« Ici existe un homme »

Flavio se débranche. Besoin de vraie réalité, un peu, prendre l’air. Il soulève son vieux corps flasque et s’adosse contre le mur. Il s’habituera jamais vraiment à la Cérébro-Reality, il est trop vieux, il s’en rend bien compte. Aux jeunes la place, eux, ils s’y sentent comme un poisson dans l’eau. Faut dire qu’ils baignent dedans depuis leur plus jeune âge. Tout juste sortie des éprouvettes, qu’on connecte déjà leur cordon, un biberon virtualitique dans le bec et les voilà nouveaux venus dans l’interface CR. Ils n’ont pas encore découvert leur corps, qu’ils créent déjà les chefs d’œuvre de la transposition onirique. Ils balancent dans la CR, à la manière de projecteurs, des mondes réinventés qui supplantent largement, en imagination, les plus belles pièces de la littérature SF.
En revanche, ils ont 98% de chances de ne jamais pouvoir marcher. Ils ont des têtes comme des baudruches, mais leurs cous ne sont pas assez musclés pour les supporter.
Une nouvelle génération. Après celle des fistons, celle de la mutation. D’accord, la première récolte déjà n’avait pas donné des marmots très vivaces, mais là on passe directement à l’état de larve. 9 gamins sur 10 n’a toujours pas de dents à l’âge de 8 ans, ils pèsent rarement plus de 6 kilos, et la moitié d’entre eux sont dépourvus du goût et de l’odorat. A ce rythme, la prochaine génération donnera des spermato-androïdes, un genre de lombrics aux crânes ronds et globuleux d’où pendouillera une ficelle de sang et de nerfs. Au revoir l’homo sapiens, bonjour l’homo somius.

A ruminer ses considérations, Flavio se fait l’effet d’être un des derniers spécimens d’une espèce en voie de disparition. Et c’est en partie vrai. Rien ne se crée, tout se transforme, il est au courant, mais une transformation si subite, c’est à marquer d’un trait dans l’évolution du genre humain, il faut bien le reconnaître. Dans son enfance, les gens sortaient, ils allaient dehors, ils portaient des sacs, ils bougeaient, ils marchaient, parfois même plusieurs centaines de mètres. Ils avaient des corps quoi. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Aujourd’hui, la plupart des cinquantenaires ne sont même plus capables de se redresser et de s’asseoir sur leur banquette, alors que soulever des immeubles, attraper des fusées aux vols, et boucler un marathon en moins d’un quart d’heure, c’est leur train train quotidien, dans la CR. Il faut dire aussi qu’à vivre entassés comme des touristes dans un bus mexicain, au bout de deux ans déjà tu tires un trait sur l’idée de faire une petite promenade matinale. Et discuter avec le voisin, tu as eu le temps quinze fois d’écouter sa vie, ses rêves, et ce qu’il aurait fait si les choses n’avaient pas tourné ainsi. Alors tu enfiles ton casque, tu avales le tube, et tu t’embarques pour un long voyage de couleurs, de musique et d’épopées fantastiques tout droits issues d’un cocktail de souvenirs mixés à la sauce Marvel ou Dorcel, selon l’humeur.

Une position d’attente, c’est comme ça que l’avait présenté les gouvernementaux. En attendant de pouvoir sortir à nouveau, on allait se coiffer de neurotransmetteurs. Vu qu’on était trop, pour trop peu d’espace, le mieux, ils avaient jugé, c’était de nous scotcher à nos banquettes, avec, qui nous court le crâne, le plus puissant des paradis artificiels : les illusions du subconscient. Et ça avait marché leur truc, et mieux sûrement qu’ils n’espéraient. Au début, il y avait eu quelques buggs évidemment, question de réglages, on voyait des Branchés hurler à la mort, qui s’automutilaient, saignant leurs joues avec leurs ongles en se croyant, probablement, attaqués par des arachnoïdes mangeurs d’hommes. Mais ça avait été corrigé très vite, ils avaient annihilé toutes les sécrétions phobiques, et les hystériques devinrent rapidement des rêveurs aussi paisibles qu’un opiomane après inhalation. Ils avaient réussi à créer le plus docile, le moins mutin des sujets : le rêveur perpétuel.
