La Vendéenne

Allah est grand : 1.92 m.

 

Cette histoire m’a été contée pas son héros, dans les années 70. J’avais fait la connaissance de Mathieu un soir de beuverie, au bar de la Marine, à Port en Bessin. Mathieu Langevin y fêtait ses 108 ans. Il ignorait peut être alors qu’il n’avait plus que sept jours à vivre. Car c’est une semaine plus tard, jour pour jour, que la Vendéenne vint enfin le prendre, avec quelques 88 années de retard, mais n’anticipons pas.

J’étais passablement ivre, ce soir là, si bien que je dois beaucoup à cette nouvelle invention de l’époque, le fameux « mini K7 », ce petit magnétophone portable et compact que j’utilisais, en lieu et place du traditionnel carnet, pour réaliser mes interviews. Je travaillais alors à Ouest France comme pigiste. J’écrivis d’ailleurs peu après cette fameuse soirée un bref article sur les légendes locales, qui ne fut malheureusement pas publié. Le papier était centré autour du mythe de la Vendéenne, et Mathieu y tenait le rôle du héros légendaire. Serait-ce la déception de ce dernier, qui espérait sans doute faire la Une du quotidien, qui précipita son décès accidentel quelques jours plus tard ? J’avoue humblement que je n’en sais rien. Toujours est il que son ami Julien, qui l’avait vu choir par-dessus le bastingage du « Nautilus », m’a certifié avoir eu l’impression fugace que Mathieu avait « comme été attiré par un aimant dans la mer déchaînée ». Il a même ajouté : « Je ne voulais pas l’emmener. Mathieu m’a juste dit : Il est temps que je reprenne la mer. Il aurait aussi bien pu ajouter : Et que je rejoigne mes compagnons. J’ai eu comme un mauvais pressentiment. Mais on ne pouvait rien refuser au vieux. Il en imposait trop. »

Toujours est il que j’ai eu la nette impression, ce soir là, au bar, que le vieillard n’était pas venu vers moi par hasard.

-         C’est vous, l’écrivain ?

-         Eh ! Ecrivain….Le jour où je serai publié, peut être. Je ne suis que pigiste à Ouest France. Ca paie ma chambre, mes repas, et un coup de loin en loin au Bar de la Marine.

-         Quel genre de livres écrivez vous, Georges ?

-         Des nouvelles, des contes d’aujourd’hui. Les légendes locales me passionnent. Au fait, comment connaissez vous mon nom ? Je ne me savais pas célèbre ?

-         J’ai lu votre papier sur le capitaine Véran….Ca m’a transporté des années en arrière.

-         Vous l’avez connu ?

-         Non. Mais j’en ai entendu parler.

-         Je ne comprends pas ?

-         Mais si, vous comprenez très bien. D’ailleurs, je pense que vous faites partie des gens qui comprennent ces choses. Vous ne jugez pas les gens. Vous dites juste : Voilà ce qu’on m’a raconté. Vous savez ce que j’aime dans cet article ? Pas une seule fois, je n’y ai lu le mot qui fâche : Invraisemblable.

-         Si je pige bien, vous avez vous-même vécu une aventure plus ou moins surnaturelle, c’est ça ?

-         Ah, quand même ! J’avoue que je commençais à douter.

-         Et vous voulez que je la rédige ?

-         Gagné. Vous voulez peut être savoir pourquoi ?

-         Bien sûr ! Ca ne vous dérange pas, si j’enregistre notre conversation ? Il se trouve que je suis passablement pété. A partir du sixième scotch, ma mémoire me joue parfois des tours. Si on allait dans l’arrière salle ? ….Au fait, pourquoi…. ?

-         Plus tard. Emportez votre verre. On en a pour un bon moment.

 

 

En effet. Mathieu avait parlé toute la nuit. Gaston, le patron, n’avait pas osé le virer à la fermeture. Il nous avait laissé les clés du bar, et une bouteille de calva hors d’âge, une pure merveille, soit dit en passant. C’est également lui qui nous avait réveillés, le lendemain matin, aux alentours de huit heures. J’étais rentré peu après, sans même prendre un café. J’avais enregistré trois cassettes. Je ne me souvenais plus de rien. Je n’ai revu, si l’on peut dire,  Mathieu, que le jour de son enterrement. Mais j’avais tout de même écouté in extenso les stupéfiants enregistrements réalisés la veille, au cours de l’après midi du lendemain. J’en avais tiré le fameux article, un papier si fantastique que je ne doutais guère de sa publication. Persuadé de faire la une, j’avais même demandé à Gaston de me prêter la photo de Mathieu sur « Le Duc », qui trônait au dessus du bar.

