La Légende d’Athyzeld – Tome 1 : l’Annonce du Phénix

- Sire, ils sont aux portes de la ville !

Un jeune soldat entra précipitamment dans la salle du Conseil pour rapporter au roi les évènements de la cité. Sa voix dénotait une certaine panique et les mots sortaient confusément de sa bouche, rendant difficile toute compréhension.

– Des orques…par milliers…des formes…noires…des catapultes…

Le roi Murlod s’efforçait de déchiffrer son message, mais bientôt le vacarme le convainquit de l’urgence de la situation.

Une grande agitation régnait dans la forteresse de Doéras. Des bruits sourds résonnaient contre les hauts battants de l’entrée principale. Des coups de bélier. Quelques coups supplémentaires suffiraient à les faire céder. Dans peu de temps, l’ennemi serait dans l’enceinte.

– Votre Majesté, vous devez fuir au plus vite !

Le roi se tenait dans la salle du Conseil, entouré de sa garde personnelle, un groupe de jeunes soldats dévoués qui veillaient à sa sécurité. Efhéas, le plus haut gradé, s’inquiétait déjà pour son souverain et hâtait son départ vers un lieu sûr. Ses efforts étaient vains. Murlod, roi d’Athyzeld, ne pouvait se résoudre à abandonner son peuple.

Des hurlements s’élevèrent confirmant l’intrusion de l’ennemi. L’affrontement débutait. La garde resserra la protection du roi, épées à la main. Quelques-uns, emmenés par Efhéas, se postèrent près de la porte, prêts à intercepter les premiers assaillants. Des cris montaient dans les couloirs.

Les combats se rapprochaient.

Le roi et sa garde guettaient, immobiles, l’arrivée des envahisseurs. L’attente devenait insoutenable. Soudain, une secousse ébranla la porte. Efhéas et ses hommes étaient sur le qui-vive, serrant leurs armes fermement.

Une seconde secousse détacha les gonds de la pierre.

La troisième fut fatale : la porte céda dans un craquement.

Des silhouettes noires encapuchonnées firent irruption. Efhéas poussa un cri de guerre en levant son épée tandis que ses hommes l’imitaient.

Soudain, une lueur aveuglante inonda la grande salle…

Post to Twitter

Terre mère

De tes vertes collines à l’ombre d’ébène,
Cœur de l’ancien monde qui ne cesse de battre,
Tu songes a ces immondes statues d’albâtre
Qui t’ont courbé l’échine et t’ont traîné aux chaînes.

De tes profondes plaies, qui n’auront, dans l’histoire
Jamais cicatrisé comme ton âme en peine,
S’écoulent sclérosées, les larmes de tes veines.
Ouvertes par le fouet, pour ton or, ton ivoire !

Ô terre si fertile où se meurent nos racines,
Pillée dans ton antre, tu as vu tes hommes
Sortir de ton ventre comme bêtes de sommes !
Abandonnée stérile, mère qu’on assassine,

Tu as vu tes enfants devenir les enclaves
De ton destin meurtri, scellé par tes bourreaux.
De l’Homme sa patrie, de l’humain son berceau
Ils t’ont trahi ! Faisant de leurs frères, esclaves !

A l’ombre d’un Moabi mort sous les tropiques,
Mille ans que tu es en place ! Ils viennent t’abattre !
Du haut du grand Atlas, dieu pleure ses mulâtres.
L’esclavage abolie ! Se meurt toujours l’Afrique !

Post to Twitter

Une fessée d’amour pour Tequila

Deuxième Chapitre

Des vacances ? Pas sûr !

Mais je profite bien du soleil !

Pour l’accueil, dans l’ensemble, ça va !

 Même si franchement la réputation des brumes du Nord est un peu exagérée, il faut bien convenir que l’anticyclone nous gâte pour cette dernière semaine de février.

