Soirée de faits ,

J’aime bien la nuit, je ne sais pas  vous, mais pour moi, il y a toute une vie cachée, comme souterraine, qui, à des heures fragiles et perdues, peut faire surface, comme ça, sans qu’on y prenne garde .

Si je vous parle de cela, un peu de but en blanc, c’est parce qu’il y a deux  ans déjà, si ma mémoire est bonne, il m’est arrivé une histoire dont je vous laisserai juge.

C’était, me semble-t-il, au début du printemps, quand les tilleuls de mon avenue commencent à embaumer, signe que la belle saison revient et que l’on pourra, alors, sortir librement, enveloppé de ces volutes si légères; l’impression que l’espace nous appartient et que la nuit devient complice de nos actes. Mais je m’égare, me direz-vous et  vous aurez bien raison .

J’étais invité, ce soir-là, chez mon amie Yasmine, vers vingt heures, me semble-t-il  ! Elle m’avait appelé, en fin d ‘après midi et je me souviens avoir eu du mal à saisir l’ensemble de ses propos ; sans doute un problème de réseau,  comme on en a souvent. Aléas de la technologie dont nous pouvons être les victimes quelquefois. Invité, mais bien sûr ! On  était le troisième samedi du mois ! C’était repas chez Yasmine ; l’occasion, avec tous les potes, de se retrouver pour refaire le monde, le temps d’un soir. Il est vrai, à bien y réfléchir que ses propos de l’après-midi  étaient un peu éparpillés avec des éclats de voix en arrière plan, c’est du moins ce que j’avais cru percevoir…

Comme il n’était pas encore 19 heures, je descendais quatre à quatre les escaliers de mon immeuble et me faufilais dans la première rue à droite. Au fond, ma fleuriste préférée ; des plantes devant sa boutique, preuve qu’elle n’avait pas encore fermé son commerce. J’entrai; quelques minutes dans le vide, il n’y avait personne ! J’allais ressortir, histoire de jeter un oeil sur les plantes exposées… Quand, Hélène me lança un Bonjour ! si sonore qu’il me fit sursauter ;  perdu que j’étais , dans mes pensées, indécises et superficielles. Que  devais-je apporter ? Histoire de ne pas arriver les mains vides et l’épicier qui était certainement fermé à cette heure ! Elle me regarda d’un air curieux et  sans mot dire, prit une belle plante à fleurs blanches dont j’ai oublié le nom, m’expliqua comment l’arroser, l’enveloppa de papier cristal et rajouta simplement :

- C’est pour Yasmine je suppose ! Elle supposait bien, d’autant plus que cette visite était devenue une sorte de rite. Combien de samedis j’avais échoué chez elle, ne sachant qu’apporter chez mon amie qu’elle connaissait, du reste, fort bien.

Je retrouvais l’avenue, mon trophée embarrassant sous le bras. Combien cela m’était pénible de transporter une plante ainsi enrubannée ! Comme si c’était l’obélisque de la Concorde qui m’avait été confié !

Il était déjà 19 heures trente, comme le temps se faufile ! Juste  passer un coup de fil pour entendre  la voix de Yasmine et être rassuré, voir s’il n’y avait pas de problèmes ; mais cette fois sa ligne était occupée; certainement des amis qui appelaient au dernier moment ! J’attendrai donc que son portable se libère… car je sentais monter en moi comme un souffle d’inquiétude qui n’avait pas de raison d’être, peut être un peu de fatigue qui nous fait dramatiser des choses banales de la vie.

