» Ce qui me sembla n’être qu’une fin, se révéla en être le début. »

Cela doit faire environ une dizaine de jours que je sondais ma mémoire à la recherche de ce qui me reste de lui. J’avais évidemment conscience que la séparation serait difficiles et j’avais pris toutes mes précautions. Du moins, je croyais…

Il était là et moi aussi j’était là, bien que ma présence et l’importance qu’il m’accorda fut par défaut.  Je n’avais cessé de me demandé ce que j’allais bien pouvoir faire avec lui. Resté en terme de bon amis ou tenté une approche un peu plus intime. Je ne savais pas quoi faire, jusque là ; je n’avais jamais eu de relation. La peur m’habitait et m’empêchait d’agir. Pourtant, ce qui me semblait impossible se révéla plus facile et, comment dire, agréable ! Un simple baiser. Je vous vois déjà esquisser un petit sourire. Ce n’est pas drôle, non vraiment pas, d’ailleurs je connais votre réponse :  » T’en fais pas, chacun va à son rythme.  » Bien que cela se révèle parfois rassurant. Seulement, qui désire être encore pucelle d’un simple baiser à l’âge de 30 ans. J’étais bien décidé à provoquer ce baiser et ne pas encore patienté pendant au moins 24 ans !

Evidemment que je l’ai fait, j’avais un telle conviction que rien n’aurait pu m’empêcher de le faire. De plus, le cobaye n’était vraiment pas repoussant au contraire ! Il avait tout de ses beaux garçons que l’ont voit à la télé, avec son sourire d’ange. Ah ce sourire…. Si vous l’aviez vu. Il était tellement déstabilisant qu’il pouvait tout obtenir de moi. Malheureusement, je crois m’y être pris bien trop tard. Les aveux une fois révélés, il nous restait seulement une journée à vivre à deux. Je ne savais pas de quoi le lendemains serait fait et j’avais passé la nuit à me torturée dans le lit. Couchée 1h ; réveillée 4h. C’est pour dire, qu’elle nuit j’avais pu passer. La journée et la soirée suivante se passa normalement, nous vivions notre histoire comme si nous avions un temps fou devant nous.

Je regrette, avec beaucoup de recul. Pourquoi ne pas être passé à l’acte avant ? C’est idiot, mais comme ça. Si vous voulez savoir comment c’est finis cette histoire, en quelques mots, cela ressemble à peu près à ça : Il n’y a rien eu d’intensément sexuel, juste du tatement par ci, par là. Mais ce qui m’écorcha le plus fut de prendre une douche le lendemain. J’avais vécue une nuit entière, avec les doux souvenirs de ses mains qui se baladait encore et encore sur mon corps. Mais en prenant ma douche, j’eue l’impression que l’eau effaçai toute trace de son passage.

Son passage…. Bien trop rapide. Et son souvenirs me tortura encore pendant une dizaine de jours. Le retour à la réalité. Le retour dans un lieu où personne ne vous désire. Voilà la fin d’un rêve. La fin de mon rêve. Pourtant, je sais que derrière il y aura le début d’un autre.

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Le visage de ma mère

Le visage de ma mère

« Oh ! L’amour d’une mère ! Amour que nul n’oublie ! Pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie ! Table toujours servie au maternel foyer, chacun en a sa part et tous l’ont tout entier » Victor Hugo (Les feuilles d’automne)

