A propos Colibrius

J'aime essayer de restituer les émotions qui m'ont élevé ou saisi ou perdu. Je n'y arrive pas toujours, ou toujours pas, ou pas vraiment, c'est pourquoi j'écris peu, et par périodes, c'est pourquoi j'aime à lire les autres. Mon animal fétiche est le Colibri, depuis que j'ai lu Les neuf consciences du Malfini de P. Chamoiseau...Au plaisir donc!

Liberté

« L’on ne sort pas des arbres par des moyens d’arbres »

Le cycles des saisons; F. Ponge

Hallucination que j’ai eue en ce rêve
J’ai fais le rêve, un rêve souriant grimpant
Hallu sourire un rêve ce rêve dire
J’ai dis je rêve
J’ai rêvé
Je disais
Un rêve, j’ai dit hallu sourire
J’ai dis, ça y est je dis
Je vis
De mots libres en rêve hallu
Dépris l’ivre de rêve ivre de rire libre
J’hallucine un rêve libre où je dis des mots libres et souris ivre
La vie rêve aux mots ivres
Libres et rêve
Souris saute sautillante hallu
Rêve et vis Danse
Un rêve, une hallu libre
Sourient flots roses du ciel
Aux bleus couchants rêve libre
Le vent dans le nez les dents
La gorge au fond, frais froid
Dans la gorge Ris
Pleurent mes yeux rêve libre
Ivre de vie rose ciel couché en nappes bleues roses nappes
Et volutes oranges, un rêve vie
Nuanges flottant Terre bleue comme pomme saoule
Ivre terrange Mon coeur à s’époumoner
Terre sacrée ivre de vie ivre

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Apocalypse selon Monsieur Lambert

« (…) on ne se fait jamais assez de justice pour souffrir sans vengeance le ressentiment des gens qu’on a offensés (…) »

