« (…) on ne se fait jamais assez de justice pour souffrir sans vengeance le ressentiment des gens qu’on a offensés (…) »
Comte Bussy; préface à l’Histoire amoureuse des Gaules; 1665
Monsieur Lambert se serait attendu à quelque chose de plus que ce sourire n’entamant qu’à peine les lèvres de Mademoiselle Sandra, en lui faisant cadeau de ces places pour le concert de l’orchestre philharmonique de Gruzon. Elle avait paru si enthousiaste à l’idée d’assister à ce concert prévu pour le mois de juin, qu’il s’était forgé la certitude de lui faire un immense plaisir en lui offrant ces billets. Avait-il joué de trop de facilité en répondant si promptement à un désir si évident ? Était-elle gênée, se sentait-elle même offensée par un tel empressement, qui lui aura gâché, et le plaisir d’attendre, et celui d’être surprise ? Ou bien devait-il imputer ce peu d’engouement au fait que tout simplement, et bien tristement, Mademoiselle Sandra ne souhaitait pas partager ce moment de musique avec lui ? Monsieur Lambert ne chercherait pas à approfondir cette question, et il ne lui en posa d’ailleurs aucune, de peur de brusquer, un peu plus encore, la réserve délicate où se tenait d’ordinaire Mademoiselle Sandra. Monsieur Lambert était également d’une nature pudique. Sa prévention à l’égard de toute intrusion dans son intimité, et celle des autres, était telle, qu’il s’écartait de toute forme de psychologie. Il se refusait même à regarder en lui, par crainte d’y découvrir quelqu’un d’autre, mais surtout parce qu’il considérait son territoire intérieur comme un domaine sacré qu’il eût été odieux de profaner. Son jardin secret, il le laissait volontiers en friche, comme pour mieux en préserver le paysage originel. M. Lambert avait néanmoins ses extravagances, et la non moindre de celles-ci, était sans doute cette passion compulsive pour les livres, et en particulier pour tous les ouvrages qui s’apparentaient à un dictionnaire ou une encyclopédie. Chez lui, sur les rives de la Bousquette, il en possédait des rayons entiers, et comme il manquait de rayons, des piles de livres attendaient, comme des colonnes antiques, qu’on leur trouve une place plus conforme à leur style. Sa situation lui permettant de vivre une sage oisiveté, il s’absorbait dans des rêveries sémantiques et lexicales qui n’avaient pas d’heures. Quand il ouvrait un livre, qu’il retirait le plus souvent au hasard, il était aussitôt soulagé de savoir conservés tous ces mots anciens avec leurs sens perdus, ces locutions oubliées, ces tournures venues d’autres mœurs, ces termes techniques et pittoresques qui ne renvoyaient plus à aucune réalité. Suivre l’évolution des mots, de la syntaxe, des manières de dire et des façons d’exprimer, comme on suivrait à travers les siècles la descendance d’une illustre famille, voir comment les mots, comme des êtres vivants, enfantaient, évoluaient et disparaissaient, lui procurait une douce sensation de perte, et le berçait dans une amère révolte, tout au regret que telle nuance de sentiment, tel degré de perception, tel point d’exactitude dans une argumentation ne puissent plus être seulement ressentis, du fait tragique qu’on n’avait plus de mots pour les penser et pour les faire tenir pour vrais. L’ouvrage qui emportait sa préférence était ce Dictionnaire du sentiment amoureux édité en 1776 à Paris, chez Vincent, par un certain Antoine Comte D’Ordevant, homme du siècle raffiné, et sans doute trop bien né pour icelui. Du contenu de cet in-octavo dont il avait lui-même restauré la reliure de plein veau brun raciné, il admirait la finesse, l’économie de procédés ainsi que la précision. Les sentiments mentionnés y étaient étudiés comme autant de pièces de dentelle fragiles, et d’un ouvrage délicat. Les précautions que prenait l’auteur à manipuler un sujet aussi rebattu déjà pour l’époque, s’accordaient si bien avec la tournure d’esprit de Monsieur Lambert que ce dernier avait conçu envers le comte une sincère et indéfectible affection, et qu’il finît même par le considérer comme une sorte de double anachronique. De cet auteur bien-aimé, il ne pouvait néanmoins que rêver, car ses patientes recherches pour reconstituer quelque chose de sa vie et de son œuvre demeurèrent infructueuses ; il est vrai qu’en ce temps l’on n’était souvent l’auteur que d’un seul livre, le métier d’en faire étant alors tout autre. Ses retrouvailles avec ce personnage et avec son œuvre unique, comblaient de manière plus que satisfaisante la solitude qu’il revendiquait de par sa naturelle réserve, mais aussi sa grande susceptibilité, qui le maintenait durablement à l’écart de ses semblables. Ainsi, Monsieur Lambert remplissait ses journées affranchies en travaillant sa sensibilité, et c’est ainsi que, pour des raisons qu’il ne cherchait pas à s’expliquer, il s’était inscrit depuis quelques semaines aux cours du soir de Monsieur Velázquez, professeur d’espagnol de son état.