Après quelques années d’ « hibernation », on en arriva à se créer des rêves à partir d’anciens rêves. Il faut bien que le subconscient se nourrisse de quelque chose, quand on a plus la réalité, ses envies et ses frustrations, eh bien on fait avec ce qu’on a, des bribes de moments vécus qu’on réutilise à l’infini, des instants de la vraie vie transposés en d’autres situations. Au bout d’un moment, ça tourne quand même un peu en boucle, alors ce qu’ils avaient fait, c’est qu’ils nous avaient branchés sur les projections des collocs, ça alimentait les caboches, ça donnait du sang nouveau. Et on restait là, allongés sur nos banquettes, plongés dans des scènes de jouissance et de jubilation. On pourrait tenir une éternité comme ça, je veux dire, quelque chose pourrait tenir, une certaine forme d’être, surement, mais des hommes au sens où nous l’entendons, surement pas. Ce serait parjure aux lointains cours de biologie que de soutenir qu’un être sans muscle, sans poil, et sans conscience de son corps puisse être catégorisé comme être humain. Des embryons, peut-être, des trucs, c’est acceptable, de toute manière, de telles loques ne trouveront jamais de termes pour se définir.
C’est à se demander ce qu’il restera des hommes quand l’air sera de nouveau respirable. De la chaire tachetée d’escarres, des légumes amorphes. Rien de bien reluisant.
Au revoir la terre, nous nous sommes alunés. Quand tu repasses fais-nous un coucou, envoie une carte. Avec un peu de chance, il restera des lettrés parmi les derniers centenaires.

Flavio, graduellement, est sorti de ses sinistres pensées, il y a quelqu’un dans le couloir. Probablement le petit Wachowsky, se dit-il. Plus que probable d’ailleurs, il n’y a pas à se tromper ; depuis que le dépoussiérage des allées est assuré par un robot, il ne reste plus que deux personnes dans tout le dortoir à être susceptibles de déambuler : Flavio et le petit Wachowsky. En y repensant, ça fait une bonne dizaine qu’il ne s’est pas tenté une petite échappée, en sera-t-il toujours capable ?
Le vieil homme penche la tête pour regarder le garçon venir. Il le suit qui s’approche, lentement, le garçon s’amène, s’accoudant aux couchettes, il y en a six sur le chemin qui séparent la couchette de Flavio de celle du petit Wacho. Agrippés à la structure en fer, ses rachitiques bras d’os compensent opiniâtrement l’impotence de ses jambes. Mais il progresse et ses exploits feraient de lui un personnage historique si des hommes encore se souciaient de laisser une trace dans l’histoire.
Patiemment Flavio attend qu’il le rejoigne, qu’il atteigne sa couche, son chez-lui, Sa Résidence. Il arrive tout de même à voir du beau dans ce petit corps au bord de l’atrophie, il a un petit, vraiment pas grand chose, mais un tout petit quelque chose qui rappelle le corps sculpté des antiques statues grecques. Et ça suffit à Flavio pour rêver que l’être humain existe toujours.
Wacho arrive finalement, il pose les deux coudes sur le matelas et souffle, puis reprend de l’air, la peau de son visage est toute rougie, et sa pose n’a l’air de satisfaire qu’amèrement l’équilibre de son corps. Au bout d’un moment il fixe le vieil homme et ses yeux ont l’expression d’un muet surexcité, il demeure ainsi quelque temps, puis son regard communique une incompréhension très explicite.
- Tu n’es plus dans la CR, Wacho, tu vas devoir faire travailler ta bouche.
Le simple effort physique de parler en coute à Flavio, mais ça ravive dans la mâchoire et dans la gorge des tendons tout heureux de se voir rappelés à la vie.
Wacho tend l’oreille, pareil au chat quand sonnait le téléphone de la voisine. Son ouïe s’est réveillée, sa perception se manifeste. Après l’activation, de banquette en banquette, de ses muscles moteur, c’est le tour de ses oreilles. Son corps et la réalité lui reviennent peu à peu.
-Grand-père.
-De retour dans le monde, petit. Fait le vieil homme. Quelle histoire es-tu venu écouter cette fois ?
-Dis-moi … dis-moi comment c’était, la vraie vie.
Le vieil homme se cale contre le mur, il y appuie l’arrière de sa tête, essaie de se rappeler.
-C’était, … C’était comme dans l’interface.
-Pareil? Fait le garçon, la bouille un peu déçue.
