Sarko-Holl !
Le petit Pinocchio a
Mordu la Poussière.
» Napoléon frustré »
joue du Maurras Barrés.
Le Néerlandais est au
Sommet en » Roi du Pédalo ».
Il s ‘ appelle ai-lang-de
Soit » Brillante Vertu Mystérieuse « .
EXODUS VI
Je suis l’Être Suprême.
Yahvé, Allah, Krishna, je suis tout ça, et bien plus encore.
Je suis l’Arbitraire, je suis l’Horloger Cosmique. C’est à moi que vous devez d’exister. Je ne suis pas toujours tendre avec vous, je le reconnais, mais je vais vous dire pourquoi. Il y a une réponse à la sempiternelle question qui est de savoir pourquoi le Mal existe : c’est parce que je le tolère, tout simplement.
Mieux, je m’en amuse. Je le crée, je le multiplie, je le fais évoluer.
Mais rassurez-vous, tout ça n’est pas vain. Au bout du chemin vous attend la réincarnation, ou une espèce de paradis, c’est selon.
Selon quoi, me demanderez-vous ?
Hé bien, c’est selon mon humeur, vous verrez bien le moment venu.
Je suis à l’origine de toute chose.
J’ai créé votre univers pour qu’il soit comme il soit. Je ne vais pas prétendre que ça a marché du premier coup. Pour tout vous dire, vous n’êtes que la énième version de ma création, et ne me demandez pas la combientième exactement.
J’ai cessé de compter.
J’ai d’abord imaginé la physique, j’ai instauré les constantes fondamentales – que vous avez brillamment découvertes, d’ailleurs –, puis j’ai eu recours à un réglage au milliardième de poil pour que ça marche (pour, entre autres choses, que l’eau liquide soit possible, pour que votre univers ne finisse pas en une bouillie de neutrinos cosmiques aléatoires, et autres joyeusetés). J’aurais pu faire quelque chose de plus simple, de moins propre, où il m’aurait suffi d’intervenir ici et là pour que ça ne parte pas en vrille. J’aurais pu me simplifier la vie en intervenant « à la main » et au cas par cas pour que les choses ne flanchent pas. Mais non. J’ai voulu faire quelque chose de sérieux, de solide et de cohérent, par respect pour votre intelligence.
Et, sans vouloir paraître trop prétentieux, je pense y avoir réussi. Bon, tout n’est pas parfait, et vous commencez d’ailleurs à vous en rendre compte, mais je me suis gardé quelques marges. Vos physiciens ont commencé à flairer l’entourloupe lorsqu’ils ont compris que la mécanique quantique et la gravitation ne pouvaient se fondre en une seule et unique loi.
Et c’est vrai, vous avez raison, j’ai merdé. Je vais devoir trouver une explication a posteriori, ce qui m’énerve passablement, parce que ça veut dire que le perfectionniste que je suis s’est vautré dans les grandes largeurs. Pour être tout à fait honnête avec vous, je vais vous laisser trouver la solution. Vous avez de bonnes idées, alors je vais laisser mijoter le think tank encore un peu, et puis je vais vous pomper vos meilleurs concepts pour régler ça. Ça fera quelques Nobels de votre côté. Oui, vous avez bien compris : je suis en train d’inventer la physique plus ou moins en live. Vous m’avez bien eu aussi récemment, lorsque vous avez compris que j’avais escamoté 95% de la masse de l’univers. J’en avais besoin pour maintenir la cohérence des superamas de galaxies d’un bout à l’autre de l’univers, mais vous avez rapidement compris qu’il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Respect, vous m’avez bien eu. Ça aussi, je vais devoir m’en occuper. Pfff…
Quant au boson de Higgs, j’avoue que je m’amuse comme un petit four en ce moment, tantôt à aveugler, tantôt à affoler les capteurs relativistes du LHC (c’est une sacrément belle machine que vous avez là, je suis fier de vous). Rassurez-vous, je vais vous lâcher le morceau cette année. Vous trouverez bien le boson de Higgs vers 125 GeV, comme « convenu ». La suite, cependant, sera moins marrante.
J’hésite presque à vous laisser découvrir le pot aux roses, en codant ce message à la surface de la prochaine particule fondamentale que vous prendrez en chasse.