Comte Bussy; préface à l’Histoire amoureuse des Gaules; 1665

Monsieur Lambert se serait attendu à quelque chose de plus que ce sourire n’entamant qu’à peine les lèvres de Mademoiselle Sandra, en lui faisant cadeau de ces places pour le concert de l’orchestre philharmonique de Gruzon. Elle avait paru si enthousiaste à l’idée d’assister à ce concert prévu pour le mois de juin, qu’il s’était forgé la certitude de lui faire un immense plaisir en lui offrant ces billets. Avait-il joué de trop de facilité en répondant si promptement à un désir si évident ? Était-elle gênée, se sentait-elle même offensée par un tel empressement, qui lui aura gâché, et le plaisir d’attendre, et celui d’être surprise ? Ou bien devait-il imputer ce peu d’engouement au fait que tout simplement, et bien tristement, Mademoiselle Sandra ne souhaitait pas partager ce moment de musique avec lui ? Monsieur Lambert ne chercherait pas à approfondir cette question, et il ne lui en posa d’ailleurs aucune, de peur de brusquer, un peu plus encore, la réserve délicate où se tenait d’ordinaire Mademoiselle Sandra. Monsieur Lambert était également d’une nature pudique. Sa prévention à l’égard de toute intrusion dans son intimité, et celle des autres, était telle, qu’il s’écartait de toute forme de psychologie. Il se refusait même à regarder en lui, par crainte d’y découvrir quelqu’un d’autre, mais surtout parce qu’il considérait son territoire intérieur comme un domaine sacré qu’il eût été odieux de profaner. Son jardin secret, il le laissait volontiers en friche, comme pour mieux en préserver le paysage originel. M. Lambert avait néanmoins ses extravagances, et la non moindre de celles-ci, était sans doute cette passion compulsive pour les livres, et en particulier pour tous les ouvrages qui s’apparentaient à un dictionnaire ou une encyclopédie. Chez lui, sur les rives de la Bousquette, il en possédait des rayons entiers, et comme il manquait de rayons, des piles de livres attendaient, comme des colonnes antiques, qu’on leur trouve une place plus conforme à leur style. Sa situation lui permettant de vivre une sage oisiveté, il s’absorbait dans des rêveries sémantiques et lexicales qui n’avaient pas d’heures. Quand il ouvrait un livre, qu’il retirait le plus souvent au hasard, il était aussitôt soulagé de savoir conservés tous ces mots anciens avec leurs sens perdus, ces locutions oubliées, ces tournures venues d’autres mœurs, ces termes techniques et pittoresques qui ne renvoyaient plus à aucune réalité. Suivre l’évolution des mots, de la syntaxe, des manières de dire et des façons d’exprimer, comme on suivrait à travers les siècles la descendance d’une illustre famille, voir comment les mots, comme des êtres vivants, enfantaient, évoluaient et disparaissaient, lui procurait une douce sensation de perte, et le berçait dans une amère révolte, tout au regret que telle nuance de sentiment, tel degré de perception, tel point d’exactitude dans une argumentation ne puissent plus être seulement ressentis, du fait tragique qu’on n’avait plus de mots pour les penser et pour les faire tenir pour vrais. L’ouvrage qui emportait sa préférence était ce Dictionnaire du sentiment amoureux édité en 1776 à Paris, chez Vincent, par un certain Antoine Comte D’Ordevant, homme du siècle raffiné, et sans doute trop bien né pour icelui. Du contenu de cet in-octavo dont il avait lui-même restauré la reliure de plein veau brun raciné, il admirait la finesse, l’économie de procédés ainsi que la précision. Les sentiments mentionnés y étaient étudiés comme autant de pièces de dentelle fragiles, et d’un ouvrage délicat. Les précautions que prenait l’auteur à manipuler un sujet aussi rebattu déjà pour l’époque, s’accordaient si bien avec la tournure d’esprit de Monsieur Lambert que ce dernier avait conçu envers le comte une sincère et indéfectible affection, et qu’il finît même par le considérer comme une sorte de double anachronique. De cet auteur bien-aimé, il ne pouvait néanmoins que rêver, car ses patientes recherches pour reconstituer quelque chose de sa vie et de son œuvre demeurèrent infructueuses ; il est vrai qu’en ce temps l’on n’était souvent l’auteur que d’un seul livre, le métier d’en faire étant alors tout autre. Ses retrouvailles avec ce personnage et avec son œuvre unique, comblaient de manière plus que satisfaisante la solitude qu’il revendiquait de par sa naturelle réserve, mais aussi sa grande susceptibilité, qui le maintenait durablement à l’écart de ses semblables. Ainsi, Monsieur Lambert remplissait ses journées affranchies en travaillant sa sensibilité, et c’est ainsi que, pour des raisons qu’il ne cherchait pas à s’expliquer, il s’était inscrit depuis quelques semaines aux cours du soir de Monsieur Velázquez, professeur d’espagnol de son état.
Aux beaux jours, on pouvait dire de Monsieur Lambert qu’il ne manquait pas d’une certaine classe. Ses pantalons à pinces tombaient impeccablement sur ses souliers de vachette, ses chemisettes de rayonne s’accordaient harmonieusement avec une veste sombre, une manière de bleu de peintre, qu’on lui voyait porter des saints de glace à la Toussaint, l’ensemble prodiguant le volume qui manquait à son corps longiligne, d’aucuns diraient racé, eu égard à la roideur de son port de tête. A le voir ainsi bien mis, on ne pouvait imaginer que cette sobre élégance tranchât du tout au tout avec le style, comme on dit particulier, qu’il adoptait dès que l’hiver s’installait. En effet, Monsieur Lambert n’avait aucun goût, ou sinon un goût gravement défectueux, dans le choix de ses pull-over et de ses chandails, qu’il allait chercher on ignorait où, et qui lui donnaient un air gauche, presque puérile, et même parfois carrément idiot. Il faut dire, pour le rétablir quelque peu dans son estime vestimentaire, que Monsieur Lambert portait pour l’extérieur un long manteau de laine peignée, qui ne manquait pas d’allure. Pour autant, lorsqu’il ôtait ce manteau et qu’il s’asseyait à la table, on ne pouvait qu’être violemment saisi du contraste comique que créait l’irruption de couleurs bigarrées, bariolées, bizarres, du pull-over qu’il arborait ce jour-là. Ses tricots étaient si laids qu’on les aurait volontiers interprétés comme une contestation radicale des futilités de la mode et du culte de l’apparence, mais on était inévitablement pris de pitié, et d’horreur, lorsque l’on se résignait à admettre que ce choix exprimait véritablement sa préférence. Il eût fallu lui dire, et on le lui dît, mais il eût fallu aussi le décevoir, et on le déçut. Aussi on se contentait de rire à part soi de la mise hivernale de Monsieur Lambert, mais sans animosité ni mépris aucun, car ce véniel défaut contribuait à le rendre attachant aux yeux de qui le côtoyait un tant soit peu.