         (A Suivre)   Claude Brédis - Nouvelles -

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Le vieux rose

Le vieux rose. Teinte désuète. Il habille le tiroir d’une vieille commode quelque part dans mon grenier. La poignée, une petite boule en bois non traité. Salie par les ans, plusieurs fois malmenée elle ne tient plus sur sa tige filetée. Pour ouvrir il vaut mieux je crois, agripper le dessous du tiroir et tirer ou pousser. Aller d’avant en arrière pour vaincre les poussières incrustées et l’âpreté de la matière qui a perdu beaucoup de son vernis.
Le vieux rose. Craquelé. Sa couche encore épaisse se soulève de-ci de-là tel les derniers pétales d’une splendeur poussée sur le fumier. Il se découpe à la faveur des chutes de strates résineuses. Pinacles acérés capables de découper la chair. L’ancienne teinte livre de son lustre passé le dernier combat. Le vieux rose se meurt. Lentement.
Le tiroir ne se laissera pas aisément manipuler. Il faut des mains de velours tactiles et sensibles. Ressenti habile des entraves pour mieux s’en déjouer jusqu’au moment où, centimètres après centimètres il soit venu complètement. Le sable noir du temps sur les rebords du caisson tombe enfin à terre.
Je ne suis plus certain de ce qu’il contient… Des enveloppes ! Leur bordure argentée scintille tel l’airain poli d’une armure. Elles sont scellées. Cachet de cire. Dernier rempart à franchir sans espoir de retour.
C’est moi qui les ai mises là. Il y a longtemps. Longtemps. Elles ne sont adressées à personne. Ce sont des enveloppes magiques. La main qui les trouve voit son nom se dessiner. Calligraphie élégante d’une plume invisible. Grattement discret du papier.
La main qui les trouve est une main qui les cherche. Elle n’est pas arrivée ici par hasard. Elle a cheminée par le jardin, la maison, les étages, l’escalier, via la trappe jusqu’au grenier. Elle a reçu les clefs. Ouvert les portes.

Je vieillis. J’attends. Depuis si longtemps. Je fume des cigarettes au soleil. Assis sur mon banc en pierre, adossé contre le mur. Juste à côté de la porte d’entrée. La clôture du jardin est toujours ouverte. L’herbe est verte et grasse qui mène jusqu’à ma chaumière. Bien entretenue. On peut marcher pieds nus. J’ai un petit garage juste à côté, avec une moto prête à démarrer. Sous l’établi j’ai un dosseret. Passager. Il y a mon chat aussi, qui va et vient. Il ronronne. Au rythme de l’existence. Il ronronne. Et dans ma marmite souvent quelque chose cuit. J’en fais toujours un peu plus. Je ne suis pas sur de me souvenir pourquoi.

Ah oui. J’attends quelqu’un. Depuis si longtemps. Il y a un trousseau de clef qui pend à l’entrée, mais les portes sont ouvertes. Plus personne ne passe par ici de nos jours.
Dans la vieille commode au grenier je crois que j’ai rangé des enveloppes bien pleines pour qui viendra. Il me semble en tout cas.
Des lettres d’amour.

Je suis seul.

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Sublimation

L’empreinte sanglante d’un pied nu, la suivre au long d’une rue. Dépasser la rue Saint-Denis, et tourner dans la rue de la petite truanderie. Assise contre le mur, un pied nu, recouverte de sang, j’avais laissé des empreintes le long du trottoir, ayant marché quelques pas avant de tomber, affalée contre le mur.

Ma jolie robe noire à froufrou de style années 50 était quelque peu débraillée, une bretelle tombait le long de mon bras, tandis que le bas était relevé sur le haut de mes cuisses, sali.

Assise à même le trottoir, je faisais face à cet homme, rencontré plus tôt dans la soirée, charmant et plutôt sexy.

Pour sa part, il était dans la même position que moi, sur le trottoir qui me faisait face, me regardant fixement de ses beaux yeux verts.

Il faisait nuit noire, les rayons de la Lune éclairant faiblement la ruelle sombre. Il avait encore la braguette de son jean déboutonnée et son T-shirt blanc (qui faisait magnifiquement ressortir sa carrure de rugbyman) était quelque peu froissé. Tandis que je le regardais, complètement vidée de mes forces, du sang coulant le long du trottoir, je me remémorais le commencement de cette nuit…

Arrivée au pub aux alentours de 22:00, le dance floor n’était pas encore ouvert. Quelques personnes étaient au bar, buvant une pinte de bière et dialoguant en anglais, tandis que d’autres jouaient aux fléchettes.

Je repérais immédiatement cet homme, 1 m 90, une carrure de rugbyman, de magnifiques yeux verts et un début de barbe naissante très sexy, châtain comme ses cheveux.

Tandis que je commandais un verre au bar avec mon amie, je lui jetais des coups d’œil furtifs. Il ne tarda pas à me remarquer et je sentis dès lors que le contact était établi.

Le bar se remplissait tout comme le dance floor, et je me rapprochais de lui pour entamer la discussion.

Je sentais que tout son être appelait au sexe. L’attraction entre nos deux corps ne cessait d’augmenter.

Je laissais monter peu à peu l’excitation, dansant suavement avec lui sur un air de Bachata. Ses mains commencèrent à me caresser les hanches, ses yeux languissant de me découvrir plus intimement.