Un ciel bleu, azur même, c’est plus beau, exempt de nuages, pas de vent : le gel mord donc la nuit, et laisse la part belle au soleil de la journée. Une lumière à l’éclat vif et incomparable qui ne se vit qu’en cette période de l’hiver qui va vers son déclin : c’est  un    « hiver indien ».

En plus, ce sont les vacances scolaires. Double chance pour les écoliers.

Si ce n’est pas encore le réveil de la nature, c’est pour bientôt, il est important de lui offrir une vraie possibilité d’ouvrir les yeux dans les meilleures conditions. Je mets à profit le temps clément pour réparer les plus gros dégâts de l’hiver.

Mais comment réparer ce gros gâteau noir et blanc, tout rond, tout beau, qui se pelotonne sur les gros cailloux bleutés de l’enclos qui me sert de parking pour ma voiture ?

Tarte de campagne incongrue sur le terrain, mais également au pied des thuyas et des troènes qui lui servent d’abri.

J’écarquille les yeux, je repositionne les lunettes. C’est pourtant bien ce que j’ai cru deviner il y a quelques instants.

Une couleuvre qui se love, non. Des poils frissonnent et me dénoncent … un chat.

C’est l’étonnement qui continue, la stupéfaction qui amplifie. Et … dois-je oser le dire ? Et pour quelle raison ressentir ce sentiment ? Une touffe de poils ressurgit de mon souvenir et fait affleurer le plaisir d’une vision attendrissante.

Je dois le confesser : ce gâteau de poils me réchauffe le cœur et tout à la fois m’angoisse terriblement.

Ce petit chat qui a partagé quelques minutes de mon travail, cela fait un mois de cela, il est là : tendre boule de poils qui se ratatine sur le sol, mais profite des rayons revigorants de ce soleil hivernal d’onze heures du matin.

Dans ce cas, si cette bête est là devant moi qui l’ai vue il y a un mois de cela, c’est qu’elle a dû survivre pendant tout ce temps ! Et comment ?

Les suppositions se bousculent dans mon esprit et, je l’avoue, ne me réjouissent guère, moi qui, pourtant, n’ai jamais vécu la compagnie des chats.

La touffe de poils n’a pas bougé pendant que je l’observais. J’ai alors envie de partager mes interrogations à son sujet et je vais chercher mon épouse.

- Regarde ! Il y a un mois, quand je retournais le jardin .. tu t’en souviens, je te l’ai raconté ! J’ai l’impression de voir le chat qui m’observait.

Il a doucement levé la tête. Est-ce notre présence qui l’a alerté ? Nous nous tenons tranquilles, à plusieurs mètres de lui. Il n’a pas bougé de place. Il nous regarde, nous juge, nous jauge. Il redresse le corps et, continuant de nous fixer, il nous adresse un miaulement.

Je continue :

- C’est le chat qui s’est assis un moment sur une planche du jardin, près de moi, pendant que je travaillais le terrain.

- Il a l’air tout jeune.

- Il semble vouloir nous dire quelque chose.

J’enlève sans précipitation la chaîne qui interdit l’accès au terrain après avoir déverrouillé le cadenas qui la maintient, et nous amorçons notre approche.

La petite bête nous observe et nous manifeste de la méfiance. Elle se tient sur ses gardes, nous nous arrêtons. Elle va fuir si nous poursuivons vers elle.

- Regarde … son cou …

Mon épouse a parlé d’un ton triste.

- Je vois !

L’animal, en levant la tête, a dévoilé un cou qui paraît bien abîmé sur le côté droit. Impossible cependant d’en déceler davantage pour le moment.

- Tu as vu son dos !

Cette fois c’est moi qui lâche la phrase.

Le chat, en se levant et en se tournant comme pour s’éloigner de nous, a montré son dos qui apparaît percé de taches claires dans le pelage noir.

Nous n’en saurons pas plus pour l’instant car notre souci de ne pas l’inquiéter, l’effrayer et l’inciter à partir nous commande de ne pas insister pour l’approcher.