-         C’est pour un article dans Ouest France. Ca passera sûrement en première de couverture.

-         Sans blague ? Il va être fier comme un petit banc, notre Mathieu. Ca tombe bien. Ca fait un mois qu’il déprime sévère. Il n’arrête pas de parler de ses compagnons qui l’attendent au fond de l’eau. Notez, il n’est plus tout jeune. Mais….

-         Mais ?

-         Rien.

 

 

Voici le récit de Mathieu.

« J’ai embarqué pour la première fois sur le Duc le 9 Juillet 1885. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je venais juste de fêter mon vingtième anniversaire. J’avais déjà un peu d’expérience, vu que j’avais travaillé trois ans sur le Héron comme mousse. Le Héron était un gros thonier de 130 pieds, une vraie usine, par rapport au Duc. Le travail était pénible, mais on revenait à terre tous les quinze jours. Le problème, c’était surtout la paie. Un simple mousse travaille presque à l’œil, même aujourd’hui. Mais bon. C’est comme un gamin qui fait ses études. Malheureusement, le capitaine Guimard abusait quelque peu de la situation. Je connaissais le travail aussi bien que les autres matelots, et je ne ménageais pas mes efforts. Il faut dire que j’étais costaud, à l’époque, capable de traîner un bestiau de 240 livres sur le pont d’une seule main, sans cracher mes éponges…Et je commençais à en avoir marre des promesses de Guimard.

-         Promis, Mathieu. L’année prochaine, tu passes matelot, et, dans cinq ans, si dieu le veut, je te nomme chef de coupée. Je n’ai qu’une parole. Tu me connais.

-         Vous m’avez déjà dit ça l’année dernière, capitaine. Et la prime ? J’aurais quoi ?

-         Eh ! Un peu de patience, jeune homme ! La prime, c’est réservé aux matelots. Désolé, je ne veux pas faire de jaloux. Je n’ai pas envie d’avoir une mutinerie.

 

Bref, tout ça pour vous expliquer pourquoi, quand le capitaine Mousson m’avait proposé de m’embarquer comme matelot de plein rang, je n’avais pas hésité longtemps. Il fallait voir la tête de Guimard !

-         Comment ça, tu démissionnes ? Et pour aller sur cette barcasse, en plus ! Il t’a dit que les bordées duraient six mois, le père Mousson ? Et, tu as vu l’état du bateau ? Moi, il faudrait me payer cher pour naviguer sur cette épave flottante.

-         Ben, justement. Il se trouve qu’il me paye, lui.

-         Eh ! Pas si vite !. Je te nomme matelot dès la prochaine sortie. Ca te va ?

-         Trop tard, capitaine. Il fallait me dire ça la semaine dernière, quand je vous l’ai demandé.

-         Très bien, tu as gagné…. 5%, on tape dans la main ?

-         J’ai déjà tapé dans la main…Avec le capitaine Mousson.

-         Et merde. Et qu’est ce que je deviens, moi, avec cette bande de bras cassés ?

-         Il fallait y penser plus tôt, sauf votre respect, capitaine. Trouvez vous un autre pigeon.

-         Un peu de respect, gamin. N’oublie pas que tu causes au capitaine.

-         Vous vous appelez Mousson, monsieur ?

 

Tu sais quoi, gamin ? Je crois bien que c’est le meilleur souvenir de ma vie, que je te raconte là. Je me vengeais de trois années d’humiliations, de coups, de remontrances diverses. Dur, quand tu bosses comme un chien, et pour pas un rond, en plus. Mais ce jour là, en le voyant remonter sur le Héron en fulminant, toutes mes souffrances passées se sont estompées d’un coup. Je me souviens être allé fêter ça à la Marine. J’étais tellement bourré que le grand père de Gaston a du me sortir manu militari. Le capitaine Mousson a été obligé de me jeter à l’eau pour me dessaouler un peu. Hé ! Je n’aurais jamais du lui dire que je savais nager. J’ai quand même failli me noyer. Du coup, le capitaine a du plonger tout habillé pour me repêcher ! J’avoue qu’on a quand même bien rigolé, tous les deux, ce soir là.

