Transportée en apesanteur, je fus apaisée. Amenée dans un espace temporel et irréel comparable aux ténèbres, je fus effrayée. Enfermée et enchaînée dans le noir, au-dessus du vide, je fus obligée d’affronter mon vertige et mon effroyable envie. Elle me démangeait. Essayait-elle de me dire quelque chose ? Non, elle essayait de me faire faire quelque chose. Une étrange douleur remonta le long de mes jambes et une autre parcourue mes bras, cherchant un point sensible. Je me sentis soudainement étrange. Le feu que ces douleurs me procuraient se mit à me brûler de l’intérieur.
Suis-je en feu ?
Je regardai et touchai de mes doigts froids chacun des endroits que je sentais brûler. Au début, de petites tâches apparurent puis elles s’agrandirent, s’élargirent, m’envahirent, me firent d’abord hurler et ensuite, m’obligèrent à me débattre avec violence. Je devins incontrôlable.
Suis-je contrôlée ?
J’en avais la forte impression, aucun de mes membres ne pouvait bouger. Hélas, la scène suivante fut éprouvante : le vide s’évapora, les ténèbres m’engloutirent complètement. Je fermai les yeux, touchée de toute part par un voile semblable au duvet qui – par ailleurs – se révéla être la sensation des ténèbres et l’arrivée en enfer. Soudain, tout s’éteignit et la paix revint. Mais un air glacial me fit trembler. J’ouvris les yeux et fus incroyablement surprise. J’étais en pyjama devant une maison. Comment m’étais-je retrouvée là ? De quelle façon ? Je n’étais pas sortie pourtant.
Aurais-je été somnambule ?
Je reconnaissais le quartier, ce n’était pas loin de chez moi donc, j’entrepris d’y retourner. Le vent froid s’acharnait sur ma pauvre personne lorsqu’un oiseau passa au-dessus de ma tête en poussant son cri.
Sûrement un de ces fichus corbeaux, me dis-je.
Ces volatiles dont le noir des plumes me donnait cette impression de malheur étaient fréquents à ce qu’on m’avait dit lorsque j’étais arrivée dans ce petit coin de Portland. Mais depuis quelque temps déjà, je les croisais beaucoup trop souvent à mon goût, comme un mauvais présage. Allait-il m’arriver quelque chose ? À ma famille ? À mes amis ? Mystère.
Longeant les petites rues de plus en plus sombres, je craignais m’être trompée de direction. Soudain, un bruit me fit sursauter, m’obligeant à faire volte-face. Les battements de mon cœur s’accélérèrent quand tout à coup, je rencontrai des yeux d’un rouge vif au milieu des buissons, dans le noir, entre deux maisons qui étaient à louer depuis plusieurs mois. Leurs anciens propriétaires étaient morts, assassinés a priori, mais l’enquête n’a jamais abouti. Je voulus m’approcher, mais reculai et fis demi-tour. Dos aux yeux rouges ou à mon imagination, j’eus trop peur pour continuer avec cette cadence et décidai de me mettre à courir. Ce n’était pas la première fois que je rencontrais des yeux, que je vivais cette scène, que mon cœur s’emballait, effrayé, paniqué, horrifié.
Quelques minutes plus tard, je fus devant chez moi. L’effet pesant et effrayant des yeux sur moi ne m’avait pas lâché. L’étrange chose était quelque part, tout près, elle me guettait, j’en étais sûre.
Serais-je devenue folle ?
Je regardai la porte d’entrée. Elle était entrouverte. Au moins, j’étais sortie normalement de la maison. Je rentrai chez moi, absolument pas atteinte par le sommeil bien que je ne susse absolument pas d’où venait mon insomnie. Je montai dans ma chambre, poussée par une envie d’écrire. Je m’approchai de mon bureau, le cœur battant horriblement fort et une affreuse impression dans le creux de mon estomac. J’ouvris le tiroir du bas et m’emparai de mon journal intime. Ainsi, je me mis à écrire :
1, Septembre.
Mon cher journal, je dois t’avouer que mes crises recommencent, comme avant.
Stop, stop, stop ! Pourquoi j’écris ça, moi ? Je n’ai aucune raison de penser ça, bon sang ! Mais où ai-je la tête ? Je ne suis pas folle, ni malade. Inquiète ? Peut-être un peu, mais pourquoi ? Monsieur Hotche m’a dit que j’étais guérie, que j’étais tout à fait normale. Il est quatre heures du matin, j’ai fait un horrible rêve et me suis réveillée dehors, loin de ma maison. Comme quand j’habitais encore à Nancy, à Nice et New York. Mais je n’ai aucune raison de m’inquiéter de mon cas. Le sommeil me manque ces derniers jours, encore plus qu’il y a quelques années et il y a de fortes probabilités pour que je sois de nouveau insomniaque. Maman ne le sait pas. Maman ne le saura plus jamais, je te le jure cher journal.
Chaque nuit, je rêve puis me retrouve dehors, dans des endroits différents. J’ai ce genre de…problème depuis plusieurs années déjà. Tu le sais bien, toi, mon journal. Je n’ai jamais cessé de te raconter mes aventures, mes inquiétudes, mes peurs et tous mes cauchemars. C’est bien pour ça que j’ai déménagé quatre fois et que j’ai le droit à la visite d’un médecin tous les dimanches.
Je posai mon stylo plume à côté de mon journal, me levai de manière fébrile et descendis dans la cuisine pour me servir un verre d’eau. Je le bus d’un trait et remontai les marches jusqu’à ma chambre afin de reprendre où je m’étais arrêtée. Mais quelque chose m’en empêcha. Je ne savais pas ce que c’était, mais l’impression fut très désagréable. Je pris ma gorge d’une main et ravalai difficilement ma salive.
Un goût de sang envahit mon palais, un horrible goût de sang. Je m’étais peut-être mordu la langue ? Je m’emparai à nouveau de mon stylo, secouai mon menton et terminai rapidement mon récit :
Je ne peux rester avec toi, mon cher journal. Mes doigts me font mal et je ne sais pas pourquoi. J’ai un goût de sang dans la bouche et je ne sais pas pourquoi non plus. Je me suis peut-être mordu la langue, mais je ne ressens aucune douleur. Alors, je te souhaite un bon séjour dans ton tiroir. A bientôt.