Aussi loin que je remonte dans mon enfance, j’ai toujours été solitaire. C’est que ma mère m’a cruellement manqué et que son absence n’a pu être comblée par aucun oubli. En me donnant la vie, elle a perdu la sienne…
En ce temps-là, la photographie n’existait pas ; aussi ma détresse d’orpheline était augmentée du fait que je n’avais même pas un portrait pour rêver d’elle. Nous habitions au Québec, à Arvida, où ma mère avait passé sa jeunesse. Elle y tenait une confiserie fine. Le jour de ma naissance, qui fut aussi jour de deuil pour mon père, celui-ci ne voulant pas même me regarder, décida de mon sort. Espérant se remarier, il me confia à l’une de ses sœurs, ma tante Jenny qui demeurait à Chicoutimi, petite ville au confluent d’une rivière, baignant dans un parfum de copeaux frais et où ronronnaient de nombreuses scieries.
Ma tante se montra très bonne et attentionnée pour moi, mais tous ses soins ne m’empêchaient pas d’être rongée de tristesse lorsque je pensais à ma mère si tôt disparue, et une éternelle question me hantait l’esprit : « Qui était-elle ? Comment était-elle ? ». Mon père, questionné à ce sujet, resta muet. C’était un être prude, secret et clos.
Puis les années passèrent et le temps estompa, un peu, mon chagrin et ma mélancolie. Je me mariais et j’eus une petite fille que je nommai Mary, comme ma mère… De temps en temps, avec ma fille, j’allais rendre visite à mon vieux père qui, par la grâce de mon bébé, m’avait ouvert son cœur longtemps fermé. Ce jour-là, le train était bondé. Dans un compartiment semblant lui appartenir, siégeait une grosse dame étalée parmi ses nombreux paquets. Aimablement, elle consentit à faire qeulque rangement afin que je puisse disposer d’une place à ses côtés. Hélàs, aussitôt, elle engagea la conversation. En fait, elle parlait seule ; cachant mon agacement, je lui offrais un visage poli bien qu’ayant toujours fui le bavardage effréné autant que maladie contagieuse.
« Vous avez un bien beau bébé, ma petite, me dit-elle en se penchant sur ma fille endormie dans mes bras. Mais que ce voyage est donc long et pénible ! Je viens de Chibougamau et le climat du lac ne convient pas à mes douleurs, comprenez-vous ? J’ai passé toute ma vie à Arvida mais j’ai laissé ma maison à mon fils lors de son mariage. C’est lui et ma bru que je vais voir. Et vous, ma petite, où allez-vous ? »
Elle ne mettait aucune malice dans son indiscrétion, juste une curiosité épaisse de brave ménagère.
« A Arvida également. »
Ma voisine poussa un gros soupir :
« Arvida ! J’y ai de bons souvenirs. Je connais tout le monde là-bas, comprenez-vous ? Je n’ai pas eu une enfance heureuse, mes parents se querellaient sans cesse et la vie était infernale. En sortant de l’école, mon bonheur était de m’arrêter à la confiserie et de me gaver de bonbons. Ah ! Mary Morgan et ses caramels au beurre salé ! Je ne sais pourquoi, vous me faites penser à elle… »
Mary Morgan ! Elle avait prononcé le nom de ma mère et mon cœur se mit à battre plus vite. Je regardai cette volubile et forte femme avec un autre œil. Mon irritation à son égard s’était envolée, elle devenait soudain, pour moi, la personne la plus intéressante du monde. Elle continuait de dévider le fil de ses souvenirs et je buvais ses paroles :
« Mary m’a beaucoup aidée par sa gentillesse et sa générosité. Elle bourrait mes poches de friandises, qu’elle nommait des échantillons. Elle si gracieuse, si blonde, frisée comme un mérinos, avait un visage de madone tandis que son époux était si austère ! Elle est morte, m’a-t-on dit, durant ses couches… Vous êtes trop jeune, ma petite, pour l’avoir connue. Mais vous l’auriez aimée ! C’était un ange, comprenez-vous ? »
Accablée de chagrin et de joie à la fois, je penchai ma tête sur la petite-fille de Mary Morgan pour cacher mon émotion.
« …elle avait toujours un mot de réconfort pour chacun et m’encourageait à voir le bon côté de mes parents, m’expliquant que leurs querelles ne concernaient qu’eux mais que leur amour pour moi n’en était pas diminué. Elle écoutait mes doléances avec une patience inépuisable. Lorsque mes parents divorcèrent enfin et me mirent dans un lointain pensionnat, Mary m’envoya une énorme boîte de dragées avec un petit mot : Bon courage ma petite amie ! Jamais elle n’oubliait personne. Oui, c’était un ange sur terre ! Mais excusez-moi dit-elle, en se mouchant bruyamment, je vous embête avec mes histoires ! C’est que je suis une vieille pie bavarde et sentimentale, comprenez-vous ? D’ailleurs, nous voici arrivées. »
Le train commençait à freiner pour son entrée en gare. Je me levai en chancelant à moitié. Serrant très fort mon enfant, je regardai descendre poussivement ma compagne de voyage, cette inconnue que je ne reverrai sans doute jamais et, silencieusement, je la remerciai du fond du cœur. Après trente ans de mélancolie, une passante m’avait offert sans le savoir le plus touchant et le plus inappréciable des cadeaux : le visage de ma mère !

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Gao Tippeng

Ton souvenir est comme un livre aimé
Qu’on lit sans cesse et n’est jamais fermé

Albert Samain

En terre chinoise, le seizième jour du premier mois se nomme jour du réveil des insectes *. Ce jour-là était sacré pour le vieux Yuan qui, chaque année, attendait religieusement son retour.

Cette date était celle de la mort prématurée, à quinze ans, de Gao Tippeng, son unique petit-fils.

Le vieillard avait été, pendant un demi-siècle, le cuisinier zélé d’un honorable mandarin, haut dignitaire portant l’emblème de sa fonction : le bonnet carré, orné d’un bouton rouge. Combien avait-il élaboré de recettes originales au service de ce lettré ? Plus d’une centaine peut-être ! Il y avait gagné une retraite paisible, dotée d’une maison et d’un jardin clos, et le privilège inestimable d’avoir la tombe de son petit-fils dans sa propriété. De chaque ôté de la pierre tombale, un ginkgo et un prunier, tous deux plantés à la mort de l’enfant, se faisaient face et mêlaient leurs feuillages.

Après des années de cuisine fastueuse et surabondante, aujourd’hui, dans sa vieillesse frugale, Yuan n’aimait rien tant que les petits pains au sésame et le thé au gingembre : sésame et gingembre étant les fortifiants du grand âge. Toutefois, il ne forçait pas sur ce dernier dont les propriétés toniques étaient contre-indiquées aux vertueux … De surcroît, il n’appréciait plus la nourriture de son pays, surchargée en glutamate. Seul le riz quotidien lui suffisait, mais pas n’importe lequel ! Le pur et royal basmati dont la finesse de grains et l’arôme naturel de noisette est un enchantement pour le palais d’un gourmet.

* le 5 mars du calendrier solaire

En ce jour du souvenir, il se levait tôt, avant cinq heures ( l’heure du tigre ) pour préparer le dessert préféré de Gao : la toute simple mais sublime compote de prunes, meringuée et aromatisée au miel noir et sauvage des forêts du Sichuan, celui qui garde un goût d’humus prononcé. Car qui utiliserait le vulgaire sucre lorsqu’il dispose de ce cadeau divin ? La compote était invariablement accompagnée de sablés à la noix de coco. Ceux-ci étaient préparés la veille.

Un léger tremblement sénile ralentissait ses gestes, et comme il souffrait des pieds et marchait à pas comptés, l’accomplissement du long rituel de préparation, entrecoupé de prières incantatoires, occupait la moitié de la journée. Par fidélité à son époque, il avait conservé la natte de sa jeunesse qui n’était plus qu’une modeste queue de rat. Dans son visage émacié, au-dessus d’une barbichette clairsemée, rayonnait un éternel sourire plein de sérénité. Par tous les temps, il portait une vieille tunique élimée en satin matelassé.