Mousson était le symétrique opposé de Guimard. Un véritable saint. Jamais un mot plus haut que l’autre. Ses hommes lui vouaient un véritable culte. Même le mousse touchait une petite prime, sur le Duc. Ca faisait d’ailleurs jaser, à Port.

Le Duc était un magnifique trois mâts de 80 pieds. Entièrement construit en teck, comme dans le temps. Plus solide qu’il n’en n’avait l’air, quoi qu’on en ait dit à l’époque du naufrage. Sûr, les voiles n’étaient plus de toute première jeunesse, et la coque prenait un peu l’eau, mais la charpente était indestructible, et le navire se comportait merveilleusement bien dans la tempête…Dieu sait si on a pu avoir l’occasion de le vérifier. Je crois bien avoir essuyé plus de grains en cinq ans que la totalité des types qui fréquentaient La Marine. Faut dire que nous, on ne cabotait pas. Terre neuve, c’est l’enfer sur Terre. Quand tu navigues dans le coin, ici, en Normandie, ça dépend des jours. Le Lundi, tu gîtes comme une toupie en fin de course, mais, le Mardi, c’est grand beau, au point que le raffiot ne veut plus avancer. Mais, au large de Terre-neuve, le calme plat, c’est force 8. Ceux qui reviennent en parlent rarement, mais ce que tu vis au quotidien, là bas, c’est la terreur absolue, une terreur qui n’en finit pas. Chaque jour, tu te lèves en te disant : Cette fois ci, je vais y passer. Mais, assez bizarrement, même si on ne s’y habitue jamais, on finit par aimer cela. J’avoue que j’ai un peu de mal à expliquer…C’est comme un drogue. Tes capacités paraissent décuplées…Tu deviens à la fois une sorte de surhomme, et, dans le même temps, tu n’oublies pas que tu es un nain, face à l’océan. Et aussi…Tu finis par en faire partie, comme si tu partageais sa force indomptable. La distance s’efface. Et arrive le moment où tu finis par te dissoudre dans les éléments. Je sais. Je ne m’explique pas très bien. Mais je suis sûr que tu sauras faire les bonnes phrases. T’es allé aux écoles, toi.

Où on en était ? Ah oui ! Mon premier embarquement… Il fallait voir la fierté de mon paternel. Je crois bien qu’il avait fait tous les bars de Port en Bessin, pour expliquer à qui voulait l’entendre, c’est-à-dire, trinquer à l’œil, que fiston embarquait comme matelot pour son vingtième anniversaire. La gloire. Ma mère, en revanche, tirait un peu la tronche. Elle n’ignorait rien de l’histoire du Ponant, le bateau de Merchon, qui avait coulé corps et biens trois ans plus tôt en revenant d’Islande. Merchon avait un peu trop chargé la mule, comme on dit…L’appât du gain. Il y avait aussi celle du Vermot, qui avait rencontré un iceberg, et celle du Triomphant, en 1837, qui avait heurté un récif…Trois survivants, quand même. La chaloupe avait tenu jusqu’à l’Islande. Un vrai miracle. Comme pour moi. Sauf que moi, j’étais seul.

Mais bon….La première bordée s’était quand même assez bien passée. On n’avait eu qu’un mort : Le mousse. Il ne voulait pas s’attacher. Tu vas me dire, moi non plus, je ne m’attachais jamais, même quand ça bastonnait…sauf quand j’étais à la barre. Quand tu barres, tu es responsable. Si tu pars à l’eau, tout le monde y passe. Sur ce point, Mousson ne transigeait jamais. Ca n’est pas parce qu’on a fini par couler que le capitaine peut être accusé d’avoir négligé la sécurité. Je ne l’ai vu que deux fois frapper un matelot. Et, à chaque fois, pour le même motif : Le gars avait mis le navire en péril. Alfred, par exemple, qui dormait pendant son quart alors qu’on traversait la zone des icebergs. Le capitaine a bien failli le tuer. Mais le gars ne lui en a pas voulu. En attendant, il fallait voir sa tronche, après la « conversation » avec le chef. On aurait juré qu’il était tombé de la falaise. Et en plus, tout le monde se foutait de sa gueule, même le mousse. Il était encore vivant, à ce moment là. Il est tombé au retour. Une vague aussi haute que le clocher de l’église. On n’a même pas essayé de le repêcher. Il ne savait pas nager. Parfois, c’est aussi bien, d’ailleurs. De toutes façons, dans ces eaux glaciales, tu tiens moins de cinq minutes. Etienne voulait quand même lui jeter une bouée, mais le capitaine a dit non. Il n’avait pas tort.