Tout l’après-midi, et à maintes reprises, nous voulons pourtant l’un ou l’autre, ou l’un et l’autre, discrètement savoir ce que fait « notre » animal et nous le surveillons secrètement.

Rien de spécial, il dort.

L’ensoleillement, l’après-midi, en fin février, est encore bien court. La chaleur rapidement diminue et mon épouse explique :

- Le chat est là depuis ce matin, il n’a pas quitté les lieux, il a sûrement faim !

Je n’ai jamais eu de chat et je suis bien en peine sur ce que je peux faire.

- Essayons un peu de pain et de lait.

- Va pour ça. Nous verrons bien.

Un peu de lait tiédi et une tartine de pain brisée en sept ou huit morceaux dans une assiette. Voilà ce que nous allons proposer.

- Minou, Minet, tiens, viens manger.

Nous l’approchons sans précipitation, évitant tout geste un peu brusque qu’il serait susceptible de mal interpréter.

Nous déposons la nourriture près de lui sans tenter de vouloir le toucher. L’essentiel est de lui donner confiance.

Nous l’observons de loin. Lui se sait regardé. Il consent à bouger, à s’approcher du récipient plein de pain et de lait. Il inspecte dans un premier temps la pâtée, la renifle, et donne un coup de langue, puis deux, puis trois …

- Il préfère le lait, me dit ma femme.

- Il a surtout soif, pas obligatoirement faim.

- D’où peut-il venir ?

Et alors commencent les suppositions.

- Tu sais, nous sommes samedi, début des vacances. Il n’est peut-être qu’un chat qu’on vient d’abandonner.

L’idée d’une telle cruauté me révolte :

- Ce serait ignoble ! Et n’oublie pas que je l’ai croisé voici plusieurs semaines ! Tout ce temps à errer !

- Non ! Ses maîtres habitent peut-être dans les environs, mais ils sont partis pour les vacances et lui se retrouve lâché dans la nature en attendant leur retour. Avec de la chance, il sera encore là !

Guère impossible. Nous habitons dans un coin de campagne où la découverte d’animaux ainsi abandonnés pour une ou plusieurs semaines, voire trop souvent définitivement, est chose courante.

Le chat lèche le lait. Il boit. Il laisse le pain.

- Peut-être qu’il n’aime pas le pain !

- Ou qu’il n’a pas faim.

- Ou il n’a pas l’habitude …

- Ou on l’a laissé, après l’avoir une dernière fois bien nourri, pour se donner bonne conscience !

Il nous épie, méfiant.

Le pain mouillé de lait est toujours dans l’assiette. Nous tentons une approche. Bien que l’animal ne fuie pas, mes paroles rassurantes … ne le rassurent pas vraiment.

Encore un peu plus près cependant.

Le chat se révèle être … une chatte !

Rassurée parce que rassasiée, la petite femelle se laisse approcher, mais pas toucher.

Nous pouvons découvrir son dos.

Ce n’est pas bien beau, et même pas ragoûtant du tout ! Sa fourrure est marquée de dizaines de traces rousses, le poil a disparu, et ces marques dénoncent des déchirures. Plus profondément dans le pelage jaillissent autant de cicatrices ensanglantées, purulentes encore, ou de croûtes séchées. Comme si l’animal avait pris une volée de plomb, ou subi autant de brûlures, à moins que ces entailles ne trahissent les blessures infligées par une bête plus forte, ou plus violente.

- La pauvre ! On dirait que sa fourrure est mitée !

A ces paroles de mon épouse, j’imagine le travail de destruction dont sont capables les mites sur un vêtement et je m’attends à voir la protection de cette pauvre bête se détricoter tel un vieux chandail attaqué par les voraces chenilles de ces insectes.

- Te voilà dans un bien triste état !