En ce jour presque printanier, il avait installé, face à la tombe de l’enfant chéri, une table pliante sur laquelle trônait un petit réchaud à deux feux et dont le fourneau était alimenté au charbon de bois, offrant une chaleur très douce. Sur l’un, une théière de cuivre attendait la fin du jour pour recevoir les précieuses feuilles à infuser; sur l’autre, une cassolette attendait, elle aussi, son offrande de fruits. Un peu à l’écart dans une coupelle de verre carmin, s’étageaient neuf sablés à la noix de coco diffusant leur effluve poudré. Neuf était le chiffre de la plénitude et de l’achèvement, comme devrait l’être toute vie humaine arrivée à son terme. Yuan se réservait un dixième sablé qu’il dégusterait, en communion spirituelle avec l’esprit du mort, en le picorant à la façon d’un oiseau délicat car il vénérait la nourriture à l’égal d’une divinité.

Les doigts agités du vieillard furetaient dans de multiples petites boîtes pour choisir le thé approprié. Il mit un long moment à se décider : serait-ce le thé noir de Ceylan; le Souchong au goût de fumée; l’Oolong de Formose, très fermenté; le thé fin aux pointes jaunes; le thé vert au jasmin; ou l’inégalé Darjeeling, grand seigneur des plateaux himalayens ? Ce dernier bénéficiait de la cueillette dite impériale, car seuls les fins doigts des jeunes filles sont capables de prélever le fragile bouton floral sans léser la plante. Ce serait donc le Darjeeling, caressé par des vierges lointaines, et aucun autre. Yuan était économe dans son choix, n’oubliant pas que sous les empereurs Ming cette plante servait de monnaie d’échange et qu’un

cheval mongol se négociait contre un quintal de thé !

Un léger mouvement dans la poche de sa tunique le fit rire comme un enfant chatouillé. Sous la ouatine, il hébergeait une souris, sa seule compagne. Etait-ce parce qu’une vieille légende chinoise prétendait que certaines souris avaient le pouvoir de se transformer en ravissantes femmes ? Mais la sienne, peu coopérative, avait décidé de rester une obscure souris. Il ne l’en aimait pas moins, bien qu’elle le réveillât chaque nuit, à l’heure du rat *, pour aller grignoter les miettes du sol.

Tout en examinant les prunes violettes, une grave question le tourmentait : rajouterait-il une pincée de cannelle ou un dé de réglisse ? La première, au chaud parfum ambré, risquait d’être évincée par l’arrière-goût ferreux de la seconde. A moins qu’une tête d’épingle de nigelle, qui à elle seule rassemble les saveurs de quatre épices : muscade, poivre, clous de girofle et cannelle, puisse suffire à sublimer la préparation ? La décision était d’importance. Non, décidément, seuls le miel noir et l’incomparable cannelle, par leur simplicité faisaient la grandeur de ce dessert. Tout l’art consistait à braiser et caraméliser la compote sans jamais la brûler.

En cuisinier averti, et avec tout le doigté chinois, Yuan ouvrait les prunes en deux dont les noyaux tombaient à terre pour la jubilation des fourmis. Puis, avec un son méticuleux de dentellière, il entreprit de couper la pulpe en fines parcelles. Le cœur des fruits, couleur de résine, embaumait sous le soleil méridien.

Déjà, la moitié de la journée s’était écoulée. Peu à peu, la cassolette se remplissait. Délicatement, il triait à l’aide de ses fines baguettes de bambou, les morceaux trop épais afin de les retailler. Le geste n’était pas aisé à son âge mais toujours il avait refusé la commodité des couverts occidentaux dont la brutalité des couteaux et fourchettes blessait la chair des aliments.

Sous le feu au ralenti, la compote glougloutait en formant des bulles qui venaient crever à la surface. Elle allait grésiller ainsi longtemps jusqu’à devenir une marmelade serrée dégageant un chaud parfum de nougatine.

*entre 23h et 1h du matin

Le vieillard râpa un peu du zeste d’une orange et l’incorpora au mélange qui prenait, au fil du temps, la teinte du chocolat fondu. La cuisson emplissait l’air d’une enivrante suée végétale qui attirait les butineuses. Des larmes d’émotion vinrent aux yeux de l’aïeul au souvenir de ce dessert maintes fois partagé jadis, et de son goût si suave qui gaine la bouche d’un velours tiède et sirupeux. Gao Tippeng aimait tant les prunes dans son enfance, qu’il les chapardait encore vertes ! Aujourd’hui qu’il avait rejoint Les Sources Jaunes* alors que lui-même était dédaigné par la mort, Yuan en vint à se demander s’il n’y avait pas une injustice perverse, ou une bienveillance particulière, lorsqu’un enfant était rappelé avant l’heure. La raison de sa longue durée à lui n’était-elle pas motivée par cette commémoration annuelle glorifiant l’amour immortel qui, parfois, lie deux êtres ? Et sans cette vénération fidèle, qui nous pleure et nous regrette au-delà de quelques jours après notre mort ?

D’un geste agacé, il chassa les guêpes blondes qui voltigeaient au-dessus des fruits odorants. Tout au contraire, il bénissait les rousses abeilles, l’insecte chéri le plus utile au monde, celui sans lequel l’humanité ne survivrait pas. A leur intention, il avait déposé une parcelle de fruit dans une soucoupe et regardait tendrement les gourmandes s’en gaver. A chacune des précieuses créatures, il donnait un nom de femme; femmes aimées autrefois; femmes juste entrevues au détour d’un rêve érotique; ou femmes secrètes, conçues dans l’imaginaire masculin jamais rassasié d’émotions sensuelles.

Un léger vent se leva faisant frémir le feuillage du ginkgo. Les poètes de la dynastie Song avaient chanté la splendeur de cet arbre aux feuilles bilobées. C’était le patriarche des arbres, celui qui portait allègrement plusieurs siècles et survivait aux générations. De saison en saison, c’était merveille de voir, tour à tour, se répandre les gardiens du tombeau. L’un semait ses écus d’or sur la pierre, l’autre la mousse blanche de ses aériens pétales.

Yuan lécha ses doigts collants. Leur saveur, au léger relent de pain d’épices, attestait la succulence des fruits. Pour meringuer la préparation, un blanc d’œuf battu et rebattu, vint la recouvrir d’une imperceptible gaze argentée.