Je poussai un petit bâillement, posai mon stylo dans ma trousse et fermai mon journal pour le cacher précieusement dans l’un des tiroirs de mon grand bureau en pin massif. Je n’eus pas le temps de l’admirer que je m’assoupissais déjà sur ma chaise et me décidai enfin à me lever pour aller me faufiler sous ma couette avant de sombrer.
J’ouvris les yeux et sursautai. J’étais assise au fond d’un lit, un lit qui m’était inconnu, dans des draps imbibés d’une odeur étrangère. La chambre avait une seule fenêtre ainsi qu’une vue splendide : une ligne droite sur le disque lumineux qu’était la lune. J’inspirai profondément par le nez et relâchai doucement par la bouche. Mon cœur s’emballa, déjà prêt à découvrir le pire. Je repliai mes genoux contre ma poitrine et verrouillai mes bras autour. Soudain, je me rendis compte de plusieurs choses en même temps : premièrement, mes mains étaient recouvertes de sang. D’où venait-il, ce sang ? Il était frais, ça se voyait, ça se sentait. Et deuxièmement, la chambre me rappelait celle de mon meilleur ami. Rectification : mon nouveau meilleur ami, Jordan, quand il m’arrivait de dormir chez lui mais l’odeur qui imbibait les draps restait inconnue.
Je me levai précipitamment du lit, repoussai les couvertures plus que nécessaire comme si elles me brûlaient la peau. J’étais pieds nus. La froideur du plancher fit monter une sensation très étrange le long de mes jambes. C’en fut presque douloureux, comme si nous passions brusquement du froid au chaud. Je m’approchai lentement de la fenêtre, l’ouvris et admirai la vue qui s’offrait à moi. Une impression de déjà-vu. Un souvenir encore flou. Je n’étais pas chez Jordan mais dans une chambre inconnue, probablement dans un haut immeuble de New York, à quelques pas de la maison où je vivais encore il y a huit mois. J’allai ouvrir la fenêtre et regardai le paysage, tentant de me rappeler les lieux. La ville était bondée et la lune était devant moi, magnifique. Je vis l’église gothique, Trinity, où ma mère allait prier pour qu’il ne m’arrive rien de plus grave que le comportement que j’avais il y a quelques temps. Ses prières ont semblé avoir été exaucées au début, durant les premières semaines mais nous avons déménagé, encore, et me voilà aujourd’hui. J’ai peur, terriblement peur mais qu’est-ce que je pouvais faire ? Je refermai la fenêtre et regardai le lit. Que faisais-je ici ? Dans quel but ? Je soupirai lentement et allai m’allonger sous la couverture. Je respirai un grand coup et fermai les yeux tout en espérant que mon réveil ne soit pas un nouveau rêve.
— Maman ! Maman !
J’ouvris les yeux et me demandai si je ne rêvais pas encore une fois. Je me trouvais dans la cuisine, assise à table, une tasse de thé et une pomme devant moi. Je regardai autour de moi. Ma mère se tenait près de la fenêtre, buvant tranquillement son café. Elle était comme tous les matins : en pyjama. Elle se tourna vers moi et me sourit. Elle avait des traits doux, un visage fin et de longs cheveux bruns ondulés souvent attachés à la va-vite avec une pince rouge allant très bien avec sa tenue. Elle passa près de moi et m’embrassa le front. Je la suivis des yeux pendant qu’elle montait les escaliers. Je restai seule un petit moment, avec ma tisane aux fruits rouges et ma pomme jaune. Alors que je terminais mon petit-déjeuner, des bruits successifs et rapides retentirent dans les escaliers. Une petite fille aux cheveux châtains et couverts de petites boucles anglaises descendit en trombe. Elle s’arrêta à la dernière marche, manquant de tomber, et me regarda, toute souriante.
— Bonjour Ophélie !
Elle vint m’embrasser sur la joue puis s’assit à table à côté de moi. Elle se servit des céréales et versa du lait dans son bol. Je la contemplai tranquillement, me demandant quand je m’étais réveillée. Je me regardai. Je n’avais aucun souvenir de m’être habillée. Charlène avait sept ans et son visage aussi fragile que de la porcelaine était le puits de mon inspiration. Elle était mon modèle quand je peignais des tableaux. Je passai beaucoup de temps à peindre mes peurs, mes cauchemars, mes rêves et certains membres de ma famille et amis. Tous les tableaux terminés étaient déposés dans notre cave, dans un coin qui leur était réservé, ou ils finissaient par être accrochés quelque part, sur un mur de notre maison. Je restai figée, les yeux dans le vide, à me questionner : pourquoi avais-je ces crises ? Étais-je en train de rêver, là, tout de suite ? Ou était-ce vraiment la réalité, cette fois-ci ? Je me levai de table, rinçai ma tasse et jetai le trognons de pomme dans la poubelle. J’embrassai le front de ma petite sœur et prévins ma mère que je partais en cours. Elle me souhaita de passer une bonne journée. Je ne pris pas ma veste et sortis de la maison. Je traversai l’allée, sortis mon portable, branchai les écouteurs et mis les extrémités dans mes oreilles. Durant le trajet, écouter de la musique avait un effet lénifiant sur moi. Nous étions vendredi deux septembre. Il faisait beau dehors mais à l’intérieur de ma tête s’annonçait un terrible orage. Je fermai les yeux et respirai l’air frais à pleins poumons.
