Une fessée d’amour pour Tequila

Quatrième Chapitre

Minette : c’est pas un nom 

pour un petit lion !

 

- Monsieur, bonjour.

 C’est le pharmacien qui me salue.

- Bonjour, Monsieur.

 C’est moi qui lui réponds. Mais après, je l’avoue, tout se bouscule dans mon esprit et je ne sais plus vraiment comment commencer.

Et j’entreprends le récit depuis le début. Tout y passe : le gel, la chatte, le soleil d’hiver, le départ, la tristesse, le soleil d’été, le retour…

- Elle avait une énorme plaie à la base du cou qui heureusement est guérie ! Et son dos ! Tout en pointillés en février comme si elle s’était battue contre une bête plus forte qu’elle qui lui aurait troué la peau à de multiples endroits, mais encore tout en pointillés depuis fin juillet comme si ces combats continuaient.

Et de me souvenir et de lui dire qu’elle ne craint pas de chasser, car depuis quelques temps j’ai découvert des souris et des musaraignes mortes que la petite chatte me destine en les déposant la nuit sur le premier pas japonais de la pelouse, près de la porte d’accès par le garage, ou à l’entrée du jardin potager.

- Et des cicatrices, elle en fait quoi ? me questionne le pharmacien.

- Elle les attaque à pleines dents comme si elles la démangeaient !

- Des puces !

- Comment ça, des puces ?

- Et des tiques aussi sûrement, en supplément !

Je ne m’attendais pas à une telle explication et je suis plutôt décontenancé. Ainsi donc de ridicules bestioles peuvent à la longue être responsables de semblables dégâts. La malheureuse doit en être couverte et si elle se gratte ou se mordille sans cesse, c’est bien à cause des insupportables démangeaisons.

Le pharmacien confirme mes dires et ajoute :

- Je peux vous proposer un shampooing antiseptique.

- Inutile ! Je ne peux même pas la toucher !

- De la poudre antipuces. C’est plus simple. Il suffira de lui en saupoudrer sur le poil. Et un lait à base de corticoïde et d’hydrocortisone pour soigner les plaies.

Dans la pelouse, il y a ma femme, avec l’écuelle pleine à la main, de quoi attirer la malade qui d’ailleurs s’approche avec un miaulement de bête qui aujourd’hui a faim, et il y a moi, les mains enfilées dans de minces gants de protection, la gauche tenant la poudre antiparasitaire, la droite le lait.

Tentons d’abord la poudre. Les conseils d’utilisation disent de la répartir sur le corps de l’animal tout en frictionnant et en écartant le poil afin de la faire bien pénétrer.

Tandis que Minette dévore gloutonnement, je fais tomber subrepticement la poussière blanche sur le dos et la queue. Elle a senti quelque chose et lorgne vers ce plumeau qui s’agite et a changé de couleur. Pas de quoi l’alarmer car elle continue son repas.

Cependant cette poudre grossièrement étalée sur le pelage ne peut guère produire d’effet, le vent aura tôt fait d’en disperser une partie, les pattes de la chatte feront le reste.

Je provoque une seconde pluie fine, je tends la main qui aura juste le temps d’un va-et-vient sur le dos de la chatte qui déjà bondit pour se mettre à l’écart. Méfiante, elle s’éloigne de l’écuelle qui la tente pourtant encore, et lorgne vers les boîtes que je tiens.

J’y vais d’un grand rire qui interloque mon épouse et j’explique :

- Le pharmacien a oublié le fusil à lunettes et la seringue hypodermique. Ce n’est que de cette façon que nous parviendrons à soigner « notre félin ».

Je juge sage d’attendre le lendemain pour le lait. Une noisette de crème sur la pointe de l’index et du majeur gantés. L’opération est réalisée en cachette.

Pendant que la chatte mange, j’écrase avec toute la délicatesse possible l’onctueuse boule blanche sur la plaie la plus importante du dos. Elle s’est déjà esquivée.

La notice pharmaceutique conseille, pour que le soin apporté ait davantage d’efficacité, de couper ou de raser les poils autour des lésions. Impensable dans le cas présent.

Les applications ne donnent donc aucun résultat notable et la dermatose s’étend sur le dos mité et l’abdomen pelé. Nous avons au niveau du contact avec notre protégée obtenu un effet inverse : Minou ne veut plus manger tant que nous sommes présents et trop proches d’elle. Nous représentons maintenant une menace.

Tentons le collier antipuces.

L’acheter, c’est vite fait. Il reste à l’installer. Minette ne collabore pas et refuse toute approche, elle a compris que notre comportement cache quelque chose. C’est par surprise que je lui passe le collier sous le cou, saisis la pointe à l’opposé et la glisse dans le premier côté de la boucle. La bête ressent ce carcan comme un corps étranger dont elle veut se débarrasser. Elle essaie de l’ôter, glisse une patte entre l’intrus et son cou et tire avec une grande violence, mais rien n’y fait.

Le collier est trop long. J’estime à vue de nez la longueur à couper. Maintenant je dois le récupérer.

C’est de nouveau bien compliqué. Je bondis au moment opportun, saisis la boucle d’une main, de l’autre je désolidarise la pointe.

Pour terminer, je coupe le supplément inutile.

Le jour suivant, Minette arbore, contre son gré, un collier couleur framboise écrasée, beau peut-être pas, mais efficace, nous l’espérons.

Le temps est plus frais. Le volet bleu ne se lève plus. Mon épouse apprend que les locataires de la maison ont déménagé.

Les jours passent. Notre envie de voir la petite chatte rejoindre sa famille n’a vraisemblablement plus sa raison d’être. Plus de rires d’enfants.

Septembre avance. Minou aussi. Tandis que je range les objets de l’été, elle s’enhardit et vient me tenir compagnie dans le garage.

Je me sens floué. J’hérite d’un chat que je ne souhaitais pas. Mais j’ai le sentiment mêlant mécontentement et joie que je suis mûr pour faire un nouveau maître. J’ai eu un chien fruit d’un griffon et d’une caniche. Il a vécu treize ans et connu le plaisir d’être pendant treize ans le maître de la famille. La tendresse que nous lui offrions ne put vaincre le ténébreux caractère de ce bâtard doublé d’un comportement grincheux et cochon. Pour la joie, il est indéniable qu’un animal procure une douce complicité entre les membres d’une famille, et notre fils, alors enfant, garde encore, adulte, le souvenir de franches luttes et de joyeuses rigolades avec son chien chahuteur. Il est le seul humain à ne pas avoir eu droit à la menace de babines retroussées.

Minette gagne du terrain. Elle abandonne bien parfois sa visite d’inspection, donnant l’impression de s’éloigner pour réfléchir, mais réapparaît souvent rapidement.

Elle passe encore les nuits sur ou sous sa maison de fortune et consacre une part de ses occupations à la chasse. A plusieurs reprises j’ai de nouveau droit à une souris posée sur le premier pas japonais de la pelouse. La tueuse m’attend et s’assure que j’ai bien remarqué la petite victime que j’ôte de sa vue.

Comment interpréter cette manière de faire ? Elle prend également l’habitude de m’accompagner pour le ravitaillement en nourriture des poissons, toute à l’admiration de leur agitation gourmande.

Elle se décide un matin. Je sens soudain son poil qui me frôle le mollet. Un instant surpris, je ne dis rien. Elle répète son geste, ajoute un battement de la queue qui lui aussi m’effleure. C’est maintenant le sommet de la tête qui cherche le contact.

La chatte vient de faire de moi sa propriété. Mais ma maîtresse est toujours en piteux état. Collier antipuces, poudre antipuces, lait cicatrisant ne font pas davantage qu’un cautère sur une jambe de bois.

- Qu’est-ce qu’on fait ?

C’est moi qui questionne.

- Comment ça, qu’est-ce qu’on fait ?

Ca, c’est mon épouse, qui fait semblant de ne pas comprendre.

- Qu’est-ce qu’on fait avec ce chat ?

- Que veux-tu qu’on en fasse ?

- Il faut bien à la fin trouver une solution !

- Je ne vois pas où est le problème ! Elle n’a pas de maître, ou elle n’en a plus. On ne sait pas d’où elle vient. La seule solution, c’est le refuge. Tu prends le téléphone et tu appelles.

Je regarde Minette qui me regarde.

- Non, non et non !

Le refus a fusé.

- Tu ne veux plus de chien, le nôtre avait fait de nous ses esclaves. Pourtant tu t’es entêté à le garder.

- Ce n’est pas pareil !

- Si, c’est pareil. Si ce chat est difficile à vivre, nous aurons une fois de plus tous les soucis.

- On peut essayer !

- Tu aurais mieux fait de le dire tout de suite. Pense quand même aux contraintes que représente le fait d’avoir un animal !

- Alors ?

- Alors quoi ?

Effectivement, il n’y a pas trente-six solutions. Je conclus :

- Je cherche l’adresse d’un bon vétérinaire !

- D’accord avec toi, parce qu’il est urgent de la faire soigner efficacement, cette chatte !

Ce chat, cette chatte, en fait maintenant notre minette, a donc rendez-vous, en notre compagnie, chez le vétérinaire le plus proche de notre domicile.

Il ne reste qu’à l’emmener.

Si nous avions acquis une solide expérience pour notre chien, nous nous révélons être deux novices pour notre nouvelle amie féline.

Nous ne possédons ni chatière, ni laisse, ni … .

Nous improvisons. Dans le collier antipuces ma femme glisse une chaînette qui sert en réalité de ceinture fantaisie à l’un de ses pantalons. Nous avons serré le collier pour qu’en aucun cas Minou ne puisse dégager la tête. C’est un peu juste pour le cou mais la distance à parcourir n’est que de quelques kilomètres.

A l’arrière de la voiture, mon épouse. Sur ses genoux : une serviette éponge. Sur la serviette, notre chatte qui a bien besoin d’être rassurée. Elle pousse de tristes miaulements plaintifs mais ne cherche pas vraiment à s’échapper. Les douces paroles et les caresses délicates paraissent suffire. Elle n’est pas en position de s’inquiéter du chemin et ne ressent que le ronronnement léger du moteur de la voiture.

Les quelques mètres à franchir à la descente du véhicule nous font vivre l’angoisse de la petite chatte en fuite que nous serions dans l’impossibilité de rattraper. Nos premières leçons de maîtres ne se vivent pas dans la sérénité.

Nous atteignons sans encombres le sas d’entrée du cabinet. Bonne idée pour stopper les animaux soudain épris de liberté ou exagérément effrayés qui tentent une échappée.

Présentations d’usage à la secrétaire.

Reprise des péripéties de ces huit derniers mois.

- Comment s’appelle la petite chatte ?

- Euh, Minou, Minette !

- D’accord. Pour l’instant, disons Minette !

Et d’expliquer encore.

Le vétérinaire, homme jeune et souriant, arrive et nous salue. Avec une caresse pour celle que l’on appelle Minette.

Je n’ai pas trop le loisir de reprendre mes explications qu’il s’exclame :

- Mais dans quel état elle est !

Il caresse le dos et le cou de sa patiente, repart à rebrousse-poil, hoche la tête, fait la grimace et continue :

- Elle souffre d’une D.A.P.P., une dermatite par allergie aux piqûres de puces. Et elle est bien servie ! Ca fait longtemps qu’elle est dans cet état ?

- Plusieurs mois, … et peut-être davantage. On a bien essayé de la soigner mais elle nous fuyait.

J’explique donc. Le vétérinaire m’interrompt :

- Le lait que vous avez utilisé peut guérir une plaie mais il affaiblit la peau et l’expose donc davantage aux nouvelles piqûres. La poudre antipuces n’empêche pas les puces de piquer et de se reproduire et je ne crois pas à l’efficacité du collier. De plus, les produits qu’il contient ont un effet néfaste sur l’odorat qui est un sens primordial chez le chat.

J’ai la désagréable sensation d’avoir tout faux et le lui dis. Il me regarde avec un sourire aimable et moqueur et acquiesce :

- On peut dire ça comme ça !

Le vétérinaire poursuit l’examen. Minette est sur la table et ne bronche pas. Le peigne antipuces déloge bientôt ce pour quoi il parcourait le poil de l’animal : une puce. Dans le genre, c’est une belle puce, bien décidée à ne pas rester là et à disparaître dans un saut, mais elle périt sous la pression d’un index impitoyable.

- Pour l’heure, elle ne vit pas encore avec nous et se tient la nuit dans le garage. Mais la mauvaise saison vient, il nous semble acquis que nous l’avons en héritage, et nous voudrions qu’elle puisse être un peu au chaud à l’intérieur de la maison.

Le sourire goguenard, mon interlocuteur me précise :

- Vous savez, vous en prenez pour quinze ans, voire bien plus. Les progrès de la médecine ont bénéficié aux humains certes, mais également aux animaux et il n’est pas rare qu’un chat vive vingt ans.

- Nous ne pouvons pas nous faire à l’idée de la confier à un refuge !

Le vétérinaire prend tendrement la tête de la chatte au creux des mains, la regarde et lui susurre :

- Tu as bien de la chance, toi !

Puis il s’adresse à nous :

- Je ne vois qu’une seule solution efficace vu son état : la tondre pour mettre à jour les plaies, les soigner plus aisément et faire en sorte qu’elles cicatrisent plus rapidement. Etant donné qu’elle ne cesse pas de se gratter, vous lui administrerez un anti-démangeaisons, un petit cachet à glisser dans sa nourriture. Quand je l’aurai tondue, je lui ferai prendre un bain complet avec un shampoing antiseptique. A la maison, vous renouvellerez cette toilette toutes les trois semaines. Il faut aussi empêcher la reproduction des puces : une piqûre dont l’efficacité est de six mois les rendra stériles dès qu’elles piqueront. Il est en outre indispensable de les dissuader de venir sur le chat : pour cela une pipette à répartir sur la peau au niveau de la nuque en prenant soin de bien écarter le poil.