Il me proposa alors de le suivre à l’extérieur, pour être plus tranquilles. Ce que j’acceptais.

En franchissant la porte du pub, l’adage selon lequel il ne faut jamais suivre un inconnu effleura mon esprit, mais à ce moment-là, il attrapa ma main et, ivre de désir (d’alcool aussi) je n’hésitais plus.

Il m’entraîna alors dans la rue de la petite truanderie, une rue sombre et déserte, à l’abri des regards. Puis, il me plaqua contre le mur, remonta sa main le long de ma cuisse, qui s’enroula autour de ses fesses.

Il m’embrassa fougueusement, sa langue chaude et au gout amer de la bière s’enroula à la mienne dans une danse frénétique.

Puis, sa main remonta le long de mon entrejambe, sa bouche descendit le long de mon cou, me couvrant de baisers. L’euphorie qui s’emparait de mon cerveau était telle que, je ne savais plus vraiment où j’étais, ni même qui j’étais, je vivais un pur moment de plaisir.

Il déboutonna alors la braguette de son jean et, me souleva pour se glisser à l’intérieur de moi, à la fois chaude et humide, je me laissais porter telle une plume. Je sentais le va-et-vient de ses hanches contre les miennes, sa force me plaquait contre le mur froid de la ruelle. La jouissance était décuplée par l’alcool, le risque d’être surpris.

Je devinais qu’il allait venir d’un instant à l’autre et, dans une synchronisation parfaite, quasi divine, je jouis avec lui.

À cet instant précis où je vivais ce que certains appellent « la petite mort » (je compris exactement le sens de cette expression à ce moment), je sentis une puissante décharge électrique, un mélange d’endorphine et d’adrénaline, libérés par l’orgasme, mais également par une sensation de picotements dans tout mon corps.

La pointe métallique d’une fléchette (subtilisée lors de la partie qui se jouait à mon arrivée) qui se plante dans la chaire chaude, à l’instant précis où se rejoignent la petite mort et la grande faucheuse. Je ressens alors une sensation de grand frisson… Et quel dommage de me dire que je ne pourrai jamais le partager avec personne !

Le sang chaud est d’une couleur presque noire, il coule le long de nos deux corps encore enchevêtrés. Je lis alors une expression difficilement interprétable dans son regard, un relent de plaisir (mais également l’étonnement de l’émotion procurée par une  expérience nouvelle, transcendante, je ne saurais le dire) mais je fixe cette image à jamais dans ma mémoire.

Il paraît que les yeux gardent la dernière image de ce que l’on  a vu avant de mourir. Et j’ai du mal à trouver les mots pour décrire cette incroyable sentiment de me dire que je resterai, à jamais, son dernier souvenir, un souvenir à la fois jouissif et terrorisant…

Je le repousse légèrement de notre étreinte, il tente de retirer la fléchette de sa carotide et le sang se met à gicler d’autant plus. J’en suis couverte et me demande alors avec quel type de produit je pourrais bien en venir à bout.

Il recule de quelques pas et s’effondre le long du mur. Je lui dépose un baiser, me recule et m’affaisse à mon tour, sur le mur d’en face.

Nous nous fixons longuement, j’ai perdu la notion du temps. Et alors que la vie le quitte peu à peu, elle m’emplit. Je n’ai jamais éprouvé telle plénitude. Transposer la pulsion de mort, le fantasme d’ôter la vie en un acte si artistique. En psychanalyse, cela se nomme la sublimation, et quelle sublimation ! Tel un phœnix, je me sens comme brûlant de l’intérieur, transcendée, sa mort est ma renaissance. Plus rien ne sera jamais comme avant, ce pouvoir indescriptible est si puissant, je ne me suis jamais sentie aussi vivante, et c’est comme si tout prenait sens.

Assise sur le sol, je m’aperçois que j’ai perdu une chaussure pendant notre fougueux ébat. Mon pied nu est recouvert de son sang. Et j’ai laissé des empreintes sur la chaussée, entre lui et moi…

Je me souviens alors de cet adage qui m’est revenu en mémoire en passant la porte du pub « il ne faut jamais suivre un inconnu », et je souris.

