A propos Xuan VINCENT

J'écris des nouvelles depuis 1999, avec un intérêt plus particulier pour le réalisme magique (introduction du merveilleux dans le réel). Par ailleurs, je gère un blog d'annuaire littéraire.

Le trouble-fête

Il est arrivé dans ma vie par le plus grand des hasards. Pour mes trente-trois ans‚ j’avais réuni mes meilleurs amis pour une grande soirée dansante. La soirée fut bien arrosée et l’on me combla de cadeaux. Par jeu‚ certains de mes amis m’avaient offert un trousseau de jeune mariée‚ en me disant : « Cette année‚ mignonne comme tu es‚ tu rencontreras certainement l’homme de ta vie ! ». J’ai souri‚ tout en en pensant pas moins dans mon fort intérieur que c’était bien improbable. Connaissant mon faible pour les peluches, j’en reçus plusieurs, ours, lapins et un petit lutin.

Mes premiers cauchemars datent de cette soirée d’anniversaire. Habituée à dormir d’un sommeil de plomb, un petit personnage vint troubler mes nuits.

-          Bonjour, je suis Justin ! Tu te réveilles enfin !

Tirée du sommeil, je sursautai au son de cette voix inconnue et cherchai à la localiser

-          Coucou, je suis là, avec tous tes amis ! Ils ne sont pas très causants les bougres, cela se voit qu’ils n’ont pas vu beaucoup de pays !

Inquiète d’entendre quelqu’un parler dans la pièce alors qu’aucun invité n’était resté dormir chez moi, je cherchai du regard l’endroit où se cachait l’intrus qui venait ainsi troubler mon sommeil.

-          Vraiment pas douée, la miss ! Je suis là, sur la commode, entre l’ours rose et la chouette à lunettes !

Sur la commode, quelqu’un ? ! Je me frottai les yeux, pour me réveiller de ce mauvais rêve. Pourtant, je ne rêvais pas. Je finis par découvrir le personnage qui semblait me narguer : un petit lutin, celui même que mon amie Sandrine m’avait offert la veille pour mon anniversaire ! « C’est un rêve ou un cauchemar ? » me dis-je à moi-même.

-          Tu ne te souviens pas ? C’est la grande blonde à l’air nunuche qui m’a amenée ici. Je suis bien content car je commençais à étouffer dans ma boîte ! C’était tout petit d’où je viens, j’espère que ce sera mieux chez toi !

Sous mes yeux éberlués, je vis le lutin sauter de la commode et cavaler dans toute la chambre, sans cesser de faire des commentaires déplaisants sur ce qu’il découvrait. Agacée, j’essayais d’attraper le petit personnage, mais déjà il était arrivé dans le séjour !

-          Pas mal, le living ! C’est tout neuf ici, mais ça manque un peu d’âme ! Tu vis seule, à ce que je vois ! Personne n’a voulu de toi, c’est triste… Moi, j’ai toujours tout plein d’amies !

-          Sors de là, petit malappris ! Cela ne se fait pas de débarquer ainsi chez les gens et les critiquer sans arrêt !

-          Je suis ici chez moi, ne l’oublie pas et ce n’est pas toi qui m’empêchera de parler !

S’en était trop ! Je me mis à courir comme une dératée dans l’appartement, à la poursuite de cet impertinent farfadet. Peine perdue, en dépit de sa petite taille – il n’était guère plus grand que ma main – à chaque fois que je croyais l’attraper, il m’échappait en me riant au nez ! Je finis par m’avouer vaincue et me résignai à me coucher sans plus tarder. Tout cela n’était qu’un produit de mon imagination je l’espérais et le lendemain matin tout reviendrait à la normale ! Malheureusement, cet affreux lutin devait être noctambule : il fit parler mes peluches et bavarda avec elles jusque tard dans la nuit. A mon grand désappointement, celles-ci l’écoutèrent l’air béat. Il faut dire qu’il avait du bagout, le scélérat et savait séduire son auditoire ! Rompue de fatigue, je sombrai vite dans un sommeil profond. « Flûte, déjà huit heures, je n’ai pas entendu mon réveil sonner ! Je suis pourtant certaine d’avoir mis la sonnerie hier soir avant de me coucher ! » pestai-je en mon for intérieur.