J’entrai dans la même chambre, celle de New York, mais je n’étais pas seule. Plus vraiment seule. Un corps était étendu sur le plancher et la fenêtre, grande ouverte, libérait le parfum de la pluie. Ça sentait le chien mouillé. La pleine lune était là, encore là, toujours là. Pourquoi ? Étions-nous le même soir ? Était-ce la suite de mon précédent rêve dans cette chambre ? Je m’approchai lentement du cadavre. Son estomac était ouvert comme si un animal y avait fourrée son museau pour attraper les meilleurs morceaux. Le spectacle aurait dû me faire vomir si j’avais été innocente. Je jetai un coup d’œil à mes mains et mes vêtements. Rien. Ils étaient propres. Le cadavre était celui d’une jeune femme, dans la vingtaine à vue de nez mais je n’en n’étais pas sûre. Je m’accroupis sur la plante des pieds et la regardai de plus près, sans oser la toucher. Je penchai la tête sur le côté et la contemplai, admirai la rigidité de son cadavre et sa peau terriblement blafarde. Elle était morte quelques heures auparavant : deux sûrement. Je me relevai et allai vers le lit. Je n’étais pas couverte de sang mais aucun animal ne pouvait faire ça, pas dans un immeuble pareil ! Il y a quelque temps de ça, j’ai fait un rêve de ce type. Pourquoi ne se serait-il pas réalisé il y a deux heures ? Pourquoi ne serait-il pas l’une de mes œuvres, un tableau qu’aurait dessiné mon esprit dans le but de me faire plaisir ? Mystère, mystère. Questions dont les réponses attendaient patiemment d’agir, installées derrière la vitre d’un café au coin de la rue, attendant le temps qu’il faut pour se montrer. Je repoussai la couverture et pris les draps. J’enveloppai le corps et me mis en tête qu’il fallait m’en débarrasser et nettoyer au mieux la chambre ensuite. J’avais la situation en main. Je gérais. Oui… Je l’avais déjà fait. Je m’en souvenais.
Lorsque tout fut terminé, je partis m’allonger sur le lit. Le matelas était moelleux. Je me tournai sur le flanc, mis un bras sous l’oreiller et regardai droit devant moi. Le corps était dans les ordures, assez bien caché pour que personne ne le retrouve. Je ris. Je ris plus fort que je ne l’aurais cru. Mais je ris. Je riais de ma situation. Je riais de ce que je venais de faire. Sans savoir si le crime de cette jeune femme était le mien, je m’étais débarrassée du corps sans aucun problème. Je me souvenais maintenant. Oui, je me rappelais à présent. Je m’étais déjà débarrassée de tellement de corps. Enfants, hommes, femmes et bébés, je ne savais plus compter le nombre de personnes que j’avais vues mortes, que je m’étais vue tuer sans pouvoir faire quelque chose pour empêcher que tout cela se fasse. Mais était-ce vraiment moi ou mon imagination ? J’arrêtai de rire et me contentai de sourire jusqu’aux oreilles. Les bonnes vieilles habitudes recommençaient : somnambulisme, insomnies et amnésie partielle. Je ne pouvais rien faire contre ça. Je me levais pour tuer et je ne me couchais que lorsque j’avais nourri l’envie qui me rongeait, qui m’avait coupée dans mes rêves. Et le lendemain… le noir total, comme toujours. Je ne m’en souvenais que plus tard, quand je décidais qu’il valait mieux me taire. J’ai vu un bon nombre de psychologues et de médecins passer devant moi mais aucun n’avait déclaré un état psychopathique, un trouble psychosomatique ou une éventuelle personnalité multiple. Ils me trouvaient juste normale et débordante d’imagination. Et ils avaient bien tort. Non, je n’étais pas normale. Je n’ai jamais aimé être normale. Etre normale a toujours été : « ressembler à tout le monde ». Or, c’était bien ce que je voulais éviter. Je n’aimais pas parler avec les gens, je me contentais de les regarder, d’établir un profil puis ensuite de choisir celui qui serait le mieux pour moi. C’était si simple… c’était si amusant. Je fermai les yeux et sombrai dans les profondeurs de mes pensées les plus noires.
8 septembre.
J’ai peur d’avoir fait une énorme bêtise. J’ai fait quelque chose que jamais je n’aurais dû faire. J’ai fait des choses que je n’aurais jamais dû faire. Et j’y ai pris du plaisir ! Que l’on me punisse pour mes actes, que l’on m’envoie en Enfer pour le mal que j’ai pu faire. Je n’en ai pas tout à fait conscience. Suis-je en train de rêver encore en t’écrivant, mon cher journal ? Est-ce que tout ça n’est qu’un cauchemar ? Ou est-ce vraiment la réalité ? Tout est de ma faute. Je ne me souviens plus de grand-chose. Suis-je en train de rêver ? Que va-t-il m’arriver ensuite ? J’ai si peur de le découvrir. J’ai si peur de le vivre, mon cher journal. Mais tu ne peux pas m’aider, personne ne peut m’aider, hélas. Je suis condamnée à pécher. Mais était-ce un rêve ? Était-ce la réalité ? Mystère. Que Dieu me garde, mon cher journal.