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Parût ce matin

J’étais assis au bord du lit la tête entre les jambes et le cœur à l’envers. Rien, je ne me souvenais de rien. Ni de Sarah qui m’annonçait qu’elle me quittait, ni de mes affaires qu’elle avait balancé par la fenêtre. Je me levai, tentant tant bien que mal de ne pas tomber. Je balayai la pièce du regard, il ne me restait de ma vie que le  spectacle lamentable d’une nuit alcoolisée. Rien, je ne me souvenais de rien. Même pas de la douleur d’avoir perdu la femme de ma vie deux jours avant notre mariage, ni de mon hébétement face à sa décision que je ne comprenais pas.

Je me dirigeai vers la salle de bain, ouvris le robinet d’eau chaude, et alors que l’eau remplissait lentement la baignoire et que l’odeur âpre du chlore emplissait l’espace confiné et peu décoré, je me regardai dans le miroir.  une barbe broussailleuse encadrait  mon visage  qui frôlait la maigreur. Celui qui me regardait avait des yeux cernés, noirs, qui ne reflétaient rien. Insipides. une grande cicatrice encore à vif, dont la croûte suintante réclamait le soin dessinait un arc sur sa joue gauche. C’était moi, mais je ne me connaissais pas.

Le bruit plus étouffé du jet d’eau me rappela le bain que je devais prendre et, après avoir enlevé distraitement le pantalon noir et sali de boue et autre substances qui m’étaient alors inconnues, je me glissai dans l’eau chaude et grisâtre. Rien, je ne me rappelait de rien. Ni des soupçons que j’avais eu quand aux coucheries de Sarah, ni des vêtements d’hommes qu’elle m’avait rendu par mégarde et qui n’étaient pas les miens. Je ne me rappelais pas non plus l’avoir suivit le soir même de notre rupture caché à l’arrière d’un taxi, ni de l’avoir vu emmener son ex dans le petit hôtel où nous nous étions rencontré et où nous avions fait l’amour pour la première fois.

Je me laissai glisser jusqu’à ce que ma tête soit complètement sous l’eau savonneuse. La encore, je ne me souvenais pas de la haine qui m’avait submergé lorsque collé à la porte de leur chambre, j’avais entendu les gémissements ardents de Sarah et les grognements de l’autre. Je ne me souvenais pas non plus d’être retourné chez nous, d’avoir forcé  la porte du garage et pris le pied de biche rouge accroché au dessus de la voiture que je lui avait acheté et d’avoir attendu toute la nuit derrière les haies fraichement taillées du jardin.

Le manque d’air me rappela à la réalité. Je passai les mains rugueuses sur mon visage. l’eau était devenue plus foncée, presque marron. je me sentit mieux, plus léger. Un médaillon avec les initiales J.M gravées semblait devoir me dire qui j’étais. Confus, je sorti de la baignoire et attrapai la première serviette que je vis. Il y eu un bruit de pas devant la porte, puis le silence. Une voix masculine , me semblait-il. je m’assis, encore nu, à la table du salon. Je ne me souvenais pas être entré juste après elle dans la pièce après quatre heures d’attente, ni de son effroi lorsqu’elle vît le pied de biche rouge dans ma main. Je ne me souvenais pas non plus des quelques mots d’excuse qu’elle avait essayé de balbutier et de ses larmes qui s’étaient mêlé aux miennes. Il était trop tard.

Les voix d’hommes se firent plus distinctes dehors, mais cela ne m’intriguait pas plus qu’autre chose. Alors, mon regard se posa sur l’amas de journaux sols. Je me levai, ramassai la pile devant la porte et accordai à chacun qu’un regard furtif. Le dernier était de ce matin et le titre principal concernait la disparition d’Amandine Sarah Guerrar, la fille du PDG d’OMITEL. Je ne me rappelais toujours  pas du bruit qu’avaient fait ses os en se brisant sous l’impacte de l’outil ni de son dernier hoquet de terreur, ni même de son corps que j’avais trainé dans le jardin et que j’avais enterré sous le parterre de fleurs que l’on venait de faire mettre. Rien, je ne me rappelais de rien.

On frappa à la porte. après avoir passé un vêtement sur moi j’allai ouvrir. Quatre policiers se trouvaient devant ma porte et l’un d’entre eux s’approcha de moi:

- Bonjour monsieur, vous êtes Jean Marrais ?

- Tout à fait ! C’est moi qui vous ai appelé messieurs, entrez.

