Job en chien – Partie 1

Jamais je n’aurais imaginé me plaire ici. Calme, isolée, presque perdue dans la campagne. Profonde. Sans vis à vis. Oubliée. Tenue éloignée par la douceur, de l’effervescence de la ville, des discours mondains, de l’ivresse au détour des ruelles, des rires gras et des pleurs, des fausses réjouissances et des drames.

Si vous m’aviez connue avant tout ça, vous auriez vu en moi quelque chose d’ardent, d’en colère, d’intenable. Toujours à courir à droite et à gauche, trépignant, bousculant, écrasant tout sur mon passage, vomissant les reproches comme le chich kebab de la veille sur les gens, lesquels je prenais systématiquement pour mes obligés. Stressée par le vacarme, l’attente du pire, la peur de l’échec. Blessée par les abandons à répétition, devenue amère face aux promesses qui ne sont jamais tenues, les rides qui apparaissent mesquinement aux coins des yeux…Le couple que je rejetais, toujours d’un air faussement détaché. Mon coeur en bannière, bien niquée. Bref, une vraie peste de citadine dont le seul but était de se faire remarquer quitte à se faire détester.

La campagne…Comment a-t’il réussi à m’emmener là-bas? Je ne me suis pas débattue. Je me souviens. Je n’ai pas protesté. J’ai écouté docilement, j’ai dû hausser les épaules et peut-être même sourire bêtement. Je souris toujours bêtement quand il me parle. Je ne l’entends pas vraiment. En bref, je crois que je me suis faite avoir.

Le déménagement s’est fait sans encombre, il y a maintenant 6 mois de cela. Pas une seule assiette cassée, pas un carton d’oublié, pas de bleus sur les genoux. Une sorte de valse et volupté, comme dans la pub où des déménageurs esquissent de gracieux entrechats sur un célèbre morceau classique. Je me sentais légère et enthousiaste. Je l’étais encore il y a quelques jours, avant que tout cela n’arrive, avant que je ne perde tous mes repères et que je ne bousille le plus clair de mon temps à comprendre le pourquoi du comment.

Les jours s’écoulaient lentement et joyeusement, je me sentais de plus en plus calme et sereine, je n’étais plus angoissée, le moindre problème qui survenait n’en était plus vraiment un. J’écrivais, je passais tout mon temps à écrire. Ce roman que j’avais commencé et que je n’avais jamais eu le courage de finir avant d’emménager ici. De la littérature de fille dont je vous dispenserai. Le bonheur. Je crois bien que c’était le bonheur. Dans ma maison, avec lui. Ma maison jolie. Avec sa forêt de pins et le minuscule ruisseau à son côté que surplombait un fier petit pont de bois rouge. Et la nuit, sur la terrasse, nous allions contempler les étoiles en sirotant un coca généreusement sublimé par du Four Roses et plus rien d’autre ne comptait que lui et moi. Peut-être n’avions nous pas le choix. Nous étions les seuls survivants. Ou vivants mais on aimait dire « survivants » à des kilomètres à la ronde. Nous ne sortions de notre tanière que pour nous ravitailler ou rendre visite à quelques amis et à la famille. Nous n’avions plus soif de concerts, de décibels hauts perchés, de performances alcooliques dans les bars et de burgers frites géants quelque part entre deux métros, nous n’avions plus besoin de saisir nos reflets dans l’oeil d’autrui. On se sentait déjà beaux. Et forts. Et indépendants. On s’en vantait souvent. Entre nous, bien sûr.

Et l’odeur, le parfum. Les effluves qui se dégagaient du bois de la charpente, des vitres frappées par le soleil, et de nos bouches. Nous avions même arrêté de fumer.

Là, j’en suis à mon deuxième paquet. Je ne sais pas où il est parti et quand il reviendra. Je ne sais pas si je le reverrai un jour et s’il revient s’il ne m’obligera pas à quitter cet endroit. Je ne veux pas partir. Je veux comprendre. Et vous, vous voulez savoir.

Ce jour-là, je veux dire LE jour où les premiers faits étranges sont arrivés, nous prenions le petit déjeuner sur la terrasse. Il me parlait de son nouveau projet, nous avions depuis un certain temps envie de monter notre petite entreprise. Un projet qui lui tenait particulièrement à coeur. Il avait vraiment l’âme d’un entrepreneur, d’ailleurs il était entreprenant, c’est comme cela qu’il m’avait séduite, et en m’assurant en aparté, qu’il savait écouter.

Il voulait créer quelque chose de grandiose et qui implique nos talents artistiques combinés. Il avait tout mis sur papier et nous étudions tout cela par ce beau matin ensoleillé. Il parlait fort et faisait de grands gestes. Avec toujours ce sourire qui faisait joliment plisser ses yeux. A tout prix je voulais le conforter dans ses idées, chacun de ses mots par moi était volontiers validé. Nous étions tellement plongés dans notre conversation que nous ne sommes pas rendus compte que quelqu’un nous observait.

