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Une fessée d’amour pour Tequila

Quatrième Chapitre

Minette : c’est pas un nom 

pour un petit lion !

 

- Monsieur, bonjour.

 C’est le pharmacien qui me salue.

- Bonjour, Monsieur.

 C’est moi qui lui réponds. Mais après, je l’avoue, tout se bouscule dans mon esprit et je ne sais plus vraiment comment commencer.

Et j’entreprends le récit depuis le début. Tout y passe : le gel, la chatte, le soleil d’hiver, le départ, la tristesse, le soleil d’été, le retour…

- Elle avait une énorme plaie à la base du cou qui heureusement est guérie ! Et son dos ! Tout en pointillés en février comme si elle s’était battue contre une bête plus forte qu’elle qui lui aurait troué la peau à de multiples endroits, mais encore tout en pointillés depuis fin juillet comme si ces combats continuaient.

Et de me souvenir et de lui dire qu’elle ne craint pas de chasser, car depuis quelques temps j’ai découvert des souris et des musaraignes mortes que la petite chatte me destine en les déposant la nuit sur le premier pas japonais de la pelouse, près de la porte d’accès par le garage, ou à l’entrée du jardin potager.

- Et des cicatrices, elle en fait quoi ? me questionne le pharmacien.

- Elle les attaque à pleines dents comme si elles la démangeaient !

- Des puces !

- Comment ça, des puces ?

- Et des tiques aussi sûrement, en supplément !

Je ne m’attendais pas à une telle explication et je suis plutôt décontenancé. Ainsi donc de ridicules bestioles peuvent à la longue être responsables de semblables dégâts. La malheureuse doit en être couverte et si elle se gratte ou se mordille sans cesse, c’est bien à cause des insupportables démangeaisons.

Le pharmacien confirme mes dires et ajoute :

- Je peux vous proposer un shampooing antiseptique.

- Inutile ! Je ne peux même pas la toucher !

- De la poudre antipuces. C’est plus simple. Il suffira de lui en saupoudrer sur le poil. Et un lait à base de corticoïde et d’hydrocortisone pour soigner les plaies.

Dans la pelouse, il y a ma femme, avec l’écuelle pleine à la main, de quoi attirer la malade qui d’ailleurs s’approche avec un miaulement de bête qui aujourd’hui a faim, et il y a moi, les mains enfilées dans de minces gants de protection, la gauche tenant la poudre antiparasitaire, la droite le lait.

Tentons d’abord la poudre. Les conseils d’utilisation disent de la répartir sur le corps de l’animal tout en frictionnant et en écartant le poil afin de la faire bien pénétrer.

Tandis que Minette dévore gloutonnement, je fais tomber subrepticement la poussière blanche sur le dos et la queue. Elle a senti quelque chose et lorgne vers ce plumeau qui s’agite et a changé de couleur. Pas de quoi l’alarmer car elle continue son repas.

Cependant cette poudre grossièrement étalée sur le pelage ne peut guère produire d’effet, le vent aura tôt fait d’en disperser une partie, les pattes de la chatte feront le reste.

Je provoque une seconde pluie fine, je tends la main qui aura juste le temps d’un va-et-vient sur le dos de la chatte qui déjà bondit pour se mettre à l’écart. Méfiante, elle s’éloigne de l’écuelle qui la tente pourtant encore, et lorgne vers les boîtes que je tiens.

J’y vais d’un grand rire qui interloque mon épouse et j’explique :

- Le pharmacien a oublié le fusil à lunettes et la seringue hypodermique. Ce n’est que de cette façon que nous parviendrons à soigner « notre félin ».

Je juge sage d’attendre le lendemain pour le lait. Une noisette de crème sur la pointe de l’index et du majeur gantés. L’opération est réalisée en cachette.

Pendant que la chatte mange, j’écrase avec toute la délicatesse possible l’onctueuse boule blanche sur la plaie la plus importante du dos. Elle s’est déjà esquivée.

La notice pharmaceutique conseille, pour que le soin apporté ait davantage d’efficacité, de couper ou de raser les poils autour des lésions. Impensable dans le cas présent.

Les applications ne donnent donc aucun résultat notable et la dermatose s’étend sur le dos mité et l’abdomen pelé. Nous avons au niveau du contact avec notre protégée obtenu un effet inverse : Minou ne veut plus manger tant que nous sommes présents et trop proches d’elle. Nous représentons maintenant une menace.

Tentons le collier antipuces.

L’acheter, c’est vite fait. Il reste à l’installer. Minette ne collabore pas et refuse toute approche, elle a compris que notre comportement cache quelque chose. C’est par surprise que je lui passe le collier sous le cou, saisis la pointe à l’opposé et la glisse dans le premier côté de la boucle. La bête ressent ce carcan comme un corps étranger dont elle veut se débarrasser. Elle essaie de l’ôter, glisse une patte entre l’intrus et son cou et tire avec une grande violence, mais rien n’y fait.

Le collier est trop long. J’estime à vue de nez la longueur à couper. Maintenant je dois le récupérer.

C’est de nouveau bien compliqué. Je bondis au moment opportun, saisis la boucle d’une main, de l’autre je désolidarise la pointe.

Pour terminer, je coupe le supplément inutile.