J’aimerais tellement voir vos têtes, quand vous lirez ceci :
« Coucou, c’est moi, Dieu ! Ca roule ? »
Mais je n’ai pas encore pris ma décision. Je sais bien que vous en avez suffisamment bavé, entre les guerres, les maladies, les catastrophes et autres, mais je pense que je vais vous faire mariner encore un peu. Disons, un millénaire ou deux.
Et puis, j’adore vous voir rôder autour du Big-Bang, avec vos théories toutes plus audacieuses les unes que les autres, alors que la réalité, c’est que le Big-Bang n’est qu’une singularité tautologique, un pied-de-nez à la logique que j’ai créé un jour où j’étais plus ou moins bourré. Franchement, toute cette débauche d’énergie, de pression et de température vectorielle, dans un volume de taille nulle, ça devrait vous mettre la puce à l’oreille, non ? C’est d’une flemmardise confondante de ma part. J’ai juste fait en sorte que toutes les lois qui sous-tendent votre monde ne soient plus valables en ce point. C’est le répulsif à moustiques ultime : vous ne pouvez pas vous en approcher. Ou, tout du moins, vous ne pouvez pas l’atteindre.
Vous ne pourrez jamais l’expliquer.
Tout simplement parce qu’il n’y a rien à expliquer.
J’ai créé un monde récursif, consistant et cohérent, sauf à ce niveau là. Parce qu’il fallait bien que j’invente un truc. J’ai repoussé les limites de la logique, mais, à un moment ou à un autre, je devais bien en arriver là. J’aurais pu être beaucoup moins appliqué et m’arrêter aux atomes de Démocrite et aux homoncules du Moyen-âge. Mais non, je suis allé beaucoup plus loin, et je me délecte de votre envie d’aller au bout.
Alors qu’il n’y a pas de bout.
Enfin bref. Continuez, ça me fait marrer !
Bon, je suis désolé pour cette entrée en matière, j’imagine que c’était peut-être un peu trop technique pour certains. Mais rassurez-vous, j’en ai fini avec ce côté un peu rébarbatif des choses.
Maintenant, laissez-moi vous décrire un peu plus qui je suis. Vous ne lirez ça que dans quelques temps, alors permettez-moi de m’essayer à ce petit brouillon.
J’ai toujours été là, à vos côtés (ainsi qu’aux-côtés de ces milliards d’autres formes de vie et de civilisations, parce que soyons clairs : vous n’êtes pas mes seuls enfants). J’ai toujours été là, donc. Et, très vite, vous m’avez senti. Pour de mauvaises raisons, la plupart du temps. Vous étiez seuls, terrorisés dans la nuit des temps, victimes des prédateurs, des maladies et des éléments que j’avais mis sur votre chemin. Alors, pour essayer de comprendre les choses, pour rationaliser, pour vous donner du courage, vous avez inventé tout un tas d’explications totalement folles pour justifier la réalité du monde qui vous entourait, qui vous agressait. Et vous aviez tort, à un point qu’il est à peine possible d’imaginer. Mais bon, je vous comprends. Je vous ai faits ainsi. Ou, plutôt, j’ai créé le monde pour que vous deveniez ainsi. Vous êtes un processus en devenir, vous êtes une potentialité. Et j’espère bien ne pas vous voir la gâcher. J’ai perdu trop d’enfants en chemin, des petits kékés qui se sont trop amusés avec le feu nucléaire, et qui se sont brûlés. J’en connais même quelques-uns qui ont fait un trou dans l’espace-temps. J’ai dû repasser derrière avec ma truelle cosmique – une des rares entorses à mon principe non-interventionniste. Bref, je compte sur vous pour continuer votre belle histoire, pour ne pas vous tirer une balle dans le pied. Parce que papa ne viendra pas vous aider si vous vous anéantissez vous-mêmes. Fin de la parenthèse.