Avec des caresses et des paroles rassurantes, notre petite chatte gagne une seconde salle de soins. Nous la laissons dans les mains du spécialiste.

Mon épouse et moi échangeons un regard qui en dit long sur l’espoir que nous avons de voir notre protégée retrouver toute sa beauté.

Quand Minette apparaît, elle est tenue sous les pattes de devant par l’assistante qui la sèche au mieux. Que c’est triste, et même plus, que c’est laid, un chat mouillé ! Et tondu, en supplément !

La chatte ne semble pas traumatisée. Elle entreprend de remettre de l’ordre dans sa tenue en se léchant.

Le vétérinaire a rasé le dos et le ventre depuis le niveau des pattes avant jusqu’à la base de la queue. C’est évident qu’il n’est pas passé par une école de coiffure, sa coupe n’a pas le doigté d’un coiffeur pour dames et le fini n’est pas parfait, loin s’en faut. Notre chatte n’a vraiment rien du tout des canons de la beauté féline.

- On dirait un petit lion ! rit ma femme.

- Minette ! Ce n’est pas un nom pour un petit lion !

- Attendez. J’ai une liste de noms pour chats, précise le vétérinaire. Cette année, nous sommes à la lettre T.

Je demande :

- Au fait, quel peut être son âge ? Elle nous paraît jeune encore, et elle est si joueuse !

- Elle a bien quatre à cinq ans. Elle a déjà du tartre sur les dents.

Je tais mon étonnement d’entendre que l’on peut estimer l’âge d’un chat à cette constatation. Mais quand moi-même j’estimais sa jeunesse à son caractère joueur, ne me trompais-je pas ?

- Tous ces bobos représentent-ils un problème pour nous ? Y a-t-il contagion possible pour les humains ?

La réponse à ma question nous rassure.

- Non, aucun souci. Sauf … la piqûre de puce !

La « lionne » dans une chatière prêtée par la clinique, le traitement dans un sachet et la facture réglée, nous nous en retournons.

Dans les semaines qui suivent, le poil repousse lentement et les soins ne se font pas toujours au rythme indiqué car notre malade n’a rien perdu de sa méfiance.

Le problème avec les animaux est que, n’étant pas capables de comportements qui fassent appel à la raison, ils agissent seulement d’instinct. Notre convalescente rechute de ce fait à plusieurs reprises en remettant à vif ses plaies avec ses grattements frénétiques.

Chez nous, mon épouse et moi lisons et relisons la liste des noms que notre chatte pourrait porter.

Tatane, Titine, Tuture, ne sont guère des noms qui nous inspirent, mais l’un d’entre eux, plus exotique, plus comique, tendrement excentrique commandera à mon épouse de décider :

- Minette, désormais tu t’appelleras Téquila !

Sans accent : T-e-q-u-i-l-a !

Cinquième Chapitre

Tequila, mais où es-tu ?

Ah non ! Maintenant, tu ne pars plus !

Les vacances seraient-elles donc maudites ?

Mais qu’est-ce que j’ai donc fait de mal pour que cette année les vacances équivalent pour moi à une torture de l’esprit ?

Elles viennent juste de commencer, celles de la Toussaint. Depuis samedi. Nous sommes lundi, lundi en fin d’après-midi, une après-midi sombre, triste, qui ne demande qu’à céder sa place à la nuit pour disparaître à jamais dans le cours du temps. Moi, je le vois bien que le noir l’emporte à pas de géant. C’est déjà une pénombre qui éteint au regard les objets un à un. J’ai beau ouvrir grand les yeux, je n’aperçois nulle part dans le jardin ou sur la pelouse ma boule de poils en noir et blanc qui filerait vers moi, rentrant pour la nuit.

Tequila n’est pas là. J’ai beau l’appeler. Rien.

J’ai beau l’appeler : Minou, Minette, Tequila ! C’est tout un état-civil de noms. Est-elle d’ailleurs en mesure de comprendre qu’ils s’adressent à elle ? Ce n’est pas du tout certain.

L’obscurité est maintenant totale. Je ne distingue même plus les grands arbres. Le projecteur fixé sur le haut du mur du garage se déclenche à mon approche. Puissant, il éclaire loin mais ne dévoile qu’une pelouse désespérément nue, vide à mourir.

Au-delà de la zone éclairée, c’est le noir, qui paraît plus noir encore que d’habitude. Tequila serait-elle là quelque part ? Cachée ? Retenue ? Par qui, par quoi ?

J’ai soudain la gorge qui se serre. Son collier ! Ce fichu collier antipuces qui ne sert à rien, mais que je lui ai laissé, parce que sait-on jamais ! Il n’a pas de système de sécurité élastique. Tequila, que rien n’arrête, qui grimpe comme une flèche dans les pommiers et les poiriers, qui traque les oiseaux dans les branches, aura raté un de ses exercices de voltige. Elle est maintenant accrochée par ce bout de plastique, dans l’impossibilité de se libérer la tête, meurtrie de s’être tant débattue, vaincue, étouffée, …morte !

Je bondis dans la cuisine, empoigne une torche électrique et cours à toutes jambes vers le fond du terrain. J’inspecte tous les endroits branchus, par conséquent susceptibles d’avoir piégé la chatte intrépide, d’abord avec une précipitation affolée et pleine de désespoir. Rien. Je reprends, plus posément, avec moins de désespoir. Rien. J’appelle Tequila. J’écoute. Rien. Pas de miaulement. Pas même un bruissement de feuilles dans le vent.

Je peux supposer qu’elle ne s’est pas pendue, c’est déjà ça !

Je vais chercher longtemps, appeler souvent. Seul le sifflement d’un train me répondra une fois. Lui aussi peut vouloir me dire qu’il vient de toucher Tequila.

Je n’ai plus le choix. Il se fait tard. La chatte connaît maintenant le chemin du garage. Si elle n’est pas empêchée par une des mille raisons qui puissent être, elle va rentrer.

Je laisse ouverte la porte du garage.

Mon épouse a bien sûr participé aux recherches. Nous n’avons pas échangé un mot. Nous avons fouillé, écouté, épié, c’est tout.

Nous sommes rentrés. Pour l’heure, il n’y a plus autre chose à faire que d’attendre. Nous sommes à table, mais nous n’avons guère faim. Nos méninges, elles, bouillonnent. Elles supposent, raisonnent, réfutent, interrogent, acquiescent, constatent.

Ce sont les miennes qui rompent le silence et parlent par ma voix :

- Une fois encore pendant les vacances !

- Oui, mais nous avons le processus inverse. En février, elle apparaît, en juillet, elle réapparaît, ici elle disparaît.

Le jeu sur le verbe me porterait en temps habituel à sourire. Je continue pour l’heure mon raisonnement sans le relever :

- Le volet bleu est actuellement ouvert dans la journée. Il est fermé, elle arrive, il est ouvert, elle s’en va.

- Depuis qu’elle passe la nuit dans le garage, le fait qu’elle tarde à rentrer s’est répété plusieurs fois. Quand elle dormait à la belle étoile, on n’a jamais su vraiment comment elle se comportait. Quant au volet, c’est simplement parce qu’on a affaire à un nouvel occupant !

- Le propriétaire revenu dans sa maison, m’as-tu dit !

- Où veux-tu en venir ?

- Propriétaire et dernier locataire se connaissent, bien évidemment. Celui-ci a certainement parlé de la disparition de son chat. Minette n’est pas sans aller à son ancienne adresse quand elle sort des limites de notre terrain. Elle peut y entrer sans problème et surtout sans crainte. Il suffit au propriétaire de l’habitation de retenir l’animal, de prévenir son maître, et le tour est joué. La chatte est récupérée.

- Si c’est ainsi, tant mieux !

- Tant mieux, tant mieux ! C’était tant mieux, il y a plusieurs mois ! Maintenant ce n’est plus « tant mieux » !

Je me suis un peu emporté.

J’ai livré tout brut le fond de ma pensée, et je m’en veux. Je voulais en vérité le garder secret.

- Ce serait pourtant encore maintenant la meilleure solution pour cette chatte ! insiste ma femme.

- Tequila que l’on connaît bien peu est peut-être une chatte fugueuse ! Elle a connu d’autres chats. Nous n’ignorons pas que notre jardin, surtout dans sa partie du fond, est le rendez-vous tranquille de ses compagnons. Loin des habitations, loin des routes et des chemins, chacun à la limite de son territoire : la sécurité. Elle aura suivi un de ses congénères.

Et en éclatant de rire, un rire nerveux mais qui somme toute fait du bien, apaise, mon épouse résume la situation :

- Pendant que tu te fais un sang d’encre, elle dîne avec le matou qui l’a invitée, oubliant ses nouveaux maîtres, moi, toi, pour quelques heures, quelques jours.

- Après tout, si c’est ainsi que se vit le bonheur des chattes, pourquoi pas !

Je n’arrive toutefois pas à être transporté de joie à cette idée et je voudrais bien voir.

- On dit que les chats peuvent en effet avoir plusieurs maisons, continue ma femme, c’est-à-dire au fond plusieurs maîtres, sans qu’ils soient capables de s’attacher définitivement à l’un ou à l’autre. Leur indépendance est bien connue.

- Si c’est ainsi que se comporte ce chat, je ne marche pas du tout dans son histoire. Il choisit, définitivement, et on ne revient pas là-dessus.

- Un chien est fidèle, il n’a qu’un maître. Tu l’as, ce chat, mais dis-toi que tu n’as pas le pouvoir d’exiger une possession exclusive.

- Ne mets pas constamment dans la balance les qualités et les défauts respectifs de ces animaux domestiques. Je n’ai pas fait de choix, il m’a été imposé. Tu le sais bien.

- Bien sûr, mais je répète qu’il peut avoir deux maisons, et aller de l’une à l’autre au gré de sa fantaisie, même s’il n’y a pas d’autre chat.

- Dans ce cas un chat ne peut pas vivre pendant des mois dans une famille, pour soudainement la quitter durant des semaines et des mois et vivre avec d’autres gens. Quand la situation est telle, il fait constamment la navette sans demeurer longuement à la même place.

J’ai entendu un bruit. Je me précipite, mais le garage est bien vide. Je déclenche le projecteur. La pelouse est tout autant vide. C’est l’heure où le silence s’impose sur la nature, les bruits parasites s’amplifient et, selon les attentes des êtres humains, prennent des significations diverses.

Je rentre.

- Cela fait des mois qu’elle nous côtoie, qu’elle partage nos journées. Nous n’avons jamais songé à faire des photos de cette chatte. Je me vois mal demandant aux habitants du quartier s’ils ont vu Tequila. Sommes-nous seulement capables de la décrire sans faire trop d’erreurs ? Contempler un animal, c’est bien, mais le décrire de mémoire ! Je n’avais pas pensé être confronté à une semblable situation. Bien fragile est l’exactitude lorsqu’on en appelle au souvenir !

Mon épouse ne répond pas. Je sens bien qu’elle partage cet avis. Elle esquisse un hochement de tête affirmatif et tout aussitôt, ne renonçant pas à trouver une explication rationnelle à l’absence de Tequila, avance :

- Le silo agricole est tout proche. Tu as vu depuis des années des dizaines de chats faire de cet endroit leur terrain de chasse favori. Tequila, avec les souris et les oiseaux, nous a prouvé qu’elle possédait bien cet instinct de chasser. Elle aura tout naturellement trouvé l’endroit qui convenait. Les souris, les rats, et même les pigeons, ça pullule dans ces bâtisses ! Elle est au paradis !

- Mais pour nous attendre, surtout ne pas savoir, c’est l’enfer !

En plein cœur de la nuit, ma femme, qui a l’ouïe plus fine que moi, me dit avoir entendu un bruit. Je me lève. C’est en vain. Pas de Tequila. Seul un vent plutôt glacial pénètre par la porte maintenue ouverte.

Dès le point du jour, qui tarde à venir en cette fin d’octobre, je suis dans le jardin.

La fin de ma nuit a été bien angoissée. Je n’ai pas réussi à retrouver le sommeil et je serais depuis belle lurette à pied d’œuvre si l’obscurité ne m’avait condamné à l’attente et à l’inaction. Ma tête s’est livrée à des calculs parfois confus pour fixer l’heure de mon lever.

Le souvenir d’une forte tempête de l’année dernière m’a hanté. Un déchaînement inouï de vent d’ouest qui a coûté la vie à un pauvre chat errant dont l’habitude était de dormir sur la souche d’un saule au diamètre imposant qui par sa hauteur menaçait un bâtiment en cas de chute et de ce fait avait été sacrifié. L’arbre coupé haut servait de pieu à une clôture et de lit au chat. Une poussée particulièrement violente fit se rompre un saule voisin dont une branche fouetta mortellement la bête imprudente.

Il y a plusieurs tas de bois dans mon terrain, pas vraiment bien empilés. Un chat peut très bien s’y trouver coincé et périr étouffé.

Je dégage les planches, les chevrons, les madriers, les bastaings et les entasse un pas plus loin, soigneusement cette fois. A chaque morceau de bois soulevé, je pousse un ouf intérieur de soulagement. Pas de Tequila ! Pas de chatte morte écrasée !