*le séjour des morts

L’heure du thé arrivait. Posée sur un édredon de cendres chaudes, la théière reçut un mince fil d’eau, presque un goutte-à-goutte pour imbiber son contenu et en révéler tout l’arôme. Bientôt, une vapeur à l’effluve de foin coupé, s’échappa de son bec. Et les deux parfums se mêlèrent, l’un soutenant l’autre et lui répondant, comme le ferait un duo de chanteurs assortis. Yuan en humait l’harmonie avec délices comme pour en boire la quintessence.

Un engoulevent, l’oiseau aimé des forgerons, traversa le ciel. Bec ouvert pour gober les insectes, il passa lentement de son vol gauche qui paraissait nager dans le ciel assombri.

Le crépuscule ourlait d’un trait violine le profil aigu des montagnes environnantes. La nature apaisée se préparait au sommeil. Pareil à un prêtre officiant, le vieillard alluma deux bougies sur la dalle funéraire et y déposa coupelle, cassolette et théière. La senteur du nougat refroidi qui émanait de la compote confite, sucrait l’air alentour et restait ainsi suspendue, flottant telle une caresse vaporeuse.

Une clarté soudaine enchanta la pénombre avec l’apparition du pâle lumignon de la lune qui se hissait au faîte des monts en déversant sa lueur laiteuse, si propice à la nostalgie chagrine.

Mains jointes, debout devant la tombe, le très vieil homme frissonna dans l’air nocturne et le regret du passé gonfla son cœur. Gao Tippeng aurait eu quarante ans en ce seizième jour du premier mois …

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Le gant perdu

Chez nous, en pays outaouais, on trouve des hommes rudes et vrais : coureurs des bois, bûcherons, trappeurs. J’aimais flâner sur les berges de nos rivières pour y admirer le travail des draveurs sautillant sur les troncs ficelés des pins blancs pour les guider jusqu’aux scieries voisines.
Mes vingt ans s’attardaient encore aux basques de ma vingt-cinquième année, âge trouble et douloureux, où le cœur s’éprend, souvent étourdiment, simplement parce que son besoin d’aimer est si grand et si torturant qu’il trouve toujours un visage – réel ou imaginaire – pour y étancher sa soif. Ce jour-là, dans un étrange dédoublement de l’esprit, j’errais au hasard de mes pas. Je sortis un livre de ma poche. Somnambule, j’allais à pas lents en lisant Dante. Fut-il responsable de ma vision ? Je suivais le chemin riverain dans un rêve éveillé. Sur la berge d’en face des saules nanifiés et nus tordaient leurs moignons noirs et semblaient, dans leur difformité, une armée de gnomes transis. Une brise souffla au ras du sol pour l’assécher. L’été finissant avait roussi quelques feuilles qui galopaient devant moi. Des gamins prolongeaient la parenthèse enchantée qui précède la rentrée des classes. Allongés sur l’herbe ils soufflaient des bulles de savon. Elles finissaient par éclater, frappées en pleine ascension, au cœur irisé de leur jeunesse. Je me souvins qu’à leur âge j’étais tout comme eux, lézard sous le soleil, à contempler la montée poussive des montgolfières qui survolaient notre jardin. Je ne saurais dire si j’étais poète, chaman ou autiste perdu dans son monde intérieur mais cette rêverie me plongeait dans un état second et j’entendais chanter ceux et celles qui ne chantent plus depuis longtemps. Je repensais à ces moments en souriant, plein de tendresse pour ce gosse à fleur de peau qui se disait adulte à présent. Le chemin vallonné cassait la monotonie, rompait l’allure des joggeurs, moi j’étais aux anges. De la rivière en contrebas montait une brume qui se délitait en longs rubans flottants. A travers cette vapeur j’aperçus dans la sente, déserte l’instant d’avant, une silhouette frêle qui me précédait. Il me sembla reconnaître une démarche de jeune fille, bizarrement accoutrée d’une ombrelle inutile et d’une capeline tout aussi surannée. Dans sa ceinture était coincée une paire de gants roses dont seuls les doigts mignons dépassaient comme dix pétales écartés ; l’ourlet de sa robe blanche se relevait gracieusement sur ses talons à chaque pas.
Elle me fut chère aussitôt. Pareil à un chien retrouvant son maître, mon cœur sauta vers elle. Je m’empressai de la rattraper. J’eus l’impression de la voir à travers un miroir voilé tant sa blondeur éteinte jurait avec sa jeunesse. Elle portait dans ses bras un petit caniche couleur abricot qui ne tourna pas la tête vers moi.