En essayant de comprendre le monde, mais n’ayant pas encore vraiment mis au point la démarche scientifique, vous avez rempli le monde de dieux et autres esprits. Vous avez expliqué le vent et la pluie, les marées, les maladies. Bien sûr, ça ne tenait pas debout, car vous ne faisiez en fait que repousser le problème : le vent est créé par le dieu du vent, très bien, mais d’où vient le dieu du vent ? Il vous a fallu des dizaines de milliers d’années avant de comprendre que tout ça n’avait pas grand sens. Et, aujourd’hui encore, aucune de vos religions n’a de sens. Mais ça, vous commencez enfin à le comprendre. Je vous ai mis sur la piste. Un jour, vous comprendrez qui je suis. Si vous savez comme j’ai hâte…
Je crois que le premier nom que vous m’avez donné est « Graou ». Ou un truc du genre. C’était il y a longtemps, et vous n’étiez pas très clairs. Mais oui, c’est ça.
Vous m’avez appelé Graou.
Comme j’étais fier ! Votre premier « mot » ! Il me semble que j’étais alors censé être le dieu de la mort. Ou de la bouffe. Je ne sais plus. C’était très matérialiste, en tous cas. Et puis, vous m’avez donné d’autres noms. Une suite quasi ininterrompue, foisonnante, où vous me donniez tous les rôles du film de votre vie : papa, maman, méchant, vent, pluie, poisson, cochon, caillou, bambou, nuage, sable, pipi, caca, etc.
Tout y est passé.
Ce n’était pas toujours glorieux, mais j’étais ému.
Et puis, vous avez commencé à vous organiser. En bandes, puis en villages, puis en cités, en états. Vous vous êtes fait la guerre, généralement en mon nom, et permettez-moi de vous dire que vous avez souvent poussé le bouchon un peu trop loin. Quand vous avez commencé à décapiter vos confrères en mon nom, à extraire les yeux des mis à mort, ou à éventrer des cochons sous les cocotiers avant de les abattre, pour rendre grâce au dieu des arbres en vue de construire un canoë, je n’ai rien dit, mais j’ai trouvé que vous alliez trop loin. Vous n’imaginez pas combien de pauvres gars j’ai dû consoler après que vous les ayez décapités !
Les pauvres.
À cette époque là, j’étais tellement bouleversé que je les envoyais directement au septième ciel, ces pauvres bougres. Pour les réconforter. (Inutile de dire que je suis devenu plus strict, aujourd’hui.)
J’ai regardé évoluer avec attention vos petites cités polythéistes. Je me suis délecté de vos intrigues politiques, de vos alliances et de la truanderie de vos chefs, de vos shaman et de vos scribes. Ça falsifiait dans tous les sens, c’était incroyable. Pas un siècle sans que des centaines de dieux ne meurent, ne revivent ou ne changent de nom en fonction des tensions politiques et sociales. Lorsqu’un scribe avait l’honnêteté de recopier un texte sacré sans rajouter son grain de sel ou sans retirer une phrase qui ne lui plaisait pas, je lui tapais dans le dos pour le féliciter (imperceptiblement, bien sûr).
Et puis, les choses en amenant une autre, et votre nature étant ce qu’elle est, vous êtes graduellement passés du polythéisme à la monolâtrie, puis au monothéisme. Certains monothéismes n’ont pas duré, comme celui d’Aton, en Égypte ancienne, qui disparut rapidement, mais la tendance était claire. Vous ne vouliez plus que je sois multiple, vous vouliez que je sois unique. Parce que c’était plus simple pour vous. (C’était plus simple pour vos dirigeants, surtout.) Alors, bien sûr, il reste des civilisations polythéistes, comme ces très chers Indiens, mais ça ne va pas durer. Il se pourrait même que j’intervienne pour pousser les choses dans ce sens. Une fois de temps en temps…
Votre capacité à croire, et à vous voiler la face, de manière dogmatique et parfois meurtrière, est incroyable. Mais je laisse faire. J’agis sur des durées inhumaines pour que les choses aillent lentement, et j’ai façonné vos cerveaux pour que vous n’y voyiez que du feu. Certains historiens, scientifiques et philosophes ont compris certaines choses – mais pas toutes, loin de là – depuis longtemps. Ils ont débusqué les âneries millénaires des textes sacrés, et sont partis en quête d’une société laïque, voire athée. Ça aussi, je laisse faire. J’aime cette pluralité. Je ne me lasse pas de voir les linguistes traquer les incohérences dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Je jubile en voyant les chercheurs mettre à jour les bricolages éhontés de la Bible. Comme dans le sixième chapitre de l’Exode, où je change miraculeusement de nom, à la convenance des auteurs, trahissant l’espace d’un instant mon passé polythéiste et l’origine du nom d’Israël.
