Il a l’air fatigué, sa peinture n’est pas fraîche,
Mais il a la glycine et le lierre pour parures.
Si dans ta vie d’errance, tu passes par chez moi, viens t’asseoir un moment.
Nous resterons assises, comme deux petites filles.
Sur la fraîcheur des marches, nous referons le monde.
Tu me raconteras tous tes rêves d’enfant
Et toutes tes pensées lorsque tu t’asseyais, petite, dans l’escalier.
Nous réaliserons comme la vie nous a eues,
Comme elle nous a marquées, comme elle nous a trahies,
Nous les petites filles assises dans l’escalier.
Je te dirai ma vie, tu me diras la tienne.
Face à nous, à l’ouest, le ciel s’incendiera.
La glycine, doucement, caressera nos fronts.
Et nous parlerons d’eux, les autres, tous ceux qui nous ont faites,
Qui nous ont façonnées souvent à leur manière,
Mais qui du coup nous ont rendues si fortes.
Nous rirons de nos larmes pour ne pas en pleurer.
Nous attendrons la nuit, les premières étoiles,
Et à ce moment-là, quand chacun dormira,
Fermé dans son étroite vie, derrière ses volets clos,
Nous verrons, toi et moi, assises dans l’escalier,
Le menton dans une main, elle-même sur un genou,
Nos peines disparaître et l’espoir renaître.
Publications de cebert
Elle
Elle
J’ignore pourquoi, mais ce soir je me souviens bien d’elle. Je la revois telle qu’elle était, telle qu’elle ne s’est même jamais vue. Je revois son visage, sa fossette au menton et surtout ses yeux verts. C’étaient les yeux du bonheur, parsemés de petits éclats de différentes couleurs. Cet ovale parfait, ce front haut, lisse, l’arc de ses sourcils et ce cou gracieux.
Je revois sa bouche quand elle souriait, dévoilant des dents blanches, festonnées, légèrement écartées ; les dents du bonheur. Je me souviens aussi de son corps qu’elle trouvait si laid.
Elle le voulait plus mince. Pourtant qu’elle était belle, et quelle allure !
Elle ne s’est jamais aimée et maintenant elle a disparu à jamais. Souvent je la cherche tout en sachant que jamais je ne la reverrai. Je l’attends au détour d’un miroir, je me penche mais ne la vois pas. Sa belle et longue chevelure brune a laissé place à une tignasse fatiguée de couleurs. Je ne vois qu’un visage émacié, des traits alourdis, un nez trop épaté. Pour avoir trop souvent subi les froncements de sourcils, le front ressemble à un champ labouré et la bouche est ridée pour avoir trop fumé. Dans un dernier espoir je cherche ses yeux, mais ils sont cachés derrière les lunettes. Très délicatement, je pose chacun de mes majeurs au bas de mes tempes et j’étire légèrement vers le haut. La magie opère, l’ovale se redessine, les bajoues disparaissent, le nez s’affine, la bouche se lisse et se remplit. Je suis prête à la retrouver mais il me manque toujours les yeux. Alors, toujours délicatement de peur de la perdre, j’enlève les lunettes. Le flou s’installe, envahissant le miroir et mon cœur.
Jamais je ne la reverrai.
La visiteuse
La visiteuse.
L’entrée de la maison est plutôt chaleureuse. Un grand tapis au sol conduit à une volée de marches qui montent à l’étage. Les murs sont lambrissés. La porte de gauche est entr’ouverte. C’est la cuisine.
Assise sur une chaise de bois peinte en blanc, accoudée à la belle table du même blanc que la chaise, une petite fille fait ses devoirs. Elle ne doit pas vouloir rester seule dans sa chambre. Elle préfère être là, dans l’antre de sa mère. Pourtant le couvert est déjà dressé et elle n’a plus beaucoup de place. Tout est prêt : trois assiettes, les cuillères, les fourchettes, les couteaux alignés méticuleusement. Des carrés de tissus vichy sont délicatement posés à l’intérieur de chaque assiette. Ah des coquetiers! Il ne manque plus que les mouillettes… Sous la grande cheminée est abrité le fourneau. Il est en fonte à l’évidence. Deux poêles en cuivre attendent, mais elles ont un couvercle et je ne peux pas voir leur contenu. À droite de la cheminée se trouve l’évier, serti dans un petit meuble en bois blanc. Deux robinets de cuivre plongent dans l’unique bac. Pas de vaisselle sale. Tout est propre. En face de moi, le grand vaisselier blanc supporte quelques pots. Sur la dernière étagère un vieux moulin à café et une boîte à sel. Au pied du vaisselier sur la gauche, une panière. Il doit y avoir un chat ou un tout petit chien. Le carrelage au sol compose une mosaïque de bleu marine et beige. La petite fille regarde son cahier, son crayon à la main. Elle ne se préoccupe pas de moi. Elle est comme figée dans l’éternité. Rien ne peut la distraire. Il faut certainement qu’elle ait fini quand maman reviendra.
Je quitte la cuisine, retraverse l’entrée et pousse la porte qui me fait face.
