Elle sortit de la bouche du métro dans cette chaleur de l’été qui donne aux villes une odeur de poussière et de solitude. Ceux qui ont déjà traîné le long des vitrines brûlantes les poches vides le vivent plus crucialement que les autres; mais elle n’était pas venue faire du shopping.
Une simple robe de tissu beige, les mains soignées, pas de sac à main au contraire de toutes ces femmes pressées qui la croisaient les yeux rivés au sol….Elle se dirigea vers une artère peu animée. Une horloge indiquait dix-sept heures.
Une femme devant un snack, en recherche de clientèle, lui proposa d’entrer se rafraîchir. Elle accepta.
- Alors, qu’est-ce que je lui sers, à la p’tite dame ? Un soda ? Une glace ?
- Un thé glacé, je veux bien…Mais voyez-vous, je n’ai pas d’argent…
- Ah…c’est embêtant, ça….Et cette croix, à votre cou ?
- Ça me vient de mon père. Ce sera suffisant ?
- Pour vous, oui, répondit la patronne avec un air mauvais, la main tendue.
- Alors, prenez… Le pendentif doré changea de main. Elle reçu un gobelet de thé à peine frais.
- Vous devriez partir assez vite. Mon mari va arriver, il n’aime pas que je fasse des cadeaux aux clients. Ne jetez pas je gobelet par terre. Il y a des poubelles.
La rue était toujours aussi chaude; plus de monde, aussi. Les bureaux se vidaient de leurs employés. Il flottait une vague odeur de fond de teint et de transpiration. Un type assez gros l’aborda.
- On se promène ?
- Je cherche quelqu’un…
- Je suis là, ma belle. Venez, je connais un endroit sympa pour discuter.
- Je suis pressée. Un autre jour..
- J’insiste.
Il la prit par la taille. Elle ne se débattit pas. Il avait sorti un petit couteau et le pressait contre son flanc. Il l’entraina dans une ruelle, derrière un tas de cartons. Deux autres hommes étaient là. Le plus âgé la gifla, le plus maigre lui arracha sa robe, et ils la violèrent.
Quand elle reprit connaissance, la lumière du soleil n’éclairait à grand’peine les toits hérissés d’antennes. Elle essuya les souillures avec les vestiges de sa robe devenue chiffon, trouva un rideau froissé tombé d’une poubelle, le ceignit autour d’elle avec une corde.
Elle sortit pieds nus de la ruelle. Un vieil homme la vit; il vint à sa rencontre.
- Madame…êtes vous sûre que ça va ?
- Oui.
Il s’approcha, la regarda de côté, elle tourna la tête; il la voyait mieux, son profil maintenant éclairé par le spot d’une vitrine.
- On se connaît, il me semble.
- Oui, répondit-elle…
- Vous êtes la demoiselle du lac ? Mon dieu..il y a si longtemps…Toujours le même regard…
- Je vous cherchais
- Moi ?
- Vous nous avez sauvé de la noyade. Cinq enfants. Et êtes parti sans un mot.
- J’ai fait ce qu’il fallait faire. Tout le monde en aurait fait autant.
- Cette pensée vous honore…mais vous vous trompez.
- Vous m’avez cherché pour me dire ça ? Ce n’était pas la peine.
- Pas pour vous dire ça. Votre coeur. Vous savez.
- Oui. Il va lâcher d’un moment à l’autre. Qui vous en a parlé ? Ce n’est pas grave. Mon épouse est morte il y a six ans, mes enfants sont grands et heureux, enfin, je pense. J’ai bien vécu. J’ai fait de mon mieux. J’ai eu plus d’échecs que de réussites, mais non, vraiment, je n’ai aucun regret. La mort peut venir.
- C’est moi.
Le vieux recula.
- Vous…non…ce n’est pas possible.. L’air lui manquait. Quelque chose appuyait contre sa poitrine.
- N’ayez pas peur, dit la jeune femme.
Elle ouvrit les bras. Une lumière dorée descendit d’en haut, les enveloppa, les réunit. Une boule lumineuse vint les englober, les dissoudre. Certains virent quelque chose de brillant monter doucement vers le ciel, comme une fusée de feu d’artifice, mais lente, silencieuse. Puis ils oublièrent.
Yokshares, Juin 2010 Publié sur le site Yokshares Venue rien que pour lui