Une réflexion qui ne m’autorise pas pour autant à approcher la peureuse chatte qui fait le gros dos et hésite entre la fuite et le miaulement plaintif.

-N’aie donc pas peur !

Tenter de la toucher n’est pas une solution heureuse. Nous nous bornons à observer son état physique, et les constatations ne sont pas engageantes.

- Sa tête aussi est abîmée.

Cinq ou six croûtes de sang coagulé trouent la fourrure sur le haut du cou et le sommet du crâne.

- Et son cou !

Effectivement, là, c’est sanguinolent. Au pli, sur la gorge, légèrement à droite, de la taille d’une pièce de deux euros, une plaie rouge, ensanglantée, suintante. Et une patte arrière qui, fréquemment, met la blessure à mal en quelques coups de griffes.

- Laisse, Minette, ne gratte pas ! !

Si l’un de nous deux l’a dit, l’autre l’a pensé bien fort. Mais c’est bien inutile. La chatte n’a que son instinct, il lui faudrait la raison pour ne pas aggraver l’état de la blessure. La douleur commande, et c’est la même patte griffue qui sans cesse remet en question toute possibilité de guérison.

Elle miaule, on ne peut toutefois pas dire qu’elle meure de faim. Elle ne se précipite pas sur la pâtée toute modeste que nous lui présentons. Elle a donc pendant ces dernières semaines eu un abri et trouvé sa pitance près d’ici.

Une heure passe encore.

Nous épions souvent l’animal. Il dort, tout simplement. Rien ni personne ne le dérange.

Le soir est maintenant venu et le gel se fait à chaque instant plus mordant. La petite chatte n’est plus là.

- Elle est rentrée chez elle, sans doute le froid qui le lui a commandé, se tranquillise mon épouse.

- Ses maîtres seraient bien avisés de la montrer à un vétérinaire. Elle est dans un piteux état.

Nouveau matin, on reprend à zéro !

Neige et charbon. C’est bien elle. Roulée en gâteau. Mais elle s’abrite sous un thuya. Y a-t-elle dormi toute la nuit ? Nul, sauf elle, ne sait. Elle est bien là.

Dort-elle profondément ? La question est posée. Les chats peuvent-ils ne rien sentir du froid à moins deux ou moins trois degrés sous un abri de fortune et tout simplement roulés en boule ! Comment savoir ? Il est bien rare qu’ils nous transmettent une manifestation évidente de leur souffrance.

Notre petite chatte ne bronche pas. Il n’est plus très tôt, mais le jour point à peine. Aucun soleil à l’est, même si le bleu du ciel laisse entendre son lever pour bientôt car déjà l’horizon rosit. Minette n’est pas couchée dans son champ d’apparition. La maison et un mur barrent la route à ses rayons.

A plusieurs reprises elle nous apparaît immobile. Puis après avoir ouvert les yeux et inspecté les environs, elle s’adresse à nous dans un miaulement qu’une grimace accompagne.

Du pain et du lait. Nous ne sommes pas spécialistes dans l’alimentation des chats et nous sommes plutôt pris au dépourvu et chagrinés de notre ignorance.

La minette consent cependant à examiner et renifler la nourriture que nous lui tendons. Un coup de langue pour le pain, un coup de langue pour le lait. Elle opte pour le liquide.

Elle lape sans se soucier du reste. Nous nous sommes suffisamment éloignés pour qu’elle ne ressente aucune crainte.

Rassasiée, elle décide d’un brin de toilette. Elle se cale, assise sur le bas du dos, la queue entre les pattes de derrière, et penchée légèrement en arrière.

Elle commence les longs coups de langue sur son ventre. Nous faisons la grimace. Au lieu d’un ventre bien velu de chatte bien portante, elle lèche une peau sans fourrure, rosie, comme irritée, à vif et piquetée de légères marques de sang. Ses mamelles rougies accentuent l’état attristant de sa poitrine.