Mais, à la première grosse tempête, je me souviens avoir eu très peur. Pourtant, je naviguais depuis trois ans….Je te l’ai déjà dit ? Désolé. Ca doit être l’âge, hé, hé…… Fameux, ce calva…Mouais, je disais : J’ai vraiment eu la trouille de ma vie. Le bateau s’est couché à trois reprises. A chaque fois, je pensais qu’il allait passer sur le toit. On était tous rentrés dans le roof. Le capitaine était seul sur le pont, attaché à la barre. Ca a duré trois heures. Je tremblais comme un malade. Mais les autres n’avaient pas l’air trop inquiets. Ils picolaient comme si de rien n’était. Je dois dire que ça a fini par me calmer un peu. Alors j’ai fait comme eux. Malheureusement, je ne tenais pas aussi bien que les vieux. J’avoue que j’ai vomi tripes et boyaux. Ca les a bien fait rigoler, d’ailleurs.

- C’est autre chose que le cabotage, hein, gamin ?

- Quel cabotage ? J’faisais pas la sole sur le Héron. J’allais au thon. Le thon, c’est en haute mer.

- Mouais, si on veut. Mais avoue que tu n’es pas rassuré ? Eh, ça fait toujours ça la première fois…À la première tempête pour hommes. Te voilà baptisé, gamin. Mais t’inquiète. Ca n’est pas encore aujourd’hui que la Vendéenne viendra te prendre.

- La Vendéenne ?

- Ne me dis pas que tu ne connais pas cette légende ? La Vendéenne a vraiment existé. Ca remonte à la révolution. En 1792, fuyant la répression jacobine, le Comte de Fursat a tenté de rejoindre l’Angleterre sur un trois mâts dont il était l’armateur : La Vendéenne. Malheureusement, le Comte était, outre un piètre marin, un parfait goujat, parfaitement ignorant des usages en mer. Il n’a pas tardé à s’en prendre à son capitaine, Moreau, un fils de curé défroqué, réputé à Cholet pour son caractère irascible autant que pour sa haine de la noblesse. Une mutinerie s’en est ensuivie, mettant aux prises les valets du Comte et les matelots fidèles à Moreau. C’est alors que la tempête s’est levée. Trop occupé à massacrer les serviteurs du Comte, le capitaine a fini par se laisser surprendre par une vague scélérate. Il n’y a eu aucun survivant. C’est là que débute la légende. On murmure dans certains ports que l’équipage de la Vendéenne a reçu du Tout Puissant une sorte de pénitence, pour le punir de son inconséquence : Recueillir l’âme de tous les naufragés jusqu’à ce que le dernier descendant d’un membre de l’équipage se soit éteint.

- Amusant. Et, quelqu’un l’a vu, ce navire magique ?

- Assez bizarrement, oui, et même pas mal de marins. Si il vient un jour à ton secours, refuse d’y monter. Tu signerais ton arrêt de mort.

- Et comment le reconnaît-on ?

- La sirène bleue et verte, coiffée d’une couronne dorée, à la proue. Tu ne peux pas te tromper. Personne n’aurait l’idée de placer ce symbole maléfique à l’avant de son navire….Ni d’appeler son bateau, la Vendéenne, d’ailleurs. Je sais ce que tu vas dire, gamin : Ca n’est qu’une légende. Mais j’ai rencontré un breton, une fois, à Saint Malo, qui m’a juré avoir vu le bateau maudit. Il ne s’en est jamais remis, d’ailleurs. C’était le seul survivant du naufrage de « l’Atlantique »….Ah, tu commences à reprendre des couleurs. Avale un petit verre de calva. Ca va achever de te remettre.

 

Ca m’avait achevé tout court. En revanche, ce que mon compagnon ignorait, c’est qu’il venait me sauver la vie…… cinq ans plus tard. Il a eu moins de chance que moi. Jean s’est fait fracasser le crâne par une vergue presque un an jour pour jour après qu’il m’eût conté cette légende…ce que je croyais être une légende.