Le jour suivant, Minette arbore, contre son gré, un collier couleur framboise écrasée, beau peut-être pas, mais efficace, nous l’espérons.

Le temps est plus frais. Le volet bleu ne se lève plus. Mon épouse apprend que les locataires de la maison ont déménagé.

Les jours passent. Notre envie de voir la petite chatte rejoindre sa famille n’a vraisemblablement plus sa raison d’être. Plus de rires d’enfants.

Septembre avance. Minou aussi. Tandis que je range les objets de l’été, elle s’enhardit et vient me tenir compagnie dans le garage.

Je me sens floué. J’hérite d’un chat que je ne souhaitais pas. Mais j’ai le sentiment mêlant mécontentement et joie que je suis mûr pour faire un nouveau maître. J’ai eu un chien fruit d’un griffon et d’une caniche. Il a vécu treize ans et connu le plaisir d’être pendant treize ans le maître de la famille. La tendresse que nous lui offrions ne put vaincre le ténébreux caractère de ce bâtard doublé d’un comportement grincheux et cochon. Pour la joie, il est indéniable qu’un animal procure une douce complicité entre les membres d’une famille, et notre fils, alors enfant, garde encore, adulte, le souvenir de franches luttes et de joyeuses rigolades avec son chien chahuteur. Il est le seul humain à ne pas avoir eu droit à la menace de babines retroussées.

Minette gagne du terrain. Elle abandonne bien parfois sa visite d’inspection, donnant l’impression de s’éloigner pour réfléchir, mais réapparaît souvent rapidement.

Elle passe encore les nuits sur ou sous sa maison de fortune et consacre une part de ses occupations à la chasse. A plusieurs reprises j’ai de nouveau droit à une souris posée sur le premier pas japonais de la pelouse. La tueuse m’attend et s’assure que j’ai bien remarqué la petite victime que j’ôte de sa vue.

Comment interpréter cette manière de faire ? Elle prend également l’habitude de m’accompagner pour le ravitaillement en nourriture des poissons, toute à l’admiration de leur agitation gourmande.

Elle se décide un matin. Je sens soudain son poil qui me frôle le mollet. Un instant surpris, je ne dis rien. Elle répète son geste, ajoute un battement de la queue qui lui aussi m’effleure. C’est maintenant le sommet de la tête qui cherche le contact.

La chatte vient de faire de moi sa propriété. Mais ma maîtresse est toujours en piteux état. Collier antipuces, poudre antipuces, lait cicatrisant ne font pas davantage qu’un cautère sur une jambe de bois.

- Qu’est-ce qu’on fait ?

C’est moi qui questionne.

- Comment ça, qu’est-ce qu’on fait ?

Ca, c’est mon épouse, qui fait semblant de ne pas comprendre.

- Qu’est-ce qu’on fait avec ce chat ?

- Que veux-tu qu’on en fasse ?

- Il faut bien à la fin trouver une solution !

- Je ne vois pas où est le problème ! Elle n’a pas de maître, ou elle n’en a plus. On ne sait pas d’où elle vient. La seule solution, c’est le refuge. Tu prends le téléphone et tu appelles.

Je regarde Minette qui me regarde.

- Non, non et non !

Le refus a fusé.

- Tu ne veux plus de chien, le nôtre avait fait de nous ses esclaves. Pourtant tu t’es entêté à le garder.

- Ce n’est pas pareil !

- Si, c’est pareil. Si ce chat est difficile à vivre, nous aurons une fois de plus tous les soucis.

- On peut essayer !

- Tu aurais mieux fait de le dire tout de suite. Pense quand même aux contraintes que représente le fait d’avoir un animal !

- Alors ?

- Alors quoi ?

Effectivement, il n’y a pas trente-six solutions. Je conclus :

- Je cherche l’adresse d’un bon vétérinaire !

- D’accord avec toi, parce qu’il est urgent de la faire soigner efficacement, cette chatte !

Ce chat, cette chatte, en fait maintenant notre minette, a donc rendez-vous, en notre compagnie, chez le vétérinaire le plus proche de notre domicile.

Il ne reste qu’à l’emmener.

Si nous avions acquis une solide expérience pour notre chien, nous nous révélons être deux novices pour notre nouvelle amie féline.

Nous ne possédons ni chatière, ni laisse, ni … .

Nous improvisons. Dans le collier antipuces ma femme glisse une chaînette qui sert en réalité de ceinture fantaisie à l’un de ses pantalons. Nous avons serré le collier pour qu’en aucun cas Minou ne puisse dégager la tête. C’est un peu juste pour le cou mais la distance à parcourir n’est que de quelques kilomètres.

A l’arrière de la voiture, mon épouse. Sur ses genoux : une serviette éponge. Sur la serviette, notre chatte qui a bien besoin d’être rassurée. Elle pousse de tristes miaulements plaintifs mais ne cherche pas vraiment à s’échapper. Les douces paroles et les caresses délicates paraissent suffire. Elle n’est pas en position de s’inquiéter du chemin et ne ressent que le ronronnement léger du moteur de la voiture.

Les quelques mètres à franchir à la descente du véhicule nous font vivre l’angoisse de la petite chatte en fuite que nous serions dans l’impossibilité de rattraper. Nos premières leçons de maîtres ne se vivent pas dans la sérénité.