Mademoiselle Sandra, de son côté, n’était pas à proprement parler une jeune femme laide. Seulement, sa physionomie l’avait durablement mise à l’abri de l’empressement de prétendants, qu’elle aurait sans doute un temps souhaités plus nombreux, et qui avaient bien évidemment eu tort, au regard de la noblesse de son tempérament toujours prompt au sacrifice et à la commisération. Mademoiselle Sandra, quoique brillante, n’avait pas fait d’études supérieures, et ce tant par désintérêt que par une loyauté assumée envers la lignée de gens de mains dont elle était issue. Elle souffrait l’injustice sociale jusqu’en ses rêves, auxquels elle restait fidèle en militant au sein de plusieurs associations. Elle occupait d’abord un mi-temps salarié de secrétaire à la Ligue des Droits de l’Homme de Frémilly, le reste de son temps, elle animait des groupes de paroles pour les habitants et habitantes du canton, elle participait à l’organisation des manifestations culturelles au sein du comité des fêtes de Gruzon, elle recevait la poignée de touristes qui chaque année ne manquaient pas de s’égarer en cherchant à se rendre aux grottes de Rémilly, et elle rendait visite une fois par semaine, à l’hôpital de la Rancière, aux vieux qui y mouraient moins seuls. Depuis trois mois maintenant, elle fréquentait elle aussi le cours de Monsieur Velázquez, envisageant pour l’été un séjour au sein d’un service social vénézuelien. Grâce à la vivacité de son intelligence et à son assiduité, Mademoiselle Sandra avait rapidement progressé. Elle était capable déjà de différencier le catalan du castillan, et pouvait entretenir un dialogue au présent de l’indicatif de manière acceptable. Cependant, depuis quelques jours, elle qui restait souvent après le cours avec El señor Velázquez, pour revenir sur un point de grammaire ou prendre des conseils de lecture, elle partait sitôt l’heure venue. Monsieur Lambert, qui jamais n’empiétait sur la vie des autres, avait remarqué cet empressement nouveau, et s’était laissé aller à y voir plus que ce que la discrète demoiselle voulait bien en laisser paraître. Un soir, alors qu’il avait retrouvé la prestance que lui donnait son long manteau, Monsieur Lambert avait décidé de rentrer à pied, malgré la petite bruine qui commençait de lui piquer les joues, et parce qu’elle rendait à la lumière des lampadaires un aspect poudreux, et aux rues de Gruzon, celui d’une ville fantôme. Alors que sur le perron il ajustait son col, il fut brusquement bousculé au bas des marches par la petite Mademoiselle Sandra, qui s’en trouva toute confuse. Elle s’excusa avec fermeté, il lui affirma que ce n’était rien, elle se déclara sincèrement désolée et lui, répondit qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, puis, comme elle commençait à partir, elle s’était retournée et lui avait dit: – « Monsieur Lambert, vous savez, je vous trouve vraiment très sympathique, et vos remarques me font toujours sourire, mais il faut que vous dise, et j’espère ne pas vous blesser en vous disant cela, je veux vous dire qu’il y a aussi quelque chose chez vous, je ne sais pas ce que c’est, qui m’attriste. ». Pris au dépourvu, Monsieur Lambert répondit qu’il en était vraiment désolé, et que c’était sans doute parce qu’il vivait seul, enfin, presque seul, et se tut, pour ne pas laisser la figure de son employé en salopette s’interposer entre eux. Alors Mademoiselle Sandra avait souri. Elle avait souri d’une manière si indéfinissable, que ce fut pour Monsieur Lambert non pas une révélation mais une véritable apocalypse. Aucune entrée dans le dictionnaire du Comte d’Ordevant ne lui permettrait de savoir à quel terme rattacher ce sourire qui le bouleversait si profondément. Il demeurait figé et certainement plus pâle et plus triste encore qu’un spectre de nihiliste russe. Mademoiselle Sandra fut, elle, infiniment touchée par la sobriété de cet aveu. Elle non plus ne pouvait comparer ce qu’elle ressentait avec aucun sentiment connu. Ceci n’avait rien à voir avec l’empathie, ou même la compassion, c’était autant un élan de tendresse qu’un accès de faiblesse, c’était quelque chose de nouveau, et qui méritait qu’on s’y attarde.
Aussi, Monsieur Lambert se serait attendu à quelque chose de plus que ce sourire n’entamant qu’à peine les lèvres de mademoiselle Sandra, en lui faisant cadeau de ces places pour le concert de l’orchestre philharmonique de Gruzon. Ce sourire-là, à demi-réalisé, avorté, était tout à fait étranger à ce sourire originel dont elle l’avait illuminé. S’il avait été comme on dit plus psychologue, ou simplement moins précautionneux, il en aurait sollicité l’explication, mais il s’était contenté de sourire à son tour, avec une envie folle de la serrer contre lui. Il s’était alors levé du banc où ils s’étaient retrouvés, pour engager cette promenade prometteuse, s’il en croyait les scintillements des charmes dans le parc. Comme il lui tendait la main pour l’inviter à se lever, il constata avec effarement que Mademoiselle Sandra pleurait. C’est à ce moment-là, aussi, qu’il prit conscience de la présence d’une énorme valise déposée à ses pieds, et que quelque chose enfla soudain en lui, jusqu’à lui faire exploser la poitrine. Ce qui déformait son visage, et le faisait suffoquer, c’était un refus total, un refus impérieux, un instinct de négation si formidable que le sens qu’il avait jusqu’alors donné à sa vie en fut complétement dévasté. Tous les deux comprirent alors ce que leur délicatesse leur avait caché, et que les regrets à venir que Mademoiselle Sandra avait perçus en fermant sa valise, et que la déception de Monsieur Lambert à la vue du sourire étriqué de Mademoiselle Sandra, étaient bien plus que cette dilection qu’on avait à l’endroit d’un tendre ami, et que c’était même plus, ou sinon autre chose, que tout ce que par les siècles passés on a pu identifier comme relevant du sentiment amoureux. Tous deux savaient maintenant, à se voir ainsi au travers des larmes de l’autre, qu’ils avaient à inventer une langue et des mots neufs, pour baptiser ce territoire nouveau qui venait de naître.