Tous deux paraissaient évadés d’un tableau de Marie Laurencin. J’allais lui parler quand elle accéléra sa marche, pour fuir ma présence me sembla-t-il. Son mouvement fit tomber l’un de ses gants au sol. Je me penchai vivement pour le ramasser et le lui rendre mais elle avait disparu. Je restais tout penaud, avec en main un petit gant dont la souplesse révélait encore la forme de la délicate et minuscule menotte qu’il avait enveloppée. Je le baisai avec dévotion. L’examinant, j’y trouvai un nom à l’intérieur. Je me hâtai vers le centre-ville où l’on pourrait me renseigner. On m’indiqua une adresse près de la galerie Montcalm. Une très vieille dame vint m’ouvrir. Elle avait un teint de porcelaine et des cheveux de fine écume mousseuse domptés par une résille de soie noire. _ Pardonnez-moi, Madame, est-ce bien ici que demeure Mlle X… ? Je la vis pâlir et vaciller un instant sur son seuil. Je tendis mon bras vers elle où elle s’appuya. Sans doute vit-elle mon propre émoi, honnête et sincère, car elle me proposa : _ Entrez un instant, Monsieur.
Son salon discret lui ressemblait. Encaustiqué, luisant comme une patinoire et cerné de rideaux cadavériques, si empesés qu’ils semblaient à jamais saisis par le gel de l’ennui. Une immense cheminée, en marbre gris de Sarrancolin, occupait tout l’espace. Elle me désigna un fauteuil à têtière crochetée. Je m’y assis à demi. Une bouilloire gazouillait quelque part. Elle me laissa seul un moment et revint avec une tasse fumante à mon intention. Elle s’assit en face de moi et attendit. Je ne savais comment m’y prendre devant ce front anxieux et ces yeux qui me questionnaient ; aussi, après avoir posé ma tasse, je sortis le gant de ma poche et le lui tendis. Elle ne parut pas écouter l’histoire invraisemblable que je lui contais. Elle le saisit avidement et, avec un petit cri, le couvrit, comme je l’avais fait moi-même, de baisers passionnés tandis que des larmes silencieuses roulaient sur ses joues. De ses yeux noyés, elle me regarda avec un mélange de terreur et de joie. Elle me confia son douloureux étonnement : _ C’est le gant de ma fille ! Morte, voici… soixante ans !!! Noyée ! … L’émotion l’étouffait. Par moments, comme absente à elle-même, elle parlait fiévreusement, hachant les phrases et le sens. Lac-des-Fées… plus blonde qu’un peintre ne pourrait… la fée s’endormira dans l’eau avant l’autel… J’avais grandi non loin de Lac-des-Fées, j’y jouais au foot sur un terrain râpeux les dimanches et jours de fête. Sa fille avait été une fée, une princesse, une figure mythologique dont la beauté et le charme pouvaient être interprétés comme bénédiction ou mauvais augure. Elle reprit ses esprits, surprise par le café brûlant, et combla les lacunes de l’histoire. _ Je l’ai mise en terre, telle qu’elle était ce jour-là. Avec ses gants, sa robe blanche, son ombrelle et sa capeline…
Elle s’arrêta pour regarder le gant chéri et le retourner encore et encore, le serrer contre son cœur comme pour l’y incruster. Elle se moucha discrètement. _ … elle se promenait sur la berge quand elle a glissé, on ne sait comment. Son caniche, qui l’adorait, est venu m’avertir. Il est mort de chagrin le soir même… Les animaux savent mourir d’amour, eux… Et un nouveau flot de larmes l’étouffa. Ne sachant comment consoler l’inconsolable, je balbutiai quelques mots bien pauvres, à cette mère éperdue, la laissant avec son chagrin un peu adouci. Sur la pointe des pieds, je m’échappai dans le crépuscule naissant. Je repris l’allée obscurcie, l’allée de ma chère apparition, méditant sur le fatum intransposable de chacun, aussi personnel et infalsifiable que ses propres empreintes. J’eus la conviction qu’à de très rares, très fugitifs et privilégiés instants, nos yeux ont la permission de voir le mystérieux au-delà, qui nous est habituellement caché. Cela a la rapidité d’un couvercle qui s’ouvre et se referme, juste le temps de nous offrir ce bref coup d’œil. Il ne faut pas exiger plus que ce fantastique cadeau. Peut-être nous est-il accordé pour nous prouver que l’amour n’étant jamais aboli par la mort, il doit avoir la suprématie dans le monde des vivants.
Peut-être est-ce la mission des défunts de venir nous rappeler ce message premier ? Mais saurons-nous jamais le comprendre ?