-Sauf qu’il y avait des rapports logiques. Entre toute chose. Entre toute chose, il y avait un lien, des effets, des conséquences, des incidents nécessaires pour dérouler le fil de la vie. Des engrenages qu’une éternité tout entière ne suffirait pas à assimiler totalement.
-Comme quoi ?
-Comme quoi?, comme quoi que par exemple, si tu restes sous la pluie tu attrapes un rhume.
-C’est quoi un rhume?
-Un rhume, c’est … c’est quand tu as le nez plein de morve et que tu dois te moucher sans arrêt.
-Un rhu-me, se répète le garçon avec un peu de dégout. Et qu’est-ce qu’il y a d’autre comme conquésences.
-« Conséquences ».
-Con-sé-quences.
-Si tu te mets au soleil…
-Oui ? Languit l’enfant.
-…tu attrapes des coups de soleil.
-Coups-de-soleil. Et ça fait quoi les coups de soleil?
-Ça te brûle la peau. Tu deviens tout rouge. C’est très douloureux quand tu prends une douche. Et ça peut te donner le cancer.
Wacho se recale, sa pose le fatigue, il gigote du buste et fronce le visage. Les petits muscles de son cou se mettent à saillir tandis que sa figure s’empourpre et dans un effort sur-sous-humain, il élève sa jambe à hauteur de la couchette puis tire son corps en crispant ses bras, ses épaules, sa poitrine et son bassin. Là, il est étendu à côté du vieux Flavio.
-C’est… Il récupère un peu… C’est quoi le cancer ?
-Une maladie, quelque chose qui te fait souffrir et qui peut mener à la mort.
-Alors il ne faut pas se mettre au soleil.
Ça fait clac d’un coup dans la tête de Flavio. Un méchant déclic qui lui tenaille les tripes. Il a le bout du nez qui se démène pour s’étirer, qui cherche de l’air plus loin, comme une plante cherche la lumière, qui se rappelle le vent iodé de la côte. Et un nostalgique soleil d’été feint lui réchauffer la peau.
Que c’était bon ! Pourra-t-il un jour encore en profiter? Rien d’autre au monde ne l’obsède à ce point. Retourner dehors. Même contre le cancer, contre la mort. Retrouver les vraies couleurs, les vraies odeurs, la chaleur et le vent, la fraîcheur d’une pluie qui électrise, qui revigore et donne la chaire de poule. Oui, même pour un jour de mauvais temps, il échangera, il en est sur, tout ce restant de vie peinturlurée de teintes tronquées, de sensations improbables et cette existence de rat cloitré dans un hangar acclimaté. Un jour il sortira et il mordra, quitte à s’en broyer les dents, il croquera le vrai air, il enfoncera ses doigts dans la terre, et il courra du gibier, il mâchera de la chaire. Tout ça oui vaudra bien un cancer.
-Gouttes-y, petit, dit-il à l’enfant, gouttes-y et dis moi après combien il est bon de se sentir vivant. Goutte la pluie, le soleil, le chaud, le froid, l’air, tu me diras après si ça le vaut ou non.
Le petit Wachowsky reste dubitatif, il ne sait jamais comment réagir lorsque le vieux dérive. Doit-il y faire attention ? Tâter le terrain, poser une question, voir si Flavio a toujours les pieds sur terre ou s’il navigue dans d’autres strates ? Il ne voudrait pas le vexer, il ne voudrait pas lui laisser penser que parfois il le croit un peu fou. Il s’imagine que c’est un genre de manque. L’air, l’air de la terre lui manque, les sensations physiques. C’est peut-être si bon qu’en être privé est une torture pour ceux qui ont connu. En tout cas, il est impossible de sortir. Impossible ; l’air du dehors n’est pas respirable.
-Personne ne peut sortir, grand père.
-Personne dis-tu, rétorque Flavio, tu vois la porte là-bas, à l’étage du dessous, eh bien derrière cette porte il y a un sas, et si tu franchis l’autre porte, eh bien, derrière cette autre porte, derrière cette porte… Répète-t-il, une étoile s’illuminant tout à coup à la surface de sa rétine… Derrière cette porte, il y a un arbrisseau, un peu jauni et desséché sur le côté, abrité par le hangar, il y a une terre sablonneuse qui s’étend à perte de vue et qui se partage le monde avec un ciel bleu et clair, il y a un vent chaud et irradié chargé de petits cailloux qui fouettent ton visage. Il y a le désert, petit, derrière cette porte, et la vie.