Pas de Tequila vivante non plus d’ailleurs. J’ai beau l’appeler, la siffler, avec l’espoir qu’elle m’entende, que peut-être je la tirerai de son sommeil dans un recoin perdu des alentours et qu’en quelques bonds elle accourra. Peine perdue.

Mon épouse m’a rejoint. Nous ne trouvons pas utile de parler. Pas de Tequila : c’est la consolation et l’espoir, et tout aussitôt la tristesse et l’angoisse. Tous ces sentiments se croisent, s’emmêlent, s’entrechoquent dans nos esprits, et ça fait mal !

Le tas de bûches a été déplacé à son tour. C’est fini.

Nous rentrons.

Ma réflexion vagabonde.

- On ne l’aurait quand même pas empoisonnée !

Ma femme me jette un regard horrifié et reste muette à l’idée d’une pareille abomination.

J’ajoute :

- Tu te souviens de ce chat gisant dans le contrebas de la berge du canal. Ce qui avait fait se délier les langues. Le journal avait parlé à l’époque d’empoisonnements répétés restés impunis ?

- Je me souviens, confirme laconiquement mon épouse.

Le téléphone sonne.

- Oui, c’est moi ! Et Tequila ?

C’est notre fils. Pas le temps de dire bonjour. Aller à l’essentiel : le sort de cette jeune chatte que nous nous prenons tous à aimer.

Je n’ai bien évidemment que des mauvaises nouvelles à donner. Je lui fais part du contenu de notre sujet de conversation au moment où la sonnerie a retenti. Sans penser qu’il va faire très mal, il nous donne le choc qui fait vaciller la raison et le cœur, un degré supplémentaire dans l’horreur et l’abomination :

- En souhaitant qu’elle n’ait pas été la victime d’un voleur de chats ! J’ai vu une émission télévisée qui traitait du sort des animaux, des chats entre autres, dans les laboratoires de recherche, ou pour la reproduction et la revente clandestines. Je ne vous dis que ça !

Cette supposition nous glace, mon épouse et moi. Mais cette éventualité fait bien partie des causes possibles de la disparition de notre chatte.

Je fouille dans la matinée un dernier endroit où Tequila aurait pu se glisser. L’abri de jardin est surélevé. Il est nécessaire de sortir tout le matériel d’entretien du potager et de la pelouse avant d’être en mesure de soulever deux larges planches. Pour rien !

Toute la semaine, je vais traverser et retraverser la pelouse. J’appelle et j’appelle. J’épie les mouvements, j’épie les bruits, j’épie les silences.

Les vacances, c’est fini. Tequila avait adopté une caisse en carton qui lui servait de lit dans le garage, refusant celle en plastique que nous lui avions achetée au supermarché. Je les ai poussées.

Lundi 11 novembre : quatorzième jour sans Tequila. Les caisses, cette semaine, je les ai rangées.

Sixième Chapitre

J’ai froid !

Fais-moi une place auprès de toi !

 

Lundi 11 novembre. Treize heures environ : l’heure de se mettre à table pour la famille. Une habitude du dimanche et des jours fériés.

C’est l’heure aussi où je ne tiens plus. Il faut, je le dois, pour la centième, deux centième, nième fois, traverser la pelouse, parcourir ses trente mètres, avant d’entrer dans le jardinet.

Un clair soleil d’automne baigne le terrain, un soleil qui donne du relief à la végétation qui compose le décor de ce mois de novembre. Les cinquante pieds de troènes dorés se dorent un peu plus. Ces arbustes séparent la pelouse du  potager.

Un seul fait défaut, mort dans les premiers mois de sa plantation. C’est dans cet espace libre que je distingue, dix mètres au-delà, un cercle noir et blanc.

Derrière mes lunettes, des yeux de lynx !

Trop lynx peut-être ! Mon cœur déjà palpite, s’emballe. Je me précipite dans le potager. C’est bien réel ! Un cercle noir et blanc. Une boule, pelotonnée, ratatinée.

C’est elle. Le jardin à l’abandon, planches, salades montées, persil jauni, ordures à profusion, en moins de temps qu’il n’en faut pour compter les mètres, ou les secondes, je suis sur elle.

Je suis choqué. Elle ne me voit pas. Elle semble même surprise de voir le jour, elle semble ne pas supporter la franche lumière du soleil, elle semble hébétée.

- Ma Moumoune, ma Tequila !

Je la prends dans les mains comme on enveloppe un objet précieux. Elle n’ouvre pas les yeux. Je la serre contre ma poitrine, elle ne réagit pas.

Moi, surexcité, je cours vers la maison, ma chatte retrouvée dans mes bras, mais elle ne sort guère de sa torpeur. J’ai parcouru la moitié de la distance qui me sépare du garage quand, affolée, elle me mord la main droite et s’échappe. Elle gît sur l’herbe, se redresse, tourne sur elle-même, hésite mais ne s’enfuit pas.

La panique s’empare de moi. Si je ne parviens pas à la saisir, c’est fichu, je ne la retrouverai plus.

- Tequila, Tequila, du calme, ma minette,  viens, c’est moi !

Sans doute apeurée par ma trop grande précipitation, son instinct lui a dicté de se dégager. Sans trop de peine, elle accepte de se laisser encercler par mes bras. Reprenant ma course, je fonce jusqu’au garage, ferme la porte, assure toutes les issues. Au moins, si elle tente une fois encore de se faire la belle, ce sera vain.

Non, elle reste sage. La gorge me serre, serre, et aucun mot ne vient quand j’entre dans la maison et présente à des yeux incrédules la petite chatte dans mes bras.

Les caresses que je donne et le regard que je porte à Tequila me permettent de reprendre contenance. Très vite je propose à ma chatte prodigue de quoi manger. Elle mange. Cependant rien ne montre qu’elle serait affamée.

Par contre son pelage sent abominablement l’humidité, la bête qui a séjourné dans un espace sans soleil, humide, sans aération, confiné.

Tequila vient par la même occasion de faire son entrée dans la maison, elle qui se contentait jusqu’à présent du garage.

Elle ne cherche pas à s’éclipser. Non, timidement elle s’attache à nous redécouvrir, puis avec lenteur explore cet inconnu que représente notre intérieur. Qu’elle nous ait déjà côtoyés et qu’elle se souvienne de nous est perceptible.

Un rapide examen nous rassure, elle apparaît en bonne santé. Elle va  donc, tandis  que  nous, nous mangeons, visiter son nouveau lieu d’habitation.

Du moins formulons-nous ce vœu. Il est désormais hors de question pour moi de la laisser se cantonner au garage où elle passait ses nuits jusqu’à présent.

Le présent c’est ici, avec nous. Bête et gens, nous partagerons le même toit et la même chaleur. Il reste cependant à faire comprendre et admettre cette décision à notre chatte.

L’après-midi nous laisse à penser que la fugitive n’est pas étrangère à des lieux habités par les humains.

Elle fait sienne les pièces une à une et nous sentons bien qu’il y a déjà chez elle un fonds, un acquis. La découverte de l’habitat humain n’est pas totale. Elle ne vient pas de la rue, elle n’est pas un animal né au hasard d’une cachette de sa mère et qui depuis cherche à exister en passant au travers de la race humaine. Elle a déjà vécu avec les hommes.

Elle continue de faire connaissance, sans peur, sans appréhension. Elle témoigne en supplément d’une bonne dose de tendresse et les caresses ne la rebutent pas.

Pour conclure, il faut le dire, elle n’est en rien étrangère à notre vie et n’apparaît absolument pas inadaptée à la partager.

Nous ne voyons pas passer cet après-midi de jour férié. Tequila occupe notre attention et nous nous attachons à faire en sorte que son arrivée parmi nous  se  déroule  le plus  naturellement  du monde, et son attitude montre l’entente possible.

Notre Minou est ainsi introduite dans notre cercle familial. Elle marque les lieux de son empreinte. Elle se frotte un peu partout mais également sur nous. Nous devenons les siens.

Il nous reste cependant beaucoup à apprendre. Notamment que d’instinct les chats sont propres.

C’est ainsi que lors de sa première nuit parmi nous, dans sa détresse, Tequila n’a trouvé qu’un fin tapis, à vrai dire une serpillière, en haut de l’escalier et son souci de propreté l’a amenée à emballer quatre crottes.

Le lendemain nous la dotons d’une caisse de toilettes qu’elle adopte dans l’instant qui suit sa découverte et nous conforte dans l’idée qu’elle partageait la vie d’autres maîtres avant nous.

Sa fugue a interrompu le traitement qui devait la soigner et la débarrasser de ses bobos. Il en reste quelques-uns particulièrement résistants. Nous reprenons les soins là où ils s’étaient arrêtés. Le poil tondu a repris une longueur quasi normale. Il reste que Tequila diffuse une odeur assez écœurante d’humidité et même de moisi.

Nous décidons d’appliquer les conseils du vétérinaire, nous allons lui donner son premier bain.

Je n’en mène pas large. Aux propos de mon épouse, je comprends tout de suite qu’elle est dans un état d’esprit identique.

- J’espère que nous n’allons pas revivre les péripéties que nous avons connues avec Mustang !

- Tonnerre de Dieu, non ! Le calvaire !

Mustang, c’était notre chien. Ses bains sont gravés dans notre mémoire. D’abord, sans doute n’aimait-il pas ! Ensuite, je devais lui tenir le collier serré autour du cou, la main derrière son crâne pour éviter les crocs qu’il tentait de me planter dans la main. Ce qui inévitablement finit par se produire un jour ! Depuis lors, il ne supporta plus de voir un être humain masculin dans la salle de bains lorsqu’il était lavé. C’était la tâche exclusive de ma femme qui parvenait à le faire rester calme durant une petite poignée de minutes avec des paroles tantôt douces, tantôt fermes, juste le temps de le savonner et de le rincer. Alors il bondissait, dégoulinant d’eau, la gueule menaçante, et il fonçait dehors, s’ébrouant comme font tous les chiens. Il n’acceptait de rentrer qu’une fois calmé et presque sec.

Au tour de Tequila. Tout est à découvrir. J’ai enfilé un vieil anorak destiné à me préserver des coups de griffes éventuels comme il me protégeait des crocs du chien. Je suis dans la cuisine et j’emporte la minette dans mes bras. Nous pénétrons dans la salle de bains. L’eau coule. Mon épouse veille à sa tiédeur d’une main, le shampooing antiseptique dans l’autre.

Notre hôtesse comprend. Elle pousse un miaulement un peu inquiet, ni consentant, ni révolté, ce tendre cri aigu qu’elle n’aura jamais en d’autres occasions, et qui nous dit : « vous êtes mes maîtres, vous êtes  mes  amis,  je  vous  donne toute ma confiance et pense qu’aucun  mal  ne  me sera fait venant de vous ».

Elle se laisse mouiller, savonner, rincer, reresavonner, débarrasser de la mousse qui un instant la transforme en omelette norvégienne avant cuisson, puis tout de même s’impatiente. Je la tiens délicatement, lui enserrant le cou de mes mains, simplement pour la maintenir pendant que mon épouse l’éponge sommairement. Elle aussi veut s’échapper, mais sans violence, parce que cela doit être dans l’instinct des chats de craindre l’eau. Elle aussi se secoue.

Nous lui apprenons simplement que le convecteur électrique dispense une douce chaleur qui la sèche. Séance qu’elle apprécie visiblement, l’accélérant cependant en se léchant le dos, les pattes, les « doigts de pieds », s’affairant pour être très vite à nouveau présentable.

L’épisode du coiffage est pourtant plus corsé. Elle lorgne la brosse qui lui lisse les poils du dos, de la queue, d’un œil mauvais, lance la patte pour l’attraper, ou la repousse quand elle parcourt son poitrail, et accepte sans plus quelques coups de peigne réparateurs.

Ouf ! Nous nous relâchons. La baignade s’est déroulée sans difficultés majeures. La touche finale, la remise en place du pelage, finit même par un petit jeu qui consiste à peigner Tequila là où elle ne le pressent pas, et si elle tente de réagir, elle ne s’en offusque pas et se laisse aller à accepter les gestes qui rendent à son poil son tracé originel.

Notre révolté de chien n’eut droit qu’à quatre séances de toilettage de toute sa vie. Chaque fois, il  fallut recourir aux somnifères chez le vétérinaire, la tondeuse rapidement passée pour éliminer les touffes de poils qu’il héritait d’une mère caniche, les réveils de drogué qui duraient plusieurs heures. Une pauvre bête hallucinée que les pattes abandonnaient, qui s’effondrait sur le carrelage tel un animal mourant, qui par dizaines de fois se cognait dans une table, une chaise, un buffet. Quatre séances de torture pour nous qui voulions lui rendre sa beauté de chien, et qui gardons en nous le regret d’avoir échoué. Bref, il fallut bien une fois pour toutes accepter son allure de rasta aux mèches indisciplinées et vivre avec lui en toute tranquillité.

Nous accordons à notre chatte de reprendre ses façons de vivre dans la nature.

Il fait très froid. Nous connaissons les premières gelées de cette fin d’année et elles sont fortes, brutalement arrivées.

Tequila se risque à l’extérieur, mais elle a dû oublier les pièges de la saison froide.

Je l’aperçois posant les pattes sur les pavés gelés. Je vois bien qu’elle tente de les dégager. Le gel a aspiré, collé ses coussinets sur la pierre et Tequila qui les en arrache les abîme et les fragilise.

Je comprends qu’elle souffre. Elle rentre et s’étend sur le fauteuil.