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Survivre au raout

Lancé d’un geste leste, le globe terrestre tourne a une vitesse prodigieuse sur son axe de métal. Le haut des immeubles touche le sol tandis que les ponts se gondolent par dessus des gerbes d’eaux folles. On ne distingue plus les gens qui peuplent ces continents colorés tant ils trébuchent, se cognent et se ramassent, se piétinent, et tentent, en se cachant les yeux, de conjurer le caractère inconvenant de leurs innombrables culbutes. Les bouquets qu’ils destinaient à d’autres sourires explosent en nuées de pétales quand ils rebondissent contre les murs indécis quant à leur consistance. Les dîneurs se piquent les joues, puis les narines, puis finissent par embrocher leur voisin de s’obstiner dans le maniement de la fourchette, qu’ils abandonnent pourtant quand leur assiette se défile, et se retrouvent subitement agrippés à l’horizontale au bord de la table qui, par on ne sait quel miracle, reste arrimée au sol, bien campée sur ses quatre pieds. Les vantaux claquent à l’intention de leurs chevilles que lèchent des rideaux tentaculaires, et les objets les plus divers, qu’on a peine à identifier – si ce n’est les plus volumineux comme la planche à repasser qu’on n’aurait cru si voluptueuse, ou le piano à queue dont on n’aurait soupçonné tant d’impatience – disparaissent au travers et se perdent dans le bouillon tourmenté des nuages malmenés. Quelle pagaille dans les rues, les stands et les échoppes ! Le monde est si débridé qu’on n’y comprend plus rien ! Machinalement, on cherche des yeux, on fouille dans ses poches, on quête au fond des tiroirs quelque chose comme une formule, une commande qui redonne au temps son cours habitable. On ne sait plus lire les visages qui défilent par saccades grotesques, qui se fondent en une même face interloquée qui ressemble tout juste à leur caricature. Est-ce parce qu’on vieillit proportionnellement à la vitesse de rotation de la terre qu’on aperçoit des mains se serrer plus fort ? Pourrait-on remonter le temps en la faisant tourner à l’envers ? Tout à ces réflexions, il place son doigt en orbite au dessus de la planète folle. Il l’observe courir sur son erre débridée et sourit comme un chat guettant le moment propice pour bondir; il ne voudrait pas plonger en pleine mer, au beau milieu de l’Atlantique, et faire chavirer un supertanker sur la houle d’une vague prodigieuse, quelle vague du siècle !, qui ferait la légende des maris, quand de retour à quai, leur petite famille et toute la ville émue les serreraient contre elles ! Toc ! La terre est stoppée net. Creusant un cratère immense dans les contreforts des monts Khangaï, le doigt s’écrase comme un météore sur la terre mongole où l’azur galope aussi loin que s’étend la steppe, jusqu’aux dunes d’or blanc du désert, là où brillent les tentes nomades.
Dans la salle que dessert ce couloir, on entend le crissement des tables traînées sur le carrelage. Il retire son doigt des pentes rocheuses où il n’aura pas eu le privilège d’apercevoir le méfiant bouquetin, pour regarder sa montre. Il est temps de rentrer dans la salle, car les réjouissances vont commencer, une fois le discours d’ouverture prononcé. On fête cette année la fin d’un exercice difficile, pour l’équilibre duquel il aura fallu mobiliser toutes les ressources et les compétences de chacun, mises en synergie par le volontarisme, que dis-je !, par l’abnégation de celui sans qui, et ceux qui le connaissent sauront que ce que je dis est la vérité, celui sans qui rien, rien de tout cela, toute cette aventure, n’eût été possible. Je vous demande d’accueillir chaleureusement, dans une tempête d’applaudissements, de sifflements stridents, de bravos, de hourras, de hip-hip-hip, de bouchons de champagne qui sautent, d’agitation, de trépignements, l’homme qui monte sur l’estrade improvisée dont c’est manifestement aujourd’hui la consécration et pour qui l’auditoire est prêt, il est venu pour ça, à confirmer l’heure de gloire, montre en main. Tout à ces réflexions, il reçoit soudain un généreux coup de coude au bras gauche sitôt ponctué d’un nouveau bravo nourri d’applaudissements surjoués qui lui agacent l’oreille. Celui qui est à ses côtés et qu’il peine à reconnaître comme un collègue, le toise d’un regard méprisant-nonchalant qui le fait soudain se sentir honteux. Jamais il n’aura eu un désir aussi fort d’être ailleurs qu’à cet instant. Il entend alors le discours commencer son oraison sur les vertus du groupe conçu comme une famille, qui ne vaut ici que par ce qu’elle permet de différencier celui qui la loue en se payant de modestie, puis préciser de manière plus nette sa fonction spumescente par des considérations psycho-tactiques aussi indiscutables qu’autoréférentielles, et se clôturer en brisant-là toute hypocrisie par un triomphal autosatisfecit sublimé en un merci aussi condescendant qu’il aura paru pénétré. Au cours de ce déploiement d’éloquence, des bacchantes démesurées sont subitement venues charger la lèvre de l’orateur, qui se voit maintenant coiffé de deux belles cornes de bouquetin et c’est non sans à-propos qu’un nez rouge vient parfaire l’unité du fond et de la forme du spectacle qui se joue là pour lui seul. Le collègue aux coudes bien-pensants le gratifie d’un sourire complice et à cet instant, il a beaucoup de peine à ne pas lui enfoncer son doigt dans l’œil, ce qu’il fait néanmoins en rêve, et qui lui permet de tenir jusqu’à l’ouverture du buffet où après un instant de flottemnt, tout le monde se groupe automatiquement. Ce buffet et ces gens, il aurait aimé les voir valser contre les murs et être ensevelis: toutes ces machines sous d’épaisses couches de toasts . Mais il faut croire que les dieux, eux aussi, manquent cruellement de légèreté.