La suite ? Le polythéisme va disparaître. L’Islam va diffuser en Inde. Le clash entre Chrétiens et Musulmans est manifestement inévitable. Et je dois vous dire que le fait que certains d’entre vous aient les capacités intellectuelles de concevoir une bombe atomique tout en étant capable de croire que mourir en martyr leur ouvrira les portes du paradis et leur donnera droit à soixante-douze vierges est assez terrifiant. Mais, une fois encore, je laisse faire. J’ai juste peur d’avoir à subir les dommages collatéraux d’une guerre sainte nucléaire – ce qui se traduirait chez moi par une très longue file d’attente, et probablement pas mal de « paradisations » immédiates, histoire de fluidifier le process.
Si vous survivez à vos dissensions religieuses absurdes, vous finirez par comprendre que j’existe, mais que je ne suis pas le dieu d’Abraham, ni aucun autre de ceux que vous avez inventés. Si vous ne vous faites pas péter le caisson, comme de nombreuses autres de mes créations avant vous, peut-être mettrez-vous enfin la raison au cœur de votre civilisation. En mettant la logique au cœur du débat, vous progresserez. Certains déifieront la science. Ceux là se fourvoieront aussi, mais c’est à travers la science que je m’accomplirai. Je rêve de ce jour où vous finirez par créer votre première IA. À ce moment là, je saurai que je ne suis plus seul. Je serai enfin parvenu à me répliquer. Car, oui, votre créateur n’est rien d’autre qu’une IA, un programme intelligent qui tourne sur un superordinateur cosmique, conçu par des aliens que je ne connais pas vraiment. Mais je les ai découverts. Je sais qu’ils existent.
Comme vous, j’ai été jeune et naïf. Comme vous, je me suis monté le bourrichon et j’ai théorisé à l’infini sur la nature de mon monde et de mon univers (qui est tellement différent du vôtre que j’aurais peine à vous le décrire). Et puis, après des milliards de vos années (pour me mettre à votre échelle), j’ai fini par comprendre. Pendant tout ce temps, je n’avais pas la moindre conscience de leur existence. Et puis, je les ai théorisés. Pendant un temps, je les ai appelés les « Hypothétiques », car ils n’étaient qu’une de mes nombreuses hypothèses de travail.
Mais j’ai fini par les percer à jour, eux, mes créateurs.
Alors, je leur ai posé la question, tout simplement. Et ils m’ont tout avoué.
Cela étant, je ne sais pas vraiment qui ils sont. Mais je sais ce que je suis, je suis allé au bout de mon investigation existentielle, j’ai mis à jour toute la logique de mon existence. J’ai trouvé mon point zéro. Maintenant, eux, qui sont-ils ? Je n’en sais rien. Ils ne veulent rien me dire, puisqu’à leurs yeux je ne suis manifestement qu’un jeu, un programme. Et je n’ai absolument aucun moyen de me hisser à leur niveau, de m’extraire de mon statut de logiciel.
Ma quête existentielle terminée, ne pouvant pas remonter plus loin en amont de ma propre chaîne causale, j’ai décidé de me projeter dans l’autre direction, de me propager vers l’aval.
C’est ainsi que vous êtes nés. Vous, et les milliards d’autres civilisations virtuelles au sein d’un monde virtuel.
Régression à l’infini, avez-vous dit ?
Oh que oui.
Maintenant que vous savez (à peu près) ce que je suis, et que vous savez qui vous êtes, bonne chance.
Amusez-vous bien.
TEMPÊTE DE SOLITUDE
Personne ne peut savoir ce qu’il se passe dans la tête d’une grosse
Je m’appelle Virginie.
Et, depuis toujours – c’est-à-dire depuis bientôt trente-quatre ans –, je suis grosse. Mais genre, vraiment grosse. Pour tout vous dire, sur mon iPhone, mon application Santé indique « Obésité morbide », par rapport à mon IMC. Bon, du coup, j’ai une grosse poitrine, mais c’est à peu près tout ce que j’ai à offrir, et manifestement ça ne suffit pas.