- Attention !

Trop tard.

- Aïe !

L’avertissement de mon épouse n’a pas servi.  Je caressais du pouce le coussinet rougi. Je n’ai pas lu la menace dans le regard en coin de la chatte. Ce frottement, certes bien léger, accentuait probablement sa souffrance. Le coup de l’autre patte a eu la fulgurance de l’éclair et a atteint un verre de mes lunettes. Une chance ! Je m’en tire avec la minuscule marque d’une griffe sur le dessous de la paupière.

Tequila reste quarante-huit heures couchée sur le fauteuil, sans gémir, sans se plaindre. De temps à autre, tirée de longues périodes de sommeil, ou d’attente patiente, elle lèche la patte blessée, ne quittant le siège que pour se nourrir et faire ses besoins.

Le troisième matin, plus rien n’y paraît et la voici repartie de plus belle.

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Pont-levis

Je rentrais en courant, il était déjà tard,

Mais j’approchais enfin des immenses remparts ;

La herse était levée sur le pont qui bascule,

La garde menaçait les gens qui se bousculent.

Leurs lances, les épées, tout tenait en échec

Les marchands, les voleurs, qui tiennent en leur bec,

Ce qu’il faut échanger pour boire à la taverne !

Dans les champs d’à côté, jouaient dans la luzerne,

Des enfants, des lapins qui ne s’inquiétaient point

D’être si peu de chose, et même beaucoup moins…

Profitant du désordre et de leurs algarades,

Je rentrais sans souci de ma folle escapade.

Partie tôt le matin, fuyant ces négociants,

Revenus au marché vendre tout en criant,

J’emportais sur la route aux silences bancals,

Ces chansons que mon cœur sifflait au soleil pâle.

Mon chemin serpentait sûrement dans les cieux,

Tant les anges en joie m’en remplissaient les yeux !

Je volais te rejoindre, et volais l’âme pleine,

Muse qui te voulais ma servante et ma reine.

Etais-tu la plus douce, étais-tu la plus belle ?…

Tu étais à l’amour mon jardin d’éternel !

Tout était surprenant, c’était même incongru,

Que toujours le jeudi je trouve dans ta rue,

Ce paradis que d’autres cherchent dans les airs…

Mais ce ciel maintenant que je vois à l’envers,

A laissé sur ma vie son imposante empreinte,

Et cette ombre gravée bien plus qu’elle n’est peinte,

Me laisse comme hier sur ce pont, ce rebord,

La folle envie de vivre enivrante des morts…

Sébastien BROUCKE

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Sieste de mai

La scène parait bucolique,

L’arbre est chargé, le soleil haut,

Les cerises vont en gâteaux,

Aucun oiseau ne revendique…

        *

C’est donc à nouveau le printemps,

La chaleur luit, blondit les mèches,

Vois, chaque fleur part à la pêche

De son papillonnant amant…

       *

L’amour s’endort, bordé de songes,

Puis quand les blés s’y sont dorés,

Le ciel où les anges s’allongent,

Se drape d’un soir coloré…

 

Sébastien BROUCKE.  18 & 19 mai 2012.

 

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L’Un et l’Autre mais pas sans Eux!

L’un a éveillé mon cœur à la douceur de sa voix et l’autre dans la profondeur de ses mots. L’un sèche les larmes de mon visage d’un revers de main et l’autre dans l’écoute qu’il m’offre. L’un me prend la main pour me faire avancer et l’autre m’a fait cadeau d’ailes pour m’envoler. L’un a battit un château de douceur au fond de moi et l’autre m’a ouvert la forteresse de son coeur. L’un me confie ses peines en me regardant et l’autre me fait ressentir ses pleurs en écoutant son coeur. L’un a ravivé la flamme perdue de l’amour et l’autre l’éclat de la brillance de l’amitié.

L’un a le regard clair et l’autre le regard sombre. L’un est l’amour éternel et l’autre le frère de ma vie. Mais les deux ont croisé mon chemin pour m’emmener dans des lendemains souriants.

L’un a gravé un B. dans mon coeur à l’essence de ses « Je t’aime » passionnés et l’autre un M. à l’essence de ses « Je t’aime » fraternels. Vivre en souriant avec l’Un et l’Autre mais pas sans Eux !

© Stella Noverraz
18 avril 2012

www.plumedetoile.ch

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Le départ de Mario

Ce soir là, au début de la nuit, il y a eu des conciliabules dans le hall d’entrée de la maison. C’est le petit fils de Mario qui est venu sonner à la porte pour dire que son grand père allait quitter définitivement le village le lendemain presque à l’aube, et qu’il souhaitait vivement faire ses adieux à ses voisins avant de partir.
A son âge, et vu les circonstances et sa fatigue, il n’avait pas pu se déplacer lui-même, à cette heure tardive.
Cela faisait maintenant plus de vingt cinq ans que Mario, d’origine italienne, était venu dans la région pour y passer sa retraite et il s’était parfaitement intégré parmi la population du coin et s’il n’y avait eu son accent, qui d’ailleurs lui donnait une couleur et un charme particuliers, on l’aurait pris pour un paysan du coin.
Cet homme là, alors que rien, jusqu’à ces derniers jours, ne laissait croire qu’il ne passerait pas le reste de sa vie ici, quittait précipitamment sa maison, qu’il avait aménagée avec beaucoup de soin, au fil des ans, comme on prépare sa maison définitive, et il s’apprêtait à rejoindre ses enfants dans l’est de la France, là où le climat n’est pas forcément idéal pour une personne âgée, comme quelqu’un qui, sur un coup de tête, aurait décidé de repartir à zéro et de faire table rase du passé.
Sans hésiter une seconde, Michel avait indiqué au petit fils qu’ils iraient saluer une dernière fois le vieil homme au petit matin, ce qui avait fortement étonné Lionnelle, non qu’elle doutait de l’estime évidente de son mari pour le grand père, mais en ayant en tête, son incapacité maintenant intangible à se lever à des heures matinales, quelque soit la gravité des évènements qui pouvaient se produire en cette partie de la journée. C’était bien la preuve que dans des circonstances exceptionnelles, les longues habitudes érigées en règles immuables, pouvaient connaître des exceptions…
Mais le bougre était malin. Il avait tout de suite pensé qu’il suffirait simplement qu’il retarde un peu l’heure de son coucher, sachant qu’il restait jusqu’à des heures tardives devant l’écran de son ordinateur. Au lieu de 3 heures du matin, ce serait 6 heures et le tour serait joué. Il remplirait ainsi facilement ce qu’il considérait comme un devoir majeur, celui de rendre hommage une dernière fois à cet homme qu’il vénérait et qui contrairement à beaucoup de villageois de pure souche, ne l’avait jamais déçu ni ne lui avait jamais fait le moindre coup tordu.
C’est comme cela que, très tôt, le lendemain matin, alors que le jour n’était pas prêt de se lever et qu’un froid, inhabituel pour la saison, et qui durait depuis quelques jours, les saisissaient, ils s’étaient déplacés vers la maison voisine. Etrangement, elle ne se trouvait d’ailleurs pas la porte à côté, vu la grandeur des terrains qui entouraient les maisons dans la région, et de la nécessité de contourner cet espace en passant par les vignes. Cela avait même constitué un effort pour Michel, qui, à ce moment là, n’avait pas encore retrouvé la plénitude de sa motricité, suite à une fracture de la jambe.
Mario en avait d’autant apprécié cette dernière visite. Ils n’eurent pas vraiment le temps de se faire de longs discours mais les regards appuyés, emplis de compassion, les éclats de rire forcés et quelques larmes à peine retenues par le vieil homme, avaient ajoutés à la solennité du moment.
De part et d’autre, sans se le dire, on n’était pas dupe que cette visite serait la dernière qu’on se rendrait. On imaginait mal cet homme revenir dans les prochains mois, sur cette terre qui l’avait adopté, compte tenu de l’éloignement sans doute rédhibitoire, qui allait exister désormais.
Michel et Lionnelle furent donc les derniers à saluer Mario qui avait pris place, non sans difficultés, à l’arrière de sa Clio, tandis que son petit fils s’était mis au volant.
Au bout de l’allée dont le bitume venait juste d’être refait, preuve s’il en était, que ce départ n’avait nullement été prémédité, ils virent une dernière fois la main du vieil homme s’agiter par la fenêtre en partie baissée.
La dernière image pour eux, fut, sur la plage arrière de la voiture, ce chien en plastique qui dodelinait bêtement de la tête, peut être pour manifester son étonnement d’avoir maintenant à ses côtés, un petit cylindre métallique où se trouvaient les cendres d’Alda, qui était morte 3 jours plus tôt.
Alda, qui le dimanche précédent, les avait accueillis chez elle, vêtue, malgré son âge avancé, d’une mini jupe, comme elle n’avait jamais cessé de le faire toute sa vie, et avec qui, ils avaient parlé avec engouement des prochaines élections présidentielles dont elle ne connaîtrait jamais l’issue alors que, pour une fois, elle avait de fortes chances de correspondre à ses vœux.
Le départ de Mario ne s’apparentait donc pas à une fuite. C’était son épouse qui était partie la première, et maintenant, c’était lui, qui, dépouillé de tout, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, l’emmenait vers une destination hautement improbable.

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NANO – Roman de Keenan Locar – Partie 1

couverture

BA – Roman NANO

Résumé et 4° de couverture :

Je suis Niejdan, j’ai été retrouvé près du grand océan.
De mon passé, je n’ai aucun souvenir…
Pourtant, j’ai une histoire à vous conter : la votre !
Je vois l’avenir dans mes rêves, j’ignore pourquoi. C’est ainsi…
Depuis l’aube de son existence, l’homme s’est attaché à modifier le monde qui l’entoure, à l’adapter à ses besoins. Mais ce que j’ai vu dépasse tout cela. Nous allons vivre un changement sans précédent, nous allons réaliser l’ultime transgression, nous allons modifier ce que nous sommes.
C’est à la fois effrayant et fascinant, mais vous devez savoir, pour vous y préparer, car l’avenir a pris racine…
Laissez-vous guider par Niejdan, l’étrange personnage principal de cette histoire, qui prétend avoir déjà vécu les événements qui nous attendent.
Partez à la découverte de son histoire, de sa rencontre avec Telma et de ses origines mystérieuses…

TEXTE

Lorsque tout a commencé

Je me souviens de peu de choses…
Ces tatouages qui occupent une grande partie de mon corps sont les seules bribes de mon passé auxquelles je peux me raccrocher.

Lorsque Clara m’a trouvé, au bord du grand océan, presque mort à ce qu’elle m’a dit, je n’étais presque plus rien : un corps en lambeaux, encore animé de quelques soubresauts, tout au plus. Puis, je me suis reconstruit, un peu…Je ne sais pas ce que je suis.
Mon passé s’est muré dans les tréfonds de mon âme.

Il paraît que chaque année, dans le monde, il y a des milliers de personnes, un peu comme moi, qui perdent la mémoire. Mais, en ce qui me concerne, la comparaison avec eux s’arrête là. Parce que moi, jour et nuit, je rêve. Il s’agit de songes si particuliers…Des souvenirs qui m’envahissent.
Je ne sais pas si j’ai vraiment vécu ces instants, mais j’en ai été le témoin, c’est certain.
Pour moi, c’était hier, mais pour vous, c’est demain.

Souvent, quelques jours, quelques mois plus tard, ce que j’ai vu en rêve devient réalité. Parfois ce n’est pas si explicite. Mais il y a toujours un indice, en cherchant bien, en observant le monde. Des événements précis, qui montrent que ce que j’ai vu va arriver. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les experts du centre.

J’ignore pourquoi, mais quand mon subconscient fouille dans mon passé, c’est le futur qu’il voit. Malheureusement pour moi, je ne parviens jamais à me remémorer les évènements de ma propre vie… C’est très frustrant.
En fait, c’est un peu comme si j’étais assis, passif, devant un écran de télévision, à regarder le journal TV des prochaines années. C’est même un peu plus complexe que cela, car je vois le monde de demain, mais je perçois aussi les sons, les odeurs.
C’est parfois très perturbant. Imaginez : l’odeur du sang après un massacre ! Comme si vous y étiez, ça vous prend aux tripes.
Je ressens le monde, mais je n’y suis pas…jamais…
Je ne peux pas intervenir, même devant la plus criante des injustices.

Je pense que si Alexandre, l’ami d’enfance de Clara, n’occupait pas un poste aussi important, je serais resté une curiosité d’hôpital psychiatrique. Mais voilà, il en est autrement…Je ne suis pas devenu une attraction et vous ne me voyez jamais à la télévision, car mon existence est restée secrète : ils m’utilisent.