Nous atteignons sans encombres le sas d’entrée du cabinet. Bonne idée pour stopper les animaux soudain épris de liberté ou exagérément effrayés qui tentent une échappée.

Présentations d’usage à la secrétaire.

Reprise des péripéties de ces huit derniers mois.

- Comment s’appelle la petite chatte ?

- Euh, Minou, Minette !

- D’accord. Pour l’instant, disons Minette !

Et d’expliquer encore.

Le vétérinaire, homme jeune et souriant, arrive et nous salue. Avec une caresse pour celle que l’on appelle Minette.

Je n’ai pas trop le loisir de reprendre mes explications qu’il s’exclame :

- Mais dans quel état elle est !

Il caresse le dos et le cou de sa patiente, repart à rebrousse-poil, hoche la tête, fait la grimace et continue :

- Elle souffre d’une D.A.P.P., une dermatite par allergie aux piqûres de puces. Et elle est bien servie ! Ca fait longtemps qu’elle est dans cet état ?

- Plusieurs mois, … et peut-être davantage. On a bien essayé de la soigner mais elle nous fuyait.

J’explique donc. Le vétérinaire m’interrompt :

- Le lait que vous avez utilisé peut guérir une plaie mais il affaiblit la peau et l’expose donc davantage aux nouvelles piqûres. La poudre antipuces n’empêche pas les puces de piquer et de se reproduire et je ne crois pas à l’efficacité du collier. De plus, les produits qu’il contient ont un effet néfaste sur l’odorat qui est un sens primordial chez le chat.

J’ai la désagréable sensation d’avoir tout faux et le lui dis. Il me regarde avec un sourire aimable et moqueur et acquiesce :

- On peut dire ça comme ça !

Le vétérinaire poursuit l’examen. Minette est sur la table et ne bronche pas. Le peigne antipuces déloge bientôt ce pour quoi il parcourait le poil de l’animal : une puce. Dans le genre, c’est une belle puce, bien décidée à ne pas rester là et à disparaître dans un saut, mais elle périt sous la pression d’un index impitoyable.

- Pour l’heure, elle ne vit pas encore avec nous et se tient la nuit dans le garage. Mais la mauvaise saison vient, il nous semble acquis que nous l’avons en héritage, et nous voudrions qu’elle puisse être un peu au chaud à l’intérieur de la maison.

Le sourire goguenard, mon interlocuteur me précise :

- Vous savez, vous en prenez pour quinze ans, voire bien plus. Les progrès de la médecine ont bénéficié aux humains certes, mais également aux animaux et il n’est pas rare qu’un chat vive vingt ans.

- Nous ne pouvons pas nous faire à l’idée de la confier à un refuge !

Le vétérinaire prend tendrement la tête de la chatte au creux des mains, la regarde et lui susurre :

- Tu as bien de la chance, toi !

Puis il s’adresse à nous :

- Je ne vois qu’une seule solution efficace vu son état : la tondre pour mettre à jour les plaies, les soigner plus aisément et faire en sorte qu’elles cicatrisent plus rapidement. Etant donné qu’elle ne cesse pas de se gratter, vous lui administrerez un anti-démangeaisons, un petit cachet à glisser dans sa nourriture. Quand je l’aurai tondue, je lui ferai prendre un bain complet avec un shampoing antiseptique. A la maison, vous renouvellerez cette toilette toutes les trois semaines. Il faut aussi empêcher la reproduction des puces : une piqûre dont l’efficacité est de six mois les rendra stériles dès qu’elles piqueront. Il est en outre indispensable de les dissuader de venir sur le chat : pour cela une pipette à répartir sur la peau au niveau de la nuque en prenant soin de bien écarter le poil.

Avec des caresses et des paroles rassurantes, notre petite chatte gagne une seconde salle de soins. Nous la laissons dans les mains du spécialiste.

Mon épouse et moi échangeons un regard qui en dit long sur l’espoir que nous avons de voir notre protégée retrouver toute sa beauté.

Quand Minette apparaît, elle est tenue sous les pattes de devant par l’assistante qui la sèche au mieux. Que c’est triste, et même plus, que c’est laid, un chat mouillé ! Et tondu, en supplément !

La chatte ne semble pas traumatisée. Elle entreprend de remettre de l’ordre dans sa tenue en se léchant.

Le vétérinaire a rasé le dos et le ventre depuis le niveau des pattes avant jusqu’à la base de la queue. C’est évident qu’il n’est pas passé par une école de coiffure, sa coupe n’a pas le doigté d’un coiffeur pour dames et le fini n’est pas parfait, loin s’en faut. Notre chatte n’a vraiment rien du tout des canons de la beauté féline.

- On dirait un petit lion ! rit ma femme.

- Minette ! Ce n’est pas un nom pour un petit lion !

- Attendez. J’ai une liste de noms pour chats, précise le vétérinaire. Cette année, nous sommes à la lettre T.

Je demande :

- Au fait, quel peut être son âge ? Elle nous paraît jeune encore, et elle est si joueuse !

- Elle a bien quatre à cinq ans. Elle a déjà du tartre sur les dents.

Je tais mon étonnement d’entendre que l’on peut estimer l’âge d’un chat à cette constatation. Mais quand moi-même j’estimais sa jeunesse à son caractère joueur, ne me trompais-je pas ?