Mes yeux s’écarquillèrent brutalement et mon pinceau rata la courbe du corps que j’étais en train de dessiner. Je jurai, exaspérée de devoir recommencer une peinture si bien entamée jusqu’alors. Peut-être y avait-il un moyen de ne pas tout repeindre ? À chaque problème sa solution. Je transformai mon décor, assombrissant les couleurs les plus claires. Au lieu de peindre une scène de jour, je peignis une scène de nuit. Je jetai un coup d’œil vers la fenêtre. Mes parents étaient de sortie, et ma petite sœur chez notre grand-mère. Je pouvais peindre dans la chambre de Charlène car la fenêtre y était plus grande et la chambre plus… carrée, laissant passer toute la lumière. Et la vue y était plus belle. Ma chambre était toute en longueur et la seule fenêtre ne laissait pas entrer assez de lumière. J’avais besoin de lumière. Je voulais la lumière. Je l’exigeais même. Je refusais d’être fatiguée. Je ne voulais pas partir dans un autre endroit. Nous étions à Nancy, en France. Nous vivions dans un quartier encore tout jeune : il y a sept ans, il n’existait pas encore. J’étais encore normale quand je suis arrivée, c’est quelques mois après que tout a commencé… insomnies, somnambulisme et cette amnésie collante. Je me sentais pourtant très bien à Nancy, j’y avais mes habitudes, mes amis, mes professeurs et ma famille. Au bout de deux ans, nous étions partis à Nice. Nous y étions restés dix mois avant de prendre le large, direction New York. L’anglais n’était pas facile, et c’était à New-York que je l’avais enrichi, approfondi. C’était bien le seul bon côté de notre troisième déménagement. Je traçai à nouveau la courbe du corps que j’avais ratée précédemment. Je terminai lentement ma peinture dont la scène me terrifia au fur et à mesure. Je finis par arrêter, me rendant compte que ce que je dessinais était l’un de mes rêves. Passé, futur ou simplement fictif ? C’était ce que mes mains avaient osé dessiner. Je posai mes pinceaux et les regardai. Je m’humectai les lèvres, secouai le menton et me levai. Je repoussai mon chevalet. Il s’écroula en arrière, mon tableau et mes affaires avec lui. Les larmes me montèrent aux yeux. Je quittai la chambre et allai m’enfermer dans la salle de bain. Je me regardai dans le grand miroir au-dessus du lavabo. Je me fixai. Je fis la grimace, me demandant si je n’allais pas devenir un monstre comme dans les films que j’avais l’habitude de regarder. Mes cheveux bruns étaient ternes, gras, attachés à la va-vite. Mes yeux étaient rougis. Mes joues aussi. Je ne savais pas pourquoi. J’ouvris le premier tiroir de la commode à ma gauche. J’y pris ma petite trousse noire. Je fouillai à l’intérieur jusqu’à trouver la petite poche que j’avais faite au fond, sous les fards à paupières et pinceaux adaptés. J’en sortis une lame. Une lame dont j’avais pris l’habitude de me servir depuis quelques années déjà, de nettoyer après l’avoir utilisée puis de la cacher à la vue de mes parents, de ma famille. Je plantai la pointe juste sous la veine de mon poignet droit et commençai mon travail. Je me fis trois longues entailles verticales sur chacun de mes bras, assez profondes pour ne pas qu’elles disparaissent avant au moins deux semaines. Je nettoyai ensuite mon outil à l’alcool et le rangeai soigneusement. Je mis mes deux bras sous l’eau. La douleur fut vive mais j’en avais l’habitude, je m’en moquais. Je ne bandais pas les plaies, je me contentai de les rincer et d’appuyer un bout de tissu contre elles. Enfin, je retournai à mon chevalet pour nettoyer mes affaires et la peinture qui avait dégouliné. Quand tout fut fini et bien à sa place, je restai plantée là, immobile, au milieu de la chambre. Mes yeux firent la navette entre mon œuvre et la vue lumineuse que m’offrait la fenêtre. Cela ne dura que quelques minutes avant que je ne me mette à divaguer. Je vis d’abord un filet de sang descendre le long du mur juste devant moi. Le liquide rouge semblait venir de l’étage au-dessus, mais le sang ne pouvait pas transpercer le sol, c’était impossible. Je délirais. C’est comme ça que tout a commencé. L’unique filet fut très vite suivi par d’autres, à droite et à gauche et le mur ne tarda pas à en être maculé. Le papier-peint argent s’imbiba de rouge. Je serrai les dents et les poings. Je jetai un coup d’œil à mon tableau et je fus surprise : la toile était blanche, nue, vide, comme si je n’avais jamais rien dessiné, comme si je n’avais pas dessiné le corps de cet homme, au sol, mort, le torse ouvert et cette jeune fille de dos qui n’était que moi. Qui semblait n’être que moi. Les larmes me montèrent aux yeux. Je regardai le sang qui coulait toujours le long du mur. N’allait-il jamais s’arrêter ? Soudain, l’écoulement se fit plus rapide puis finit par gicler, s’étalant sur les autres murs, le sol tout juste lavé et moi. Je me tins la tête à deux mains, hurlai et quittai la chambre en courant. J’allai m’enfermer sur le balcon et m’assis contre le rideau vert qui cachait la vue sur les étagères bondées et l’armoire où l’on mettait nos rollers et nos sacs. Je repliai les genoux contre ma poitrine et verrouillai mes bras autour. Je posai mon front sur mes genoux et respirai un grand coup.
Ne pas fermer les yeux… ne pas fermer les yeux… ne pas fermer les yeux, me répétai-je à voix haute comme en pensée.
Ferme les yeux.
Je relevai la tête, surprise d’entendre une voix masculine m’ordonner le contraire de ce que je me répétais, exigeant ma propre obéissance. Je murmurai la réponse négative et la voix recommença.
Ferme les yeux.
Elle fut suivie par des bruits de cane, des grésillements, sifflements, gazouillis et des sons étranglés, stridents. Je me mis à pleurer. Je secouai le menton, répondant de nouveau à la voix. Elle me répéta la même chose mais cette fois, le ton fut différent, plus dur, coléreux et méchant. Je reposai mon front dans le creux de mes genoux et secouai derechef le menton. La voix recommença son ordre mais s’arrêta en plein milieu de sa phrase. Je relevai la tête et sursautai. Le cadavre de mon chien – Picasso – gisait devant moi, le flanc ouvert. Son sang était étalé tout autour de lui. Mon visage se décomposa en une expression terrifiée. Je fermai les yeux. Je voulais échapper à cette réalité et ma seule échappatoire : fermer les paupières et tenter de tout oublier.