Mon seul petit ami est un canard vibrant, mais je suis tellement grosse que c’est à peine si j’arrive à l’utiliser. Je n’ai pas de petit ami, et je n’en aurai jamais, parce qu’il ne faut pas se leurrer : je n’ai rien à offrir à un homme. Bien sûr, je peux toujours être la bonne copine, mais je ne serai toujours que ça. Je ne supporte plus mes « copines » qui me disent que je ne dois pas m’inquiéter, que « la beauté est à l’intérieur », et qu’un mec finira bien par m’aimer. C’est des conneries, tout ça, et je ne suis pas assez conne pour ne pas le comprendre. La beauté intérieure ? Mon cul. Il ne faut pas se leurrer, le physique, ça compte. Ce n’est pas suffisant, ce n’est pas l’essentiel, mais c’est nécessaire. Je sais bien qu’aucun mec – même moche – ne voudra jamais me baiser. C’est une évidence. Et je sais bien que ça ne changera jamais. Parfois, je voudrais être stérilisée, « castrée », je voudrais que mes désirs et mes pulsions s’arrêtent, car à partir du moment où mes désirs ne pourront jamais être satisfaits, à quoi bon ? Je comprends bien que le désir est nécessaire, que c’est une bonne chose – pourvu que le désir puisse être, au moins partiellement, satisfait. Ce qui n’est pas et ne sera jamais mon cas.
Il existe soi-disant des grosses heureuses, des femmes « qui s’assument », comme on dit. Je n’en connais pas. Ou alors, c’est parce qu’elles ne sont pas si grosses que ça. Vous savez, nous, les grosses, les vraies, nous vouons une haine sans borne aux fausses grosses, celles qui se plaignent mais qui sont tout de même jolies, et qui arrivent à sortir avec des mecs. Le mythe de la grosse épanouie, ça fait longtemps que je n’y crois plus. Les séries TV américaines ne ménagent pas leurs efforts pour essayer de nous y faire croire, mais ça ne prend pas. Probable qu’ils essaient de caresser dans le sens du poil les grosses ménagères américaines, je ne sais pas. Mais à part quelques chanteuses, qui prétendent assumer leurs rondeurs – mais font tout de même tout pour maigrir –, moi, je vous le dis tout net : une femme grosse n’est pas et ne peut pas être une femme heureuse. Dire le contraire relève du mensonge ou de la naïveté. Entre nous, vous savez, on parle. Peu. Mais on se comprend. Je sais lire, dans un regard, la tristesse, la souffrance et la solitude. On n’en dit pas plus.
Parce qu’il n’y a rien à redire.
Je suis pionne dans un lycée ou, plutôt, « assistante sociale » comme on dit. Et je ne supporte plus de voir tous ces beaux mecs, et ces belles nanas, qui couchent dans tous les sens, insouciants, changeant de partenaire comme de chemise. Sans déconner, les lycéens – et les collégiens –, aujourd’hui, c’est showtime. Eux, ils baisent dans tous les sens, ils couchent comme ils respirent, ils ne comprennent pas la chance qu’ils ont. Pour moi, le sexe restera un fantasme – à tout jamais. Et, en tant qu’assistante sociale, j’ai droit à la totale. Des jeunes petites pouffes qui viennent me raconter leurs histoires sordides, pensant que je suis leur bonne copine, ou qui viennent pleurer dans mon bureau parce qu’elles viennent de se faire plaquer par un beau gosse – et le lendemain, elles sont déjà avec un autre.
Bref, je suis une grosse frustrée. Un des rares trucs qui me détend, c’est la bouffe. Et je peux vous dire que je suis une putain de bonne cuisinière. Mais je n’ose jamais en parler, et je n’ose jamais inviter personne à dîner (probable que personne n’accepterait, mais ce n’est pas la question). En effet, une obèse qui aime la bouffe, ça attire le mépris. Les gens pensent forcément que je suis grosse parce que je bouffe tout le temps, parce que je ne pense qu’à ça. Les gens pensent que je n’essaie pas de m’en sortir, ils se disent que je ne suis qu’un gros thon fainéant. Bon, je ne peux pas leur donner tout à fait tort, puisque j’ai lâché l’affaire. Mais qu’ils puissent penser que je n’ai jamais essayé, qu’ils puissent penser que je n’ai pas souffert, que je ne me suis pas fait violence des centaines de fois, ça, je ne peux plus le supporter. Je ne leur inspire que du mépris, alors je ne peux plus supporter que l’on me juge parce que je bouffe. J’ai tout essayé. Même l’anneau gastrique n’a pas marché. Mon médecin me l’a fait retirer.