- Tous ces bobos représentent-ils un problème pour nous ? Y a-t-il contagion possible pour les humains ?

La réponse à ma question nous rassure.

- Non, aucun souci. Sauf … la piqûre de puce !

La « lionne » dans une chatière prêtée par la clinique, le traitement dans un sachet et la facture réglée, nous nous en retournons.

Dans les semaines qui suivent, le poil repousse lentement et les soins ne se font pas toujours au rythme indiqué car notre malade n’a rien perdu de sa méfiance.

Le problème avec les animaux est que, n’étant pas capables de comportements qui fassent appel à la raison, ils agissent seulement d’instinct. Notre convalescente rechute de ce fait à plusieurs reprises en remettant à vif ses plaies avec ses grattements frénétiques.

Chez nous, mon épouse et moi lisons et relisons la liste des noms que notre chatte pourrait porter.

Tatane, Titine, Tuture, ne sont guère des noms qui nous inspirent, mais l’un d’entre eux, plus exotique, plus comique, tendrement excentrique commandera à mon épouse de décider :

- Minette, désormais tu t’appelleras Téquila !

Sans accent : T-e-q-u-i-l-a !

Cinquième Chapitre

Tequila, mais où es-tu ?

Ah non ! Maintenant, tu ne pars plus !

Les vacances seraient-elles donc maudites ?

Mais qu’est-ce que j’ai donc fait de mal pour que cette année les vacances équivalent pour moi à une torture de l’esprit ?

Elles viennent juste de commencer, celles de la Toussaint. Depuis samedi. Nous sommes lundi, lundi en fin d’après-midi, une après-midi sombre, triste, qui ne demande qu’à céder sa place à la nuit pour disparaître à jamais dans le cours du temps. Moi, je le vois bien que le noir l’emporte à pas de géant. C’est déjà une pénombre qui éteint au regard les objets un à un. J’ai beau ouvrir grand les yeux, je n’aperçois nulle part dans le jardin ou sur la pelouse ma boule de poils en noir et blanc qui filerait vers moi, rentrant pour la nuit.

Tequila n’est pas là. J’ai beau l’appeler. Rien.

J’ai beau l’appeler : Minou, Minette, Tequila ! C’est tout un état-civil de noms. Est-elle d’ailleurs en mesure de comprendre qu’ils s’adressent à elle ? Ce n’est pas du tout certain.

L’obscurité est maintenant totale. Je ne distingue même plus les grands arbres. Le projecteur fixé sur le haut du mur du garage se déclenche à mon approche. Puissant, il éclaire loin mais ne dévoile qu’une pelouse désespérément nue, vide à mourir.

Au-delà de la zone éclairée, c’est le noir, qui paraît plus noir encore que d’habitude. Tequila serait-elle là quelque part ? Cachée ? Retenue ? Par qui, par quoi ?

J’ai soudain la gorge qui se serre. Son collier ! Ce fichu collier antipuces qui ne sert à rien, mais que je lui ai laissé, parce que sait-on jamais ! Il n’a pas de système de sécurité élastique. Tequila, que rien n’arrête, qui grimpe comme une flèche dans les pommiers et les poiriers, qui traque les oiseaux dans les branches, aura raté un de ses exercices de voltige. Elle est maintenant accrochée par ce bout de plastique, dans l’impossibilité de se libérer la tête, meurtrie de s’être tant débattue, vaincue, étouffée, …morte !

Je bondis dans la cuisine, empoigne une torche électrique et cours à toutes jambes vers le fond du terrain. J’inspecte tous les endroits branchus, par conséquent susceptibles d’avoir piégé la chatte intrépide, d’abord avec une précipitation affolée et pleine de désespoir. Rien. Je reprends, plus posément, avec moins de désespoir. Rien. J’appelle Tequila. J’écoute. Rien. Pas de miaulement. Pas même un bruissement de feuilles dans le vent.

Je peux supposer qu’elle ne s’est pas pendue, c’est déjà ça !

Je vais chercher longtemps, appeler souvent. Seul le sifflement d’un train me répondra une fois. Lui aussi peut vouloir me dire qu’il vient de toucher Tequila.

Je n’ai plus le choix. Il se fait tard. La chatte connaît maintenant le chemin du garage. Si elle n’est pas empêchée par une des mille raisons qui puissent être, elle va rentrer.

Je laisse ouverte la porte du garage.

Mon épouse a bien sûr participé aux recherches. Nous n’avons pas échangé un mot. Nous avons fouillé, écouté, épié, c’est tout.

Nous sommes rentrés. Pour l’heure, il n’y a plus autre chose à faire que d’attendre. Nous sommes à table, mais nous n’avons guère faim. Nos méninges, elles, bouillonnent. Elles supposent, raisonnent, réfutent, interrogent, acquiescent, constatent.

Ce sont les miennes qui rompent le silence et parlent par ma voix :

- Une fois encore pendant les vacances !

- Oui, mais nous avons le processus inverse. En février, elle apparaît, en juillet, elle réapparaît, ici elle disparaît.

Le jeu sur le verbe me porterait en temps habituel à sourire. Je continue pour l’heure mon raisonnement sans le relever :

- Le volet bleu est actuellement ouvert dans la journée. Il est fermé, elle arrive, il est ouvert, elle s’en va.