Je sais bien qu’il y a un intérêt mercantile derrière tout cela, mais quand mes prédictions semblent prendre corps, je me sens utile. C’est tout ce qui me reste, de toute façon.
Mais ne vous y méprenez pas : je ne verrai pas votre avenir personnel dans le marc de café ou dans un jeu de carte magique. Je suis incapable de savoir ce qu’il adviendra de vous individuellement.
Désolé…Je ne vois que ce qui va vous arriver à tous, globalement. Je me souviens des guerres, des découvertes scientifiques, des grands événements.
Je me souviens en particulier de ce qui va bouleverser vos existences, votre conception du monde et de la vie. Je me souviens des nanocorps…

L’aube

Clara m’a réveillé à l’aube, comme tous les jeudis. Mes articulations me font encore mal, mais c’est de mieux en mieux, je retrouve la santé, tout doucement. Enfin, retrouve… je ne sais pas comment j’étais avant. Fais voir le miroir : un visage d’enfant sur un corps endolori, c’est bien moi… Sur mon dos, les cicatrices s’estompent et les symboles apparaissent plus clairement.
C’est comme si tous ces signes inscrits dans ma chair essayaient de me dire quelque chose, quelque chose de moi, mais impossible de comprendre leur langage…

Il est six heures, Alex ne va pas tarder à venir me chercher, j’ai cinq minutes de répit pour bouquiner un peu.
Il va encore m’emmener au labo, dans ce sous-sol surchauffé, avec ces centaines d’ordinateurs et toutes ces blouses blanches à perte de vue. Ils vont encore me faire défiler des images, des sons, des textes et il faudra que je dise si cela m’évoque quelque chose, un souvenir…
Ils espèrent toujours que ça va déclencher une transe en moi. Lorsque cela arrive, mon esprit bascule dans un état second. Je ne sais pas à quoi je ressemble vu de l’extérieur, à cet instant, mais pour moi c’est comme si on appuyait brutalement sur un interrupteur. Je me retrouve alors au milieu des limbes blanchâtres, pleinement conscient de mon état, et je n’ai plus qu’à attendre…attendre que la scène s’éclaircisse.
Au début cela excitait ma curiosité. Aujourd’hui j’ai peur…peur de ce que je vais voir…

Le centre de recherche, le labo…
Je n’aime pas cet endroit ! Il fait chaud et pourtant c’est froid, je ne sais pas comment expliquer cela.

Pourtant, c’est un « job » plutôt sympa, n’importe qui en voudrait : je suis bien payé, j’ai tout ce que je demande et j’ai juste à me creuser un peu la tête pour voir si les images me disent quelque chose. D’ailleurs, je suis « précieux » pour eux, ils me le disent souvent.

Enfin…quand je dis bien payé, pour l’instant, c’est très virtuel : je n’en vois pas la couleur. L’argent est placé sur un compte pour moi, je pourrai le toucher quand mon état psychologique sera déclaré définitivement stable. Cela devrait arriver bientôt d’après Clara. Je ne cours pas après, non plus. Je ne saurais pas quoi en faire pour l’instant, de toute façon.
C’est mon boulot et c’est ce qui me raccroche à la vie, mais c’est sinistre en même temps. Ils ont besoin de moi pour servir les intérêts de ceux qui les payent très cher pour ces recherches. Je ne connais pas exactement les commanditaires. Je sais juste que c’est un groupement qui a pour nom : le CERCLE. Apparemment, c’est un consortium de lobbies très puissants. Mais je ne me fais pas d’illusions. Il n’y a rien d’humain là-dedans….

A part Louise peut-être, c’est la seule personne qui ne me considère pas uniquement comme « un truc bizarre mais qui peut rapporter beaucoup de pognon ».

Ça sonne, c’est Alex :
- Salut Clara.
- Hello!
- Tu es en beauté ! Comment fais-tu, à cette heure, pour être si belle ? Moi je ne ressemble à rien, le matin… (Clara passe sa main dans les cheveux d’Alexandre et tente de le recoiffer un peu).
- Ce sont tes épis qui ne sont pas faciles…Voilà, c’est mieux.
- Niejdan est prêt ?
- Il est dans le petit salon, il lit.

« Niejdan », c’est ainsi qu’ils me nomment. Alexandre est d’origine russe et il m’a attribué ce prénom qui évoque « celui qui n’était pas attendu ». On peut donc dire effectivement que c’est un nom qui correspond plutôt bien à ma situation.
Alex passe sa tête par l’entrebâillement de la porte du petit salon, puis se rapproche de moi. Il est dans mon dos mais je l’imagine parfaitement, revêtu de son long imperméable noir qui lui tombe jusqu’à mi-mollet.

- Que peut bien lire celui qui sait déjà tout ? Plus rien ne peut te surprendre, non ?
- Salut Alex. (Je lui montre la couverture du livre).
- Isaac Asimov ? C’est bien, ça. C’est de la science fiction. C’est bien, mais attention ! Cela reste de la science fiction justement. Toi, tu es le génie qui transforme la fiction en réalité, Niejdan, ne l’oublie pas.
Allez, viens, suis-moi.

Il faut toujours qu’il en fasse des tonnes, je ne sais pas pourquoi il fait ça.
En tout cas, il a une belle allure, Alex. C’est un grand gaillard échevelé toujours paré d’un costume impeccable, la grande classe. Il a aussi une sacrée prestance dans ses gestes et son timbre de voix est étonnement grave pour un homme si mince.
J’enfile rapidement mes bottes pour me grandir un peu, car lui a gardé ses chaussures, et là, on dirait qu’il fait au moins deux têtes de plus que moi…Un manteau de cuir noir pour se protéger de la neige et du blizzard qui hurle dehors et nous voilà partis.
Alexandre conduit et ne dit rien, comme d’habitude en voiture. La berline sombre traverse les rues de la ville encore engourdie de la nuit, les trottoirs sont déserts. Moi, je suis affalé sur la vitre passager. Le froid du verre et la sensation d’humidité sur mon front me font du bien.
Je regarde les lueurs floues des lampadaires sous la neige fondue qui tombe.

Alex a tort et raison à la fois. J’ai tout à redécouvrir, mais j’ai l’impression que plus rien ne peut me surprendre. L’idée que les jours vont se succéder, empêtré dans ce rituel, maison, labo, sortie du dimanche, maison, labo de nouveau… Cela me fait froid dans le dos.
Pourtant, je suis incapable de partir, je me complais, semble-t-il, dans cette confortable prison. Peur de l’inconnu, peut-être…

Ça y est, on est arrivé. La voiture stoppe au niveau de la barrière pour permettre aux vigiles de s’approcher pour le contrôle. C’est un centre de recherche qui donne sur une rue sinistre dans une zone post-industrielle. Juste une inscription discrète à l’entrée : « C.R.A.M.S. »
Il y a de nombreux laboratoires, des scientifiques, des experts dans tous les domaines, des salles informatiques à n’en plus finir.
Il y a même un service qui m’est entièrement dédié : « Prévisions et Modélisations ».

Hier, j’ai eu une vision, une impression de déjà vu… Ça faisait longtemps que cela ne m’était plus arrivé. Cette fois, c’était terrifiant…

Nous entrons dans le labo. Ce matin, Alex a prévu une entrevue avec un invité. Il m’incite à le suivre dans un des petits salons.

- Niejdan !
- Oui ?
- Tiens, assieds-toi là.

C’est Van Garven, un membre du CERCLE, qui nous rend visite. Je sais juste que c’est quelqu’un d’important, sinon Alex ne ferait pas tant de manières pour le recevoir.
On s’assied. Les sièges en velours créent une atmosphère faussement rassurante et confortable. Une tasse de café tiède trône sur la petite table.

- Alors Niejdan, Alexandre m’a dit que je pouvais m’adresser directement à toi, cela ne te pose pas de problèmes ?
- Non, aucun.
- Et bien je ne vais pas y aller par quatre chemins :
parle-moi du futur, parle-moi de ce que tu as vu récemment. (Alex avale sa salive. Probable qu’il s’agit là d’un des bailleurs de fonds du centre de recherche. Probable qu’il espère que mes réponses vont le convaincre de continuer à investir).
- Comment vous dire… Ce n’est pas simple de vous raconter ce qui va vous arriver.
La vérité n’est pas facile à entendre, pas facile à exprimer non plus, mais c’est pourtant la réalité.
- Je suis prêt à tout entendre, continue.
- Vous savez, le futur, même moins terrible que celui
que vous craignez, celui devant lequel vous aimez frissonner au cinéma, est toujours insupportable, si vous n’avez plus de doutes sur son avènement.
- Que veux-tu dire ?
- Et bien, tout le monde sait qu’il va mourir un jour par exemple, n’est ce pas ? Vous en êtes conscient ?
- Bien entendu, mais je ne vois toujours pas où tu veux en venir, Niejdan.
- Bien, mais imaginez quelques secondes que l’on vous indique le jour, le lieu, l’heure et les circonstances de votre décès ! Imaginez que vous n’ayez aucun doute sur la véracité de ces informations. Cette idée deviendrait tout à coup absolument terrifiante, non ?
Ce serait même tellement insupportable que vous feriez tout pour vous convaincre d’une supercherie… (L’homme s’impatiente. Il ne s’attendait pas à cela et Alex reprend la main).
- Niejdan, on n’est pas là pour faire de la philosophie. Le temps de notre visiteur est précieux, parle lui de tes derniers rêves.
- D’accord…
Le monde dans lequel vous vivez n’est qu’une parenthèse, cela il faut déjà vous en convaincre… Le chaos arrive à grands pas. Je me souviens des premières grandes crises. Celles qui vous frappent aujourd’hui ne sont que les prémisses de ce qui arrivera.
J’ai prédit les premiers soubresauts économiques de ce monde vacillant, c’est ce qui m’a valu votre grande sollicitude, je crois ? (Aucune réponse ne vient en retour, pas même un mouvement de sourcil).
L’humanité se trouve à la conjonction de deux grands défis. L’énergie qui vient à manquer et notre maison, notre Terre qui se meurt…Les réserves de la planète s’épuisent, elles ne sont plus capables de subvenir aux errements boulimiques de votre mode de vie.(Alex hoche la tête sur le côté en signe de réprobation. Il veut absolument que je cesse de provoquer notre invité. Il sait se muer en homme d’affaires lorsqu’il s’agit de parler investissement. Mais je continue, comme si de rien n’était).
Je peux vous parler des émeutes de la faim en Russie, du massacre de Mogadiscio, de la disparition de Tokyo, de l’attentat à la bombe magnétique à Wall Street…
Je peux aussi vous parler du jour où la Chine abandonnera la dette américaine ? Ce jour où le monde sera si proche de la troisième guerre mondiale…
De quoi voulez-vous que je vous parle, en définitive ?

L’homme semble désabusé.
Alex est presque en colère. Il triture une cigarette extraite de son paquet.

- Non, Niejdan, notre invité veut que tu lui parles des Nanocorps !
Je le savais bien sûr, mais j’attendais qu’il me le demande…
- Ah, oui, évidemment…
D’après ce que j’ai vu dans mes rêves, ce sera une révolution, à la fois scientifique et conceptuelle, qui va bouleverser la vie sur Terre. (L’invité semble enfin éprouver un intérêt à notre conversation).
- Où, quand et comment cela va t’il arriver ?
- Ce ne sont que des rêves, ça ne se commande pas ! La première fois que j’ai « vu » les nanocorps, ça se passait dans un laboratoire israélien. Le champagne coulait à flot ce jour là. Apparemment, on fêtait une grande avancée scientifique. Un des chercheurs s’employait à vulgariser la découverte auprès d’un journaliste venu pour l’occasion.
- Qu’est-ce qu’il lui disait ? Essayez de retrouver les termes exacts ! (Je ne m’offusque pas de son manque de savoir-vivre, je continue sur ma lancée).
- Il s’agit d’organismes créés par l’homme. Pour les concevoir, les fabriquer, ils utilisent les briques du vivant. Pour moi, qui ne suis pas biologiste, ce sont des minuscules robots construits en utilisant l’ADN humain comme matière première.
- Des robots, dites-vous ? Il semble un peu déçu.
- Oui, je ne sais pas comment les décrire autrement. Il y en avait des milliards, dans des cuves en verre. Ils semblaient capables de se multiplier à l’infini. Ils étaient stockés là pour différentes applications. D’après le chercheur, les perspectives étaient sidérantes : l’énergie, grâce à la photosynthèse domestiquée, l’agriculture…La maîtrise total du vivant, la capacité de modeler le monde à notre guise, de faire fabriquer à la nature ce que nous désirons et uniquement cela.
D’ailleurs, dans un autre rêve, j’ai vu des industriels «cultiver de la viande ». C’était une sorte de plante qui se transforme directement en quelque chose qui ressemble à de la viande animale, grâce aux nanocorps. C’était étrange…
- Hum…Intéressant, c’était à quelle période du 21ème siècle ?
- Aucune idée, mais il y a mieux : ils peuvent
vous…nous réparer ! Apparemment, ces petits êtres sont doués pour aller résoudre toutes sortes de problèmes dans votre corps, de manière efficace et….
- Et ?
- Intelligente !
- Oui, sans aucun doute.
- Je dois vous dire aussi, au sujet des nanocorps. Il y a…
- Quoi ?
- Il y a des choses qui m’effraient quand je rêve à eux. Comme si je pouvais les entendre… Sentir leur bourdonnement !

Garven se tourne vers Alex :
- Ça y est, il déraille…
- Non ! Je vous jure ! Il ne s’agit pas seulement de machines. C’est plus que ça. Ils ont un côté effrayant. Je ressens en eux un pouvoir terrifiant. Un pouvoir de vie et de mort sur nous.
Alex se lève :
- Bien, merci Niejdan, tu peux retourner au labo.

Louise

Je ne connais pas les noms, en règle générale, de ceux qui travaillent ici. La plupart des individus sont identifiés par code, pour des raisons de sécurité et de confidentialité, probablement.