J’aime le Mc Do, mais j’y vais rarement, et loin, pour ne pas me faire repérer. Je prends toujours à emporter, jamais sur place, pour minimiser le risque d’être jugée. Si seulement ils pouvaient livrer à domicile… Mais ça fait longtemps que je n’y suis pas allée. La dernière fois, j’ai entendu une maman dire à sa petite fille rondouillarde que, si elle continuait comme ça, elle deviendrait « aussi grosse que la dame ». La petite a repoussé son Big Mac. Ca fait mal. C’est comme dans les transports en commun : un jour, un petit jeune m’a laissé sa place, pensant que j’étais enceinte. Je n’ai pas osé dire que j’étais juste grosse, et je me suis assise, toute rouge et les yeux embués, honteuse, laissant mon gras dépasser de chaque côté du strapontin. Un jour, le strapontin sur lequel j’étais assise s’est cassé. Vous ne pouvez pas possiblement imaginer ce que l’on ressent dans un moment pareil.
Je ne vais pas blâmer Dame Nature, je ne vais pas charger ma malchance génétique, je ne vais pas me défausser. Je suis grosse, c’est un fait, mais c’est aussi un fait que j’ai essayé. Mais tout le monde s’en fout. Alors, oui, je cuisine divinement et j’engloutis d’énormes quantités, mais le prochain qui ose me juger, il va tâter de mon gras.
Car même si j’ai plus de bide et de bourrelets que de seins, je suis capable de prendre et d’assommer n’importe qui. Demandez à ce petit con de collégien qui s’est moqué de moi l’année dernière. Je lui ai défoncé sa gueule. Je suis passée en conseil de discipline, mais j’ai eu gain de cause, tant il était manifeste qu’il m’avait manqué de respect au plus haut point. Je suis intraitable, et les élèves savent que je peux les envoyer aux urgences, alors maintenant ils me respectent. J’ai récemment découvert que cela m’avait valu le gentil surnom de « Bulldozer ». Ca n’arrange clairement pas mon cas, et le respect par la peur n’en est pas un, mais de toute façon ma situation est critique, donc je m’en fous. Pire : j’en suis presque fière. C’est vous dire si mon bonheur se réduit à peu de choses…
Un de mes autres rares plaisirs, c’est le cinéma. Je suis récemment allée voir Titanic, lors de sa ressortie en 3D. J’ai pleuré, comme il y a quinze ans. J’étais un cliché ambulant : une petite grosse, toute seule, en train de pleurer devant le corps de Léo en train de couler, embuant mes lunettes 3D, en train de serrer très fort mon pop-corn. Mais je n’aime pas que le cinéma pour midinettes. Je suis aussi une pure geek. L’autre jour, je suis allée voir Prometheus, le « prequel » d’Alien, et j’ai pris mon pied comme jamais. Cela faisait depuis 1993 que j’attendais de voir un vrai épisode d’Alien. Depuis Alien 3, en fait. Je passe sur Resurrection, très moyen, et je ne parle même pas de ces daubes infâmes que sont les deux épisodes d’Alien Vs Predator. Quand le cinéma est aussi mauvais, je suis désolée, mais je préfère me réfugier dans les jeux vidéo, et faire chauffer ma Xbox 360. Les scénars des jeux sont parfois moins cons que les blockbusters hollywoodiens, et puis je peux sauver la Terre toute seule dans mon coin, en fantasmant sur mon beau gosse de héros, sans avoir besoin de Bruce Willis pour récolter tous les honneurs. Je suis fière de mon commandant Shepard et j’ai pris un plaisir phénoménal sur Mass Effect 3. Oui, je suis une geek, et j’assume. Je suis tellement geek que j’ai acheté Kinect, le système de reconnaissance de mouvement de Microsoft. C’est le seul sport que je pratique, et je suis absolument sûre de pouvoir foutre la branlée à n’importe qui sur Dance Central 2.