Eh oui. J’avais presque oublié ce récit, cinq ans plus tard, quand, au retour de Terre Neuve, les cales remplies à ras bord de morue, une vague scélérate s’écrasa sur le Duc. Personne ne l’avait vu arriver. C’était au milieu de la nuit. J’étais à la barre. Emile était venu me rejoindre sur le pont. Il n’arrivait pas à dormir.

-         Quel beau temps, pour une fois, second.

-         Eh ! Appelle moi Mathieu, camarade. Pas de ça entre nous. Ca n’est pas parce que j’ai eu du galon que tu dois me respecter plus qu’un autre. On est pareils, tous les deux. On est des bons.

-         Ca…..C’est drôle. La mer est pourtant calme…Mais j’ai comme une sorte de pressentiment.

-         Il n’y a jamais d’icebergs dans ce coin. On est trop au Sud. Que pourrait il bien nous arriver ? T’inquiète. Après tout ce qu’on a vécu ensemble….Merde ! C’est quoi ce truc ?

 

Cinq secondes plus tard, la montagne de flotte s’abattait sur le Duc. J’ai brièvement perdu conscience. Quand j’ai ouvert les yeux, je flottais au milieu des débris. Le Duc avait disparu. Je ne savais si il avait coulé, ou si nous avions été éjectés du pont. C’est alors que j’ai entendu la voix d’Emile.

-         Au secours ! Y a quelqu’un ?

-         Je suis là ! Tu sais où est passé le bateau ?

-         Mathieu ? C’est toi ? Tu es seul ?

-         Mouais. Où est le bateau ?

-         Il a coulé…Il a coulé en moins de dix secondes. Tu ne l’as pas vu plonger ? Il a été littéralement pulvérisé, comme une noix sous un coup de masse. Je ne te vois pas…

-         Par ici.

-         Ah, je t’ai repéré…..Putain ! La chaloupe ! Elle s’est détachée. Là bas. Près de la barrique ! A trente pieds.

 

Ben oui. Le destin semblait vouloir me préserver. Peut être que je n’avais pas encore accompli ma tâche ici bas. Ou alors, j’avais juste beaucoup de chance. J’ai nagé jusqu’à l’annexe, suivi de près par Emile. Je commençais à claquer des dents. Mais j’ai quand même réussi à grimper sur la barque, et à aider mon compagnon à se hisser. Nous avons ôté nos vêtements pour les faire sécher. Il devait faire cinq ou six degrés. On a fait de la gymnastique pendant près d’une demie heure. Puis on a remis nos fringues. Elles étaient toujours aussi mouillées.

Le capitaine avait bien fait les choses. Il y avait un tonneau de flotte, de la viande séchée et une couverture dans le caisson. Je te l’ai dit. Mousson, dieu ait son âme, était un obsédé de la sécurité. Il y avait même quelques citrons pas trop anciens, et, tu vas rire, une bouteille de calva. Dans l’autre caisson, nous avons trouvé une voile et un compas. Nous étions sauvés !

En attendant, nous nous sommes blottis l’un contre l’autre sous la couverture humide, comme deux pédés, hé, hé.

C’est alors que le filet m’est tombé dessus.

Je me suis retourné, et je me suis aperçu qu’il y avait un bateau à moins de quinze pieds juste derrière nous. A vue de nez, un trois mâts d’une centaine de pieds. On ne voyait personne penché au dessus du bastingage, mais si les types nous avaient balancé ce filet, c’est qu’ils nous avaient vus. D’ailleurs, le bateau avait mis en panne.

-         Putain ! Décidément, le bon dieu ne veut pas de nous aujourd’hui. A soufflé Emile.

-         T’as raison ! Tu te rends compte ? ….C’est quand même bizarre. On n’entend pas un bruit.

-         Peut être qu’ils écoutent, pour voir s’il y a d’autres survivants….Eh, du bateau ! Il y a quelqu’un ?

-         Bien sûr qu’il y a quelqu’un, abruti.

-         C’était une formule….Pourquoi ils ne répondent pas ?

 

C’est à ce moment précis que j’ai aperçu la sirène bleue et verte, avec sa couronne dorée. Dieu sait si j’avais déjà froid, mais mon sang s’est soudain glacé.

-         Parce qu’ils sont tous morts.

-         Pardon ?