Encore mal réveillée, je me dépêchai de me préparer pour partir au travail. Comme d’habitude, je lançai un petit « salut » à mes amis les peluches. Il en manquait une à l’appel, j’en étais certaine ! Après une rapide inspection, je m’étonnai de trouver le lutin assis au pied de ma lampe de chevet, alors qu’hier soir je l’avais laissé sur la commode. C’est alors que mes mésaventures de la nuit me revinrent en mémoire « C’est étrange, d’habitude je n’oublie jamais de mettre le réveil et je sais où je range mes affaires ! Serait-ce un tour de ce fichu lutin ? » me dis-je en moi-même. Pourtant, tout semblait revenu à la normale. Mes peluches, y compris le lutin, étaient muettes. J’avais donc rêvé. Quelle absurdité de croire qu’une d’entre elles avait pu semer la zizanie à mon propre domicile ! Au bureau, je retrouvais mon allant habituel et oubliais bien vite cette nuit insensée.

-          C’est l’heure de la pause, Nathalie ! Toujours aussi bûcheuse, tu n’as pas à t’en faire, tu l’auras ta promotion ! plaisanta Marina, une de mes collègues les plus sympas.

Je n’aime pas les pauses café, on y discute trop dans le service et certains tardent à se remettre à la tâche. Après, ce sont toujours les mêmes qui se plaignent qu’ils sont en retard dans leurs dossiers !

-          Alors, il te plaît mon cadeau, Nathalie ? N’est-il pas chou, mon petit lutin ?

Sur le coup, je restai sans voix. Je repensai à mon mauvais rêve, mais ne voulant pas paraître ridicule, je me contentai d’une réponse banale :

- Oui, il est très mignon, je l’ai mis avec mes autres peluches.

Je rentrai contente de ma journée. Les résultats du trimestre avaient été excellents et la direction m’avait chargée d’assurer la publicité de nos produits d’entretien auprès d’une grande firme allemande.

-          Alors, je t’ai bien eue, la nuit dernière ! Avoue que je suis le plus rapide !

Réveillée en sursaut, je cherchai d’où venait cette petite voix flûtée qui ne m’était pas inconnue. Très vite, je reconnus mon lutin, qui s’était installé sur ma table de chevet et qui me narguait. Mon cauchemar recommençait !

-          Pendant que tu dormais, j’ai visité ton appartement. J’ai été déçu, je dois te dire ! Il n’y a pas un jeu chez toi, tu ne joues donc jamais ? Et tes bouquins, ils parlent tous du boulot ! Ah, si j’oubliais, il y a un roman près de la table de chevet « Le journal de Bridget Johnes ». C’est trop drôle ! Et tes fringues, que des tailleurs Chanel, ça manque de fantaisie ! Et…

-          Tu vas te taire, avorton ! Tout d’abord, tu ne devrais pas me parler et encore moins sur ce ton ! D’où sors-tu, j’ai déjà eu des poupées parlantes mais je n’ai jamais vu une peluche aussi déplaisante !

-          Tout d’abord, je ne suis pas une peluche, je suis un lutin, foi de Justin ! Et puis, est-ce que je te demande d’où tu viens, toi ?

Hors de moi, je me mis à invectiver le petit bonhomme tout de vert vêtu. Rien n’y fit, il trouvait toujours une réplique pour me ridiculiser davantage. A la fin, excédée, je lui demandais :

-          Mais qu’est-ce tu me veux ? Je ne t’ai rien fait. Pourquoi t’acharnes-tu contre moi ? !

-          Je n’ai rien contre toi, mais tu m’amuses beaucoup ! Je suis un farfadet, je ne peux pas m’empêcher de taquiner les gens !

-          Mais pourquoi moi ? ! Vas voir ailleurs, tu ne m’amuses pas du tout !

-          Doucement, ma belle… Ce n’est pas la peine de t’énerver comme cela. On va devenir bons amis, j’en suis sûr. Je ne compte pas partir pour l’instant, je n’ai pas encore eu le temps de faire connaissance avec tes peluches. Ton singe vert me paraît très sympa, j’adore quand il me fait des grimaces et me chatouille le nez !