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Beau dimanche d’été

Épiciers cossus, cheveux et yeux noirs, mes parents étaient des provençaux dont le teint mat dénonçait un lointain cousinage sarrazin.
Mon père, gros mangeur et de type digestif, était l’être le plus placide, conciliant et crédule qui soit. Ma mère, insatisfaite de tout, aimait se plaindre de la monotonie de sa vie confortable et sans soucis. Ma sœur, qui se morfondait dans l’acné et l’ingratitude de sa quinzième année, devenait l’écho pleurnicheur de sa mère. Quant à moi, à huit ans je n’existais pas à leurs yeux. Aussi, pour vaincre mon ennui et en compensation, j’avais développé un sens aigu de l’observation. J’analysais tous les menus faits de notre quotidien pour en bâtir des scénarios plus ou moins probables.

Dès les beaux jours revenus, mon père, toujours respectueux du repos du septième jour et grand amateur de pêche, emmenait son trio respirer sous les ombrages bordant sa rivière préférée. Ce jour-là, on attachait à la carriole notre coquet cheval blanc, retraité des manades camarguaises. C’est moi qui lui passais la muserolle, exempte de mors, pour lui permettre de brouter librement en sous-bois durant notre longue pause.

Étalée sur le sol, la nappe couverte des plats froids préparés par notre cuisinière, le bienheureux dimanche commençait. Tandis que ma mère et ma sœur s’enfermaient dans un bavardage sans fin qui résonnait à mes oreilles comme le bourdonnement d’un essaim, mon père prétendait m’enseigner le montage de ses horribles mouches que je ne pouvais regarder sans dégoût. Il s’entêtait à lancer sa canne, alors que le poisson ne séjournait pas longtemps dans ce coin, dérangé par le passage des joyeux canotiers. Mon œil attentif avait déjà remarqué un duo de beaux garçons qui faisaient de brefs allers-retours, manège dont je devinais la manœuvre.
En effet, bientôt, dans une superbe éclaboussure de leurs rames verticales, ils s’arrêtèrent, escaladèrent la berge d’un saut, et, fort poliment, demandèrent à mon père la permission de promener ces dames qui, visiblement, s’ennuyaient.
C’étaient de robustes jeunes gens dont la marinière collait à leurs bustes musclés de rameurs aguerris. Leur blondeur et l’éclat de leurs yeux bleus illuminaient leurs visages hâlés. Ils inspiraient d’emblée la sympathie.
Mère et fille baissèrent des yeux pudiques mais leurs mains jointes et crispées disaient leur désir d’évasion. Mon père hésita un peu devant ces inconnus au visage d’ange. Je lui donnai un discret coup de coude, ce qu’il interpréta comme la complicité de ma naissante virilité.
La rivière étant lisse, sans remous et sans danger signalé, comment aurait-il pu leur refuser cette distraction innocente ?
Il accorda une heure. Comme deux oiseaux échappés de leur volière, chacune pépia son remerciement et, sous la conduite de leurs guides, elle s’assirent dans la barque qui s’échappa aussitôt. La chevelure ployée des saules masquait l’horizon liquide mais pas le bruit décroissant des avirons.
Dans le silence retrouvé, je regardais mon père trier dans sa boîte à mouches, laquelle de ces horreurs velues conviendrait le mieux à l’endroit, à la température de l’eau, aux jeux de la lumière pour attirer la proie convoitée. Derrière nous, on entendait le cheval s’ébrouer puis reprendre la tondeuse régulière de son insatiable appétit.
J’imaginais ma mère et ma sœur trempant leurs mains dans l’eau, jouant les effarouchées au moindre insecte volant, posant mille et une questions oiseuses et soûlant les braves garçons dont la cordialité allait vite se lasser. Sous peu, ils nous les ramèneraient.
Mon père s’était assoupi. Je le laissai dormir et j’allai à l’orée du sous-bois tenir compagnie au cheval. De longs frissons agitaient son échine et sa croupe sous l’assaut des taons. Un souple balayage de sa queue l’en délivrait un instant. Je posai mon oreille sur son dos pour écouter le battement rassurant de son cœur, mais les mouches revinrent et je reçus, en plein visage, une gifle piquante de sa queue emmêlée. Je m’occupai alors à cueillir quelques fleurs pour notre cuisinière qui en vénérait la moindre tige. Aussitôt, la chaleur aidant, elles fanèrent dans mes mains. Le chant des cigales m’attira. Elles accordaient leurs violons en jouant leur mélodie sur deux notes immuables. Je cherchais à les discerner sur les troncs des micocouliers mais leurs silhouettes infimes et mimétiques se fondaient sur l’écorce.
L’après-midi tournait. Les rayons rasants du soleil ricochaient sur l’eau désertée. Réveillé, mon père rangeait ses cannes. Je le rejoignis. Il regarda furtivement sa montre, ne voulant pas afficher un début d’inquiétude. Je lui dis que la rivière était fort longue et faisait des coudes près des clairières fleuries.
Enfin, un clapotis lointain et grandissant annonça le retour des voyageuses. Cette fois-ci, les jeunes gens accostèrent avec douceur et sans éclaboussure. Avec force politesses et baise-mains, ils rendirent les dames à leur famille. Puis, après un dernier salut, nos inconnus d’un jour repartirent vers leur destin et nous le nôtre.
Dans la carriole du retour, mon père souhaita entendre les échos de la promenade, les paysages traversés, les barques croisées. Le silence soudain des femmes alarma cet homme débonnaire mais responsable : n’avaient-elles pas pris froid ? Ma mère se contenta de résumer la cause de leur mutuelle fatigue au grand air absorbé et à la vivacité du vent. Mon œil inquisiteur remarqua une insolite fièvre rouge sur les joues de ma sœur et sa bouche tremblante au bord des larmes ; remarqua sur la robe de ma mère, pourtant si soigneuse de ses falbalas, une tache fraîche et verte qui ressemblait à de l’herbe écrasée…

A l’étonnement général et à celui de mon père en particulier, neuf mois plus tard, ma mère nous fit un cadeau inattendu dont la surprise créa un séisme dans notre foyer somnolent. Elle nous offrit un bébé tout neuf qui, la première stupeur passée, se révéla la merveille des merveilles.
Sans vergogne, elle alla faire admirer sa poupée imprévue à tous, qui sans flagornerie aucune mais avec un regard amusé, en reconnurent la rare et surprenante beauté.
Le pharmacien à qui elle montra l’enfant, fit chorus et complimenta l’heureuse mère. Avec délicatesse et en choisissant ses mots, afin de satisfaire la curiosité publique, il expliqua que, parfois, des enfants aux yeux très bleus et cheveux très clairs survenaient de géniteurs très bruns. Cet homme était un savant ; je retins sans les comprendre les mots « récessif » et « mendélien ». Ma sœur ne retint rien, elle, car depuis l’été dernier, son seul intérêt allait aux garçons. Moi, j’avais la plus belle petite sœur du monde et cela me suffisait.
Quant à mon père, il vieillit brusquement. De jovial, il devint mélancolique et silencieux, il avait perdu le goût de la pêche et du dimanche. Étais-je le seul à ressentir que ce goût forcené du travail cachait un exutoire à son désarroi intime ? Il lui arrivait de mettre un matelas au sol et de coucher dans son épicerie qu’il avait rendue plus florissante encore et dont les étagères offraient les produits du monde entier !
On venait de loin se servir dans son épicerie surabondante et ouverte de l’aube à la nuit. De ce fait, la clientèle oublieuse de ses reproches premiers, lui pardonna vite son mépris du septième jour.

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La fougresse

« Le bien a pour tombeau l’ingratitude humaine » Alfred de Musset

Patrick O’Sullivan, robuste fermier d’Irlande, revenait à travers près et canne sur l’épaule, d’une partie de hurling, sport qu’il affectionnait. Fatigué, il n’était pas mécontent de rejoindre sa ferme.