- Depuis qu’elle passe la nuit dans le garage, le fait qu’elle tarde à rentrer s’est répété plusieurs fois. Quand elle dormait à la belle étoile, on n’a jamais su vraiment comment elle se comportait. Quant au volet, c’est simplement parce qu’on a affaire à un nouvel occupant !

- Le propriétaire revenu dans sa maison, m’as-tu dit !

- Où veux-tu en venir ?

- Propriétaire et dernier locataire se connaissent, bien évidemment. Celui-ci a certainement parlé de la disparition de son chat. Minette n’est pas sans aller à son ancienne adresse quand elle sort des limites de notre terrain. Elle peut y entrer sans problème et surtout sans crainte. Il suffit au propriétaire de l’habitation de retenir l’animal, de prévenir son maître, et le tour est joué. La chatte est récupérée.

- Si c’est ainsi, tant mieux !

- Tant mieux, tant mieux ! C’était tant mieux, il y a plusieurs mois ! Maintenant ce n’est plus « tant mieux » !

Je me suis un peu emporté.

J’ai livré tout brut le fond de ma pensée, et je m’en veux. Je voulais en vérité le garder secret.

- Ce serait pourtant encore maintenant la meilleure solution pour cette chatte ! insiste ma femme.

- Tequila que l’on connaît bien peu est peut-être une chatte fugueuse ! Elle a connu d’autres chats. Nous n’ignorons pas que notre jardin, surtout dans sa partie du fond, est le rendez-vous tranquille de ses compagnons. Loin des habitations, loin des routes et des chemins, chacun à la limite de son territoire : la sécurité. Elle aura suivi un de ses congénères.

Et en éclatant de rire, un rire nerveux mais qui somme toute fait du bien, apaise, mon épouse résume la situation :

- Pendant que tu te fais un sang d’encre, elle dîne avec le matou qui l’a invitée, oubliant ses nouveaux maîtres, moi, toi, pour quelques heures, quelques jours.

- Après tout, si c’est ainsi que se vit le bonheur des chattes, pourquoi pas !

Je n’arrive toutefois pas à être transporté de joie à cette idée et je voudrais bien voir.

- On dit que les chats peuvent en effet avoir plusieurs maisons, continue ma femme, c’est-à-dire au fond plusieurs maîtres, sans qu’ils soient capables de s’attacher définitivement à l’un ou à l’autre. Leur indépendance est bien connue.

- Si c’est ainsi que se comporte ce chat, je ne marche pas du tout dans son histoire. Il choisit, définitivement, et on ne revient pas là-dessus.

- Un chien est fidèle, il n’a qu’un maître. Tu l’as, ce chat, mais dis-toi que tu n’as pas le pouvoir d’exiger une possession exclusive.

- Ne mets pas constamment dans la balance les qualités et les défauts respectifs de ces animaux domestiques. Je n’ai pas fait de choix, il m’a été imposé. Tu le sais bien.

- Bien sûr, mais je répète qu’il peut avoir deux maisons, et aller de l’une à l’autre au gré de sa fantaisie, même s’il n’y a pas d’autre chat.

- Dans ce cas un chat ne peut pas vivre pendant des mois dans une famille, pour soudainement la quitter durant des semaines et des mois et vivre avec d’autres gens. Quand la situation est telle, il fait constamment la navette sans demeurer longuement à la même place.

J’ai entendu un bruit. Je me précipite, mais le garage est bien vide. Je déclenche le projecteur. La pelouse est tout autant vide. C’est l’heure où le silence s’impose sur la nature, les bruits parasites s’amplifient et, selon les attentes des êtres humains, prennent des significations diverses.

Je rentre.

- Cela fait des mois qu’elle nous côtoie, qu’elle partage nos journées. Nous n’avons jamais songé à faire des photos de cette chatte. Je me vois mal demandant aux habitants du quartier s’ils ont vu Tequila. Sommes-nous seulement capables de la décrire sans faire trop d’erreurs ? Contempler un animal, c’est bien, mais le décrire de mémoire ! Je n’avais pas pensé être confronté à une semblable situation. Bien fragile est l’exactitude lorsqu’on en appelle au souvenir !

Mon épouse ne répond pas. Je sens bien qu’elle partage cet avis. Elle esquisse un hochement de tête affirmatif et tout aussitôt, ne renonçant pas à trouver une explication rationnelle à l’absence de Tequila, avance :

- Le silo agricole est tout proche. Tu as vu depuis des années des dizaines de chats faire de cet endroit leur terrain de chasse favori. Tequila, avec les souris et les oiseaux, nous a prouvé qu’elle possédait bien cet instinct de chasser. Elle aura tout naturellement trouvé l’endroit qui convenait. Les souris, les rats, et même les pigeons, ça pullule dans ces bâtisses ! Elle est au paradis !

- Mais pour nous attendre, surtout ne pas savoir, c’est l’enfer !

En plein cœur de la nuit, ma femme, qui a l’ouïe plus fine que moi, me dit avoir entendu un bruit. Je me lève. C’est en vain. Pas de Tequila. Seul un vent plutôt glacial pénètre par la porte maintenue ouverte.

Dès le point du jour, qui tarde à venir en cette fin d’octobre, je suis dans le jardin.