Les nuits suivantes, la même scène pénible se répéta. A force d’être réveillée dans la nuit par cet odieux lutin, je commençais à manquer de sommeil et être irritable au travail.

-          Que t’arrive-t-il, Nathalie ? Tu me parais bizarre, ces jours-ci. Tu as une mine fatiguée. Et tu n’arrêtes pas de t’en prendre à la petite Solange, elle fait pourtant bien son travail.

-          J’ai des problèmes de sommeil ces temps-ci, cela doit me rendre nerveuse.

En rentrant du bureau, j’entrepris de me débarrasser de l’affreux Justin. Pendant son sommeil, je le mis dans un sac en plastique, que je déposai bien fermé dans la rue. Bon débarras, je ne supportais plus ses plaisanteries déplacées !

-          Qu’est-ce qui t’a pris de me jeter à la rue ! J’ai eu un mal de chien à sortir de ce sac !

Horreur, tout d’abord je n’en crus pas mes yeux : voilà mon tourmenteur qui réapparaissait ! Sur le coup, j’aurais voulu le tuer. Mais à peine avais-je esquissé un mouvement que le lutin s’était enfui à toutes jambes et se mit à courir à travers l’appartement, jusqu’à ce qu’épuisée, je renonce à le poursuivre.

-          Qu’est-ce que je m’amuse ici ! Tes amis les peluches commencent à avoir un peu plus d’humour. Il faut dire qu’avec une maîtresse pareille, ils manquaient de répondant ! Ils m’ont tout raconté sur ta vie. Le plus vieux d’entre eux, l’ours tout râpé qui n’a plus qu’un œil, m’a fait bien rire sur ta petite enfance. Il paraît que tu avais posé pour les couches Pampers et qu’à l’école tu boudais quand tu avais une mauvaise note ! Le hérisson à casquette, celui qui n’a pas la langue dans sa poche, m’a tout dit sur tes amants : mademoiselle est en manque d’amour, alors elle ne fait pas trop la difficile ! Mais elle recherche toujours le grand amour et là, elle ne trouve personne qui lui convienne pour vivre avec elle dans son grand appartement !

Les nuits suivantes, je dus supporter les railleries du lutin. Dans le même temps, je cherchais des parades pour lui échapper. Je multipliais les sorties, pour ne pas entendre ses moqueries. J’en vins à annuler toutes mes invitations en soirée, de crainte que passé minuit, mes amis ne soient taquinés à leur tour par le lutin et sa clique de peluches. Lors d’un week-end chez mes parents, à leur grande surprise, je laissais mes peluches – sans oublier bien entendu le lutin – dans ma chambre d’enfant. Là, je l’espérais, il s’attacherait à sa nouvelle demeure et resterait avec mes peluches. Peine perdue ! La nuit suivante, revenue à mon appartement parisien, je fus de nouveau réveillée par Justin, qui fêta triomphalement son retour par une folle farandole, entraînant à sa suite toutes mes peluches !

-          Tu ne m’auras pas comme cela, tra la la la lère ! Tes parents sont d’un ennui mortel et tes peluches se morfondaient de toi. Alors, j’ai pris le premier bus qui passait et nous sommes rentrés à la maison. C’était un jeu d’enfant, surtout que tu avais laissé la fenêtre entr’ouverte !

Les nuits suivantes furent aussi éprouvantes. Je ne savais plus que faire pour me délivrer de ce petit monstre ni vers qui me tourner. Qui aurait pu croire mon histoire ? Un lutin qui parle, cela n’existe que dans les contes pour enfants ! Je finis par me confier à un psychiatre, en prétextant qu’un jeune enfant qui m’avait été confié me rendait la vie intenable. Celui-ci ne sut que me conseiller de me montrer plus ferme avec lui, car il me rappela qu’un adulte doit toujours se faire respecter des enfants. Dans le pire des cas, si vraiment je n’arrivais pas à me faire obéir, il me recommanda de le remettre à quelqu’un d’autre. Cela, j’aurais pu le trouver par moi-même. Me restait-il donc à supporter stoïquement les sarcasmes du lutin ? Se déciderait-il un jour à cesser de m’importuner ?