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Ma solitude du poète

       Non certes, ils ne me connaissent pas, mais il est vrai que je n’ai rien dit de cette tension qui m’amène au bord du malaise quand m’oppresse la schizophrénie où nous pousse ce monde. Je n’ai rien dit non plus de cet accablement quand j’ai entendu ma voix, quand j’ai su qu’il me faudrait écrire. Si j’ai ressenti du soulagement pour l’avoir attendue longtemps, j’en ai conçu aussi de l’abattement, tant l’entreprise me semblait courir la pente de cette folie qui m’effraie tant et me fascine, et le sentiment d’un inévitable sacrifice auquel il me faudrait consentir pour mener à terme cette tâche, comme si en m’engageant dans cette voie je mettais mon âme en jeu, comme si pour dire ne serait-ce qu’une parole vraie, il fallait que je risquasse de tout perdre. Je n’ai rien dit non plus du plaisir que j’ai à me reconnaître dans la quiétude de ma solitude, mais j’ai tu aussi les tourments qui m’assiègent quand je m’enferme dans cette sphère égotique de laquelle il me coûte de sortir pour rejoindre l’extérieur, ni de cette angoisse, qui me saisit le plus souvent au milieu d’une foule anonyme, née du hiatus entre la pose induite par mes actes et la force d’inertie de mon intégrité, qui me tient en moi-même, et réfute mes façons ; ni de cette envie de hurler dans les files d’attente où seule me console cette voix enfin entendue, qui me crie froidement qu’on est là pris dans les entraves et qu’on attend tous, avec un calme forcé, une patience forcenée, une fureur contenue, le moment de passer. Mais tous ces mots ne sont pas faits pour être dits, ils appartiennent peu au monde des hommes, ils sont incompréhensibles ces mots-là, parce qu’on ne veut pas les entendre.
Comprendraient-ils que cet autre je que je vis dans ma chair me devient étranger jusqu’à l’intolérable ? Comprendront-ils cette pulsion qui m’oblige à me renfermer pour écrire ce qui veut s’écrire, ce qui doit s’écrire, cette pulsion irrépressible, nécessaire, incoercible, alors que ce territoire gardé et accessible à moi seul, je ne peux le partager, car il est à la fois mon domaine réservé et le bastion où je me trouve emprisonné, tandis qu’eux, sentinelles de cette prison de mots, veillent, sans le savoir, sans s’en douter, sur cette liberté contrainte? Calé entre leurs existences, il m’est possible de vivre, un pied dans chaque monde, basculant de leur côté pour exister à travers eux, sautant de l’autre pour renaître en moi-même. J’admire leur capacité à vivre, à vivre malgré ce qui doit bouillir à l’envers de leur peau, malgré cette voix qui doit sans nul doute parvenir quelquefois à se faire entendre et que j’entends souvent, au détour d’un regard droit. Il m’est impossible de partager mon écoumène, sauf peut-être avec elle, à qui je peux me livrer, pour la simple raison qu’en sa présence, je me sens également seul, et c’est ce dont je sais gré aux autres qu’en leur présence je ne me sente pas seul, mais me sentir seul malgré elle comme en moi-même, me permet de prendre du recul sur cette activité dévorante qui m’habite et ne me quitte plus, et qu’il faudra bien que je mène à bout puisque de toute façon c’est le seul moyen de vivre, malgré la fièvre du discours, d’en faire cesser les ruminations…et parce que je sais que de toute façon, à la fin, il me faudra mourir à nouveau.