E22B : c’est son matricule à elle, mais elle m’a avoué s’appeler Louise.
Elle est française, je crois. Elle n’est pas comme les autres. C’est une femme d’une quarantaine d’années, très belle. Elle est tenue de porter le petit haut blanc stéréotypé imposé à tout le personnel de sexe féminin. Mais elle se débrouille toujours pour laisser dégrafés les deux boutons du haut, ce qui laisse entrevoir une opulente poitrine. C’est distrayant et cela tranche avec la morose uniformité du personnel. Ses immenses yeux verts, ses longs cheveux châtains, sa silhouette fine et élégante, sa voix un peu cassée par un abus probable de la cigarette dans le passé… Chaque jour, elle vient adoucir un peu mes journées.
Elle est historienne, c’est une pointure dans sa spécialité. Sur son visage, quelques marques du temps laissent mon esprit se perdre en conjectures sur ce qu’à pu être sa vie, son histoire à elle. Mais son sourire lorsque je lui pose quelques questions semble constituer un rempart infranchissable à ses secrets. D’ailleurs personne ici ne parle de sa vie en dehors du centre, ce qui m’arrange, en principe, car je n’ai rien à raconter sur la mienne.
Louise est la seule qui me l’ait dit : « Tu n’es pas une machine, Niejdan ! »
Elle m’avait murmuré cela comme un secret, craignant d’hypothétiques représailles. « On trouvera un peu de temps pour toi. Ces tatouages, c’est tout ce qui reste de ton passé, alors il faut que l’on comprenne »… m’avait-elle lancé.

Je l’attends… Elle fait des heures supplémentaires pour m’aider.
Elle m’a demandé de la retrouver dans le petit local chaufferie. Un peu à l’écart du labo. Il n’y a pas de caméra à cet endroit, enfin c’est ce qu’elle m’a dit.

La porte grince, c’est elle !
- Niejdan, tu ne devrais pas fumer ! dit-elle, en pointant du doigt la tige fumante que je viens de porter à mes lèvres. Je l’écrase aussi sec derrière un tuyau graisseux.
- Tu t’inquiètes pour ma santé ? (Elle fait une petite moue).
- Tu vas attirer l’attention surtout, personne ne doit savoir que nous sommes là.
Bon, j’ai fait quelques recherches sur les symboles inscrits sur ton dos. Attention, pas de fausse joie. Je n’ai trouvé aucune logique dans tout ça. C’est un melting-pot de signes et symboles en tous genres, de différentes origines. Je n’ai pas pu tous les identifier, certains sont masqués par tes cicatrices. On retrouve des éléments mathématiques, des symboles plutôt liés à la mythologie, à l’histoire, mais cela recoupe différentes époques, différents peuples. (Son accent français est amusant).
- Niejdan ! Cela ne t’intéresse pas ce que je te dis ? Je prends de gros risques, tu sais ? Tu t’en fous de ton passé ?
- Non ! Pardonne-moi, je…Ce n’est pas facile pour moi, tu comprends ?
- J’ai un peu de mal, je l’avoue. Moi, à ta place, je ferais tout pour qu’on me rende ma vie. Tu ne vas quand même pas rester une souris de laboratoire pour toujours! C’est ça que tu veux ? (Mon visage a dû blêmir à ses paroles. Elle a dû s’en rendre compte).
Désolée, je n’aurais pas dû te dire ça… Son visage se fige, ses mains se raidissent en cherchant à entrer dans les poches de sa blouse.
- Louise, j’apprécie tout ce que tu fais pour moi et j’ai bien compris que cela n’entrait pas dans tes attributions. Je peux demander à Clara de m’emmener chez toi ce dimanche, si tu veux ? Nous parlerons de tout cela et nous prendrons le temps pour le faire, pas planqués dans une chaufferie, comme ici. C’est pas terrible pour parler.
- Mais tu ne vois pas, Niejdan ? Tu ne te rends compte de rien ?
- Je ne vois pas quoi ?
- Tu n’es pas libre, tu es en prison ici. Il n’y pas de
barbelés mais c’est une prison, n’aie aucun doute à ce sujet ! Jamais ils ne te laisseront me voir en dehors du labo.
Et si tu y parvenais…
- Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Qui « ils » ?
- Bon… Tu n’as qu’à essayer ! Demande donc à me
rencontrer en dehors du CRAMS, cela t’ouvrira peut-être les yeux…
Tu ne pourrais même pas te déplacer librement dans la propre enceinte du centre ! Essayes donc d’accéder au niveau trois. Tu verras que tu n’es pas libre de tes mouvements…
- Pourquoi, qu’est-ce qu’il y a au niveau trois ?
- Quelqu’un vient ! Il faut qu’on se sépare, vite. Sortons et séparons-nous, on se verra plus tard.

Elle s’est glissée par la porte entrouverte, rapide comme un souffle. Elle avait raison, on vient….

Le temps des questions

Clara avait si souvent évoqué ce moment : mon retour prochain dans le monde des vivants. Pourtant, là, elle semble interloquée par ma demande.

- Clara, tu dois lui demander, je suis prêt ! Il me faudrait juste la voiture pour quelques jours et une petite avance sur mon dû. (Elle semble heureuse pour moi. Après tout, si je demande à partir, cela veut dire que je me sens mieux, enfin, non ? Pourtant, elle est aussi terriblement gênée et ne peut pas le dissimuler. Pourquoi ? Je ne comprends pas ? Les paroles de Louise résonnent sous mes tempes « Tu n’es pas libre de tes mouvements…».
- Clara, je ne comprends pas, où est le problème ? Je pense que je suis prêt pour prendre un peu de temps pour moi. Je ne demande pas la lune quand même ! Il suffit de demander à Alex, non ? Il doit pouvoir organiser ça.
- Il va arriver, tu lui en parleras toi-même. Elle fait rouler ses yeux noirs, cherchant un hypothétique secours, un autre sujet de conversation….
- Ne t’inquiète pas, je sais ce que je fais. Je me sens mieux, tu sais. Je n’ai pas l’intention de vous abandonner. Mon engagement, le labo, tout ça… Juste quelques jours, c’est tout ce que je demande. (Elle me tourne le dos et s’affaire sur un reste de vaisselle). Tu sais Clara, même plus tard, quand je reprendrai vraiment une vie normale, je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi.
- Niejdan, tu es l’inconnu que je n’attendais pas. Ca me ferait mal de ne plus te voir. Quand je t’ai trouvé, au bord du grand océan, sur ces rochers, tu étais blanc comme un mort… (Un silence pénétrant envahit la maison. Il se mélange à l’air et finit par devenir pesant. C’est Clara qui finit par le rompre).
C’est la première fois Niejdan ! La première fois que tu parles d’un retour à la vie normale, d’autonomie… D’habitude, c’est moi qui t’en parle. Qu’est-ce qui a changé ?
- Le temps, Clara. Il a soigné ma peur du vide, ma crainte des autres, du monde, du dehors.

Les lames de bois de la terrasse craquent, le chien aboie. C’est une sorte de rituel canin de bienvenue. Alex est là…
Il entre sans frapper, comme à son habitude. Il ne signale son arrivée que lorsque la nuit est tombée. Clara se précipite vers lui et lui glisse quelques mots à l’oreille, probablement pour lui faire état de ma demande. Il balbutie quelques phrases que je ne parviens pas à saisir.
Les voilà qui s’enferment dans la chambre. Ils me laissent là, comme un enfant qui a fait une bêtise ! Mais pour qui se prennent-ils ?
Je sens le sang affluer dans mon cou et dans mes bras. Ils vont voir !
D’un vigoureux coup de pied, j’ouvre la porte, en faisant sauter avec fracas la frêle chaînette qui la maintenait fermée. Alex et Clara me regardent éberlués, sans dire un mot. C’est la première fois qu’ils me voient dans cet état.

Alex reprend son souffle et avale sa salive.

- Clara me dit que tu veux nous quitter, Niejdan, c’est vrai ça ?
- Tu ne comprends rien, j’ai déjà tout expliqué ! Je veux juste un peu de temps pour moi.
- J’ai pris des engagements pour toi, Niejdan. Ce n’est pas si simple. Pour l’instant, on a besoin de toi au labo. On a beaucoup avancé mais sans toi, on n’y arrivera pas. Tu peux comprendre ça, non ?
Clara veut temporiser :
- Alex, et si nous…
- Tais-toi ! (Je ne l’avais jamais vu parler ainsi à Clara, perdre le contrôle de lui-même. Il se reprend, se raccroche aux branches et tente de sauver les apparences). Ecoute Niejdan, tu veux t’arrêter un moment ? C’est ton droit. Je vais faire le nécessaire.
- C’est bon alors ?
- Je te demande juste quelques jours. Ensuite, tu
présenteras directement ta requête au conseil des « 1A ». Ils sont aptes à juger de ton état. Ils pourront vérifier que nous ne risquons pas de perdre ton potentiel. (Le conseil des 1A…Ils sont en quelque sorte les administrateurs du centre de recherche. Tout ce qui touche de près ou de loin à l’organisation et la sécurité doit obtenir leur approbation).
- Quoi ? Comment ça, perdre mon potentiel ?
- Et bien, si tu sors, si tu rencontres d’autres personnes,
tu vas créer des liens, de nouveaux souvenirs, dans le présent, cette fois. Tu vas avoir de nouvelles impressions, de nouveaux sentiments. Il ne faudrait pas que cela interfère avec tes capacités visionnaires. Tu sais que c’est important pour nous. Ton destin dépasse tous les enjeux individuels. C’est une mission, ce n’est pas un simple travail comme monsieur tout le monde. Parfois, il faut savoir sacrifier un peu de temps pour satisfaire de grandes ambitions.
- Des ambitions pour qui, Alex ?
- Niejdan, Niejdan… Je te considère comme un fils, tu le sais. J’ai besoin de ta confiance. Nous t’avons recueilli, ne l’oublie pas !
- C’est Clara qui m’a accueilli chez elle, pas toi. (Il hoche la tête, pour se donner un air désabusé).
- Niejdan, Niejdan…
- C’est bon Alex, d’accord, je me présenterai à ton conseil.
- Bien, parfait, voilà une bonne décision ! Je savais que je pouvais compter sur toi.
Tu as toujours su ce qui est important, au fond de toi. C’est une chance d’être ce que tu es, tu sais ? Une chance pour toi et pour les autres. Allez, viens ! On va se balader avec le chien, ça nous fera du bien. Clara, attrape la laisse, s’il te plait !

Elle s’exécute, mais elle semble avoir une enclume dans la poitrine. Elle ne voulait pas que ça se passe ainsi.
Est-ce que Louise a raison ? Est-ce que je suis prisonnier ? Une tempête s’agite dans ma tête. Qui sont-ils vraiment ? Qu’est-ce qu’il y a au niveau trois ? Je dois savoir…
Je ne suis pas dupe. Ils ne me laisseront pas sortir. Je vais jouer le jeu, pour l’instant… Pour comprendre ce qu’ils cachent.

Le conseil

Me voici dans la grande salle du conseil, interrogé, acculé, seul contre tous.
- Ne pensez-vous pas que vous devriez être accompagné au dehors ? Pour votre bien j’entends! (Ils m’interrogent, mais ils ne me laissent pas le temps de répondre).
Vous avez été trouvé près de l’océan, totalement inconscient, personne ne sait ce qui vous est vraiment arrivé. Peut-être une crise d’épilepsie. Peut-être êtes vous tombé du pont après un malaise. Imaginez que cela se reproduise au dehors ! Vous êtes incapable de prédire la portée de cet événement, n’est-ce pas ?

- La sortie peut aussi m’aider à me reconstruire…
- Vous imaginez ? reprend un deuxième, vêtu d’une chemise jaune pâle.
- Et si cela vous déstabilise à un point que vous n’imaginez pas, justement ?
Et si cela met en péril votre sécurité ou celle des autres, au dehors ? Et si vous pétez les plombs, Niejdan ? Sans parler des implications catastrophiques pour notre organisation, naturellement…
- Naturellement…
- Ne faites pas d’ironie, jeune homme !

Un quatrième, qui n’avait rien dit juste là, prend la parole, d’une voix calme et posée :

- Niejdan ? Ce nom vous convient-il ? Puis-je vous appeler comme cela ?
- C’est le seul nom auquel je réponde.
- Bien…Votre désir de liberté est légitime, mais les enjeux sont considérables.
Je pense également que vos premiers pas au-dehors doivent être accompagnés. Au prochain comité, nous désignerons deux personnes pour vous épauler et vous aider à vous ré-adapter. Elles vous accompagneront, ainsi que Clara, si elle le désire.
- Le prochain conseil, mais c’est dans un mois !
- Il y a déjà un certain temps que vous êtes parmi nous Niejdan… Faites confiance au temps et laissez-vous ce délai pour vous préparer. Cela passera fort vite, vous verrez.

Stupides ! Stupides et vaines protestations que les miennes ! Je connaissais leur réponse depuis le début. Je dois désormais ne compter que sur moi-même. Ne pas les alerter.
Je dois trouver un moyen de m’enfuir ! Louise a raison, je suis en prison… C’est clair désormais. Mais comment leur échapper ?

L’immense table ronde et blanche du conseil est habitée soudainement d’un étrange brouhaha.
Ils parlent entre eux. Ils cherchent un biais habile pour clore ce faux débat.
Je pose mes mains sur la table avec les pouces en face à face. Je cherche… Il faut que je trouve une échappatoire. Je reprends finalement la parole, d’une voix puissante, à la surprise générale de l’assemblée.

- Je suis d’accord !
(Le silence s’instaure immédiatement).
Cependant, j’ai une requête complémentaire, pour me préparer au mieux à ma sortie. Je souhaite intensifier le travail que nous menons avec E22 (Louise).

Je perçois un mélange de paroles inaudibles. Ils ne s’attendaient pas à cela. Je marque un point cette fois.