J’avance vers elle et la saisis. Surprise, elle se débat et se dégage, battant les pattes aux griffes sorties. Je la laisse s’échapper.

Nous nous retirons. Si nous insistons, il nous semble qu’elle fuira et notre entêtement ira à l’encontre du but cherché : d’abord la mettre en confiance.

La chaleur gagne à mesure que la matinée s’avance et le soleil chauffe les cailloux de l’enclos sur lesquels dort la chatte. Elle s’est calmée, s’est un peu rassurée et s’est de nouveau pelotonnée. La pierre lui donne une douce chaleur au ventre, le soleil se charge du dos.

Elle s’esquive avec la nuit et nous laisse l’espoir secret de ne plus la revoir. Contradiction entre la vue attendrie d’un doux animal et le souhait de son bonheur qui commande qu’elle disparaisse.

Ce n’est peut-être pour ce chat qu’une étape à la recherche de ses maîtres, et comme le pigeon voyageur qui, épuisé, fait une pause au milieu d’un groupe de pigeons domestiques, il reprendra sa route.

Pas sans embûches. Le pigeon craint les plombs des braconniers ou des chasseurs et les petits pois du propriétaire déçu qui l’attend depuis trop longtemps et voit dans les plumes qui se détachent de la peau tiède s’éteindre ses ambitions de détenir un champion.

Minette s’arrache sans doute les tendres coussinets des pattes sur le sol gelé mais avance confiante vers la maison de ses maîtres. Elle ne se souvient même plus qu’elle a vu s’éloigner la jolie voiture qui prenait le chemin des vacances et de la neige, à moins que…

- Allons, tranche ma femme, qu’est-ce que tu en sais !

Bien évidemment. Et je me tais.

Et aujourd’hui, en saurons-nous davantage !

La pelote de poils est toujours là. Ce constat me désespère. Rien ne s’arrange. De plus, le froid a été plus vif cette nuit. La peluche bicolore apparaît couverte de scintillements argentés, comme si le givre s’était doucement mais inexorablement imposé à la chaleur de ce petit corps exposé aux assauts du mauvais temps. La tendre bête n’a pas eu le réflexe de se préserver en se glissant sous les arbres. Est-elle fatiguée, épuisée ? Pas facile à savoir ! Cependant certains signes dans son comportement laissent deviner un manque de forme physique.

C’est de nouveau un pincement au cœur. Dois-je la déranger ? La poitrine doucement se baisse et se soulève au rythme de la respiration. La chatte vit. Son sommeil est sûrement réparateur, d’autant que l’on va vers une nouvelle aide du soleil pour cette journée. Laissons faire la montée de la température même si elle n’a rien de spectaculaire.

La présence de la jeune chatte s’éternise cependant et les espoirs que nous nourrissons d’un retour rapide dans son chez soi s’effilochent. Quel instinct peut bien la pousser à demeurer ainsi au même endroit depuis plusieurs jours ? Est-elle dans un lieu totalement inconnu, un espace de vie qui la paralyse parce qu’il lui est étranger ? Où vivait-elle donc pour rester ainsi clouée, collée à ce mètre carré de cailloux certes un peu tièdes le jour mais bien inhospitaliers la nuit !

Toujours aussi peureuse et méfiante, elle s’écarte lorsque j’approche l’assiette. Nous avons ajouté du poisson blanc au mets habituel, et ce n’est pas pour lui déplaire.

Ses miaulements restent plaintifs et le contact continue d’être difficile.

A l’image des journées précédentes, après la bien douce chaleur de l’après-midi, le mercure commence à descendre.

La chatte prend pension. Elle a dormi après avoir dégusté le poisson mais délaissé le pain trempé, avec d’adroits coups de langue pour faire la part de ce qui lui convenait.

Je me résigne à ne pas la voir partir et me résous à fournir un toit et un lit à la nouvelle pensionnaire, du moins si elle veut bien l’accepter.