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Delectatio morosa

Comme à chaque fois que nous étions conviés, Laude et moi, à l’anniversaire de Minette, je me réjouissais de ce que nous partagions tous deux le goût pour la musique électronique, le vin et la poésie d’Ernest Pignon-Ernest. J’aimais l’agencement de sa maison dans laquelle on entrait par la cuisine lumineuse, puis vers le salon spacieux, en longeant le muret du bar, après un couloir sombre tendu d’un velours grenat où l’on se débarrassait, pour s’installer confortablement sur des banquettes larges et fermes. Là, les tentures calédoniennes laissaient pénétrer un air neuf, et lorsqu’on était assis ainsi bien à son aise, la vue était aussitôt captée par l’abandon, qu’on aurait dit électrique, de Su Li Zhen, sublimée en femme victorieuse de sa beauté par Wong Kar Waï.

En apercevant par le carreau la silhouette du mari embrassant Minette, il me revint à l’esprit cette autre femme, elle, bien ancrée dans la chair du réel, et qui m’avait ici-même subjugué, voici de cela un an. Il ne s’agissait pas d’une femme rêvée, idéale, ou comme longuement attendue, c’était un mystère éclatant tombé d’un ciel lointain, un météore inquiétant à l’onde de choc prédatrice. A la source de cette vibration tellurique, se trouvait l’énergie de son rire, matière première de son corps. Depuis sa bouche immense ouverte où se perdrait mille soleils, depuis ses doigts de sylve
se dressant comme pour attraper l’instant, depuis sa poitrine souveraine se gonflant de vie avec avidité, depuis ses longues mèches noires pétrole flottant sur ses épaules, son rire irradiait d’une énergie enthousiasmante. Cette femme, dont l’appétit semblait infini, me restituait au monde d’une manière confondante et, en même temps, tout en moi me prévenait contre l’envie de l’approcher. J’étais fermement résolu à résister à son attraction, mais complétement paniqué à l’idée que mon combat ne rende évident ce désir aux yeux de Laude. Aussi, et bien qu’étant resté peu de temps à la soirée de Minette, je l’avais passée à lutter âprement contre l’obéissance que mon corps déjà vouait à sa loi. Je m’étais donc tenu à l’écart, sortant quand elle entrait, évitant sa voix, ses paroles, et tout indice qui m’aurait permis de remonter sa piste. Autant d’efforts déployés ne furent pas vains, et c’est tout rempli du sentiment de victoire que je rentrai ce soir-là avec Laude, plus conscient de mon amour pour elle que jamais.

Les Pères de l’Église nomment delectatio morosa un repentir qui se dévoie avec délices dans la remémoration des fautes commises, aussi, les jours suivants, je réalisai à quel point j’étais coupable, et au combien l’écho de cette rencontre évitée avait incliné l’horizon habituel de mes pensées. Pensées qui s’abîmaient dans des rêveries délicieuses, et qui marquaient au fer du désir mes lèvres d’un sourire inexplicable. Ce soir-là, croyant avoir fini par vaincre sa présence souterraine, je n’avais pas pensé à elle et à la possibilité de la revoir. Et soudain, dans l’embrasure de l’entrée du salon de Minette, elle était là, revenue, et l’émoi aussi, qui m’avait saisi, et qu’il m’avait fallut réprimer si fort, et qui là encore, me submergeait. Laude parlait de son côté avec ses amies et moi, la fièvre me gagnait. Mes yeux s’arrimèrent à la surface de cette femme dont j’entendais les noms dans une sorte de délire florentin: Uma, Su Li Zhen, Nicole, Monica, Circé, vénus… Malgré moi, mes yeux galopaient sur la ligne de ses hanches, jusqu’à sa nuque où mon souffle se cabrait. Abdiquant toute densité, je m’écoulais à la surface de sa peau, et ce fut un être en fusion qui se mit alors à lui parler. Elle aurait pu dire ou faire n’importe quoi, parler n’importe quelle langue et me révéler les arcanes du monde, du temps, de la vie, de la mort, et cetera, et cetera rien, rien n’avait plus d’importance que de trouver le moyen de nous isoler dans un monde, un temps, une vie, et cetera, à nous, un rêve rien qu’à nous. Si Minette ne nous avait remis en ordre, en nous demandant simplement comment nous allions, on n’aurait rien vu de cet espace, rien senti de ce vide qui s’était fait autour de nous. Les frontières de nos deux territoires, jusqu’ici réunis par une invisible et pourtant sensible zone de contact, s’étaient refermées entre nous.