Ce douzième jour du septième mois avait été beau et serein, et les cairns qui parsemaient la vallée de la Boyne, prenaient sous le crépuscule tombant la suave couleur violine des iris sauvages. Le vent d’Ouest, dominant, se leva tout soudain et une rumeur confuse qui paraissait monter des eaux noires de la Boyne traversant la vallée, remplit l’atmosphère d’un étrange malaise. Le marcheur accéléra l’allure, la lande lui semblant sourdement hostile. Il songea que ce jour était l’anniversaire de la bataille de 1690 menée par les troupes de Guillaume III et qu’il en percevait l’écho lointain réanimé. Avant que le danger ne se précise, il en pressentit l’arrivée. Une ombre noire et glacée le survola et s’abattit sur ses épaules. Il sentit son crâne agrippé par des ongles aigus, une tenaille lui marteler le front et des coups d’estocade érafler ses joues. Charpenté et bagarreur, il se servit de son hurley et réussit à abattre son agresseur. D’un revers de main, il essuya ses yeux aveuglés de sang frontal et acheva le monstre qui frémissait encore sur le sol. C’était un grand rapace hybride, avec une tête furieuse et méchamment encornée à la façon d’un bouc, possédant des pattes charnues et torses, des ailes hérissées couvertes d’écailles piquantes. Il lui sembla reconnaître l’être de terreur qui peuplait les récits d’aïeuls, celui qui faisait si peur aux enfants à la veillée, qui avait la réputation d’attaquer le passant isolé, de lui briser le crâne afin de ramener sa cervelle pantelante à son hideuse couvée dont c’était le dessert favori.

Il se pencha sur le diabolique rapace et vit sous les pupilles déjà vitreuses, comme une flamme rouge et vivace, de très mauvais aloi, qui palpitait vaguement ainsi qu’une braise qui s’éteint. Malgré son courage, un frisson glacé lui parcourut le dos et il eut une pensée pour saint Patrick, son patron, qui l’avait sans doute assisté dans son combat contre cette entité maléfique. Un bout de ficelle traînait dans sa poche ; il ligota les serres de la bête, et la tira ainsi derrière lui jusqu’au pub le plus proche.

La nuit était là maintenant et les lumières d’un village clignotaient devant lui. A l’entrée de la petite route y menant, il avisa une auberge d’aspect délabré, mi-pub, mi-épicerie. Sa fatigue était telle qu’il s’y arrêta sans chercher plus loin. A l’intérieur, la pénombre, chaude et enfumée, lui parut douce. Des quinquets éclairaient la pièce aux quatre coins. Sous l’un d’eux, un violoniste dépenaillé jouait une ballade en sourdine ; disposée sur deux tonneaux surélevés par des briques, une longue planche de bois brut faisait office de bar. Trois hommes y étaient accoudés et rêvassaient d’un air maussade devant leur choppe de stout*. A l’entrée du nouvel arrivant, ils s’animèrent, lui lançant un bref coup d’œil curieux, mais quand ils virent l’étrange et terifiant rapace qu’il remorquait et la traînée sanglante qui le suivait, tous l’encerclèrent. Avant de narrer son étrange aventure, O’Sullivan réclama un verre de poteen** qu’il versa sur un mouchoir et avec lequel il épongea ses plaies tout en les désinfectant.

On mesura les ailes déployées de l’animal dont l’envergure emplissait la pièce étroite. Le tenancier fit remarquer que le bec, pareil à une cisaille à métaux, était encore couvert du sang de son vainqueur. Celui-ci raconta son histoire. Dans cette contrée mystique, son côté surnaturel n’étonna personne. Le violonneux se souvint d’une anecdote concernant son père, au sujet de laquelle celui-ci alla consulter sa mère, une poétesse exaltée ayant des amitiés secrètes dans le monde des fées. Mon père, donc, s’en vint la trouver pour lui demander conseil : l’une de ses vaches dépérissait et son pis était sec comme un vieux sac usagé. Ma grand-mère lui suggéra de la changer de coin dans l’étable car sans doute occupait-elle une place particulière convoitée par les fées. Mon père haussa les épaules mais obéit à son originale mère. Bien lui en prit ! Deux jours plus tard, la vache anémiée avait gagné du poids et son pis retrouvé volume et abondant débit.

Le musicien ayant terminé son histoire, désigna de son archet le cadavre de l’oiseau : je suis d’avis de brûler ce bestiau ensorcelé dit-il pour conclure.

*bière brune très forte
**tord-boyaux, bon marché et très alcoolisé, à base d’orge
Mais le tenancier s’y opposa, réclamant la dépouille pour lui-même. Il avait l’intention de la clouer au-dessus de son bar, ce qui stimulerait son commerce grâce à la curiosité suscitée. O’Sullivan la lui abandonna volontiers.

Les trois buveurs, délaissant leur bière, déclarèrent avoir tous un souvenir insolite rattaché aux esprits de la nature, que la mémoire familiale se transmettait d’héritage en héritage avec le mobilier.

_ Figurez-vous, dit l’un d’eux, en repoussant sa casquette sur sa nuque, ce qui laissa voir son front rose et tavelé de roux, que mon père a été victime d’un sortilège. Dans sa jeunesse, bien avant ma naissance, il rentrait sa récolte un soir d’été, tandis que le ciel commençait à se plomber et que de grandes barres de nuages pourpres galopaient à l’horizon. Il désespérait de finir à temps. C’est alors qu’il vit contre sa botte un minuscule capucin blanc, pas plus haut qu’un poulet, qui lui proposa son aide. Mon père, très pressé, n’y fit guère attention. Mais l’aimable petit bonhomme ne se rebuta pas, et liant épi sur épi remorqua, comme une fourmi qui aurait eu la vigueur d’un lion, une incroyable quantité de gerbes. Mon père refermait son fenil en soupirant d’aise juste quand l’orage éclata. Le petit homme était toujours là, contre sa botte, paraissant attendre quelque chose, peut-être un regard ou un simple merci ? Mon père, qui était lunatique, le gourmanda : « tire-toi de mes jambes, tu me gênes. » Mal lui en prit ! Le visage épanoui et joyeux du capucin s’assombrit de tristesse. Très vexé, il s’éloigna en chantant ce petit refrain en guise d’avertissement :

« je t’ai enrichi
épi par épi
gerbe par gerbe
je te ruinerai… »