-Mais…
-Mais quoi, tu crois qu’un désert qui t’emplit ne vaut pas un rêve sans consistance. Veux-tu ne connaître de la vie que des souvenirs mensongers et les résidus de mémoire d’un vieillard disjoncté. Te suffit-il que je te dise comment c’était ? Si c’est le cas, je ne te dirai plus rien. A quoi bon t’expliquer, si tu n’as pas, ne serait-ce que l’intention, un jour de croquer pour de vrai. De sentir. De croire. Qu’un jour nous ressortirons. Si c’est le cas, retourne te coucher, rebranche-toi et rêve.
-Je…
Le garçon prend durement les remontrances du vieil homme, il ne sait pas gérer, les discussions, les disputes, la passion, ça braye bien trop bruyant. Une boule s’est formée dans sa gorge, il a du mal à parler, ses sinus sont bondés et des pleurs perlent à ses yeux.
Flavio se modère, les aléas du dialogue lui reviennent, de ces choses qu’on oublie quand on reste trop longtemps branché, perfusé au tranquillisant.
-Ce n’est rien, ce qui t’arrive, c’est normal. Des petites contrariétés comme celle-là, ça arrivait tout le temps dans le temps. On faisait avec, on apprenait à ne pas trop s’en formaliser.
-C’est désagréable, larmoie l’enfant.
-Ça s’appelle la vie en société. Ça demande une longue expérience.
-Je préfère quand tu me racontes des histoires.
-Et moi, est-ce que tu m’as demandé ce que je voulais? S’emporte-t-il à nouveau. Tu veux que je te raconte la vie d’avant, pourquoi ? Pour donner plus de vraisemblance à tes illusions? Que veux-tu que ça me fasse que tes rêves te paraissent plus réels. Je te sens dans la CR, quand tu viens visiter mes souvenirs, que tu prends ma vie pour un jardin public. T’es-tu demandé si j’en avais envie ? Et toi que me donnes-tu en échange?
« L’espoir » répondit la voix dans sa tête.
-C’est que… les couleurs. Elles sont…, chez les autres elles sont de plus en plus rares, tout devient noir. Le bleu est un violet sombre, le rouge un marron foncé, la lumière, il n’en reste plus que chez toi.
-Tu te trompes, il en reste tout un tas. Derrière cette porte.
-Mais…
-Un jour je vais mourir, tu sais ce que c’est mourir, c’est quand tout est noir. Où est-ce que tu iras cueillir tes couleurs, quand je ne serai plus là ?
-Je n’aime pas quand tu parles de choses tristes, la mort, la colère, les choses qui fâchent.
« -Et tu voudrais que je te raconte la réalité. La réalité, c’est la souffrance, marmot, pas autre chose, c’est ton corps qui se cogne, des sentiments qui se vexent. C’est le sentiment d’exister quand le vent te pousse, qu’une amie te console, et que ton pied se prend dans un caillou. Mais tout ça tu n’en sais rien, tu passes ton temps à flotter au-dessus. Tous qui végétez sur vos couchettes, vous ne savez rien du malheur. Et du bonheur qui va de paire. Vous flottez dans du coton, mais vous ne savez même pas combien c’est doux et confortable le coton.
Et vous l’ignorerez tant que vous n’aurez pas gouté la pierre. La peur, le bruit.
Vous gisez dans l’absence, et cet endroit chaque jour ressemble un peu plus au paradis des morts. »
-Mais, qu’est-ce que je peux faire? Dehors, l’air…
-Sors, avale du dehors, bouge. Là tu pourras te remplir l’inconscience, là tu pourras dormir. Et tu comprendras pourquoi le rêve est un lit si douillet. De se sentir faible, de se sentir fort. Fantasmer, cauchemarder, réparer les erreurs, ou revivre le bonheur. Sors et vis, alors l’éveil et le sommeil recouvreront tout leur sens. Mais si tu ne peux pas, si tu ne veux pas, si tu préfères que l’air ne soit pas respirable, alors reste ici et disparais à petit feu, dans les ombres d’ombres. Sombre dans ta chambre noire. Et meurs pour de bon.

Cette nuit-là, Wacho ne dormit pas, il ne se brancha pas à la CR. Il regagna sa couche et resta les yeux ouverts. A regarder le plafond.