Je me sentis tomber en avant. Je m’écroulai sur le ventre. Mes doigts touchèrent de l’herbe. De l’herbe ? Je relevai brusquement la tête, rejetant mes cheveux en arrière et découvris le corps d’un homme. L’homme que j’avais dessiné sur ma toile. Mon cœur s’emballa. Ma vue devint floue. Je clignai des yeux une douzaine de fois pour rétablir ma vision. La sueur dégoulinait de mon front, de partout et mon rythme cardiaque était beaucoup trop rapide à mon goût. Retrouver la vue me paraissait difficile mais, après quelques secondes, je pus distinguer toutes les blessures que j’avais faites à l’homme devant moi. Mais serait-ce vraiment moi qui avais fait ça ? En étais-je vraiment capable ? Mystère. Toujours ce mystère. Je me redressai à quatre pattes et m’approchai du corps. Je regardai son visage couvert de bleus. Certains tournaient au violet et vert. Je les tâtai. J’espérai le voir se réveiller malgré ses blessures. Je vérifiai son pouls : il était bien mort. Mort pour de bon. L’avais-je tué ? L’avait-on tué ? Je relevai légèrement la tête et regardai autour de moi : nous étions au parc de la Pépinière. J’étais toujours à Nancy et il faisait nuit. Je baissai les yeux sur le mort et l’inspectai. Avait-il une montre ou un portable ? Je ne voulais pas connaître son identité. Et si c’était un ami de la famille ? Son visage était tellement tuméfié que je ne pouvais le reconnaître, peu importe qui il était. Il n’avait pas de montre au poignet mais un portable LG dans la poche droite de son jean. Il était plus de deux heures du matin. Qu’est-ce qu’un homme faisait au parc de la Pépinière ? Et qu’aurais-je fait au même endroit si j’étais vraiment innocente ? Je portais un sweat noir et les poches me semblaient lourdes. Je les fouillai et en sortis un petit tournevis et un couteau suisse. Leur point commun – le plus inévitable vu la situation – ils étaient couverts de sang. C’était moi. J’étais la meurtrière de cet homme. Mon premier meurtre et je ne m’en étais pas rendu compte. Était-ce à cause de mes crises de somnambulisme ? Je n’étais pas consciente. Comment avais-je pu ? Ces crises n’entraînent pas les meurtres ! J’avais des hallucinations, des voix dans ma tête et je me sentais changer petit à petit. Étais-je atteinte par une maladie mentale ? Mystère… mystère, toujours ce mystère. Je me sentis pleurer. Ma gorge me brûla. Mon estomac se serra. Mes mains me faisaient mal. Je les regardai : couvertes de griffures et autres plaies de défenses. Je déglutis et fermai les yeux, le plus fort possible en me levant. Je reculai à grands pas. Quand je décidais de me retourner, je ne sentais même plus le sol sous mes pieds.
1 Janvier.
Mon cher journal, une nouvelle année vient de commencer et ma vie s’enchaîne, de plus en plus catastrophique. Il est onze heures du matin. Mon médecin est là, en bas, dans le salon. Il m’attend. Mais je ne veux pas aller le voir. Je refuse de répondre à ses maudites questions, sentir ses mains et son regard sur moi. Je veux rester avec toi, mon cher ami. Tu es le seul qui puisse me comprendre et à qui je puisse tout dire sans être jugée en retour. J’ai tué une petite fille hier soir. À vrai dire, je ne sais pas si je l’ai vraiment tuée. Je ne sais pas… je ne sais plus… tout ce que je peux te dire à ce sujet, c’est que j’ai vu son cadavre sur la promenade des Anglais. Je me suis vue sur la plage, devant le corps, en pleine nuit. C’était un flash… oui, un flash. Peut-être un souvenir. C’est encore flou dans ma tête. Nous sommes arrivés à Nice à temps pour fêter Noël dans notre nouveau chez nous et voilà que tout recommence. Ce n’était qu’une enfant… je voudrais arrêter tout ça mais pour cela il faudrait que j’arrête de dormir, de penser, que je meure au plus vite. Je ne veux pas qu’il y ait une victime de plus mais je n’ai pas le courage de me tuer moi-même et de blesser mes parents et Charlène.
Ma mère m’appela de l’étage en dessous. Le médecin s’impatientait et elle aussi, à priori. Je l’ignorai et repris mon récit :
Je commets d’horribles péchés en tuant ces personnes. C’est impardonnable. Je n’ai pas ma place au paradis. Je ne suis faite que pour l’enfer… Pourquoi tuer des étrangers ? Étais-je vraiment leur meurtrière ? N’était-ce pas seulement mon imagination qui me jouait de mauvais tours ?
Ma mère m’appela à nouveau, plus fort. Je terminai mon texte :
Ma mère me réclame. Je dois descendre. J’y suis contrainte. Je suis désolée mon cher journal. Prie pour que je ne fasse pas d’autres bêtises dans les prochains jours, les prochaines nuits. Combien de temps resterons-nous à Nice selon toi ? Peu de temps, j’en ai bien peur. Mais ce n’est guère de ma faute. Pas entièrement. Je t’embrasse mon journal. Que Dieu te bénisse.
Je rebouchai mon stylo, rangeai mon journal à sa place et remis le stylo dans ma trousse avant de la refermer. Je descendis les escaliers d’un pas nonchalant. Je n’aimais pas la présence des médecins. J’avais toujours l’impression de n’être qu’un cobaye pour eux. Dans quel but ? Dieu seul le sait et il a bien de la chance. Le suspens, l’attente… tout ça ne m’a jamais réussi. Monsieur Duke était installé sur notre canapé. Ma mère était debout, poings sur les hanches. Lorsque je pénétrai dans le salon, ce fut comme si j’entrais dans la cage aux lions. Je n’aimais pas la tension qui régnait dans la pièce. Ça m’étouffait. J’allai me servir un verre d’eau.
— Ophélie ?
Je ne réagis pas. Il avait remarqué que cela faisait un moment que je ne m’étais pas occupée de moi, de mon apparence. Mes cheveux étaient toujours ternes et gras. J’avais des cernes sous les yeux et mes ongles étaient noirs. Je ne les curais pas assez ni ne les soignais. Beaucoup étaient cassés. Je bus mon verre d’eau d’un trait.
— Ophélie, regarde-moi.
Je me tournai vers lui.
— Bonjour monsieur Duke, le saluai-je comme si de rien n’était.
Je m’approchai de lui. Il se leva du canapé et vint me saluer, gentiment. Il sentait toujours la cannelle.
— Comment vas-tu aujourd’hui ? me demanda-t-il.
Je regardai le sol. Je regardais tout le temps le sol. Je ne savais pas ce qu’il avait d’intéressant. Mon médecin chercha mon regard. Et il finit par le croiser. D’un pouce, il me releva le menton et répéta sa question.
