prestigieuse mais cela en valait-il la peine ? D’ailleurs, qu’est ce qui pouvait bien valoir la peine ? Devenir une grande chercheuse en génétique serait-il réellement mieux que de finir SDF dans un carton ? Elle fut brusquement interrompue dans ses longues réflexions.
« - Mon Dieu, ma chérie tu es là ! »
Une petite dame d’une cinquantaine d’années, toute en rondeurs, se précipitait vers elle. Elle avait une crinière rousse si indomptable qu’on aurait dit qu’elle sortait de son lit en permanence. La femme se jeta sur Letty et la serra si fort qu’elle crut étouffer.
« - Ma pauvre chérie, je me suis fait tellement de souci pour toi. Comment te sens tu ?
- Bonjour Mme Madule. Je… ça pourrait être pire… je crois. » répondit la jeune femme.
Voyant la foule se disperser, Mme Madule lui dit d’un ton autoritaire:
« - L’enterrement est fini ? Alors je t’emmène ». La saisissant par le bras, elle l’entraîna avec elle. Letty se laissa faire, elle n’avait pas la force de protester de toute façon. Elles arrivèrent devant un 4×4 gris contre lequel une jeune femme du même roux flamboyant que Mme Madule, était adossée. En les voyant, celle ci s’avança, l’air troublée.
- « Letty… » murmura-t-elle
L’intéressée releva la tête et se perdit dans les yeux turquoises de son amie. Alors elle n’y tint plus. Alors toute la tension, la tristesse et la rage accumulées ces derniers jours ressurgirent du fond de ses entrailles où elle les avait enfouies. Alors elle se rua dans les bras de la fille aux yeux océans et pleura, cria, hurla tout ce qu’elle avait sur le cœur, et elle en avait tellement sur ce cœur, brisé, déchiré, transpercé de part en part.
Nous étions le 5 juillet 2012, Letty Abicin, 19 ans venait de perdre ses parents dans un tragique accident de la route ayant fait 11 victimes.
- Chapitre 1 -
7h30. Le salon était calme, une faible lumière filtrait à travers les deux grandes fenêtres, les poissons nageaient mollement dans leur bocal, quand Enid Madule entra, furibonde, suivie de près par Letty Abicin, rompant le silence qui régnait sur la pièce.
« - On en a déjà parlé un millier de fois Letty !
- Je sais, je sais mais…
- Mais quoi ? -la coupa la grande rousse. Je sais que c’est dur Letty, je sais que tu souffres mais est-ce une raison pour gâcher ta vie? Pour la cinquantième fois, tu crois vraiment qu’ILS auraient voulu ça ? »
Letty se renfrogna. Bien sur que non, ses parents n’auraient pas approuvé qu’elle se désiste, au contraire, ils l’auraient obligée à aller à cette fichue rentré. Enid se radoucit. Elle n’était pas fière de cet argument et savait combien il blessait son amie, malheureusement c’était le seul qui avait pour effet de la faire réagir. Posant une main sur son épaule, elle ajouta:
« - Tu me remercieras un jour. »
Après « Toutes nos condoléances », « Tu me remercieras un jour » avait une très bonne place dans le classement des phrases inutiles et vides de sens… selon Letty. Celle ci semblait néanmoins réfléchir un moment puis soupira. Sans un mot, elle remonta dans la chambre d’amis, qu’elle occupait chez les Madule depuis l’enterrement, et entreprit de descendre ses affaires. Sans rien dire, Enid chargea le 4×4.
Une demi heure plus tard, elles déchargeaient la grosse valise verte et la multitude de sacs devant l’ENBAGH (École Nationale de Biologie Appliquée à la Génétique Humaine) et les montèrent dans la chambre attribuée à Letty. Puis Enid repartit et Letty se retrouva seule, au milieu d’un millier d’autres étudiants qu’elle ne connaissait pas.
Chapitre 3
Letty marchait dans le couloir bondé, essayant de ne pas se faire remarquer mais tout de même assez pour ne pas finir par se faire marcher dessus. Elle arriva enfin dans la bonne salle de classe dans laquelle il ne restait plus que 3 places de libre: l’une au fond près de la fenêtre, la place parfaite pour qui ne veut pas travailler, l’autre au milieu devant, l’endroit à éviter absolument avec un prof qui postillonne, et enfin la troisième à la deuxième rangée, contre le mur, bon compromis. C’est donc sans hésitation qu’elle choisit cette troisième place. Choix qu’elle regretta aussitôt qu’elle vit celui à côté de qui elle s’installait. Il était grand, brun, le teint halé et on devinait très bien ses muscles sous sa chemise blanche. Mais ce qui frappa le plus Letty, c’était ses yeux: grands, verts avec quelques pointes de doré, entourés de longs cils noirs. Ce type n’allait définitivement pas l’aider à se concentrer. Se sentant observé, le grand brun se tourna vers elle, Letty se détourna alors vivement et se senti devenir écarlate. Quelle idiote !
- »Salut, je m’appelle Maxime. On se connaît ? -dit-il
-Euh je ne pense pas… Moi c’est Letty.
-Étrange, j’étais sûr de t’avoir déjà vue.
-Peut-être dans les couloirs?
-Non je ne pense pas… »
Ils furent coupés dans leur conversation par l’arrivée de la prof. Le cours parut une éternité, Letty avait énormément de mal à se concentrer, la proximité de Maxime la mettait mal à l’aise. A la fin, elle rassembla ses affaires et parti le plus vite possible, espérant pouvoir mieux choisir sa place au prochain cours. La matinée passa plus rapidement, les cours commençaient en douceur par la traditionnelle fiche demandée par les professeurs: « Pourquoi avoir choisi l’ENBAGH ? », « Quel est votre projet professionnel ? » et bien sur la douloureuse mais non moins traditionnelle question « Quelle est la profession de vos parents ? ». D’ailleurs pourquoi cette question ? C’était compréhensible au lycée, mais à l’ENBAGH, la quasi totalité des étudiants étaient majeurs. Pour les bourses peut-être? Toujours était-il que Letty ne savait que répondre à cette question. Écrire « décédés » lui aurait fait trop mal, et elle n’était pas sure que ça soit bien venu, alors elle décida de laisser cette case vide.
Vint alors l’épreuve du premier déjeuner à l’ENBAGH. Letty avait été tellement obnubilée par les cours de la matinée qu’elle n’avait même pas pensé à se faire des connaissances. Prenant son plateau elle chercha des yeux une table à l’écart ou personne de la remarquerait, quand elle entendit son nom. Maxime arrivait vers elle avec son propre plateau. Il affichait un large et magnifique sourire et l’entraîna à la table en plein milieu du restaurant universitaire. Il était très bavard. Elle le laissa parler durant tout le déjeuner, écoutant distraitement, tout en le regardant intensément. Il avait des yeux véritablement impressionnants. Le reste de la journée se passa sans encombres, Letty n’avait pas eu d’autre cours en commun avec Maxime et ne l’avait donc pas revu. Épuisée, elle monta dans sa chambre et s’affala sur son lit. D’une main, elle tâtonna à la recherche de son portable et appela le seul être cher qui lui restait à présent: Enid.