La fin de ma nuit a été bien angoissée. Je n’ai pas réussi à retrouver le sommeil et je serais depuis belle lurette à pied d’œuvre si l’obscurité ne m’avait condamné à l’attente et à l’inaction. Ma tête s’est livrée à des calculs parfois confus pour fixer l’heure de mon lever.

Le souvenir d’une forte tempête de l’année dernière m’a hanté. Un déchaînement inouï de vent d’ouest qui a coûté la vie à un pauvre chat errant dont l’habitude était de dormir sur la souche d’un saule au diamètre imposant qui par sa hauteur menaçait un bâtiment en cas de chute et de ce fait avait été sacrifié. L’arbre coupé haut servait de pieu à une clôture et de lit au chat. Une poussée particulièrement violente fit se rompre un saule voisin dont une branche fouetta mortellement la bête imprudente.

Il y a plusieurs tas de bois dans mon terrain, pas vraiment bien empilés. Un chat peut très bien s’y trouver coincé et périr étouffé.

Je dégage les planches, les chevrons, les madriers, les bastaings et les entasse un pas plus loin, soigneusement cette fois. A chaque morceau de bois soulevé, je pousse un ouf intérieur de soulagement. Pas de Tequila ! Pas de chatte morte écrasée !

Pas de Tequila vivante non plus d’ailleurs. J’ai beau l’appeler, la siffler, avec l’espoir qu’elle m’entende, que peut-être je la tirerai de son sommeil dans un recoin perdu des alentours et qu’en quelques bonds elle accourra. Peine perdue.

Mon épouse m’a rejoint. Nous ne trouvons pas utile de parler. Pas de Tequila : c’est la consolation et l’espoir, et tout aussitôt la tristesse et l’angoisse. Tous ces sentiments se croisent, s’emmêlent, s’entrechoquent dans nos esprits, et ça fait mal !

Le tas de bûches a été déplacé à son tour. C’est fini.

Nous rentrons.

Ma réflexion vagabonde.

- On ne l’aurait quand même pas empoisonnée !

Ma femme me jette un regard horrifié et reste muette à l’idée d’une pareille abomination.

J’ajoute :

- Tu te souviens de ce chat gisant dans le contrebas de la berge du canal. Ce qui avait fait se délier les langues. Le journal avait parlé à l’époque d’empoisonnements répétés restés impunis ?

- Je me souviens, confirme laconiquement mon épouse.

Le téléphone sonne.

- Oui, c’est moi ! Et Tequila ?

C’est notre fils. Pas le temps de dire bonjour. Aller à l’essentiel : le sort de cette jeune chatte que nous nous prenons tous à aimer.

Je n’ai bien évidemment que des mauvaises nouvelles à donner. Je lui fais part du contenu de notre sujet de conversation au moment où la sonnerie a retenti. Sans penser qu’il va faire très mal, il nous donne le choc qui fait vaciller la raison et le cœur, un degré supplémentaire dans l’horreur et l’abomination :

- En souhaitant qu’elle n’ait pas été la victime d’un voleur de chats ! J’ai vu une émission télévisée qui traitait du sort des animaux, des chats entre autres, dans les laboratoires de recherche, ou pour la reproduction et la revente clandestines. Je ne vous dis que ça !

Cette supposition nous glace, mon épouse et moi. Mais cette éventualité fait bien partie des causes possibles de la disparition de notre chatte.

Je fouille dans la matinée un dernier endroit où Tequila aurait pu se glisser. L’abri de jardin est surélevé. Il est nécessaire de sortir tout le matériel d’entretien du potager et de la pelouse avant d’être en mesure de soulever deux larges planches. Pour rien !

Toute la semaine, je vais traverser et retraverser la pelouse. J’appelle et j’appelle. J’épie les mouvements, j’épie les bruits, j’épie les silences.

Les vacances, c’est fini. Tequila avait adopté une caisse en carton qui lui servait de lit dans le garage, refusant celle en plastique que nous lui avions achetée au supermarché. Je les ai poussées.

Lundi 11 novembre : quatorzième jour sans Tequila. Les caisses, cette semaine, je les ai rangées.

Sixième Chapitre

J’ai froid !

Fais-moi une place auprès de toi !

 

Lundi 11 novembre. Treize heures environ : l’heure de se mettre à table pour la famille. Une habitude du dimanche et des jours fériés.

C’est l’heure aussi où je ne tiens plus. Il faut, je le dois, pour la centième, deux centième, nième fois, traverser la pelouse, parcourir ses trente mètres, avant d’entrer dans le jardinet.

Un clair soleil d’automne baigne le terrain, un soleil qui donne du relief à la végétation qui compose le décor de ce mois de novembre. Les cinquante pieds de troènes dorés se dorent un peu plus. Ces arbustes séparent la pelouse du  potager.

Un seul fait défaut, mort dans les premiers mois de sa plantation. C’est dans cet espace libre que je distingue, dix mètres au-delà, un cercle noir et blanc.

Derrière mes lunettes, des yeux de lynx !

Trop lynx peut-être ! Mon cœur déjà palpite, s’emballe. Je me précipite dans le potager. C’est bien réel ! Un cercle noir et blanc. Une boule, pelotonnée, ratatinée.

C’est elle. Le jardin à l’abandon, planches, salades montées, persil jauni, ordures à profusion, en moins de temps qu’il n’en faut pour compter les mètres, ou les secondes, je suis sur elle.