Elle quitta alors la pièce, dominant l’empire de son rire qui explosait dans ses yeux, et dit désinvolte qu’on se reverrait bien. Je ne me souviens pas de ce que j’ai répondu. Je me rappelle seulement ce vertige halluciné dans lequel je la saisissais par les épaules et lui disais combien elle était magnifique, indispensable. Alors, vidé de toute légèreté, je n’opposai aucune résistance à la volonté de Laude de rentrer et, après que les enfants fussent monter en voiture, on rentra chez nous, là-bas. Vide mais lourd comme un banni, je cherchais distraitement, la main abandonnée sur la cuisse de Laude, à répondre à cette question de savoir si rêver, c’était déjà trahir.

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Portrait d’Alfred Template

Alfred Template n’était pas ce qu’on aurait pu appeler un trublion. Non qu’il fût ennemi de la galéjade, de la saillie drolatique, ni qu’il récusât cette supérieure efficacité de l’humour sur toute autre forme de gestion des conflits, mais il avait, enracinée en lui, la conviction que les tressautements que provoquait  l’hilarité, ce que l’on nomme à juste titre le fou rire comportaient, pour celui qui s’y abandonnait une forme abjecte d’abaissement et d’indignité. Aussi, chez lui, le rire se manifestait  par une brève irruption vocalique, que pas une seule ébauche de rictus n’annonçait. Ayant depuis longtemps remarqué que le maintien pince-sans-rire dont il ne se départait jamais passait aisément pour de la profondeur, il se complaisait à donner à son visage la physionomie circonspecte de qui n’en pense pas moins, ce qui comportait l’avantage de toujours laisser une place au doute quant à la véritable nature de ses pensées. L’étroitesse de sa gamme expressive lui conférait un aspect de fermeté et de rigueur, et même une certaine allure de noblesse, et on prenait volontiers ce masque de mépris pour la façade de l’intelligence. Ainsi revêtu des ors de la sagesse stoïcienne, il avait fini par éprouver de la volupté à cet exercice de contention, et un profond dégoût pour tous ceux qui se refusaient à cette discipline. Voir un homme rire c’était pour Alfred Template se rendre complice d’une obscène et dégradante exhibition de ses bas instincts. En tant que fer de lance et aboutissement de l’évolution du vivant, l’homme moderne se devait à son rang, et à son destin qui lui commandait de brider l’animalité de ses muscles risorius et zygomatiques. Il considérait donc le facétieux, le gai luron, le comique, et les amuseurs de tous poils, comme les porteurs désolants d’un atavisme bestial que lui, Alfred Template, se devait de combattre par l’exemplarité de son comportement.

Ses supérieurs concevaient pour lui beaucoup d’ambitions. Prodigue d’un temps qu’il passait à se pénétrer des dossiers qu’il avait en charge, il l’emportait souvent dans les négociations en opposant à ses adversaires un visage froid et silencieux qui les renvoyait à leurs propres doutes et, sans plus de stratégie, à leurs ultimes retranchements. Il n’avait pas besoin de penser, il lui suffisait de réfléchir. Dans le microcosme de la verrerie architecturale, il s’était fait une solide réputation de tueur qui lui permettait de vivre confortablement, sans pour autant vraiment en profiter ; car Alfred Template n’avait pour ainsi dire aucune vie privée. Il partageait son appartement avec celui qu’il s’obstinait à présenter comme son colocataire, et qu’il considérait, pour le peu de temps qu’il passait chez lui, comme une sorte de majordome. C’était là tout l’amour dont il était capable, si l’on excepte le culte sans faille qu’il vouait à sa mère, Monica Template, et au souvenir de son père mort avant qu’il eut atteint ses quatre ans, trop tôt, bien trop tôt pour constater qu’en grandissant, les traits de son fils Alfred s’accordaient mieux à ceux de l’homme à tout faire de la maison, qu’aux siens. Cet homme, dont la rigueur, le sérieux et l’impeccabilité avaient au fil des années amplement démontrées la loyauté et le dévouement, resta indéfectible, à la mort du père, auprès de la veuve et de son orphelin. Mais jamais on ne pût dire à l’enfant qui était réellement à l’origine de ses jours. Alfred avait donc grandi dans l’ombre de deux pères, dont l’un l’était sans l’être, et l’autre ne l’était pas en l’étant. L’un dévoué à sa patrie américaine et à la conquête des marchés du nylon ; l’autre dévolu à la mère d’Alfred et au maintien de la propriété familiale où avait grandi l’enfant, à l’abri de son mur d’enceinte et du roman familial que lui avait servi sa mère durant toute son enfance. Celui d’un père descendu sur la terre de France pour la soustraire au joug des démons SS et qui, nimbé de gloire, était allé porter l’évangile commerciale du polyamide 66 dans tous les  United States of Europa, puis qui s’était battu, encore, contre le cancer communiste, et qui avait été rappelé, peu de temps après avoir conçu un fils ici-bas, par d’aussi hautes qu’impénétrables obligations. Dès lors, Alfred avait été durant sa jeunesse un être paradoxal. Qu’on lui dît qu’il était beau et il exhibait ses esquintures. Qu’on lui dît qu’il était tendre et il vous mordait la joue. Si on le traitait de fou il vous rassurait, avec une tendresse désarmante. Dans ses moments de désœuvrement, moins rares en sa jeunesse que dans cette vie de tueur qu’il occupait à présent, il aimait à dessiner des solides géométriques dont il mesurait avec exactitude les rapports de longueurs, d’angles et de proportion. Une fois juger parfaite la figure obtenue, il rangeait soigneusement sa figure dans un carton à dessins, et la ressortait plus tard, pour la colorier. Le coloriage étant, aujourd’hui, toute la poésie dont il était capable, si l’on passe sous silence le talent qu’il tenait de sa mère dans l’art de préparer la mayonnaise, symbole de son intégration à elle, exilée d’un Ohio chéri, quitté pour l’amour d’un dieu bicéphale…