-         C’est la Vendéenne. J’ai reconnu la sirène.

-         Quelle sirène ?

-         La figure de proue bleue et verte, avec sa couronne dorée.

-         Ah ! Cette vieille légende ? Tu m’as fait peur. On monte ? J’emporte la bouteille. Sûr que les fantômes apprécieront le geste, ah, ah, ah.

-         Si tu montes, tu es mort.

-         C’est quoi ? Une menace ? Eh ! Réveille toi, ami ! C’est moi, Emile ! On est sauvés, camarade ! Sauvés.

-         Non Emile. On n’est pas sauvés. On peut encore s’en tirer, mais on n’est pas sauvés, surtout si on grimpe sur ce navire maudit.

-         Fais ce que tu veux, ami. Moi, je grimpe. Je te tiens au courant. Je caille moi. Et je n’aimerais pas que le bateau s’éloigne et nous perde.

 

Je n’ai rien répondu. Je savais qu’il allait à une mort certaine. Emile a commencé à escalader le filet. Au fur et à mesure qu’il grimpait, il devenait de plus en plus transparent. Mais, encore une fois, je me suis tu. Puis tout a disparu. Emile, le trois mâts, et même la Lune. J’étais seul, désespérément seul. Je me suis enveloppé dans la couverture, et le sommeil s’est emparé de moi.

Le soleil levant m’a éveillé sur les coups de six heures. Il faisait grand beau. J’ai pris une lampée de calva, et me suis déshabillé à nouveau. La température était un peu remontée. Histoire de me réchauffer, j’ai commencé à installer la voile. Une fois de plus, je me suis aperçu que le capitaine avait bien fait les choses. Les deux bômes avaient été solidement arrimées au plancher de la chaloupe, et il y avait suffisamment de bout dans le caisson pour les fixer au petit mât de l’embarcation. Il y avait même un couteau.

Je travaillais sans hâte, calmement, comme si j’avais tout mon temps. Je n’étais plus, ni inquiet, ni même stressé. Comme on dit parfois, « j’avais fermé les volets ». Autour de moi, des centaines de débris dérivaient doucement. Des débris…et des corps. Mais je préférais ne pas regarder. Je me sentais comme coupé de la réalité, au point d’en oublier le froid.

Aux alentours de sept heures, mon gréement était opérationnel. J’ai récupéré un fût de morue salée qui flottait à proximité, et j’ai mentalement tracé ma route. Je savais qu’il faudrait mettre le cap au Nord Ouest, pour retrouver Terre Neuve. On devait être à deux ou trois cents nautiques. Une semaine de navigation, si la petite voile donnait correctement, si la tempête ne l’arrachait pas, si je ne chavirais pas. J’envisageais toutes ces possibilités calmement, sans la moindre angoisse. J’étais entre les mains du Tout Puissant. Jusque là, il avait bien voulu m’épargner. Il me vint quand même brièvement à l’esprit que j’aurais peut être pu escalader la vague, si j’avais pensé à mettre le Duc face à elle. Mais tout était arrivé si vite. Non, je n’aurais pas eu le temps. De jour, peut être…

Je disposais de vingt litres d’eau….On disait : Cinq gallons, à l’époque. Trois litres par jour. Ca le faisait largement. Je pouvais donc attaquer la morue sans états d’âme. Je n’avais pas très faim, mais je devais reprendre des forces. Alors j’ai hissé la voile, mis le cap au Nord Ouest et commencé à manger. Je ne me suis rhabillé qu’une demie heure plus tard. Mes vêtements étaient enfin secs.

Aux alentours de midi, il s’est mis à faire si chaud que j’ai ôté mon cabas. Le vent soufflait à dix, douze nœuds, et la chaloupe avançait divinement bien. Je naviguais au près, sans tirer de bords. La mer était toujours aussi calme, avec de grandes vagues amples et molles, comme on en trouve souvent en haute mer par beau temps. A quinze heures, j’ai avalé un peu de viande séchée, arrosée d’une nouvelle lampée de calva. Puis, je suis resté à jeun jusqu’à la nuit tombée, c’est-à-dire jusqu’à 22 heures. Dieu merci, on était en Août, à la fin de l’été.

J’ai affalé la voile, mangé un peu, bu quelques gouttes d’eau. Puis je me suis endormi comme une masse.