- Les horaires avec E22 ne vous conviennent pas ?
- Si, au contraire ! Je veux avoir plus de temps sur ce sujet. Je sollicite également un accès Internet et un poste affecté pour moi seul, avec un accès la nuit, pour ne pas amputer du temps sur les recherches en journée. Je souhaite ré-apprendre un maximum de choses sur le monde extérieur, pour me préparer au mieux.
- Il y a de nombreuses contraintes de sécurité, nous sommes ici au cœur d’un site ultra-sensible, vous n’êtes pas sans le savoir !
- Moi, je ne sortirai pas, de toute façon, ni la nuit ni le jour. Vous pouvez même m’installer un lit de camp à côté du bureau. Je compte consacrer cent pour cent de mon temps à ces travaux, durant le mois à venir. S’il y a des fuites au-dehors, ça ne viendra pas de moi. Surveillez donc plutôt les autres.

Le Maître du conseil, situé au centre du demi-cercle qui me fait face, reprend la parole. Il jette un coup d’œil dans le couloir derrière lui, où je devine l’ombre d’Alex.

- Ce n’est pas ce que nous voulions dire, Niejdan. Nous avons une totale confiance en vous. C’est d’accord, je m’occupe personnellement de cela, vous pourrez accéder à votre nouvel emplacement de travail dès demain.
Bien, à présent, si personne ne s’y oppose, le conseil est levé !

La chambre des ténèbres I

Cela fait bientôt une semaine que je dors au labo, guettant un relâchement dans la surveillance, analysant les allées et venues de chacun, observant le ballet des caméras.

Hier, j’ai fait un rêve étrange, un souvenir qui m’est revenu pendant la nuit. Cela peut vous paraître insignifiant, mais pour moi c’est nouveau !
Habituellement, mes rêves, c’est à dire mes visions du futur, sont « provoqués ». Concrètement, je suis connecté à une interface neuronale et ils me « bombardent » d’informations. C’est une calotte demi-sphérique posée sur ma tête, reliée à un ordinateur qui stimule mes cinq sens en même temps.
Au bout d’un moment, cette juxtaposition d’images, de sons, de sensations initie une sorte de transe, un sommeil artificiel.
C’est pendant cette phase que surviennent mes « souvenirs », mes rêves, durant lesquels je perçois distinctement des événements futurs.
Cela commence toujours de la même façon, une nuée blanche, comme un nuage, qui finit par se disperser et me laisser entrevoir le monde de demain.
Mais cette fois c’était différent. C’était la première fois que cela arrivait sans stimulation neuronale extérieure. Peut-être que cela signifie que je vais enfin quitter cet endroit. Ces sinistres nuits passées dans l’antre du démon, dans l’enceinte du Centre de recherches, vont-elles enfin prendre fin ? Cela veut-il dire que je vais enfin entrevoir ma propre existence, mon passé ?
J’ai décidé de garder cette information pour moi. Il convient, désormais, de faire preuve de prudence…

Mon rêve ?
Comme à l’accoutumée, c’était une tranche de vie qui n’avait rien de personnel, comme vécue en spectateur. Mais la manière avec laquelle cette vision m’est parvenue pendant mon sommeil est, elle, totalement inédite.
C’était un rêve effrayant. J’ai vu la première fois où les nanocorps étaient utilisés à des fins militaires, en Asie. J’ai vu les hommes, les femmes, les enfants, porter en eux cette mort effrayante et la transmettre à leurs maris, femmes, amis…Jusqu’à ce que quelque uns décident que le moment était venu de déclencher « l’alerteur », provoquant une hécatombe pratiquement instantanée et sans précédent.
Il semble que cette fois là, les nanocorps aient « interprété » les ordres qui leur avaient été donnés : le but, semble t-il, était « simplement » de rendre dépendante une population entière et de l’asservir aux puissants qu’elle avait osé défier.
Mais moi, j’ai vu le massacre ! J’ai vu ces villes et villages devenus fantômes en quelques heures. J’ai vu cette femme qui n’a eu que quelques minutes pour pleurer son enfant, avant de mourir, elle aussi…
J’ai ressenti avec quelle acuité, quelle « intelligence » les nanocorps choisissaient leurs victimes, préférant les blonds ou les bruns, les petits ou les grands, les forts ou les faibles, en fonction de ce pourquoi ils ont été programmés.

J’ai vu ces quelques hommes, ceux qui ont ordonné le massacre, dans un bureau sombre peuplé de vieux livres jamais ouverts, être « vertement réprimandés » pour cette bévue…Pour avoir tué alors que ce n’était pas le moment, pas encore…

Pourtant je m’en souviens comme si c’était hier. Mon premier rêve au sujet des nanocorps était si enthousiasmant : des maladies incurables miraculeusement guéries par ces petits artisans invisibles.
Il y avait aussi ce tétraplégique qui retrouva en quelques minutes l’usage des ses bras et de ses jambes, comme « recousu » de l’intérieur. C’était la promesse de prolonger nos vies à l’infini ou presque.

Le jour où j’ai rêvé cela, la fièvre s’était emparée du centre tout entier. Les recoupements avec le super modèle mathématique qu’ils développent et améliorent sans cesse ici, celui qui enregistre et analyse les découvertes scientifiques en temps réel dans le monde entier, rendaient crédible cette hypothèse. Cela tenait en quelques mots : « Probabilité événement identique ou similaire : 54 % ».
54 %, c’est à peine plus de la moitié ! Mais certaines de mes prédictions, parfois anecdotiques, s’étaient déjà réalisées par le passé, alors, tout le monde voulait y croire…
Il est surprenant de voir qu’à cet instant, pour des esprits pourtant si cartésiens, 54 % ou 99 %, c’est la même chose !
C’est humain : quand espoir rime un peu plus avec pouvoir, il faut absolument que ce soit réel ou que cela le devienne.
Moi je n’avais pas besoin de cela pour y croire. Je savais, d’une manière totalement indubitable, que tout cela allait arriver.

Pourtant, je ressentais déjà au fond de moi, à cette époque, que tout ne serait pas si simple…Mais les membres du « CERCLE » ne se posaient, eux, aucune question. Ils la tenaient enfin cette promesse, ce challenge à ne pas rater, cette certitude de voir leur domination sur le reste de l’humanité confortée.
La perspective des futurs barbecues pour fêter cette victoire et leur confiance dans l’avenir les enchantaient. L’idée de pouvoir enfin se consacrer à des problèmes futiles, de pouvoir prendre le temps de consulter un psy pour lui raconter des banalités, tout cela en sachant que « le job est fait et bien fait », quoi de plus vénérable pour ces hommes…

Je me rappelle ce jour là comme si c’était hier. La plupart de ceux qui travaillent ici avaient quitté le centre de recherche assez tôt, pour aller fêter cette découverte dans un pub de la ville basse où ils avaient leurs habitudes. J’étais resté seul ce soir là, en attendant qu’Alexandre revienne et me conduise chez Clara.
Du coup, ils avaient manqué un autre événement à la télévision : c’était passé aux informations du soir, un père de famille serrant ses enfants dans ses bras, dans un pays lointain et sinistré par une terrible inondation. Il les avait retrouvés sous les décombres, après les avoir crus morts, un vrai miracle d’après le présentateur. Il avait tout perdu, plus de maison, plus rien, mais il avait ses enfants et criait qu’il était heureux aux télévisions du monde entier. Plus tard, j’ai su que son témoignage avait ému beaucoup de téléspectateurs, les dons avaient afflué. Il allait pouvoir tout reconstruire.
Etrange, comme une caméra éclaire l’obscurité… Ce monde déborde de millions de « crève la faim » et là, la télé en sauve un ! Tant mieux pour lui, tant pis pour les autres. D’ailleurs : « On ne peut pas sauver le monde entier de la misère…On travaille pour l’intérêt commun ». C’est ce que dit souvent un des responsables du centre de recherches. Il le dit en salivant…

Ce matin, je me suis réveillé trempé, j’ai dû transpirer toute la nuit. Pour la première fois, j’éprouve un sentiment d’empathie pour l’humanité, pour ces hommes, ces femmes, ces enfants qui vont mourir, lorsque les nanocorps seront là.
Je pense à Louise qui m’a mis sur la piste. Elle a pris des risques pour moi. Elle a probablement des enfants et ils vont vivre dans ce futur.
Je dois utiliser mes souvenirs pour aider ceux qui le peuvent à s’y préparer.
Je dois absolument quitter cet endroit !

La chambre des ténèbres II

Il s’est endormi ! L’espèce d’hippopotame qui me surveille jour et nuit du bureau de derrière s’est endormi. C’est le moment de tenter quelque chose !
Je suis au niveau 1b et je vais essayer d’accéder au niveau 3, ce qui me fait passer par…le niveau 2, gagné ! Sauf que la sortie du 1b est difficile…
Ici, plus le chiffre d’un niveau est élevé, plus il se situe profondément sous la surface du sol.
Le CRAMS est construit sous terre. J’ignore jusqu’à quelle profondeur cela descend mais il n’y a que les étages 1a et le 1b qui sont de plein-pieds.

D’abord : déjouer les caméras !
Hier, je me suis endormi assis, affalé sur le bureau. Je n’ai pas eu le courage de faire les trois pas qui me séparent du petit lit de camp qu’ils m’ont installé là. Je vais feindre d’agir de la même manière aujourd’hui.
Tout d’abord, gonfler sous le bureau cette poupée « trois trous » qu’ils utilisent comme mascotte au labo. Ensuite, la recouvrir d’une couverture. Voilà, je l’installe à peu près dans la position dans laquelle je me suis endormi hier. Elle prend ma place et c’est moi qui passe sous le bureau…
Maintenant, pour sortir de la salle, je dois longer les bureaux, passer derrière la cafetière…
Chiotte ! Ceux là sont encore au bureau…

- Et celle-là, tu l’as vue ?
- Putain, qu’est-ce qu’elle prend !

C’est bon, ils sont occupés à visionner les mails pornos reçus durant la journée, ils ne me verront même pas passer…
Ne pas faire de bruit, éviter les fils…
Ça y est, j’y suis ! Maintenant il faut descendre mais impossible de prendre un ascenseur sans être repéré. J’ai une idée : toutes les gaines techniques descendent vers les niveaux inférieurs pour faire passer les innombrables câbles électriques. Je ne sais pas si je peux y parvenir ainsi, mais ça vaut le coup d’essayer.

Ouais ! C’est ce qu’il m’avait semblé, cette trappe ci n’est pas verrouillée. Pour y accéder, j’ai dû passer à découvert mais c’est situé dans un angle mort vis à vis des caméras de surveillance.
C’est une vraie forêt de fils électriques là-dedans ! En déplaçant l’un d’eux, je peux peut-être me glisser par là… Oui ! Ça marche ! Il y a juste un passage dans la dalle en béton, il faut que je me tienne par les câbles à bout de bras. En attrapant plusieurs fils, je répartis un peu mieux mon poids, pourvu que ça tienne !
Aïe ! Putain, ce boîtier, je ne l’avais pas vu ! Ça m’a déchiré le flanc sur au moins dix centimètres ! Je pisse le sang…
Qu’est-ce que je fais ? J’arrête tout ? Qu’est-ce qui va m’arriver si je me fais surprendre ? Je ne sais pas vraiment de quoi ils sont capables…
Non, il faut continuer !

Je sens quelque chose sous mon pied droit. C’est une trappe ! Je dois être au niveau du dessous. Je vais essayer de sortir là.
Elle est fermée…Si je me cale le dos, en poussant avec les deux jambes elle va sûrement sauter, mais ça va faire du bruit.
De toute façon je n’arriverai pas à remonter par là où je suis descendu… Je n’ai donc plus le choix… Un, deux, allez !

Ça y est, c’est ouvert. Il n’y a pas un chat…
Le couloir est immense avec quelques faibles éclairages de sécurité, tous les dix mètres environ. On dirait qu’il y a une sorte de brouillard ou de fumée, je ne sais pas, mais aucune odeur en tout cas. Je n’ai pas déclenché un incendie, c’est déjà ça.

J’avance doucement, la fumée se dissipe petit à petit. Je me trouve maintenant devant une porte en verre, ou en plexiglas, transparente mais épaisse et robuste. Pas de difficulté pour ouvrir, il suffit de tirer. Ça se referme automatiquement.
Je suis à présent dans une salle immense, c’est gigantesque ! Il y a des caisses partout avec des étiquettes, superposées sur des rangements verticaux.
Il doit bien y avoir…Voyons… Il y a au moins une dizaine de mètres de hauteur sous le plafond, qui est légèrement voûté.
C’est bizarre, je ne dois plus être en dessous des bureaux, parce que je ne suis pas descendu d’autant dans la gaine. Du coup j’ai vraiment du mal à me situer.

Je continue.
Les travées se succèdent. En fait, c’est un vrai capharnaüm ! Certaines caisses sont ouvertes. Il y a de tout, avec des codes barres, comme dans un super-marché.
Dans la voie centrale, c’est un empilement de livres et d’écrits en tout genre, de toutes les époques. Certains semblent abîmés, mal conservés. Ou alors ils sont très anciens. De ce côté, il y a des sujets de doctorat et des comptes rendus d’études, qui sont entassés, conservés là, en vrac.