Ne lui réponds pas.
Mon cœur s’emballa.
— Comme dimanche dernier, lui répondis-je le plus calmement possible.
— Tu me sembles tendue. Que t’arrive-t-il ?
— Rien, lui répondis-je. Rien du tout. Je suis fatiguée.
Il m’adressa un mince sourire. Pas très convaincu, le médecin.
— Tu es tout le temps fatiguée.
Regarde sur ta droite.
J’obéis instinctivement à la voix et vis ce que je n’aurais jamais dû voir. Le mur de la cuisine dégoulinait de sang. Il venait de l’étage au-dessus, de la chambre de Charlène. C’était comme à Nancy, dans la chambre de ma sœur sauf qu’il y avait quelque chose de différent. De bien différent. Au milieu du sang, bien rouge, liquide, terrifiant, il y avait écrit « tue-le » en grosses lettres. La voix du médecin fut si lointaine que j’eus du mal à comprendre ce qu’il disait et à me rendre compte qu’il m’avait répété sa question plusieurs fois.
— Ophélie, ça va aller ?
Je le regardai, déconcertée. Je clignai des yeux, comme pour espérer que ce que je venais de voir n’était que le fruit de mon imagination. Je jetai un coup d’œil au mur mais il n’y avait plus rien. Je soupirai. Je le savais d’avance. Je savais pertinemment que ce n’était pas mon imagination mais moi. J’avais un problème mais prendre le risque de le dire et d’en subir les conséquences ? Jamais… jamais… jamais.
Je regardai à nouveau le médecin. Il me caressa la joue de sa main droite : moite. Il semblait très inquiet, stressé. Il leva la tête, s’adressant dorénavant à ma mère.
— Elle a besoin de sommeil. Ophélie a-t-elle des insomnies ?
Je sentis ma mère derrière moi. Elle passa ses mains sur mes épaules et me les malaxa, comme pour calmer la tension qui bouillonnait en moi. J’étais contractée. Tout le temps. Elle m’embrassa le sommet du crâne.
— Trop souvent, docteur. Trop souvent. C’est assez inquiétant et ce n’est vraiment pas nouveau chez elle.
— Je vois, murmura le médecin l’air pensif. Faites-la dormir l’après-midi, donnez-lui des somnifères s’il le faut mais dans tous les cas, faites-la dormir.
Je savais que maman serait d’accord pour me faire prendre des somnifères mais, même avec ces médicaments, je savais que j’allais commettre encore l’un de ces irréparables et impardonnables péchés. Incapable de penser à autre chose qu’à ça, je fermai les yeux.
J’ouvris les yeux. J’étais au milieu de la route, de notre quartier de Portland sur la trois cent trente-trois, onzième Avenue Est. J’étais juste devant ma maison. Elle était grande, même un peu trop. La façade était mêlée de gris et de blanc mais l’encadrement des portes était rouge. Le toit de notre porche avait une forme triangulaire. Très joli. Je clignai des paupières, me demandant ce que je faisais devant ma maison. Ce que je pouvais bien faire en pleine nuit devant ma propre maison. Mes poings étaient serrés, celui de droite un peu plus que celui de gauche et je ne tardai pas à découvrir pourquoi. Je sentis quelque chose d’étrange entre mes doigts. C’était visqueux et ça ne présageait rien de bon. Je levai le poing droit et découvris avec horreur ce que je détenais : un morceau d’intestin. Celui d’un animal à première vue. Un chat peut-être. Il y avait beaucoup de chats de gouttière dans les environs et certains propriétaires laissaient les leurs sortir. Je déglutis et fermai les yeux. Je secouai la tête. Je ne lâchai pas l’intestin et commençai à marcher.
Je rouvris les yeux. Mes jambes s’étaient arrêtées contre ma volonté. Je n’étais même plus debout. J’étais à mon bureau. J’étais encore à Nice. Je ne le rangeais plus comme avant. Mon journal intime était fermé et il y avait des traces de sang dessus. Des doigts. Mes doigts. Je regardai autour de moi. Rien d’autre n’avait changé. Je reportai mon attention sur mon journal et l’ouvris. Je ne lus pas les pages que j’avais écrites précédemment. Je les passai jusqu’à tomber sur une page bizarre. Des cœurs y avaient été dessinés avec du sang. Je déglutis et tournai encore la page.
6 Mars.
Je l’ai tué !!
Je l’ai tué !!
Mon cher Journal, je l’ai tué. J’ai fait ce que la voix m’a dit… Ah, plus le temps passe plus je change. J’ai récupéré mes nuits perdues grâce aux somnifères et grâce à Monsieur Duke. Pour le remercier, j’ai fait comme la voix me l’a dit ce dimanche si spécial… il m’a fallu du temps, mon cher journal, pour comprendre que lorsque la voix m’ordonnait quelque chose, je devais obéir. Je n’ai jamais aimé les médecins. Je n’étais qu’un cobaye pour eux. Il avait l’air inquiet pour moi, monsieur Duke, mais sa façade n’était que factice… La voix me l’a dit !
Je soupirai un grand coup. Je tournai les trois autres pages : couvertes de traces et d’empreintes de doigts ensanglantés. Le sang était sec. Je soupirai à nouveau et reculai ma chaise. J’eus un temps d’arrêt. Qu’avais-je fait ? Ce meurtre était-il passé aux informations ? Mystère. Toujours ce mystère. Ça en devenait étouffant. Je me levai de mon bureau et sortis de ma chambre. Je rencontrai ma sœur qui jouait, assise dans le couloir. Je descendis dans le salon, pris la télécommande, m’affalai sur le canapé et allumai la télévision. Un cartoon. Rien de plus nul qu’un dessin animé. J’aimais pourtant ça avant. Mais c’était du passé. Je me massai les tempes, comme si elles avaient été douloureuses. Puis, alors que je fermais les yeux, m’imaginant loin de cette réalité qui était la mienne, la voix m’appela. Cette fois-ci, elle était féminine.