Le troisième jour, j’ai essuyé toute une série de grains. La foudre n’arrêtait pas de tonner. Il a même grêlé. J’ai du affaler. J’en ai profité pour recueillir les grêlons, que j’ai versés dans le tonneau de flotte. La chaloupe faisait des embardées en tous sens. Elle a failli se retourner à trois reprises. J’ai remis mes provisions à l’abri dans le caisson, et je me suis déshabillé pour préserver mes vêtements de la pluie battante. Je n’ai pu les remettre qu’à la nuit tombée. Mais les cumulonimbus avaient enfin disparu. Ce jour là, je n’avais pas avancé d’un pouce. Et comme le vent d’Ouest m’avait sans doute fait dériver, j’ai décidé de corriger un peu mon cap.

Il a fait très chaud le quatrième jour. La brise du matin s’était graduellement estompée. A quinze heures, elle avait totalement disparu. Je n’ignorais pas ce qui m’attendait. Alors j’ai à nouveau affalé, rangé les vivres, et ôté mes vêtements. J’agissais comme un automate. Cela faisait une éternité que je ne pensais plus.

La tempête m’est tombée dessus vers 22 heures. J’ai bien cru que je n’y survivrais pas. A 23 heures, la chaloupe s’est retournée, et j’ai été éjecté à 10 pieds du bateau. J’ai béni mon géniteur, qui avait tenu à m’apprendre à nager. J’ai passé toute la nuit à écoper. Le tonneau des Danaïdes…Il a encore grêlé, mais, cette fois ci, inutile d’espérer récupérer quoi que ce soit. Au matin, la tempête s’est enfin calmée. J’ai vidé le bateau, vidé les caissons, et mis mes affaires à sécher. Je n’avais plus la force de renvoyer la voile. Alors, je me suis endormi.

C’est une corne de brume qui m’a réveillé. Un nouveau miracle.

J’ai appris plus tard que j’avais dérivé de plus de 100 nautiques par rapport à ma position estimée. J’aurais sans doute loupé Terre Neuve, si le « Valeureux » ne m’avait pas recueilli.

-         Ben toi, mon cochon, tu reviens de loin ! S’était exclamé le capitaine Tron. Tu peux remercier Gaspard, et ses envies de pisser à longueur de journée. Personne ne t’avait vu. Pourquoi n’as-tu pas hissé ta voile ?

-         La tempête d’hier.

-         Bien sûr. Note, si tu avais pris une autre route…T’es vraiment un veinard, toi. Je crois qu’on va te garder, hé, hé, hé. Au fait, tu faisais quoi, sur le Duc ?

-         Second.

-         Sans blague ? Le nôtre est tombé à l’eau hier ! Il avait moins de chances que toi, ha, ha, ha !. La place te dirait ? On va en Islande. Tu connais ?

-         Pas trop. Mais la morue, sûr que je connais. Je commence même à en avoir un peu marre, sauf votre respect, capitaine.

-         Tu allais, ou tu revenais ?…Je veux dire : Quand tu as coulé ?

-         Je revenais.

-         Je vois…Donc, pour les primes….T’inquiète ! Tu vas te refaire. Au fait condoléances, camarade. Ca ne doit pas être facile. Voir tous ces compagnons happés par la Vendéenne.

-         Je l’ai vue.

-         Pardon ?

-         La Vendéenne. Elle est venue. Mon ami Emile y est monté, mais j’ai refusé.

-         Sans blagues ? Mais c’est fantastique, garçon ! Eh, les gars ! Le naufragé a échappé à la Vendéenne ! Et il vient avec nous !

 

Il y avait eu un véritable concert de hourras. J’ai appris peu après qu’un bateau qui transportait un rescapé de la Vendéenne ne pouvait subir aucune perte humaine. Au cours des mois qui ont suivi, j’ai été l’objet d’une sorte de culte. J’étais devenu la mascotte du Valeureux. Et la prophétie s’est vérifiée. J’ai navigué vingt cinq ans sur ce bateau, j’en suis même devenu capitaine quand mon ami Tron s’est retiré, et nous n’avons jamais eu à déplorer la moindre mort. Au Havre, où le Valeureux était basé, on se battait pour se faire embaucher sur « le navire béni des dieux ».