Je cherche un carton assez grand pour la contenir, calfeutre soigneusement les fentes avec du ruban adhésif, obstruant le moindre interstice qui laisserait filtrer l’air glacial. Le carton est absolument hermétique. Je découpe au cutter une ouverture dans un côté, replie la porte improvisée vers le haut et la scotche.

Il convient également, après le couvert et le gîte, d’ajouter un lit pour cette « dame », ou plutôt « demoiselle », car, à force de la regarder, l’épier, la contempler, elle apparaît bien jeune encore.

Une vieille mais chaude veste duveteuse, reste d’un survêtement, fera vraisemblablement l’affaire. Je la glisse dans le carton, l’étale avec soin en évitant tout faux pli, privilégiant la partie éloignée du rectangle découpé, et m’approche. Je pose la maisonnette à l’endroit exact où nous voyons l’animal couché au soleil et qui pour le moment se tient à l’écart, sur ses gardes. Le refuge sera abrité des vents dominants par un angle formé pour une moitié de troènes et pour l’autre de thuyas, sera chauffé par le soleil durant tout son parcours dans le ciel et sera discrètement dissimulé aux regards. Le rêve quoi !

Je m’éloigne.

Une demi – minute s’écoule, pas davantage. La chatte a eu le temps de s’approcher, de renifler et d’estimer le bâtiment, d’y pénétrer, de juger de la douceur de l’intérieur, de s’y coucher et d’apparaître à la porte, comme une vieille installée pour regarder les passants. Dommage ! Une fenêtre eût mieux convenu !

Pas le moins du monde dépaysée, la minette. De toute évidence, elle vivait près de gens, avec des gens. Ce n’est pas une chatte qui court les caves, les haies, les gouttières ou les hangars agricoles pour manger et dormir.

Bien sûr ! C’est gagné !

La chanson devient de plus en plus répétitive : « Mardi matin, …, la chatte et … sont toujours chez moi pour … »

… et profondément endormie, recroquevillée, dans son baldaquin de fortune. Et pour quelques heures encore !

Elle s’incruste et au fil de la journée s’insinue l’idée que nous en avons la charge, comme si elle devenait petit à petit notre propriété et que nous en aurions la responsabilité. Non, cet animal, nous voudrions bien qu’il retrouve ses maîtres !

Pour aujourd’hui la chatte ne se laisse pas encore trop approcher, encore moins toucher, et nous lui accordons le temps de s’habituer.

Cependant, dès qu’elle est éveillée, elle se lèche, elle se gratte, s’égratigne, se met à vif la tête, la nuque, le cou, le dos, la queue. Son pelage est mitraillé de trous.

Ce mercredi nous laisse désemparés. Il n’est possible d’apporter aucun soin à notre malade. C’est à peine si au cours de la journée nous pourrons la frôler, maîtrisant nos gestes qu’elle ne doit pas interpréter comme des menaces.

Pour renforcer son confort de la nuit, j’emboîte la caisse de carton dans une autre que je perce également.

La bête a bien voulu goûter à un peu de viande hachée. Nous n’avons aucune nourriture spécialement cuisinée pour les chats et agissons plutôt avec le cœur qu’en parfaits connaisseurs. La méthode réussit, il faut en convenir, et nous misons sur une situation provisoire, bien que le provisoire le soit de moins en moins. Et la part de confiance que veut bien nous accorder la jeune chatte grandit certes mais trop lentement à notre idée. Pour autant, à souvent approcher l’animal, nous pouvons faire un bilan plus précis de l’état de sa peau. J’ai bien tenté, les mains discrètement gantées, de la toucher, mais en vain ou presque.

Il est urgent de la soigner, mais essayer de la saisir serait vraisemblablement nous exposer aux coups de griffes.

Le temps a changé cette nuit. La température s’est adoucie et ce vendredi matin est légèrement pluvieux, le crachin revient.

