Accumulant crise d’angoisse sur crise d’angoisse (incluant crises de larmes instoppables, tremblements incontrôlables, paranoïa passagère), vivant temporairement dans un monde entre Matrix et Vanilla sky (cette sensation d’être sortie de son corps, je ne la souhaite à personne), je passai tant bien que mal (enfin, plutôt mal que bien) l’examen de rattrapage d’économie.
Plus tard dans l’après-midi je m’apprêtais à passer l’examen de rattrapage d’espagnol quand l’examinateur me dit qu’il n’y avait pas de sujet d’espagnol dans la salle où je me trouvais. Je courus au secrétariat pour demander le numéro de la salle, toujours aussi mal en point, toujours à moitié hors de mon corps, pas comme dans un rêve, plutôt comme dans un cauchemar, présente mais inexistante, présente dans la matière mais évanescente.
« TD7″. Je me précipite vers la dite salle.
Je vois la prof dans l’embrasure de la porte. Elle, elle paraît réelle. Tout à l’heure j’étais comme dans un monde virtuel, et les autres semblaient un amas d’électrons sans âme, j’avais peur, j’étais terrifiée. Mais la prof, elle, elle est réelle. Et là je retrouve mon corps, je suis vraiment dans l’instant présent. Elle est jolie, elle est vêtue de rouge.
Il n’y a que moi au rattrapage.
« C’est à l’oral ou à l’écrit? »
« Les deux. »
Elle me dit qu’elle va me lire le texte trois fois, peut-être plus si nécessaire. Alors elle le lit, la musique de l’espagnol me touche enfin, ce monde est réel, il est réel n’est-ce pas? Et je me dis que même si je n’ai pas ma licence, je suis heureuse de l’avoir rencontrée là, heureuse d’être revenue dans mon corps, revenue à la réalité grâce à elle. Elle est brune, elle a les cheveux longs, et ses yeux laissent transparaître une âme (enfin)!
Je réponds tant bien que mal aux questions de compréhension. Je pensais que mon cerveau m’avait lâchée, mais non, la machine se remet en route, mon espagnol du lycée – que je n’ai pas pratiqué depuis 3 ans, sauf avec Ivis, au cours pour débutants – se remet à affluer dans ma tête, et j’écris, maladroitement. Elle me dit de me détendre, oh! si elle savait, ce que j’ai enduré, d’où je reviens, mais ça y est c’est fini, je suis là devant elle et elle est réelle, un ange en rouge, envoyée dans le pire moment d’égarement de mon existence.
Je ne comprends pas le texte à l’écrit, mais ce n’est pas grave, car elle m’aide à le traduire, en fait elle le traduit complètement, c’est un texte qui parle des non-dits de l’enfance, et il y a une phrase qui retient particulièrement mon attention: « Les adultes essaient de nous éloigner des conflits mais c’est pire pour nous d’imaginer de quoi il est question plutôt que de savoir la vérité. » Combien de fois a-t-on essayé de « me protéger ». Ma mère qui sortaient les larmes aux yeux de la cuisine après une dispute avec ma grand-mère, me disait « c’est rien, c’est rien », oui ça me revient maintenant.
Il y a aussi une partie rédaction, il faut étayer ou réfuter l’idée que « les écrivains écrivent pour cicatriser les plaies des non-dits de leur enfance. »
J’écris quelques lignes dans mon espagnol d’écolière, j’ai un peu honte, ce sont des banalités, j’explique que moi-même j’écris les souvenirs de mon enfance et que ça m’aide à me sentir mieux, j’explique que ma mère a fait de même et que ça a allégé sa peine.
La prof me lit à mesure que j’écris, elle m’envoie même de la compassion, heureusement je n’ai pas perdu ce pouvoir, celui de ressentir les sentiments positifs que les gens me témoignent silencieusement et sans un geste.
Elle me dit que je devrais avoir au moins la moyenne. Je me répète que même si je n’ai pas ma licence je suis heureuse de l’avoir rencontrée, parce qu’elle est réelle, parce que j’étais avec elle pour de vrai. Alors, chose que je ne fais jamais, je lui tends la main (d’habitude je me jette dans les bras des gens, mais là je me suis dit je vais faire « soft » ), alors elle me la serre, et elle me répète qu’il faut que je me détende, que « pour faire de l’espagnol il faut être détendue », elle est belle, belle parce qu’elle est réelle, elle a une présence, elle n’est pas qu’un amas d’électrons sans âme. Je lui envoie secrètement toute ma lumière.
Je ne la reverrai pas, mais qu’importe, l’important c’est qu’elle était là, à cet instant, et qu’elle était belle, et réelle…