Aux beaux jours, on pouvait dire de Monsieur Lambert qu’il ne manquait pas d’une certaine classe. Ses pantalons à pinces tombaient impeccablement sur ses souliers de vachette, ses chemisettes de rayonne s’accordaient harmonieusement avec une veste sombre, une manière de bleu de peintre, qu’on lui voyait porter des saints de glace à la Toussaint, l’ensemble prodiguant le volume qui manquait à son corps longiligne, d’aucuns diraient racé, eu égard à la roideur de son port de tête. A le voir ainsi bien mis, on ne pouvait imaginer que cette sobre élégance tranchât du tout au tout avec le style, comme on dit particulier, qu’il adoptait dès que l’hiver s’installait. En effet, Monsieur Lambert n’avait aucun goût, ou sinon un goût gravement défectueux, dans le choix de ses pull-over et de ses chandails, qu’il allait chercher on ignorait où, et qui lui donnaient un air gauche, presque puérile, et même parfois carrément idiot. Il faut dire, pour le rétablir quelque peu dans son estime vestimentaire, que Monsieur Lambert portait pour l’extérieur un long manteau de laine peignée, qui ne manquait pas d’allure. Pour autant, lorsqu’il ôtait ce manteau et qu’il s’asseyait à la table, on ne pouvait qu’être violemment saisi du contraste comique que créait l’irruption de couleurs bigarrées, bariolées, bizarres, du pull-over qu’il arborait ce jour-là. Ses tricots étaient si laids qu’on les aurait volontiers interprétés comme une contestation radicale des futilités de la mode et du culte de l’apparence, mais on était inévitablement pris de pitié, et d’horreur, lorsque l’on se résignait à admettre que ce choix exprimait véritablement sa préférence. Il eût fallu lui dire, et on le lui dît, mais il eût fallu aussi le décevoir, et on le déçut. Aussi on se contentait de rire à part soi de la mise hivernale de Monsieur Lambert, mais sans animosité ni mépris aucun, car ce véniel défaut contribuait à le rendre attachant aux yeux de qui le côtoyait un tant soit peu.
Mademoiselle Sandra, de son côté, n’était pas à proprement parler une jeune femme laide. Seulement, sa physionomie l’avait durablement mise à l’abri de l’empressement de prétendants, qu’elle aurait sans doute un temps souhaités plus nombreux, et qui avaient bien évidemment eu tort, au regard de la noblesse de son tempérament toujours prompt au sacrifice et à la commisération. Mademoiselle Sandra, quoique brillante, n’avait pas fait d’études supérieures, et ce tant par désintérêt que par une loyauté assumée envers la lignée de gens de mains dont elle était issue. Elle souffrait l’injustice sociale jusqu’en ses rêves, auxquels elle restait fidèle en militant au sein de plusieurs associations. Elle occupait d’abord un mi-temps salarié de secrétaire à la Ligue des Droits de l’Homme de Frémilly, le reste de son temps, elle animait des groupes de paroles pour les habitants et habitantes du canton, elle participait à l’organisation des manifestations culturelles au sein du comité des fêtes de Gruzon, elle recevait la poignée de touristes qui chaque année ne manquaient pas de s’égarer en cherchant à se rendre aux grottes de Rémilly, et elle rendait visite une fois par semaine, à l’hôpital de la Rancière, aux vieux qui y mouraient moins seuls. Depuis trois mois maintenant, elle fréquentait elle aussi le cours de Monsieur Velázquez, envisageant pour l’été un séjour au sein d’un service social vénézuelien. Grâce à la vivacité de son intelligence et à son assiduité, Mademoiselle Sandra avait rapidement progressé. Elle était capable déjà de différencier le catalan du castillan, et pouvait entretenir un dialogue au présent de l’indicatif de manière acceptable. Cependant, depuis quelques jours, elle qui restait souvent après le cours avec El señor Velázquez, pour revenir sur un point de grammaire ou prendre des conseils de lecture, elle partait sitôt l’heure venue. Monsieur Lambert, qui jamais n’empiétait sur la vie des autres, avait remarqué cet empressement nouveau, et s’était laissé aller à y voir plus que ce que la discrète