Ce quelqu’un était petit, trapu, baveux et blanc. Avec de grandes oreilles fièrement jetées vers le ciel et l’oeil luisant. Là, juste à nos pieds, tirant une langue qui trainait presque sur le sol. J’ai sursauté, il m’a imité puis l’a chassé. Ce chien errant.

Jusque là, il n’y a rien d’extraordinaire, ni rien de plus extraordinaire si je vous dis qu’il est revenu chaque jour à la même heure depuis, venu de nulle part, disparu à coups de pieds au cul.

Ce manège a bien duré deux semaines. Un matin, on ne l’a pas vu arriver. Ni le lendemain et encore moins le surlendemain. Il a pensé qu’il s’était peut-être fait écraser. Moi j’ai pensé que…Enfin aucune idée. Bizarrement, il me manquait. Je n’avais pas vraiment honte d’avoir ce sentiment-là, après tout il ne s’agissait pas d’un humain mais d’un chien qui est le meilleur ami de l’homme. Tout le monde sait par contre que l’homme est un loup pour l’homme.

Enfin cet animal qui s’était imposé, nous imposait maintenant son absence. Il ne manquait pas de toupet.

Son souvenir s’est par logique estompé, la vie reprit paisiblement son cours, mis à part les frasques du chat qui lui ne nous aimait pas (il devait être jaloux), aucun nuage ne vint perturber notre douce quiétude.

Je me suis arrêtée un instant, car mon téléphone vient de sonner. A sonné à trois reprises en vérité. J’ai étouffé le son, je ne peux pas le couper. On ne sait jamais. Cette angoisse qui vous tord les tripes, vous connaissez? J’ai peur que mon ami surgisse d’un moment à l’autre avant que je n’ai terminé de tout vous raconter…

Certains de nos amis disaient que le silence et la solitude finiraient par nous abrutir. Ils ne connaissaient pas le vrai choeur de la nuit, le bruissement des feuilles et le vent qui ne fait pas mal à la tête, le craquement des brindilles sous nos pas, le plancher qui proteste sans raison, tous ces petits bruits étranges auxquels on ne fait pas attention au quotidien, qui nous rapprochent encore un peu plus de la terre, de là où nous sommes censés venir et retourner.  Le vacarme du microcosme, léger, pourtant, ténu comme un murmure d’insectes.

En vérité, c’était nous qui prenions nos amis pour des abrutis, gentiment,  car ils n’avaient pas eu ce courage de s’échapper du monde, et par là ils n’avaient aucune idée de ce qu’était la vraie vie, l’existence rêvée, simplifiée, quasi mystique, originelle. Biblique, voilà.

Notre coin de Paradis, pour ne pas dire Notre Paradis. Nous étions libres nous, de nous balader entièrement nus et de courir à travers la forêt. La nuit. Notre manteau d’impunité. Une feuille de vigne par ci par là pour la pudeur. Bien qu’ici ce mot soit aussi étranger que celui « d’impudique ».

Nos amis nous reprochaient également de ne jamais les inviter chez nous. Nous n’avions juste pas envie. Non pas que nous ne les apprécions pas mais cette maison représentait quelque chose qui n’appartenait qu’à nous. Des alliances?  nous n’en portions pas aux doigts, on se tenait par les yeux. Ainsi se trouvait englobé un tout que nous refusions de partager, par peur de le voir à terme maltraité.

Je n’avais exigé qu’une chose avant d’accepter que nous nous installions, je dois bien l’avouer. De bannir de cette maison tous appareils, toutes technologies que j’ai toujours soupçonné nous rendre idiots et assistés. Je savais que mon ami était très friand de tout cela, ce pourquoi j’avais imposé cela pour une période définie. Juste une année, sans téléphone portable, sans ordinateur et sans télé. Inclus autres gadgets cosmiques phénoménaux, pommes et/ou droïdes. La délivrance.

Alors quand je me suis remise à lire de vrais livres et à écrire avec mon antique stylo plume et une rame de papier bon marché, je le voyais façonner des choses extraordinaires de ses propres mains, rendre la réalité et ses couleurs dans son cahier. En éprouver de la fierté. Fierté partagée. Il y passait le plus clair de son temps et prenait toujours plus en savoir-faire, toujours inquiet de recevoir mon avis sur chacune nouvelle oeuvre.

Une fin d’après-midi, il s’est absenté pour régler quelques soucis administratifs à la ville. Malheureusement, heureux et où que tu sois, l’état garde un oeil sur toi. Après qu’il soit parti, j’ai terminé un chapitre avant d’entreprendre quelques travaux ménagers. Sommaires, les travaux ménagers. Nous étions assez bordéliques. Nous nous étions simplement faits à cette idée.