Le carton extérieur de l’abri de fortune a trempé et pour ne pas voir l’ensemble détruit, il est indispensable de le protéger rapidement. Je l’emballe dans un plastique transparent et sa locataire suit les opérations à quelques pas avant de le réintégrer.

- Essayons de faire quelque chose pour ses vilains bobos !

- Oui, quoi ?

- N’avons-nous aucun produit pharmaceutique pour les humains qui puisse convenir ?

- Pour désinfecter les plaies, de quoi dispose-t-on ?

- Cherchons dans notre armoire à pharmacie !

Nous ouvrons. Mon épouse sort un flacon contenant un liquide rougeâtre. Nous y lisons :

« Soluté aux essences, cicatrisant, désinfectant, antiseptique ».

- Prenons un coton hydrophile ! dis-je, une idée derrière la tête.

Les chats ne sont pas sots. Toutes les espèces animales d’ailleurs semblent avoir le don de deviner que les humains trament quelque chose. Notre pensionnaire n’échappe pas à la règle.

Nous tentons de désinfecter délicatement quelques plaies mais trop souvent le tampon humecté affleure davantage le poil qu’il ne touche la peau abîmée. Le résultat est que nous donnons à notre patiente un pelage curieusement coloré de rose. La difficulté de l’entreprise et le peu d’efficacité nous obligent à abandonner.

Notre « panthère rose » regagne son logis et recouvre la tranquillité.

Je mets les petits plats dans les grands pour ce samedi matin. Un repas « amélioré » qui devrait aiguiser l’appétit de notre félin.

J’approche de la caisse de carton. Vide ! C’est la première fois qu’elle n’est pas là attendant de découvrir sa pâtée. Je pose l’assiette. Elle va venir.

- Minou, Minette, viens manger !

Elle n’est pas venue le samedi, elle n’est pas venue le dimanche. J’ai ramassé la pâtée qui n’était plus bonne qu’à attirer les rats et je l’ai mise à la poubelle.

La chatte n’est pas venue le lundi. J’ai entendu des rires d’enfants qui jouaient en rentrant de l’école sur le perron conduisant à leur jardin.

J’aperçois l’arrière de la maison séparée de ma pelouse par trois haies successives. Le volet roulant bleu de la large baie est remonté. Il a été baissé pendant toute la semaine dernière. Les gens étaient absents, en vacances. Et la petite chatte vit peut-être là ? Ses maîtres s’étaient absentés, la livrant à elle-même, le temps pour eux de se faire un beau bronzage.

Quinze jours encore le carton a bravé tous les temps, trempant sous la pluie, séchant sous le soleil.

Minette n’est plus venue.

Le carton s’est gondolé. Mon cœur s’est serré quand l’abri, je l’ai écrabouillé, et avec lui sûrement quelques puces ensommeillées dans le survêtement molletonné.

J’ai jeté l’emballage à la poubelle et la semaine de février aux oublis.

Troisième Chapitre

Coucou ! Me revoilà !

Je passe mes vacances avec toi !

Il fait chaud. C’est bien normal pour une fin de juillet.

Debout dans ma pelouse, les poings sur les hanches, j’examine le bassin d’eau qui dessine un vaste arc de cercle à l’un des coins du terrain. Et je me dis qu’il n’existe aucun répit pour les travaux d’entretien.

Depuis plusieurs mois la pluie a bien fait défaut, ce qui est rare dans notre région. Les saules qui soutiennent le grillage en limite séparative avec une propriété voisine souffrent. Grands buveurs, ils n’ont donc pu étancher leur soif et leurs feuilles tombent depuis quelques semaines déjà. Celles qui volètent sont bien souvent arrêtées dans leur chute par le filet de protection tendu au-dessus de l’étendue d’eau, mais d’autres semblent ne pas vouloir profiter du plaisir de cet unique vol plané de leur existence, elles plongent précipitamment, tige en avant telles des flèches, passent à travers les mailles de fin plastique et s’écrasent à la surface du bassin aquatique. Là, elles se gorgeront d’une eau qui les vaincra et les engloutira.