demoiselle voulait bien en laisser paraître. Un soir, alors qu’il avait retrouvé la prestance que lui donnait son long manteau, Monsieur Lambert avait décidé de rentrer à pied, malgré la petite bruine qui commençait de lui piquer les joues, et parce qu’elle rendait à la lumière des lampadaires un aspect poudreux, et aux rues de Gruzon, celui d’une ville fantôme. Alors que sur le perron il ajustait son col, il fut brusquement bousculé au bas des marches par la petite Mademoiselle Sandra, qui s’en trouva toute confuse. Elle s’excusa avec fermeté, il lui affirma que ce n’était rien, elle se déclara sincèrement désolée et lui, répondit qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, puis, comme elle commençait à partir, elle s’était retournée et lui avait dit: – « Monsieur Lambert, vous savez, je vous trouve vraiment très sympathique, et vos remarques me font toujours sourire, mais il faut que vous dise, et j’espère ne pas vous blesser en vous disant cela, je veux vous dire qu’il y a aussi quelque chose chez vous, je ne sais pas ce que c’est, qui m’attriste. ». Pris au dépourvu, Monsieur Lambert répondit qu’il en était vraiment désolé, et que c’était sans doute parce qu’il vivait seul, enfin, presque seul, et se tut, pour ne pas laisser la figure de son employé en salopette s’interposer entre eux. Alors Mademoiselle Sandra avait souri. Elle avait souri d’une manière si indéfinissable, que ce fut pour Monsieur Lambert non pas une révélation mais une véritable apocalypse. Aucune entrée dans le dictionnaire du Comte d’Ordevant ne lui permettrait de savoir à quel terme rattacher ce sourire qui le bouleversait si profondément. Il demeurait figé et certainement plus pâle et plus triste encore qu’un spectre de nihiliste russe. Mademoiselle Sandra fut, elle, infiniment touchée par la sobriété de cet aveu. Elle non plus ne pouvait comparer ce qu’elle ressentait avec aucun sentiment connu. Ceci n’avait rien à voir avec l’empathie, ou même la compassion, c’était autant un élan de tendresse qu’un accès de faiblesse, c’était quelque chose de nouveau, et qui méritait qu’on s’y attarde.
Aussi, Monsieur Lambert se serait attendu à quelque chose de plus que ce sourire n’entamant qu’à peine les lèvres de mademoiselle Sandra, en lui faisant cadeau de ces places pour le concert de l’orchestre philharmonique de Gruzon. Ce sourire-là, à demi-réalisé, avorté, était tout à fait étranger à ce sourire originel dont elle l’avait illuminé. S’il avait été comme on dit plus psychologue, ou simplement moins précautionneux, il en aurait sollicité l’explication, mais il s’était contenté de sourire à son tour, avec une envie folle de la serrer contre lui. Il s’était alors levé du banc où ils s’étaient retrouvés, pour engager cette promenade prometteuse, s’il en croyait les scintillements des charmes dans le parc. Comme il lui tendait la main pour l’inviter à se lever, il constata avec effarement que Mademoiselle Sandra pleurait. C’est à ce moment-là, aussi, qu’il prit conscience de la présence d’une énorme valise déposée à ses pieds, et que quelque chose enfla soudain en lui, jusqu’à lui faire exploser la poitrine. Ce qui déformait son visage, et le faisait suffoquer, c’était un refus total, un refus impérieux, un instinct de négation si formidable que le sens qu’il avait jusqu’alors donné à sa vie en fut complétement dévasté. Tous les deux comprirent alors ce que leur délicatesse leur avait caché, et que les regrets à venir que Mademoiselle Sandra avait perçus en fermant sa valise, et que la déception de Monsieur Lambert à la vue du sourire étriqué de Mademoiselle Sandra, étaient bien plus que cette dilection qu’on avait à l’endroit d’un tendre ami, et que c’était même plus, ou sinon autre chose, que tout ce que par les siècles passés on a pu identifier comme relevant du sentiment amoureux. Tous deux savaient maintenant, à se voir ainsi au travers des larmes de l’autre, qu’ils avaient à inventer une langue et des mots neufs, pour baptiser ce territoire nouveau qui venait de naître.