Je suis choqué. Elle ne me voit pas. Elle semble même surprise de voir le jour, elle semble ne pas supporter la franche lumière du soleil, elle semble hébétée.

- Ma Moumoune, ma Tequila !

Je la prends dans les mains comme on enveloppe un objet précieux. Elle n’ouvre pas les yeux. Je la serre contre ma poitrine, elle ne réagit pas.

Moi, surexcité, je cours vers la maison, ma chatte retrouvée dans mes bras, mais elle ne sort guère de sa torpeur. J’ai parcouru la moitié de la distance qui me sépare du garage quand, affolée, elle me mord la main droite et s’échappe. Elle gît sur l’herbe, se redresse, tourne sur elle-même, hésite mais ne s’enfuit pas.

La panique s’empare de moi. Si je ne parviens pas à la saisir, c’est fichu, je ne la retrouverai plus.

- Tequila, Tequila, du calme, ma minette,  viens, c’est moi !

Sans doute apeurée par ma trop grande précipitation, son instinct lui a dicté de se dégager. Sans trop de peine, elle accepte de se laisser encercler par mes bras. Reprenant ma course, je fonce jusqu’au garage, ferme la porte, assure toutes les issues. Au moins, si elle tente une fois encore de se faire la belle, ce sera vain.

Non, elle reste sage. La gorge me serre, serre, et aucun mot ne vient quand j’entre dans la maison et présente à des yeux incrédules la petite chatte dans mes bras.

Les caresses que je donne et le regard que je porte à Tequila me permettent de reprendre contenance. Très vite je propose à ma chatte prodigue de quoi manger. Elle mange. Cependant rien ne montre qu’elle serait affamée.

Par contre son pelage sent abominablement l’humidité, la bête qui a séjourné dans un espace sans soleil, humide, sans aération, confiné.

Tequila vient par la même occasion de faire son entrée dans la maison, elle qui se contentait jusqu’à présent du garage.

Elle ne cherche pas à s’éclipser. Non, timidement elle s’attache à nous redécouvrir, puis avec lenteur explore cet inconnu que représente notre intérieur. Qu’elle nous ait déjà côtoyés et qu’elle se souvienne de nous est perceptible.

Un rapide examen nous rassure, elle apparaît en bonne santé. Elle va  donc, tandis  que  nous, nous mangeons, visiter son nouveau lieu d’habitation.

Du moins formulons-nous ce vœu. Il est désormais hors de question pour moi de la laisser se cantonner au garage où elle passait ses nuits jusqu’à présent.

Le présent c’est ici, avec nous. Bête et gens, nous partagerons le même toit et la même chaleur. Il reste cependant à faire comprendre et admettre cette décision à notre chatte.

L’après-midi nous laisse à penser que la fugitive n’est pas étrangère à des lieux habités par les humains.

Elle fait sienne les pièces une à une et nous sentons bien qu’il y a déjà chez elle un fonds, un acquis. La découverte de l’habitat humain n’est pas totale. Elle ne vient pas de la rue, elle n’est pas un animal né au hasard d’une cachette de sa mère et qui depuis cherche à exister en passant au travers de la race humaine. Elle a déjà vécu avec les hommes.

Elle continue de faire connaissance, sans peur, sans appréhension. Elle témoigne en supplément d’une bonne dose de tendresse et les caresses ne la rebutent pas.

Pour conclure, il faut le dire, elle n’est en rien étrangère à notre vie et n’apparaît absolument pas inadaptée à la partager.

Nous ne voyons pas passer cet après-midi de jour férié. Tequila occupe notre attention et nous nous attachons à faire en sorte que son arrivée parmi nous  se  déroule  le plus  naturellement  du monde, et son attitude montre l’entente possible.

Notre Minou est ainsi introduite dans notre cercle familial. Elle marque les lieux de son empreinte. Elle se frotte un peu partout mais également sur nous. Nous devenons les siens.

Il nous reste cependant beaucoup à apprendre. Notamment que d’instinct les chats sont propres.

C’est ainsi que lors de sa première nuit parmi nous, dans sa détresse, Tequila n’a trouvé qu’un fin tapis, à vrai dire une serpillière, en haut de l’escalier et son souci de propreté l’a amenée à emballer quatre crottes.

Le lendemain nous la dotons d’une caisse de toilettes qu’elle adopte dans l’instant qui suit sa découverte et nous conforte dans l’idée qu’elle partageait la vie d’autres maîtres avant nous.

Sa fugue a interrompu le traitement qui devait la soigner et la débarrasser de ses bobos. Il en reste quelques-uns particulièrement résistants. Nous reprenons les soins là où ils s’étaient arrêtés. Le poil tondu a repris une longueur quasi normale. Il reste que Tequila diffuse une odeur assez écœurante d’humidité et même de moisi.

Nous décidons d’appliquer les conseils du vétérinaire, nous allons lui donner son premier bain.

Je n’en mène pas large. Aux propos de mon épouse, je comprends tout de suite qu’elle est dans un état d’esprit identique.

- J’espère que nous n’allons pas revivre les péripéties que nous avons connues avec Mustang !

- Tonnerre de Dieu, non ! Le calvaire !