C’est la salle de séjour, un peu vieillotte, certes, mais tellement cosy. Le papier beige est rayé de vieux rose ; le sol est parqueté. À ma gauche, s’impose une bibliothèque; j’aime les bibliothèques. Je m’approche et inspecte les livres, tous dorés à l’or fin. Mais ils ne sont pas posés là pour «faire beau». Non, ils servent ou ont servi car certains sont couchés, en travers des autres. Il y a un gros dictionnaire, souvent utilisé sûrement. Sur l’étagère du haut une photo argentique en noir et blanc jauni : quatre personnes devant une vieille 4CV. Je me tourne et aperçois la table. On dirait un grand guéridon avec son plateau rond posé sur une colonne soutenue par trois pieds. Deux livres y sont ouverts côtoyant un plateau en étain. Dans le plateau, deux tasses également en étain. Non, c’est peut-être de l’argent à y bien regarder. La théière est trop finement ciselée pour être de l’étain. Autour de la table, quatre chaises de bois brun et leurs coussins vieux rose. Derrière, contre le mur, siège une banquette tendue du même tissu que celui des chaises. Ce n’est pas tant le meuble lui-même qui m’émeut mais ce qui est dessus. Un violon est posé contre un des accoudoirs. Cette pièce m’envoûte à tel point que je n’avais pas vu, en entrant, à droite de la porte, un vieil homme assis dans un confortable fauteuil installé judicieusement près de la fenêtre. Il lit et rien ne peut le déranger, lui non plus. Ce doit être le grand-père de la petite qui est dans la cuisine. Il la veille de loin. Juste à côté de lui s’élève l’horloge, mais le balancier est muet. Quel dommage ! Cela manque à l’ambiance de la pièce: le tic tac de l’horloge. C’est un endroit studieux, avec ces livres, ce violon attendant de retrouver la vie. Le vieil homme continue de lire, imperturbable. Pourquoi a-t-il arrêté le balancier de l’horloge? La cadence le dérange peut-être quand il joue du violon; oui ça doit être cela. Je le laisse et retourne dans l’entrée.
J’ai très envie de gravir les marches et d’aller voir l’étage. Je suis sûre qu’il regorge de trésors. Allez, maintenant que je suis là, autant continuer. L’escalier me conduit vers un minuscule palier.
Là, trois portes.
J’ouvre celle de droite. Tiens, c’est la salle de bains. Il y a bien une femme dans cette maison; je le sens dans cette pièce. Certes, les meubles sont vieux, l’émail de la baignoire est terni par le temps. Mais il y a un paravent qui la cache; un très beau paravent. Ses montants sont en bois peint en blanc et ses vantaux sont tapissés de tissu vieux rose, ici aussi. Par terre, à coté du lavabo, une jarre pleine de fleurs séchées. Sur l’étagère, des boîtes et encore des bouquets. Tout est propre, rangé. Un petit peu trop cependant. Les serviettes sont pliées mais aucune n’est en train de sécher. Les toilettes sont derrière moi. C’est idiot mais je suis en admiration devant la chasse d’eau. On n’en fait plus des «comme ça»! Elle est accrochée au mur et sa chaîne est en cuivre. Même le dévidoir de papier est en cuivre ou peut-être en laiton. Je laisse la salle de bain à sa figitude immaculée.
La porte en face de moi est fermée, ce doit être la chambre. Mais puisque je suis là, je peux bien aller voir! Au rez-de-chaussée, tout est calme. Si je n’avais pas vu le vieil homme et la petite fille, j’aurais pensé qu’il n’y avait pas âme qui vive dans cette maison. Je pose juste mes doigts sur la poignée ronde et la chambre s’offre à moi.
La femme est là, penchée au-dessus du lit. C’est une femme brune, d’allure jeune malgré ses cheveux attachés en un strict chignon. Sa longue robe noire est flanquée d’un tablier bleu à rayures blanches. Elle est en plein ménage. Je reste dans l’encadrement de la porte, n’osant m’avancer. J’embrasse la pièce du regard. Cette chambre est cossue. Le lit est à gauche au milieu du grand mur et face à la fenêtre. La femme est en train de replacer l’édredon beige à fleurs roses. Là aussi les murs sont beige rayé de rose. Ce sont les teintes de la maison, beige et rose, rose et beige. Derrière la porte, la grosse armoire est adossée au pan de mur. On la croirait cirée mais aucune odeur d’encaustique ne flotte. Elle est légèrement entr’ouverte et j’aperçois des piles de draps blancs, en métis certainement. En face de moi une psyché. Le bois en est sculpté, elle doit être très ancienne et je suis persuadée qu’elle reste toujours dans cette même position, légèrement inclinée. Sur la table de chevet, une lampe à pétrole et un livre fermé. Pas une once de poussière, ici non plus.
Pas d’odeur, ni de cire ni de cuisine, pas de tic tac d’horloge, pas de poussière, aucun mouvement… Juste une petite fille occupée à faire ses devoirs, juste un vieil homme lisant sous l’horloge silencieuse, juste une jeune femme refaisant le seul lit. Je referme la porte.