A cet instant, je me souvenais avoir nettoyé le salon, rangé le pied de biche à sa place dans le garage et d’avoir brûler mes vêtements souillés. L’alcool dont j’avais aspergé certains meubles de la maison et mes vêtements couvrait mon absence de souvenirs de la dite nuit. Je voyais déjà les gros titres: Le mari, affecté par la disparition de sa femme se réfugie dans l’alcool. Je me souvenais d’avoir appelé la police et la presse  pour signaler la disparition.

Je m’en souvenais.

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La peur du noir III

Un bruit dans la nuit, ou juste la peur du noir ?

… la couche est dure et froide. Elle tambourine contre les parois serrées. Elle halète…

La moto n’a pas freinée. Elle les a percuté de plein fouet. Les airbags se sont gonflés puis la voiture est partie en tonneaux.
Sirènes, ambulance. Elle était assise à la place du mort, miraculeusement rescapée. Elle se sent confuse, le choc sans doute. Ses yeux ronds observent la scène dans sa globalité. Une vision panoramique qui lui permet d’apprécier les moindres détails du désastre. Le motard inerte, tout de noir vêtu des pieds à la tête. Sa visière fumée ne laissant même pas entrevoir son visage. Son mari ensanglanté. Il semble en mauvais état alors que les secouristes le brancarde.

Hôpital. Elle subit de rapides examens mais, semble miraculeusement indemne. Elle sent sa vision troublée. Elle observe les couloirs se retourner sur eux-mêmes comme une caméra accrochée au plafond. Mais elle ne dit rien.

On la laisse assister à l’opération. Juchée en hauteur derrière une large glace elle assiste en compagnie d’étudiants au bal des chirurgiens qui incisent, cautérisent, réparent, sauvent la vie de son époux. Tranches de viandes, tranches de vies. Au rythme des scalpels elle se souvient. De tout. De leur première rencontre, du coup de foudre. Des années d’insouciance jusqu’à la venue du petit. Les images défilent comme si elle regardait plusieurs postes de télévisions en même temps. Neige dans les vieux tubes cathodiques, le temps de gâte. Les années de dur labeur, l’éducation du gosse, les journées trop longues, la distance qui s’installe petit à petit.
L’amant. Touche pause.

Hier. Une fois de plus elle survole la scène, mouche indiscrète.
« Si tu sais qu’elle te trompe papa pourquoi restes-tu avec ?»
« Je suis resté pour toi. Mais si tu es au courant je ne vois plus de raisons de le faire. Pars au garage ton patron t’attend, nous en reparlerons plus tard».
Mouche à merde. Un coup de clef volontairement mou, un serre-clips « oublié » au fond de sa poche. Son garçon a un sourire mauvais. Ce deux-roues ne fera pas beaucoup de bornes avant d’avoir un sérieux problème. Elle a déjà vu cette moto, quelque part.

… il fait vraiment froid la dedans. Même l’air est froid. Un simple drap la recouvre…

Tel un nuage soufflé par la brise son regard se déplace dans une autre salle, vers une autre opération. Les vêtements noirs du motard se teintent de rouge. Les chirurgiens découpent les habits pour accéder à la chair. Ils entament le casque à la disqueuse alors qu’on lui enfonce les premiers cathéters.

… il fait noir, si noir. Une obscurité pesante sans espoir de lumière… Soudain un bruit. Un chariot ? Des roulettes, un long tiroir que l’on ouvre. Des voix : « encore un motard tué. On est dans les cotas de l’année tu n’oublies pas notre pari hein ? Si on dépasse les cinquante tu me dois un gastos ! ».
Un deuxième tiroir s’ouvre. « et voilà le mari. Lui il compte pour un accident de bagnole ça rentre pas dans le pari !
- Et la femme elle est morte de quoi ?
- Sous le choc. Je sais pas trop. Entre toutes les opérations à mener et le manque de personnel j’espère qu’ils ont bien diagnostiquer le décès sans quoi elle va étouffer là dedans !
- T’es con putain ! Ça peut pas arriver ça… ».

Ils arrivent enfin à enlever le casque. Elle contemple la figure de son amant, sans émotion. Un poids la tire vers le bas. Sa vision se rétrécit.

… un grand bruit. Un casier se referme…

Elle assiste au trépas de son époux. Les blouses blanches ne l’ont pas sauvé.

… un grand bruit. Un deuxième casier se referme…

Les voix des infirmiers s’éloignent. Elle ouvre les yeux maintenant. Close. Il fait si noir et l’air lui manque…

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