Je ne l’ai quitté à regrets qu’en 1914, pour prendre le commandement d’un navire de ravitaillement militaire, le Bonaparte. On m’avait réquisitionné d’office. Ca m’a fait tout drôle de commander un bateau à moteur. J’ai mis près d’un an à y trouver mes marques. Mais, là aussi, nous n’avons subi aucune perte. Pourtant, les boches nous avaient canonné plus d’une fois. Très vite, un matelot de Port a répandu l’histoire de la Vendéenne. Et la peur a déserté le visage de mes hommes. On nous confiait toutes les missions dangereuses, mais on en revenait toujours sans le moindre bobo. Les petits gars m’appelaient Lucky Mat’. Un jour, peu avant l’armistice, un haut gradé est venu à bord. Il a demandé à parler au commandant Lucky !

 

Après la guerre, j’ai voulu reprendre le commandement du Valeureux, mais celui-ci avait été coulé, peu après mon incorporation, par la marine allemande. Inutile de préciser le fait que cela n’a fait que grandir encore un peu ma réputation de veinard. Pour comble, le Bonaparte a coulé corps et biens deux mois après mon retour à la vie civile. Un incendie dans la salle des machines. Je n’ai donc pas eu trop de mal à retrouver du travail, d’autant que, désormais, je maîtrisais bien les vapeurs. Mais j’ai toujours tenu à préciser à mes employeurs :

-         Si vous me prenez, vous me gardez, ou vous mettez le bateau à la ferraille le lendemain de mon départ. Vous voilà prévenu.

 

Mon dernier employeur, la Société Portaise de Pêches, n’a pas voulu croire à la légende. Résultat : 35 morts. Vous pouvez vérifier. Moins d’un mois après ma dernière bordée. Ceci dit, ils avaient du embaucher un nouvel équipage…Des anglais…Pas un marin de la région ne voulait embarquer. La sagesse même.

Vous savez quoi, ami ? La vérité est que tout a un prix. J’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. Enormément de chance. Mais j’ai toujours su qu’un jour, il me faudrait rembourser. Ne serait ce que pour le principe. Par respect pour mes camarades disparus, pour le capitaine Mousson, pour mes compagnons de galère, et même, pour l’équipage de la Vendéenne. »

 

Je n’ai compris que quelques jours plus tard ce que Mathieu entendait par : « un prix à payer ». Il aurait sans doute pu échapper à son destin, mais il ne s’y autorisait pas.

Au cours des mois qui ont suivi l’enterrement symbolique de « Lucky », j’ai passé de longues heures à fouiller les archives des capitaineries de Port, du Havre, et même celles de la Marine de Guerre. J’y ai appris que Mathieu avait été décoré par le Maréchal Pétain en personne, pour divers actes de bravoure. Il était également grande Croix de la résistance, au motif qu’il avait convoyé des résistants en Angleterre durant toute la deuxième guerre mondiale. Assez bizarrement, cet incontestable héros avait du trouver cet exploit négligeable, ou indigne d’être conté. J’ai aussi retrouvé la trace des différents navires qu’il avait commandés. Tout ce que m’avait soutenu le vieillard paraissait exact, entre autres : Tous les navires dont il avait abandonné le commandement avaient sombré peu après.

Je me suis également documenté à propos du mythe de « La Vendéenne », et là, surprise ! J’ai retrouvé pas moins de 17 marins qui avaient « refusé de monter », et dont l’histoire au cours des années suivantes ressemblait à s’y méprendre à celle de Mathieu. J’ai pu en interroger cinq. Trois ont confirmé le « scénario Mathieu » en tous points, tandis que les deux autres éludaient les questions, manifestant une sorte de sentiment de culpabilité. Tous sont restés marins après leur naufrage, sauf un, un dénommé Marcel Lechien. Ce dernier s’est pendu un an jour pour jour après sa rencontre avec le bateau fantôme.

Dernier point, et pas le moins étrange. Lors des obsèques de Mathieu, j’ai discuté quelques minutes avec un restaurateur de Monville, celui que certains avaient baptisé : L’ogre. Il s’est prétendu ami intime du vieux marin, et m’a également parlé du capitaine Véran, « son vieux camarade ». A croire que cet individu étrange attire systématiquement tout ce que la Normandie compte de personnages magiques. J’avoue d’ailleurs que c’est à partir de ce jour que j’ai commencé à m’intéresser à son cas. Et je n’ai pas été déçu. Mais ceci est une autre histoire.

 

 

 

 

 

 

FIN

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