Le vieux l’inquiétait.
Il était le seul à garder en mémoire quelque chose d’un peu concret. Et il allait partir.
Il ne pourra pas, se dit Wacho, combien de temps il reste encore avant que l’air redevienne respirable ? Cent ans il restait le dernier coup, mais c’était quand le dernier coup ? Même Flavio ne le sait pas. Et puis c’est long comment un an, et combien d’année peut-on espérer vivre ici, sous cette forme ? Je vais vite oublier. La vraie vie, personne n’en saura plus rien. Déjà qu’un rêve l’altère comme l’oxygène efface les peintures des grottes. Alors la conserver pendant cent ans ! Je pourrais la garder en mémoire, lui confectionner une petite cache secrète, et ne jamais l’en sortir avant le jour de ma mort. Et puis la transmettre. La déverser de toutes mes forces dans la CR. L’y graver au burin mental. Pour qu’elle ne s’érode pas trop vite, pour que le souvenir reste.
Mais, tout ce temps à la garder enfouie, je risque de la perdre, elle va se dissoudre comme dans un acide. Je vais décrocher, c’est sûr. Sans Flavio, je vais perdre le cap, et tout ça n’aura servi à rien. Toutes ces années enfermés, à faire la larve dans la ruche, pour quoi, pour rien ? On va rétrécir, s’atrophier, fondre, on va retourner à l’état de fœtus et puis d’embryon. Le début d’une lente et calme implosion.
IL NE FAUT PAS QU’IL S’EN AILLE. Dîtes-moi que je me trompe.

Wacho ferme les yeux.
Le grincement d’une couchette. « Non, non grand-père », essaie de crier Wacho. Mais il a déjà trop parler aujourd’hui, ses cordes vocales sont fatiguées. Il faut qu’il le prévienne. Il faut qu’il descende. Il faut… Mais il a déjà trop bouger aujourd’hui.
Flavio pose les pieds au sol. Il est vacillant, mais déterminé. Il s’avance, il arrive à hauteur de Wacho, dépose un papier sur sa couche. Puis il continue vers l’escalier.
« Non, ne pars pas, tu vas… » Pas un son ne sort de la bouche du garçon. Il essaie d’agripper le vieil homme. Ses bras n’arrivent même plus à trembler.
Péniblement, Flavio franchit, marche après marche, le terrible obstacle des escaliers.
« Tu vas… ».
Les escaliers descendus, le vieil homme s’appuie à la rambarde, essoufflé, il a les épaules fourbues, la tête lourde, la main droite calée sur le genou. Il est à bout. Exténué jusqu’à presque mort mais, héroïquement, il redresse la tête, et ses yeux ont encore toute leur force, et ils tiennent la porte en joug.
Quoique fébrile, il s’éloigne de la rambarde, chancelle, puis emboîte les pas, et chaque pas de plus conforte un peu son équilibre. Et plus il avance, plus il se sent revivre. Et c’est dur, très dur, la sueur suinte, perle sur ses tempes, le sang lui monte à la tête, il a une grosse veine qui bleuit en travers de son front. Il a des troubles de la vision, et des vertiges, des rouleaux, par vagues qui le tourneboulent.
« Tu vas mourir… » parvint à prononcer Wacho, quasiment inaudible.
Flavio a ouvert la porte, il se retourne et considère une dernière fois, le hangar, les étages, les rangées de couchettes, cet entrepôt à hommes, de pénombre. Et ces lampions faiblards, tellement qu’on dirait des issues de secours, qui brillent mollement au-dessus de chaque couche et disent « Ici existe un homme ».
Et Flavio franchit la porte, traverse le sas et arrive à la deuxième porte, qu’il tire avec tout ce qui lui reste de force. Il tire et l’ouvre, béante. Et le monde qui depuis des décennies se languissait, le monde comme un dehors, s’engouffre en masse dans le sas, et l’air abonde, la lumière éclate : une peinture dans l’encadrement, un irrespirable monochrome blanc qui vient fouetter les yeux de Flavio, pareille à une salve de sable brûlant. Ses cornés grillent, ses iris, ses cristallins, ses yeux et finalement son cerveau, tout, en ingérant ce soleil qui carbonise, cette réalité qui n’avait pas été exposée depuis trop longtemps, tout s’éteint brusquement pour le vieil homme.

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