Mustang, c’était notre chien. Ses bains sont gravés dans notre mémoire. D’abord, sans doute n’aimait-il pas ! Ensuite, je devais lui tenir le collier serré autour du cou, la main derrière son crâne pour éviter les crocs qu’il tentait de me planter dans la main. Ce qui inévitablement finit par se produire un jour ! Depuis lors, il ne supporta plus de voir un être humain masculin dans la salle de bains lorsqu’il était lavé. C’était la tâche exclusive de ma femme qui parvenait à le faire rester calme durant une petite poignée de minutes avec des paroles tantôt douces, tantôt fermes, juste le temps de le savonner et de le rincer. Alors il bondissait, dégoulinant d’eau, la gueule menaçante, et il fonçait dehors, s’ébrouant comme font tous les chiens. Il n’acceptait de rentrer qu’une fois calmé et presque sec.

Au tour de Tequila. Tout est à découvrir. J’ai enfilé un vieil anorak destiné à me préserver des coups de griffes éventuels comme il me protégeait des crocs du chien. Je suis dans la cuisine et j’emporte la minette dans mes bras. Nous pénétrons dans la salle de bains. L’eau coule. Mon épouse veille à sa tiédeur d’une main, le shampooing antiseptique dans l’autre.

Notre hôtesse comprend. Elle pousse un miaulement un peu inquiet, ni consentant, ni révolté, ce tendre cri aigu qu’elle n’aura jamais en d’autres occasions, et qui nous dit : « vous êtes mes maîtres, vous êtes  mes  amis,  je  vous  donne toute ma confiance et pense qu’aucun  mal  ne  me sera fait venant de vous ».

Elle se laisse mouiller, savonner, rincer, reresavonner, débarrasser de la mousse qui un instant la transforme en omelette norvégienne avant cuisson, puis tout de même s’impatiente. Je la tiens délicatement, lui enserrant le cou de mes mains, simplement pour la maintenir pendant que mon épouse l’éponge sommairement. Elle aussi veut s’échapper, mais sans violence, parce que cela doit être dans l’instinct des chats de craindre l’eau. Elle aussi se secoue.

Nous lui apprenons simplement que le convecteur électrique dispense une douce chaleur qui la sèche. Séance qu’elle apprécie visiblement, l’accélérant cependant en se léchant le dos, les pattes, les « doigts de pieds », s’affairant pour être très vite à nouveau présentable.

L’épisode du coiffage est pourtant plus corsé. Elle lorgne la brosse qui lui lisse les poils du dos, de la queue, d’un œil mauvais, lance la patte pour l’attraper, ou la repousse quand elle parcourt son poitrail, et accepte sans plus quelques coups de peigne réparateurs.

Ouf ! Nous nous relâchons. La baignade s’est déroulée sans difficultés majeures. La touche finale, la remise en place du pelage, finit même par un petit jeu qui consiste à peigner Tequila là où elle ne le pressent pas, et si elle tente de réagir, elle ne s’en offusque pas et se laisse aller à accepter les gestes qui rendent à son poil son tracé originel.

Notre révolté de chien n’eut droit qu’à quatre séances de toilettage de toute sa vie. Chaque fois, il  fallut recourir aux somnifères chez le vétérinaire, la tondeuse rapidement passée pour éliminer les touffes de poils qu’il héritait d’une mère caniche, les réveils de drogué qui duraient plusieurs heures. Une pauvre bête hallucinée que les pattes abandonnaient, qui s’effondrait sur le carrelage tel un animal mourant, qui par dizaines de fois se cognait dans une table, une chaise, un buffet. Quatre séances de torture pour nous qui voulions lui rendre sa beauté de chien, et qui gardons en nous le regret d’avoir échoué. Bref, il fallut bien une fois pour toutes accepter son allure de rasta aux mèches indisciplinées et vivre avec lui en toute tranquillité.

Nous accordons à notre chatte de reprendre ses façons de vivre dans la nature.

Il fait très froid. Nous connaissons les premières gelées de cette fin d’année et elles sont fortes, brutalement arrivées.

Tequila se risque à l’extérieur, mais elle a dû oublier les pièges de la saison froide.

Je l’aperçois posant les pattes sur les pavés gelés. Je vois bien qu’elle tente de les dégager. Le gel a aspiré, collé ses coussinets sur la pierre et Tequila qui les en arrache les abîme et les fragilise.

Je comprends qu’elle souffre. Elle rentre et s’étend sur le fauteuil.

- Attention !

Trop tard.

- Aïe !

L’avertissement de mon épouse n’a pas servi.  Je caressais du pouce le coussinet rougi. Je n’ai pas lu la menace dans le regard en coin de la chatte. Ce frottement, certes bien léger, accentuait probablement sa souffrance. Le coup de l’autre patte a eu la fulgurance de l’éclair et a atteint un verre de mes lunettes. Une chance ! Je m’en tire avec la minuscule marque d’une griffe sur le dessous de la paupière.

Tequila reste quarante-huit heures couchée sur le fauteuil, sans gémir, sans se plaindre. De temps à autre, tirée de longues périodes de sommeil, ou d’attente patiente, elle lèche la patte blessée, ne quittant le siège que pour se nourrir et faire ses besoins.

Le troisième matin, plus rien n’y paraît et la voici repartie de plus belle.

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