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Le visage de ma mère

Le visage de ma mère

« Oh ! L’amour d’une mère ! Amour que nul n’oublie ! Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie ! Table toujours servie au maternel foyer, chacun en a sa part et tous l’ont tout entier » Victor Hugo (Les feuilles d’automne)

Aussi loin que je remonte dans mon enfance, j’ai toujours été solitaire. C’est que ma mère m’a cruellement manqué et que son absence n’a pu être comblée par aucun oubli. En me donnant la vie, elle a perdu la sienne…
En ce temps-là, la photographie n’existait pas ; aussi ma détresse d’orpheline était augmentée du fait que je n’avais même pas un portrait pour rêver d’elle. Nous habitions au Québec, à Arvida, où ma mère avait passé sa jeunesse. Elle y tenait une confiserie fine. Le jour de ma naissance, qui fut aussi jour de deuil pour mon père, celui-ci ne voulant pas même me regarder, décida de mon sort. Espérant se remarier, il me confia à l’une de ses sœurs, ma tante Jenny qui demeurait à Chicoutimi, petite ville au confluent d’une rivière, baignant dans un parfum de copeaux frais et où ronronnaient de nombreuses scieries.
Ma tante se montra très bonne et attentionnée pour moi, mais tous ses soins ne m’empêchaient pas d’être rongée de tristesse lorsque je pensais à ma mère si tôt disparue, et une éternelle question me hantait l’esprit : « Qui était-elle ? Comment était-elle ? ». Mon père, questionné à ce sujet, resta muet. C’était un être prude, secret et clos.
Puis les années passèrent et le temps estompa, un peu, mon chagrin et ma mélancolie. Je me mariais et j’eus une petite fille que je nommai Mary, comme ma mère… De temps en temps, avec ma fille, j’allais rendre visite à mon vieux père qui, par la grâce de mon bébé, m’avait ouvert son cœur longtemps fermé. Ce jour-là, le train était bondé. Dans un compartiment semblant lui appartenir, siégeait une grosse dame étalée parmi ses nombreux paquets. Aimablement, elle consentit à faire qeulque rangement afin que je puisse disposer d’une place à ses côtés. Hélàs, aussitôt, elle engagea la conversation. En fait, elle parlait seule ; cachant mon agacement, je lui offrais un visage poli bien qu’ayant toujours fui le bavardage effréné autant que maladie contagieuse.
« Vous avez un bien beau bébé, ma petite, me dit-elle en se penchant sur ma fille endormie dans mes bras. Mais que ce voyage est donc long et pénible ! Je viens de Chibougamau et le climat du lac ne convient pas à mes douleurs, comprenez-vous ? J’ai passé toute ma vie à Arvida mais j’ai laissé ma maison à mon fils lors de son mariage. C’est lui et ma bru que je vais voir. Et vous, ma petite, où allez-vous ? »
Elle ne mettait aucune malice dans son indiscrétion, juste une curiosité épaisse de brave ménagère.
« A Arvida également. »
Ma voisine poussa un gros soupir :
« Arvida ! J’y ai de bons souvenirs. Je connais tout le monde là-bas, comprenez-vous ? Je n’ai pas eu une enfance heureuse, mes parents se querellaient sans cesse et la vie était infernale. En sortant de l’école, mon bonheur était de m’arrêter à la confiserie et de me gaver de bonbons. Ah ! Mary Morgan et ses caramels au beurre salé ! Je ne sais pourquoi, vous me faites penser à elle… »
Mary Morgan ! Elle avait prononcé le nom de ma mère et mon cœur se mit à battre plus vite. Je regardai cette volubile et forte femme avec un autre œil. Mon irritation à son égard s’était envolée, elle devenait soudain, pour moi, la personne la plus intéressante du monde. Elle continuait de dévider le fil de ses souvenirs et je buvais ses paroles :
« Mary m’a beaucoup aidée par sa gentillesse et sa générosité. Elle bourrait mes poches de friandises, qu’elle nommait des échantillons. Elle si gracieuse, si blonde, frisée comme un mérinos, avait un visage de madone tandis que son époux était si austère ! Elle est morte, m’a-t-on dit, durant ses couches… Vous êtes trop jeune, ma petite, pour l’avoir connue. Mais vous l’auriez aimée ! C’était un ange, comprenez-vous ? »
Accablée de chagrin et de joie à la fois, je penchai ma tête sur la petite-fille de Mary Morgan pour cacher mon émotion.
« …elle avait toujours un mot de réconfort pour chacun et m’encourageait à voir le bon côté de mes parents, m’expliquant que leurs querelles ne concernaient qu’eux mais que leur amour pour moi n’en était pas diminué. Elle écoutait mes doléances avec une patience inépuisable. Lorsque mes parents divorcèrent enfin et me mirent dans un lointain pensionnat, Mary m’envoya une énorme boîte de dragées avec un petit mot : Bon courage ma petite amie ! Jamais elle n’oubliait personne. Oui, c’était un ange sur terre ! Mais excusez-moi dit-elle, en se mouchant bruyamment, je vous embête avec mes histoires ! C’est que je suis une vieille pie bavarde et sentimentale, comprenez-vous ? D’ailleurs, nous voici arrivées. »
Le train commençait à freiner pour son entrée en gare. Je me levai en chancelant à moitié. Serrant très fort mon enfant, je regardai descendre poussivement ma compagne de voyage, cette inconnue que je ne reverrai sans doute jamais et, silencieusement, je la remerciai du fond du cœur. Après trente ans de mélancolie, une passante m’avait offert sans le savoir le plus touchant et le plus inappréciable des cadeaux : le visage de ma mère !

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