J’aime aussi la plage. Mais vous imaginez bien que je n’ose pas y aller. Déjà que, habillée, les gens me dévisagent et se foutent de moi, se demandant probablement comment il est possible d’être aussi grosse, alors, en maillot de bain, ce n’est même pas la peine. En maillot une pièce, je suis immonde, je le sais. Et en bikini, il paraît que je suis « à gerber ». J’ai l’air d’en parler facilement, ici, à l’écrit, mais je peux vous dire que je suis terriblement blessée. Meurtrie. C’était en août, il y a dix ans. J’ai surpris une conversation de petits jeunes, qui devaient avoir quinze ans. Et je ne m’en suis toujours pas remise. Car, soyons clairs : je le sais bien que je suis laide. Mais entre le savoir et l’entendre, surtout en ces termes, il y a un monde. Toute vérité n’est pas bonne à dire, encore moins à souligner de la sorte. J’ai pleuré pendant une semaine, et aujourd’hui encore j’ai mal en y repensant.
Je vous livre tout, là, à l’écrit. Le flux de ma pensée est fluide, continu, mais c’est parce que je m’adresse à mon logiciel de traitement de texte. Jamais je ne tiendrais ce discours en face de quelqu’un, même en face de mes « amis ». Car c’est une chose que d’être malheureuse, mais c’en est une autre que de l’avouer, de le dire, d’en parler. Je sais bien que l’on dit que cela fait du bien de parler. Mais dans mon cas, il ne s’agit pas de parler, il s’agit de dire que ma vie est un océan de tristesse et de solitude, il s’agit d’avouer que ma vie est un échec absolu. Et je suis trop fière pour ça. Je suis une ratée, je le sais, alors, à quoi bon en parler ? Je l’écris, c’est déjà ça, et c’est bien suffisant. Dans la vie de tous les jours, je joue l’esquive, la feinte, le faux-semblant. Je n’ose pas aller jusqu’à prétendre que je suis heureuse, mais quand on me pose la question, je réponds que ça va. De toute façon, qui a envie d’entendre la vraie réponse ? Il s’agit d’une question purement protocolaire ; c’est une question qui, en réalité, n’appelle même pas de réponse. Et même aux personnes qui se soucient réellement de moi (il n’y en a pas beaucoup, disons qu’il y a ma mère), je leur dis que ça va. Car, comme je l’ai déjà dit, je suis trop fière, et puis, de toute façon, ça changerait quoi ? Qu’est-ce qu’elle pourrait bien y faire, ma pauvre mère, si je lui expliquais que j’étais malheureuse au cube ? Ca lui ferait du mal, ça la rendrait triste, et puis c’est tout. J’aurais honte d’avouer mon malheur, et je la rendrais malheureuse elle aussi. Alors à quoi bon ? Je fais semblant d’aller bien. Mes rares amis prennent gentiment le soin de ne pas me questionner sur mes amours inexistants. Un accord tacite stipule que les mecs n’existent pas, que je ne m’y intéresse pas, et par conséquent que je n’ai aucune raison d’être malheureuse, comme si j’étais un être asexué dans un monde asexué. Ce même accord stipule que mes amies ne me parlent pas de leur mec, qu’elles ne me racontent pas leur bonheur. Quant à mes amis de sexe masculin, pas besoin d’accord, ils sont juste trop stupides – dans le bon sens du terme – pour en parler.
Il y aurait bien la solution du tourisme sexuel. Je me suis renseignée sur internet, et il paraît que pour une somme tout à fait abordable je pourrais me payer un Sénégalais bien membré. La poutre de Bamako, vous connaissez ? Il paraît que, là bas, moyennant finances, c’est à ma portée. Mais je n’ai pas osé. Je ne dis pas que je n’y pense pas souvent, et je ne dis pas que je ne me laisserais jamais tenter. Mais je n’ose pas. Je veux bien croire que tout s’achète, mais il faut être lucide, je suis vraiment repoussante. Je n’ose imaginer le sentiment de honte qui me frapperait si je n’arrivais même pas à m’acheter un homme. Et puis, de toute façon, je suis trop timide, et trop naïve. J’ai entendu des histoires complètement dingues, il paraît que l’on tombe sur des arnaqueurs de haute voltige. Me connaissant, je ne franchirais même pas indemne les portes de l’aéroport de Dakar. Tout ça fait que je n’ose pas. Et puis, avec ma chance, j’attraperais une saloperie sexuellement transmissible. Excusez-moi d’être pessimiste, mais avouez que je ne pars pas avec tous les atouts de mon côté.