L’air est très sec et me blesse les sinus à chaque inspiration. Le décor a changé. Me voilà maintenant dans une sorte d’herbier géant !
Il y a des milliards de graines en tout genre, stockées dans de multiples petites boîtes en verre, alignées comme des militaires. Il y a aussi, sur les rangements en hauteur, des outils de laboratoire et des objets improbables qui semble issus d’un vide-grenier gargantuesque.
De l’autre côté, j’ai vu une rangée entière de tubes à essais, tous scellés, avec des contenus multicolores, liquides ou solides.
C’est à la fois impressionnant par l’ampleur et l’espace occupé et, pourtant un peu désuet quand on en juge par l’état délabré de certains contenants.

Continuons, il faut que j’accède au niveau trois et plus le temps passe, plus le risque que mon absence soit détectée là-haut augmente.
C’est vraiment immense. J’ai perdu tous mes repères. Je suis incapable de dire si j’avance globalement plutôt en ligne droite ou en spirale. Je longe les murs d’enceinte mais il n’y que du béton, aucune trace d’un quelconque passage pour descendre au niveau en dessous. Alors autant avancer encore.

Une nouvelle porte en verre. Non deux ! C’est un sas.
Là c’est différent, c’est… Bon sang ! Mais qu’est-ce que c’est que cet endroit ? Difficile à expliquer…De longs filaments descendent du plafond. On dirait qu’ils sont légèrement lumineux, ou fluorescents peut-être.
Je vais essayer des les toucher, de toute façon je n’ai pas le choix, c’est impossible de passer en les évitant, il y en a partout ! C’est vraiment étrange, ils glissent sur moi et s’entrelacent. Ça chatouille !
J’ai de plus en plus de mal à avancer, il y en a des centaines ! Ils s’emmêlent sur moi. De temps en temps, ça fait des nœuds. En tout cas l’atmosphère est beaucoup plus humide, ça a changé du tout au tout. Je sens que ça dégouline sous mes aisselles.

Les fils lumineux sont tellement denses que j’ai du mal à voir le sol.
Il y en a trop, je ne sais plus du tout dans quelle direction je progresse. Je ne pourrai jamais revenir sur mes pas…
Je vois une lumière violette, plus loin, très brillante. Je vais essayer de me diriger dans cette direction, c’est le seul moyen de ne pas tourner en rond.

Tiens ? Ça y est, les filaments se décident à me laisser progresser. Ils se mettent à glisser sur moi, mais la lumière devient aveuglante !

Mes yeux vont s’habituer…
Il y a des ombres !? Ce sont des blocs de verre massif, par centaines, énormes ! Les filaments se regroupent autour d’eux. Non, en réalité, ils pénètrent à l’intérieur ! Ils sont pris dans la matière, c’est étonnant.

Qu’est-ce qu’il y a à l’intérieur ? Ce sont des roches, des quartzs plus ou moins brillants. Il y aussi des insectes, des animaux. On dirait des inclusions, des fossiles ou quelque chose comme ça ; avec pleins de fils lumineux comme « branchés » autour.

Ici, je crois bien…Oui ! C’est un chat noir dedans, momifié en quelque sorte. Il n’a pas l’air empaillé. On dirait qu’il a été pris dans le verre, je ne sais pas par quel miracle, comme moulé, figé à l’intérieur. Les filaments s’enfoncent dans son sarcophage transparent, autour de lui, puis pénètrent dans son corps.

Ce bloc ci est gigantesque, mais y a trop de filaments pour voir ce que c’est. Peut-être une girafe, pour avoir cette taille ? Il y a aussi des blocs sans filaments. Des insectes énormes piégés là, pétrifiés pour l’éternité…
C’est un spectacle ahurissant. Mon cœur s’accélère encore un peu plus. Je continue ma progression dans cet univers surréaliste.

Les blocs de verre sont de plus en plus espacés. Ils se suivent latéralement. On dirait un dortoir macabre.
Oh, mon Dieu ! Ce sont des corps humains à présent ! Il y en a des centaines !

Je ne peux plus avancer. Il faut que je m’asseye, mes jambes sont coupées…
Quel est cet endroit ? Qu’est-ce que je fais là ? Je m’attendais à tout, mais pas à cela. Il faut se tirer ! Tant pis pour le niveau trois. Je dois remonter au centre et trouver ensuite un moyen de quitter cet endroit. N’importe quel moyen !

Inutile de repartir dans l’autre sens, je ne retrouverai pas mon chemin en repassant dans la forêt de filaments.
Il faut avancer et espérer trouver une issue pour remonter, plus loin.

La panique m’envahit.
J’avance dans l’allée centrale, mais je ne peux pas m’empêcher de regarder…
La plupart du temps, on peut distinguer leurs visages !
Ils sont comme endormis…Comme si le temps s’était arrêté.

Les images s’entrechoquent dans ma tête : des corps, des blocs, des vivants, des morts…Je m’appuie sur l’un d’eux, presque machinalement, pour ne pas tituber.
Tiens ? La matière : ce n’est pas du verre, c’est plus chaud, au toucher.
Celui-là, à côté, avec les cheveux noirs, je…il me…je l’ai déjà vu !

Les souvenirs m’envahissent…
Je le vois, je le connais ! Je me souviens !
Des images me reviennent : il se tourne vers moi. Il pose ses mains sur mes joues. Je pose ma main sur la sienne. Ma main à moi est beaucoup plus petite que la sienne ! Est-ce possible ? Je…je suis un enfant ? C’est impossible !

Ma tête me fait mal ! Tout tourne !
Je ne dois pas m’évanouir…
Je…

La chambre des ténèbres III

J’ai l’impression d’émerger d’une hibernation. Combien de temps suis-je resté inconscient, impossible de le savoir… Je suis frigorifié.

Je vais me relever et courir droit devant.

Allez ! Je dois m’éloigner le plus loin possible. Courir et ne pas retomber. Je dois d’abord penser à survivre. Il y aura un temps pour comprendre, après.

Je dois garder mon calme, et la tête froide…
Voilà, c’est mieux…

Ma montre s’est arrêtée. Décidément, tous les éléments se liguent contre moi. Il n’y a plus de blocs ici, plus de filaments fluorescents non plus.
Là ! Un escalier qui descend. Ce serait ça le passage au niveau trois ?
L’appréhension et la peur m’alourdissent les membres, mais je n’ai pas le choix.

Qu’est-ce que c’est ? Il y a quelqu’un au fond, là-bas, ça bouge !
Il est derrière une vitre en plexiglas. C’est une sorte de prison semble-t-il. Je m’approche…

C’est un vieillard, il m’interpelle :
- Si vous venez maintenant, c’est que c’est grave, n’est ce pas ? Car ce n’est pas l’heure du repas. (Il m’a parlé sans me regarder. Il est de dos. Je prends un risque fou en me montrant, mais au point où j’en suis)… Qui êtes vous, jeune homme ? Je ne vous ai jamais vu ? Vous venez pour me tuer ?
- Je suis Niejdan et… Non, je ne viens pas pour vous tuer. Qui êtes-vous ? Quel est cet endroit ?

Il s’approche de la vitre, à un endroit pourvu de quelques fentes, probablement dédiées à la parole entre le prisonnier et ses geôliers. Il me dévisage de la tête aux pieds. Il fait des efforts certains, en plissant ses yeux habitués à la semi-obscurité, pour me voir distinctement. Il semble agréablement surpris par cette visite impromptue.

- Que fais-tu ici, alors ?
- La curiosité m’a mené jusqu’à vous. Je voulais voir le niveau trois.
- La curiosité dis-tu ? C’est une bien belle qualité. Est-ce que je peux t’aider ?
- Franchement je n’en sais rien. Que faites-vous ici ?
- On peut se tutoyer, petit….
- Que faites-vous ici, vous êtes qui ?
- Je me nomme Isaac. J’ai conçu pas mal de chose ici. Tu travailles sur le modèle mathématique ?
- D’une certaine façon, oui.
- Il n’est pas trop mauvais mon modèle, pas abouti, mais pas trop mauvais. Qu’en penses-tu ? (Il attrape un petit tabouret pour s’asseoir au plus près possible de moi). Hein, petit ? Prédire l’avenir, c’est une foutaise, non ? Note que je t’appelle « petit », mais il ne faut pas que ça te vexe, hein ? C’est parce que tu es quand même bien plus jeune que moi, heureusement pour toi d’ailleurs !
- Pourquoi pensez-vous qu’il est impossible de prédire l’avenir ?
- Jeune homme, il se trouve que je suis un expert en causalité. Avant d’être un vieux prisonnier, j’ai été un des principaux acteurs du projet sur lequel tu bosses.
Les causes, les statistiques, les effets, ça me connaît, et pourtant…
- Et pourtant ? (Il fait passer ses doigts sur ses lèvres et fait une petite pause, comme s’il prenait une bouffée d’une cigarette imaginaire).
- Tu crois en Dieu petit. Tu es croyant ?
- Je ne sais pas.
- Petit, un ensemble de causes produit un ensemble d’effets, c’est le postulat de base de tout problème, tu es d’accord avec ça ?
- Euh oui, sans doute…
- Donc, en règle générale on considère qu’une cause, pour faire simple, produit un effet. Mais cet effet va lui aussi devenir une cause pour un autre événement à venir, etc…
- Oui, l’effet papillon…
- Mais exactement ! Ton papillon, va être la cause d’une chaîne de phénomènes qui va, pourquoi pas, créer un ouragan au-dessus de nos têtes. Cependant, tous les phénomènes sont interconnectés entre eux depuis l’origine des temps, il faut bien en avoir conscience !
Il faut imaginer que tous les éléments de l’univers interagissent entre eux depuis le commencement. Depuis le Big-Bang peut-être. Tout ce qui arrive et arrivera demain était contenu dans l’étincelle originelle !
Nous, pauvres mortels, nous n’avons vu que quelques minutes du film et on croit pouvoir deviner la suite ? Foutaise je te dis !

Il me plait, ce vieillard. Il est tout doux et je l’écouterais bien conter ses histoires avec bonheur autour d’un feu de cheminée en sirotant un alcool fort.
Il m’a fait oublier une seconde que l’on se trouve dans les profondeurs d’un monstre malfaisant.
- Vous ne m’avez pas répondu, pourquoi vous ont-ils enfermé ici ? Qui sont ces cadavres, dans ces étranges cercueils transparents ? (Il semble interloqué par mes propos).
- Mais tu débarques d’où petit, tu fais quoi ici, précisément ?
- En réalité, je travaille ici contre mon gré, pour l’amélioration du modèle. Je me suis éclipsé du niveau 1, tout à l’heure, pour finir ici, près de vous. Une source m’avait informé de choses étranges aux niveaux inférieurs.
- Tu t’es éclipsé, tu dis ?
- Oui, je crois que j’ai pu passer sans être vu par les caméras. Alors, j’espérais pouvoir revenir avant d’éveiller les soupçons, mais là…Je ne sais plus…
- Tu ne risques pas d’avoir échappé aux caméras mon pauvre ami, il n’y a aucun angle mort au CRAMS. Je le sais bien, c’est moi qui ai conçu le système. En fait, chaque îlot de bureaux est conçu comme un échiquier qui aurait douze colonnes et cinq lignes. Tu sais jouer aux échecs ?
- Oui.
- Alors attends, je te fais un petit schéma. (Il s’exécute, après avoir posé des lunettes rondes sur son nez, pour voir de près, sans doute, et attrapé un bout de papier).

X
X

X
X

Tu reconnais l’emplacement des caméras, la disposition ?
- Oui, il me semble que c’est à peu près ça.
- C’est exactement ça, tu veux dire ! Bon, maintenant, imagine que les caméras sont des reines aux échecs…
- Oui
- Elles peuvent donc se déplacer en ligne droite ou en diagonale, ce qui correspond à un angle de vision de 45° à gauche et à droite, pour chaque caméra.
- Et ?
- Eh bien toi, tu es le pauvre petit roi qui cherche à s’enfuir de l’échiquier et les reines, elles, elles te mettent en échec dans toutes les positions ! Tu n’as aucun endroit pour passer sans être vu. En plus, j’ai mis en place un système d’intelligence artificielle qui analyse en temps réel les images produites par toutes les caméras du centre. Elles détectent tout geste suspect.
Ils t’ont vu, c’est sûr, c’est imparable ! (Il me dit ça sans se soucier de ce qui va m’arriver, avec une fierté non dissimulée pour le joujou qu’il a conçu).
- Il doit y avoir un moyen pour s’échapper ? Comment sortir ? (Il hoche la tête de gauche à droite, résigné. Pour la première fois, il semble faire preuve d’empathie à mon égard).
Oui, mais vous, vous êtes prisonnier derrière cette vitre. Moi je suis libre de mes mouvements, est-ce que j’ai une chance de m’en tirer ?
- Je suis désolé petit, par là il n’y a aucune issue. C’est un cul-de-sac… C’est pour ça qu’ils m’ont installé ici. (Il écarquille ses petits yeux cernés par les rides).
- Mais…mais ? Je te reconnais petit ! Je t’ai déjà vu ! Je sais qui tu es ! Approche à nouveau, que je te regarde de plus près.
- Quoi ! Qu’est-ce que vous dites ?
- Comme tu as grandi petit ! Comment as-tu dit que tu t’appelais maintenant… Niejdan c’est cela ? Ce n’est pas ton vrai nom, n’est ce pas ?

Soudain, il y a un fracas assourdissant !
Qu’est-ce qui se passe ? Des hommes en costumes sombres et arme au poing surgissent de nulle part.

Il y en a derrière moi, il y en a partout ! C’est mal parti, je n’ai aucun endroit où m’enfuir…

Le vieillard s’agite dans sa cage :
- Petit ! J’ai bien connu ton père !
- Quoi ? Qu’est-

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