Je rouvris brusquement les yeux et me sentis tomber. Mon dos cogna quelque chose de dur. J’eus mal. Je regardai autour de moi. J’étais sur les fesses, en bas des marches de notre escalier. J’avais probablement glissé. Il faisait noir. Bizarrement, l’atmosphère de la maison ne me disait rien qui vaille.
Ophélie.
Je tournai la tête. L’écran de la télé était brisé, comme si quelqu’un avait frappé dedans. Il y avait du sang. Était-ce à mains nues qu’on l’aurait cassé ? Était-ce possible ?
Ophélie.
Une vive douleur me monta le long des bras. Je fis de mon mieux pour ne pas crier. Je regardai mes mains. Mes deux petits doigts me semblaient retournés. Mes poignets me faisaient très mal aussi. Étaient-ils cassés ? Oui. Mais je n’avais pas cassé l’écran de la télé. J’avais essayé mais en vain. Je n’avais récolté que mes petits doigts retournés, mes poignets cassés et mes autres plaies. La paume de mes deux mains était légèrement creusée. Il y avait beaucoup de sang. Je m’étais probablement servi de quelque chose pour casser la télévision du salon. Il n’y avait pas d’autres solutions.
Ophélie.
Je secouai le menton. Pourquoi la voix m’appelait-elle ? Que me voulait-elle ? Qu’avais-je encore fait ? Pourquoi ma famille n’était-elle plus là ? M’avaient-ils laissée ? Avaient-ils appris mon secret ? Étaient-ils allés le dire ? Ils n’étaient pas partis, les affaires étaient là. Un verre de lait était posé sur la table basse avec un bol de pop-corn. Je l’avais fait à mon père parce qu’il regardait un film. Je me souvins. Le titre m’échappait. Je me levai. Je tentai de me mettre debout sans trop utiliser mes mains. J’avais très mal. Tellement mal que ça m’en donnait le tournis. Je vacillai un petit moment et finis par m’asseoir sur l’une des marches pour ne pas tomber et me faire davantage de mal.
Ophélie.
— Laisse-moi.
J’espérai qu’elle m’entendrait. Qu’elle comprendrait que je ne voulais pas lui obéir tant que je n’aurais pas retrouvé mes parents.
— Charlène ! appelai-je.
Aucune réponse.
— Papa ! Maman !
Aucune réponse. Je me levai des marches.
Non. Sors de la maison.
Je soupirai et lui obéis. Sortir de la maison, ce n’était pas comme tuer quelqu’un. La vue que j’eue de notre allée me surprit : des corbeaux. Beaucoup de corbeaux attendaient en me regardant. Je soutins leur regard noir et avançai, les testant au passage. Ils me suivirent du regard. Ils ne me lâchèrent pas des yeux une seconde. L’un d’entre eux descendit de notre boîte aux lettres dont il s’était servi comme perchoir et s’approcha de moi. Les corbeaux étaient comme les vautours : la présence de mon sang leur montrait ma faiblesse, peut-être même ma mort ou celle d’une autre personne. Enfin, je le pensais.
— Sale bête, va-t’en !
Il déploya ses ailes et sautilla en arrière. Il me lâcha du regard lorsqu’un autre corbeau le suivit et le reporta aussitôt sur moi. Tous les corbeaux croassèrent. La rue était vide. Avec le vacarme que faisaient les volatiles de malheurs, je pensais que nos voisins allaient venir voir ce qu’il se passait. Je décidai de rentrer chez moi. Mais la voix en avait décidé autrement.
Tu ne dois pas rentrer dans cette maison.
Pourquoi me disait-elle ça ?
Tu dois quitter la ville. Quitte-la, maintenant !
Je secouai la tête. Je ne voulais pas partir tant que je n’avais pas trouvé ma famille. Où était ma petite sœur ? Où étaient mon père et ma mère ? Pourquoi m’avaient-ils laissée ?
— Charlène ! Réponds-moi, ma chérie !
Toujours aucune réponse. Mon estomac se serra. Je montai les escaliers, lentement, angoissée de ce que j’allais peut-être découvrir. Arrivée dans le couloir, j’allai directement dans la chambre de mes parents. Les couvertures étaient défaites et le contenu de leur armoire avait été jeté par terre. Je sortis de la chambre et courus dans celle de Charlène. Personne, mais il avait du sang par terre. Pas beaucoup, certes, mais il y en avait tout de même. Je me pétrifiai. Les avais-je tués ? J’espérais que non…
J’allai dans chacune des pièces de l’étage. Mon estomac et ma gorge se serrèrent un peu plus à chaque fois que je ne les vis pas. Étaient-ils morts ? M’étais-je débarrassée des corps comme je l’avais souvent rêvé ? Je redescendis, manquant de tomber encore une fois. Je traversai la cuisine et allai dans le garage. Je sursautai lorsque je vis le corps de mon père, étendu de tout son long au sol. Je le retournai pour voir ses blessures. Un trou rouge était formé au milieu de son polo vert. Ses yeux étaient ouverts. Je mis une main devant ma bouche. Je réussis à ravaler ma bile mais je fus incapable d’empêcher mes larmes. Je contournai le cadavre puis notre voiture, une Peugeot 406 gris métallisé. Je découvris le corps de ma mère contre la sortie du garage, avec les mêmes blessures que mon père. Ses yeux me regardaient. Mon cœur s’emballa. Je m’agenouillai près de son corps et pleurai. J’appuyai mon front contre son épaule. Ma mère était sur le flanc, dos contre la grande porte coulissante du garage. Pourquoi avais-je tué mes parents ? Pourquoi m’en étais-je pris à eux ? Pourquoi n’avais-je pas de sang sur moi ? Où était ma sœur ? Quand avais-je donc fait cela ? Était-elle morte, elle aussi ? Je levai la tête et criai le nom de ma petite sœur en espérant qu’elle m’entende et qu’elle sorte de sa cachette. Je voulais qu’elle vienne me voir. Mes mains tremblaient.
Tu l’as tuée. Sors de cette maison. Quitte cet endroit et vas te cacher dans la forêt.