En pénétrant dans son atelier cependant, et si nous ne voulions pas voir débarquer ces maniaques des services sanitaires et éviter la mise en quarantaine ou pire recevoir la visite rediffusée des deux marraines fées d’une émission de M6, il me fallait impérativement réagir. Je crois que j’ai un peu râlé. Puis j’ai fais les poussières et récuré le sol bariolé de trainées de peinture multicolores. J’ai mis de l’ordre dans son matériel et nettoyé ses pinceaux qui commençaient à se fossiliser et mis ses livres imbibés à l’abri en cas de nouvelle manifestation « tsunamesque » de maladresse créative.

Mes yeux se sont curieusement posés sur un carton à dessins poussiéreux posé négligemment contre une armoire pleine de rien qu’il n’ouvrait jamais. Derrière ce large carton auquel on ne faisait jamais attention, j’ai trouvé une grande boite rouge qui elle, avait été préservée des affres de la saleté. Une boite qui semblait être ouverte puis refermée régulièrement par conséquent.

Mon ami n’était pas du genre dissimulateur, il me disait tout, des choses les plus graves aux plus insignifiantes. Même si nous avions discuté par le passé de l’importance de conserver chacun une part de jardin secret, entre nous, nous ne nous sommes jamais rien caché. Sans faire exprès. Nous étions plus occupés à garder notre jardin commun invisible aux yeux des autres.

Alors pourquoi cette boite ici? Quel était cet objet étranger puisqu’il ne l’avait jamais évoqué? Dans notre maison, dont je connaissais les moindres recoins, les moindres bibelots et autres trucs infimes exhibés ou non qui la peuplaient? Pour la première fois depuis notre emménagement, j’ai vraiment ressenti la crainte, la peur de découvrir quelque chose d’affreux, de terrible, de dantesque qui anéantirait mon existence parfaite d’expatriée.

Tomberais-je sur une petite culotte qui n’est décidément pas la mienne? Des tonnes de mots doux criblés de fautes d’orthographe? Une révélation comme un hypothétique enfant caché par exemple? Un héritage mirobolant dont il ne souhaitait pas me faire profiter? Le diable je le savais, pouvait surgir à tout moment de cette boite.

Ainsi, j’ai posé les mains de chaque côté et ai entrepris de retirer le couvercle avec la plus grande précaution. J’avais les mains encore poussiéreuses et trop impatiente et anxieuse pour m’accorder un aller-retour en passant par la case salle de bains. Je ne voulais cependant pas risquer de laisser la moindre trace, au cas où je découvrais la preuve d’une quelconque tromperie ou de documents révélant l’impensable.

J’allais alors mentir, en tous cas, par omission, omettre oui, c’est le mot, que j’avais ouvert ou même aperçu la fameuse boite, lui tendre un piège le cas échéant, pour le forcer à passer aux aveux.

Le pouvoir de la culpabilité. La magie des soupçons portés sur soi. Des méthodes par trop souvent sous-estimées.

Moduler mes humeurs, ça je savais le faire. J’avais juste oublié mais je savais que ça ne tarderait pas à me revenir.

Je sentais le personnage que j’avais si facilement rejeté reprendre possession de moi et projeter son ombre par delà celle de la nouvelle moi, qui me semblait à présent si petite et si fragile. Tandis que les pires scenarii prenaient forme dans mon esprit, du bout de mes ongles, je découronnais l’écrin suspect.

Je me souviens d’avoir fermé les yeux pour les ouvrir moins d’une seconde après. Par sécurité, le diable après tout, restait dans la liste des possibilités.

A priori, rien à signaler. Du taffetas rose en recouvrait le contenu.

A cet instant, j’ai bien cru que je haïssais mon ami, j’aurais préféré une confrontation plus directe et par dessus-tout, j’étais vraiment surprise par cette faute de goût. Je détestais cette couleur.

Une crainte toute autre et refoulée pressa instantanément mon cœur.

Là-haut, un petit être semblait frapper du poing contre les parois de mon crâne. Une reverbe enflant douloureusement, s’échouant en bonds à répétition sur les nombreux obstacles rencontrés. Tellement ample était l’écho que je réalisais à quel point je m’étais surestimée toutes ces années…

Et j’ai vu là, des mes yeux vus quelque chose d’inimaginable, qui surpassait tous les films que j’avais pu me passer, toutes les images qui se succédaient depuis des heures avaient été mis au tapis par cette seule vision. Mais je ne savais pas quoi penser, ni vraiment comment je me sentais, j’étais à la fois terrifiée et rassurée en épluchant ces documents.

 

Post to Twitter