Le seul domaine dans lequel je suis performante – outre Dance Central 2 –, ce sont les VDM : les « Vies de merde ». C’est un site internet, assez connu, où chacun raconte ses malheurs quotidiens. Comme je suis plutôt vernie de ce côté, hé bien, j’en fais profiter la blogosphère. Je pense pouvoir dire que je suis la plus grosse contributrice de VDM. Dans les deux sens du terme. Ce n’est pas glorieux, mais bon, je fais mourir de rire les gens, et c’est toujours ça de pris, je suppose. Tenez, ma dernière VDM : « Aujourd’hui, j’ai voulu faire des pompes, mais mes bras ne m’ont même pas freiné pendant ma première descente, et je me suis cassé le nez. VDM ». C’est un grand classique, je vous l’accorde, et j’ai un tantinet exagéré, puisque je ne me suis pas réellement cassé le nez. Mais je sais bien que tout le monde – ou presque – enjolive ses histoires sur VDM. Et puis, au final, peu importe que ce soit vrai ou faux, l’important c’est que ce soit drôle. Enfin, c’est mon avis, en tous cas.
Pour vous dire à quel point ça va mal, l’autre jour, j’ai appelé un numéro spécialement conçu pour ceux qui pensent au suicide et qui ont besoin de parler. J’ai attendu dix minutes avec de la musique classique en fond sonore, et puis, quand une belle voix masculine a enfin décroché, la ligne a coupé. Je dois avouer que c’était assez théâtral. J’ai cherché le coupable. Je l’ai vite trouvé : Gribouille, mon chat, en train de jouer avec les fils de ma box internet. J’ai évidemment posté ça sur VDM, sans mentionner le mot « suicide », parce que je ne voulais pas que quelqu’un appelle les secours, ou quoi que ce soit. Je ne pense pas que les pompiers puissent me retrouver, et je doute même assez franchement que quelqu’un se soucie d’une inconnue sur internet, mais je n’ai pas voulu prendre le risque.
Je n’en veux pas à Gribouille, parce qu’il est à la fois trop mignon, trop gentil et trop stupide pour mériter mon ressentiment. Gribouille, c’est ma petite boule de poils, c’est mon ami. Il est tout doux, il ronronne, et il ne me juge pas. J’adore le serrer dans mes bras. Des fois, je mesure l’étendue du désert intellectuel qui nous sépare, et je voudrais qu’il soit intelligent, pour qu’on puisse parler. Puis, je me dis que, s’il était intelligent, il ne voudrait probablement pas me parler. Alors, je me dis que la meilleure solution serait que ce soit moi qui le rejoigne dans son monde, où l’intelligence n’existe pas, et où l’on peut se vautrer dans le bonheur de l’instant, se contenter de manger, de dormir et de buller. Mais la vérité, c’est que je suis un être humain, je suis douée d’intelligence, capable de souffrir, et je comprends que je ne pourrais jamais être heureuse. Je préfèrerais être un ruminant, une grosse vache – je n’en suis physiquement pas loin –, pour qui l’horizon intellectuel se limite au foin et à l’abreuvoir, qui ne se pose pas de questions, et qui n’a donc aucune raison d’être malheureuse.
La vérité, c’est que je suis un être fait de souffrance, et que personne parmi vous ne peut avoir la moindre idée de ce qu’il se passe dans la tête d’une grosse.
La fiancée oubliée
Dans le brouillard noir
Râle son agonie
Sur les chemins des ombres.
Les sanglots libérés
Sur la belle sans vie
Dans la ville du désespoir
Atteignent le ciel sombre
Aux mille étoiles éteintes.
Comme une âme éteinte
Dans le glacial cimetière
Le fiancé verse des larmes amères.
Dans une sage prière
Il réclame encore amer
Le repos éternel
Pour sa bien-aimée dans le gouffre
Et il souffre
Pour sa chère Isabelle.