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La nuit sur le bout de la langue

Lorsqu’enfant je me réveillais, je gardais longtemps les yeux fermés, et ne bougeais pas. J’attendais de savoir si j’étais bien revenu dans cette chambre d’où j’avais disparu la veille au soir, sans m’en rendre compte, malgré l’application que j’avais mis à
guetter le moment de ma propre disparition. Quand j’entendais un  bruit familier, ou que le silence du matin filtrait à travers les volets, j’ouvrais les yeux, et me redressais. J’étais alors tout surpris et heureux de retrouver le contact de mon corps, de voir les murs, le plafond, mon poster punaisé au mur, mes amis en peluche, à peine déplacés, et de sentir mes membres bien à leur place, en ordre. J’avais grand plaisir, en m’étirant, à savourer ce soulagement diffus d’être à nouveau vivant, et d’avoir triomphé de je ne savais quoi, d’être sorti de je ne savais où. Quelque chose d’inconnu en moi avait survécu, et ce mystère me poussait, le soir revenu, à guetter la disparition de moi, à le suivre, pour savoir où il s’éclipse, où il s’enfonce, ce qu’il devient, et découvrir la façon dont il renait chaque matin, comme par miracle. Parce que les morts eux, ne renaissent pas. Ils s’endorment pour de bon et ne reviennent pas de leur nuit. On a beau gigoter, protester, piaffer, on meurt quand même. D’ailleurs on ne fait que ça dès la naissance, on disparait. Heureusement qu’on n’y pense pas, sinon on passerait son temps à se défaire. On refuserait ce sort de bête d’abattage, et on hurlerait certainement, de jour comme de nuit.

Moi j’y pense chaque jour, et maintenant, quand je regarde mon visage, je le vois plein de trous. Depuis quelques temps, je ne distingue plus mes mains; tout le monde peut les voir mais à moi elles demeurent invisibles. De ne plus les voir je deviens maladroit, et si je crie ma détresse, je sens les trous qui s’élargissent tant que je pourrais m’y enfoncer tout entier. Je ne cherche pas à comprendre, je suis incapable de penser. J’ai sans doute encore de bons moments à vivre malgré l’incapacité où je suis de réfuter cette nuit qui me déborde. Mais les vides envahissent mon reflet, et se répandent sur mon corps et dans ce que, faute de mieux, j’appelle le réel. Je ne peux plus regarder un paysage sans qu’il y manque une pièce, sans qu’une absence, sans couleur plutôt que noire, le défigure. C’est beau, étrange, et je ne me souviens pas d’avoir jamais vu ça. Aussi, aux gens que je croise, fait défaut quelque partie de leur corps. Leur hideur ridicule les fait ressembler à des fantômes déambulant avec leurs gueules cassées, rongées par le néant qui se répand sur toute chose.

Et puis sûrement j’ai encore quelques belles années devant moi pour contempler la progression du vide fuyant des fissures de mon être. Mais la nuit a fini par s’installer dans mes pensées. J’ai jusqu’alors vécu dans la confortable idée que de mes pensées émanait ce que j’étais; que la vérité de ma personne, mon authenticité, entretenait avec mes pensées et mes mots un dialogue fidèle et loyal. J’avais dans l’idée que je pensais sans contrainte, en toute liberté et en toute conscience. Or la nuit a évidé le discours, et je dois penser avec d’autres mots. Je ne sais plus me réjouir de mes réveils, et je maudis ces vieux mots qui voudraient contenir mes débordements, me contenir, m’isoler. Je ne m’entends plus car je suis fais de ce même vieux discours dont je me suis dépris. J’ai une autre langue qui ne veut pas dire ce qu’elle doit dire, mais ne sais pas m’en servir.

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