Qu’y a-t-il derrière la troisième porte ? La chambre de la petite? Mais alors… la femme n’est pas la mère puisqu’il n’y a qu’un lit dans la grande chambre. Elle a l’air bien trop jeune maintenant que j’y pense. C’est le lit du grand-père et il doit être veuf. La femme que j’ai vue est certainement la gouvernante; oui c’est cela. C’est elle qui fait le ménage et la cuisine pendant que le vieil homme lit et que l’enfant fait ses devoirs.
Je m’approche de la dernière porte, prenant enfin conscience que personne ne s’est aperçu de ma présence. La fillette a continué à écrire; Le vieil homme ne s’est pas offusqué de mon intrusion dans son antre; La femme est restée penchée sur le lit, comme absorbée par sa tache; personne ne m’a vue, personne ne m’a entendue, personne ne m’a sentie.
Brutalement j’ai envie de m’enfuir, de redescendre les escaliers. Mais qu’est-ce que je fais ici? Je ne suis pas chez moi. Comment y suis-je entrée? Qui sont ces gens insensibles à ma présence?
Pourtant je m’y sens bien dans cette petite maison, comme si elle avait été faite pour moi. J’en aime chaque détail.
Je regarde à nouveau vers la troisième porte.
Je sens brusquement une main sur mon épaule. C’est la sensation qui est brusque et non le geste. Non non, le geste est doux, très discret. C’est juste moi qui ai l’impression d’émerger brutalement.
La porte en face de moi s’éloigne vite, trop vite. Mon regard suit l’escalier qui fuit vers l’infini. Le plancher se dérobe. C’est comme si la maison était aspirée me propulsant à l’extérieur. J’entrevois la cuisine et la fillette assise. Dans le salon, le vieil homme n’a pas bougé de son fauteuil tout en s’éloignant, aspiré lui aussi, impassible.
- Madame?
Je cligne un peu des yeux, me redresse lentement, repositionne ma tête comme si elle était de travers.
- Madame?
La main se fait plus pressante sur mon épaule.
- Madame, s’il vous plait, il est bientôt 19 heures et nous allons fermer.
Je me retourne lentement, gauchement, pendant que le carrelage reprend possession de ma voûte plantaire. Doucement je prends appui contre le mur.
-ça ne va pas? Madame? Vous avez un malaise?
-Non, non, merci. J’ai juste un peu chaud.
Je le prie de m’excuser et souris au gardien du musée des miniatures.
De moi à toi
Tu es l’arbre sous lequel je me suis abritée,
Protégée du soleil, du vent et de la pluie.
Tu m’as ressuscitée lorsque j’étais à terre
Tu m’as tutorisée à ton tronc protecteur.
Je me suis redressée, forte de ton support.
Tu m’as fait découvrir des musiques nouvelles,
Celle du vent dans tes branches,
Celles que tu ne dis pas mais que je sais entendre.
Tu m’as donné l’espoir quand je n’y croyais plus.
Tu as séché mes larmes, me cachant dans tes branches.
J’ai puisé dans ta sève la source de ma vie.
Je me suis ressourcée au sel de tes racines,
M’entremêlant à elles pour me fixer à toi.
Y’avait une petite niche, je m’y suis engouffrée.
Tu as soigné mon cœur de tes onguents magiques,
Et guéri mes brûlures d’un effleurement de feuilles.
Je me suis abreuvée à la pluie claire et pure
Que tu laissais couler tout le long de tes branches.
Tu m’as offert tes fruits pour apaiser ma faim.
Mais que t’ai-je donné, que t’ai-je donc apporté ?
Parfois j’ai eu si peur de n’être que parasite.
A cela tu réponds que je t’ai donné Moi.
Je n’ai pas pu hélas te donner d’arbrisseau.
Les années ont passé les unes après les autres,
Nous laissant les stigmates du temps fécond perdu.
Mais même si de nous aucun fruit ne naîtra,
Sous la terre nos racines à jamais sont liées.
L’encre et la feuille
De l’incertaine croix du tremblant signataire
A la folle arabesque au bas du sceau des rois,
Des premiers A tracés entre deux fines lignes
A la calligraphie des moines du scriptorium,
Des premiers mots formés et enfin assemblés
Aux longues dissertations de nos années philo,
Des premières aventures de Oui-Oui ou Martine
Aux encyclopédies de nos bibliothèques,
Des bouteilles à la mer aux longues banderoles,
De la ronde et la croche au lutrin orchestral,
De l’acte de naissance au testament final,
De la lettre d’amour aux Mémoires d’Outre-Tombe,
De la première lettre écrite au Père Noël
Aux CV motivés d’enfants devenus grands,
Vous êtes les conteurs pour la postérité.
Une feuille et de l’encre, objets inanimés,
Messagers de nos vies, du temps et de l’histoire,
Le blanc s’offrant au noir et le noir l’épousant,
Donnant ainsi naissance au plus bel exutoire,
Apaisant nos angoisses, repoussant nos limites,
transmettant le savoir, l’essence et l’expérience,
Pour que notre passage laisse au moins une trace.
Nous ne sommes pas vains, vous en êtes témoins.