-          Alors Nathalie, cela ne va pas fort ces temps-ci on dirait ! Le patron n’a pas aimé ta mine fatiguée ? C’est vrai qu’on dirait que tu fais la bringue toutes les nuits, cela doit jaser au boulot ! me taquina une fois de plus le lutin.

-          La ferme, le lutin ! Tu ferais mieux de te taire ! J’en ai assez de tes réflexions stupides !

-          C’est ça, je connais la chanson… Je dis une vérité qui déplaît à mademoiselle et elle monte tout de suite sur ses grands chevaux ! Tu n’es pas marrante, je parie que tu n’es même pas capable de rire de toi-même ! Cela te ferait pourtant du bien, je t’assure ! Regarde-toi un peu dans la glace, on croirait que tu vas mordre quelqu’un !

Mon calvaire se poursuivit encore longtemps. Toutes les nuits le lutin s’en prenait à moi. Je n’en pouvais plus. Plusieurs de mes amis, vexés par mon caractère aigri, ne m’invitèrent plus. Au bureau, mon dynamisme s’en alla à vau-l’eau, je faisais mon travail mécaniquement comme un zombie. Je passai même à côté de la promotion que tout le monde pensait que j’allais obtenir en septembre. Bref, tout allait de mal en pis.

-          Comme je m’amuse, qui croirait qu’un petit bonhomme comme moi comme allait tant changer ta vie

Mes nerfs usés me trahirent et, contre toute attente, je partis d’un rire nerveux irrépressible.

-          Tiens, tu sais rire ? C’est nouveau !

Le lutin continuait à s’exclamer et je n’arrivais pas à arrêter de pouffer de rire.

-          Bon cela suffit, j’ai compris, tu te marres ! Laisse-moi un peu parler maintenant !

Le regardant et le trouvant pour la première fois très comique, mes rires redoublèrent. Jamais encore je n’avais dû rire ainsi de ma vie. Je m’esclaffais du petit bonhomme tout de vert vêtu qui devenait rouge comme une pivoine à force de s’époumoner. Je rigolais aussi de l’absurde de la situation. Comment un simple jouet pouvait ainsi me tenir tête, alors qu’au travail tout le monde me respectait ? Tout cela était vraiment risible et je n’arrivais plus à reprendre mon souffle.

-          D’accord, tu as gagné ! J’avais parié que tu n’étais pas capable de rire de toi-même, mais je me suis trompé ! Je vais donc faire illico mes bagages et saluer tes peluches. C’était pourtant sympa ici mais tu ne me verras plus. Je vais réintégrer un magasin de jouets et trouverai bien vite quelqu’un d’autre avec qui m’amuser. Alors, adieu les amis !

Avant que je puisse esquisser un geste, le lutin prit son balluchon et courut jusque la porte d’entrée.

-          Ouvre-moi, s’il te plaît, je veux sortir !

Encore hébétée, je m’exécutais et je vis le petit bonhomme vert dévaler l’escalier en sifflotant, sans même jeter un regard en arrière. Pour la première nuit depuis bien longtemps, je pus enfin dormir sans avoir à subir les moqueries du farfadet. A partir de ce jour, la vie reprit son cours normal. Mes peluches cessèrent de parler. Au travail, mes collègues apprécièrent de me revoir retrouver mon entrain. Mieux, certains d’entre eux ainsi que plusieurs de mes amis notèrent que j’avais plus d’humour  et ce nouveau trait de caractère me rendit plus sympathique.

* * *

Une soirée de décembre, en me rendant dans une boutique de jouets, il me sembla reconnaître mon lutin taquin. Etait-ce bien lui ou un simple farfadet sans vie ? Voyant un enfant se diriger vers le jouet et demander à sa mère de le lui offrir, un instant, je fus tentée de la mettre en garde. Puis je me ravisai. Je n’avais pas à m’opposer au choix de son enfant et à lui raconter l’incroyable aventure qui m’était arrivée un an auparavant. Toutefois, vous qui me lisez, méfiez-vous des lutins farceurs ! S’il entre chez vous et que vous avez le malheur de ne pas rire de ses pitreries, il se fera une joie de vous faire tourner en bourrique, pour très longtemps !

Xuan VINCENT
Copyright 2011

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