Je secouai la tête. Je ne voulais pas l’écouter. Je ne voulais pas lui obéir. Je me relevai et allais dans la dernière pièce que je n’avais pas fouillée. C’était là que ma mère lavait nos vêtements et il y avait un lavabo… J’entrai rapidement et allai directement vers le lavabo. Il y avait du sang. Je le savais… je le savais. J’allai vers le bac à linges. Je pris mon courage à deux mains et soulevai le couvercle. Il avait des vêtements couverts de sang. Mon Tee Shirt blanc devenu rouge et mon bermuda beige dans le même état. Je m’en doutais… je m’en doutais. Je refermai le couvercle et sortis de la pièce. Je sortis du garage après avoir jeté un dernier regard à mes défunts parents. Je retournai dans le Salon, passai devant les escaliers… soudain, une petite voix familière m’appela.
— Ophélie ?
Je tournai la tête et regardai en haut des marches. Charlène serrait sa peluche contre elle. Elle ne semblait pas blessée mais elle tremblait. Je secouai le menton, ne voulant pas croire ce que je voyais là. Je ne pouvais pas y croire. Je tendis ma main vers elle mais Charlène recula. Elle n’avait rien à craindre. Je l’espérais du moins.
Regarde à droite.
Je lui obéis et vis de nouveau le mur dégoulinant de sang. Il me semblait chaud. Il provenait toujours du plafond, de la chambre de ma petite-sœur. Une sensation brûlante, presque électrique, monta le long de mon corps et de grosses lettres capitales se formèrent au milieu du mur rouge. Il était écrit : « Tue-la ». Je compris tout de suite ce que la voix voulait. Elle souhaitait que je tue ma petite sœur comme j’avais tué mes parents. Je secouai la tête, en signe de refus. Je jetai un coup d’œil à Charlène mais elle était partie. J’allai prendre le verre de lait et le bol de pop-corn sur la table basse et m’assis dans la cuisine. J’en pris une poignée et la mangeai sans lâcher le mur ensanglanté du regard. Je bus une gorgée de lait et vis soudainement les lettres former une autre phrase. Rien avoir avec l’ordre. Il était marqué : « Tant pis pour toi ». Je soupirai en grand coup, les battements de mon cœur irréguliers et la bile qui remontait au creux de ma gorge. Je fermai les yeux et posai mon front sur la table. La sensation froide du bois me fit du bien.
Je rouvris les yeux, d’un coup sec et me levai. J’eus le tournis et me rassis. Je clignai des paupières. Il faisait trop clair ici. Ou étais-je ? Tout était blanc, trop blanc à mon goût. Je ne pouvais bouger mes bras. Ils étaient comme collés l’un contre l’autre dans mon habit d’un blanc délavé. Pourquoi ? Où étais-je ? Que faisais-je ici, dans cette chambre sans fenêtre ? Je n’avais qu’un lit et une petite table. Mon journal était posé dessus. Ses pages avaient légèrement jauni. Je ne pouvais pas écrire. Je ne pouvais même pas le prendre entre mes mains. Voulait-on me torturer ? Comment avais-je atterri ici ? Je soupirai longuement. La porte devant moi s’ouvrit. Une jeune adolescente pénétra dans ma chambre. Je l’aurais reconnue entre mille. Charlène était là et elle avait grandi. Ce n’était plus la même petite fille de sept ans que j’avais quittée, qui s’était cachée alors que je me lamentais devant ce mur couvert de sang. Avais-je rêvé ce jour-là ? Tous ces jours-là ?
— Bonjour, Ophélie. Ça fait longtemps que je ne t’ai pas rendu visite mais grand-mère m’a confié un bon nombre de tâches à faire en plus des cours.
Elle semblait aller très bien. Depuis combien de temps étais-je ici ? Où étais-je ? Je la regardai, déconcertée et un peu… perdue. Elle le remarqua mais ne s’approcha de moi que de deux pas, comme si elle avait peur. Et elle avait peur. Que pouvais-je lui faire ? Je ne voulais pas lui faire de mal. Je me refusais de lui faire du mal. Je lui ai pourtant prouvé ce soir-là. Mais elle n’a pas entendu la voix, elle n’a pas vu le mur, elle m’a simplement vue, moi. Quel regard avais-je ce jour-là ? À quoi ressemblais-je aujourd’hui, avec quelques années de plus ?
— Où suis-je, Charlène ? lui demandai-je d’une voix que j’eus du mal à reconnaître tellement elle était rocailleuse.
— Tu ne sais pas ?
— Non, lui répondis-je en secouant la tête.
Je me rassis sur mon matelas nu. Charlène fit un nouveau pas en avant. Elle hésitait.
— Tu es dans un hôpital psychiatrique.
La surprise me piqua au nez. J’écarquillai les yeux. Elle me regarda, interrogatrice.
— Tu ne t’en souviens pas ?
— Non.
— Et depuis combien de temps suis-je ici ?
— Huit ans maintenant.
Je jetai un coup d’œil à mon journal. Il m’attirait, étrangement. Je reportai mon regard sur ma sœur mais la peur me poignarda droit au cœur. Les murs de ma chambre blanche dégoulinaient de sang. Une fois de plus.
— Je suis venue parce que nous sommes le vingt juillet aujourd’hui. Tu as tué nos parents à cette date et c’est aussi ton anniversaire.
Tue-la, que tu en aies envie ou pas.
Je regardai soudainement mon journal.
Obéis-moi.
Je regardai fixement la source puis finit par me coucher sur ce qui me servait de lit. Un simple matelas suspendu.
— Peux-tu me rendre un service ?
Ma voix était neutre. Je l’entendis déglutir. Elle eut un moment d’hésitation avant de me répondre.
— Oui, lequel ?
— Va-t’en et ne reviens jamais me voir.
Je fermai les yeux, condamnée à errer, enfermée dans les souvenirs. Mes souvenirs. Croyez-moi, tous autant que vous êtes, jamais vous ne serez à l’abri de la manipulation, quelle qu’en soit la forme ou le pouvoir sur vous. Je vais mourir dans ma chambre, hantée par la voix de mon journal…