Et chacun de donner son avis.
_ Attendez la suite, dit le paysan. Il avala une rasade qui laissa un duvet de mousse blanche sur sa lèvre supérieure. Le lendemain, mon père alla voir sa récolte engrangée pour en supputer le prix. Aïe… Aïe… Les charançons s’y étaient mis durant la nuit et tout fut perdu.
Un silence respectueux rendit hommage au serviable capucin. Puis, l’un des buveurs, en examinant de nouveau l’inquiétant rapace à l’allure de dragon, émit l’opinion qu’il devait s’agir du dernier fougre dont se plaignaient les bergers. Mais alors…

Il s’arrêta, sidéré par la pensée qui lui venait. L’homme, déjà petit, rentra ses épaules et courba la tête vers le sol ; il lança un regard soupçonneux vers la porte comme si une puissance menaçante veillait derrière :
_ … Mais alors… Sa femelle, non ravitaillée, va le chercher. Et le trouver… Elle a des jeunes au nid à cette époque.
Son visage était blême quand il affirma avoir entendu les bergers dirent combien les femelles de cette race étaient avides et redoutables. Il proposa, afin d’éteindre cette engeance malfaisante, d’aller en petit groupe et armés de pelles, dès l’aube, détruire la couvée.
Pour détendre l’atmosphère devenue lugubre, le gargotier sortit son meilleur whyskey. Mais l’on se sépara, inquiets et sans gaieté.

Aidé du violonneux, le tenancier cloua les ailes du terrible cerbère au-dessus de son stock de bouteilles. Le musicien parti, il alla se coucher. Et, telle une polka infernale, la sérénade commença. Il fut éveillé par de violents coups donnés de droite et de gauche dans ses volets et par des battements furieux contre les lucarnes du grenier. Tout ce tapage était accompagné d’un ronflement haletant. Au premier rayon du soleil, tout se calma subitement.

Dès le lendemain, la rumeur du trophée s’étant ébruitée, des curieux s’attablèrent, mais se sauvaient rapidement après avoir remarqué la braise rougeoyante sous le regard mort de l’animal dont le bec, toujours ouvert, semblait les menacer. Quand, en fin de journée, le violonneux arriva pour animer la soirée, son ami lui fit part du tapage nocturne. Le musicien n’en fut pas étonné.
_ C’est la veuve qui vient réclamer le corps, lui dit-il. Si tu veux la paix, donne-le lui.
_ Jamais ! répliqua le cabaretier. Grâce au monstre, je fais enfin des affaires.
Le lendemain recommença l’affolante sarabande, ponctuée des cris haineux de l’oiseau qui réclamait son bien. Au lever du soleil, le silence s’installait aussitôt et l’on pouvait constater les dégâts de la nuit : poulailler visité, potager piétiné, volets piquetés.
Le quatrième matin, après une quatrième nuit d’insomnie et d’angoisse, en ouvrant sa porte l’aubergiste trouva son chien – un molosse fort comme un ours – éventré, les yeux crevés, la cervelle sauvagement arrachée. Cette fois, il s’avoua vaincu par la succube ailée. Le soir venu, une fois ses derniers clients partis, tout en tremblant il décloua le cadavre qui semblait singulièrement tiède et vivant. En toute hâte, il déposa la dépouille sur le seuil et verrouilla sa porte. Dans la nuit, il perçut l’épais battement d’ailes qui annonçait la sinistre visiteuse. Un instant de calme, puis une sorte de grincement aigu, assourdissant, pareil à un train qui déraille et toute la masure se mit à vibrer. Le malheureux crut sentir son crâne s’ouvrir comme une noix sous la stridence du bruit. L’épouvante le tint éveillé malgré le danger éloigné.

Au matin, ses clients habituels tambourinèrent contre l’huis. Il descendit, hagard, les regarda tour à tour avec l’expression vide et absente d’un zombie ahuri.

Matinal, le violonneux lui tapa sur l’épaule :
_ Remets-toi ! Nous avons trouvé le nid, tapissé d’os broyés, mais vide avec tous les œufs écrasés. Les lépréchauns* sont passés avant nous et la diablesse est partie. Tu n’as plus rien à craindre.
Pour toute réponse, l’homme épouvanté montra la porte du doigt. Sept longues griffures, à travers lesquelles transparaissait le jour extérieur, sept longues griffures sanglantes y étaient inscrites.

Questionné par ses amis, l’infortuné bonhomme bavant et éructant de terreur, ne savait plus que répéter : la fougresse, la fougresse, la fougresse…

*Lutins – au courant de tout – ayant une vengeance à assouvir contre le fougre

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« Les enfants des Dauphins », Tome 2 les mystères de la Mer

Les enfants des dauphins

Tome 2: les Mystères de la Mer

Tout a commencé à partir d’une très ancienne civilisation dont on ne retrouve que quelques vestiges.
Yaouline est née dans le monde APGR, après la grande rupture, qui tente de se reconstruire. Elle et ses trente amis vivent au Sablier, une propriété de la cité de l’Isle-en-France, protégée et isolée de la Contrée. La Contrée est la friche où la loi du plus fort est la seule règle et dans laquelle les maires tyranniques des 2000 cités relèguent ceux qui n’ont pas eu la chance de leur plaire.
Seulement les trente ne sont pas exactement comme les autres humains, ils ont quelque chose en plus, qu’ils découvriront dans la quête de leurs racines. Eux seuls pourront redonner l’élan vital à la civilisation en déclin.

L’idée de ce roman est venue d’une réflexion de « philosophie-fiction » : celle de la morale de la Vie, quand la définition du bien ou du mal ne fait référence à aucune tradition culturelle mais se base uniquement sur un concept simple et universel : « tout ce qui est moral est pour la Vie autant que tout ce qui est pour la vie est moral ».
Comment développer cette idée de manière digeste ?
Explorer et raconter l’impact de cette morale sur l’individu et plus généralement l’être vivant, sur les sociétés et de manière globale sur la nature elle-même.

Les enfants des Dauphins:
L’exploration continue avec la génération suivante: les néoDauphins. A la recherche de leurs racines il luttent contre le Temps et les forces contre Nature pour le renouveau de l’Humanité.

URL : Yaouline, souffle d’espoir

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