Le filet qui doit être délivré de cet enchevêtrement de feuilles n’avait d’ailleurs pas cette vocation initiale. Il avait à protéger les poissons des oiseaux prédateurs. A deux reprises un héron démesuré nous avait en effet fichu une belle frousse. Courant maladroitement en traversant la pelouse la première fois, mieux organisé et habilement dissimulé derrière d’épais buissons de fleurs qui bordaient l’eau la deuxième fois, il s’apprêtait à faire un copieux repas. A moins que sa dégustation n’ait commencé avant notre mise en alerte ? Les cris menaçants et les gestes rageurs de la famille eurent raison de l’importun qui fut dans l’obligation de prendre un envol laborieux sur une piste un peu courte. La troisième fois, il resta haut perché sur le faîte d’un saule et ne prit pas le risque d’atterrir.

Nous ne prîmes pas de risque non plus et le filet fut installé.

Au travail donc !

Le haut du grillage mitoyen s’agite, pris de tressautements. Un « frout, frout » sec et soudain, le lierre s’entrouvre comme fendu par l’éclair. Une touffe trépigne en basculant vers moi.

Deux yeux, deux oreilles, quatre pattes, une queue, le tout en noir et blanc, qui souffle en amortissant sa dégringolade sur le muret fleuri.

Je suis sur le côté opposé du bassin. Plusieurs mètres. C’est le déclic instantané dans mon esprit, et j’ouvre sans doute une bouche toute ronde, aussi ronde que mes yeux ébahis. Même les poissons ont été surpris, des vaguelettes nerveuses se propagent en cercles qui s’entrecroisent.

« Bonjour, c’est moi, Minette. Me revoilà. Ah ben oui, cela fait cinq mois, d’accord, mais bon ! »

Elle me fixe, couchée, mais en position d’attente et prête à fuir si l’accueil se passe mal. Je n’ai aucun geste qui soit de nature à l’effrayer. Je m’approche un peu et nous nous faisons face, chacun sur un bord opposé. La chatte se reflète dans l’eau redevenue calme. Elle reste de longues minutes ainsi immobile. Je peux lui parler, elle me fixe, et c’est tout. Elle ne répond pas bien sûr à mes questions, et pourtant je m’en pose.

Cela fait cinq mois qu’elle est partie comme elle était arrivée. Je suis trop loin d’elle et ne peux guère me rendre compte de son état. Apparemment elle ne meurt pas de faim.

J’abandonne l’idée de nettoyer de ses feuilles le filet de protection du plan d’eau et vais m’activer un peu plus loin autour des ordures qui envahissent un parterre.

Vingt fois, cent fois je me tourne vers elle. Les perles noires que sont ses yeux me suivent, c’est tout. La cent unième fois, plus de chat.

Les tentatives d’explications vont bon train dans ma tête. Cinq mois ! Sans l’apercevoir une seule fois ! Où a-t-elle passé tout ce temps ? L’hypothèse la plus belle est que ses maîtres soient proches de chez moi, et que …

Le volet roulant bleu est à nouveau baissé, mais l’est-il depuis longtemps ? Il l’avait été durant ces vacances d’hiver bien lointaines. Depuis lors, l’existence a repris dans la propriété et il monte et descend au fil de la vie de cette famille, de ces gens qui me sont totalement inconnus. Ils sont absents, et Minette s’offre une escapade ! Cependant passer quelques temps, quelques heures avec moi, venant d’un chat, voilà qui me surprend profondément !

Elle est vivante, la petite frimousse ! L’idée me comble de joie. Sa disparition inattendue de février, quoique souhaitée, avait laissé une ombre dans mes pensées. Que pouvait-il bien lui être arrivé ? Tendre boule de poils qui avait droit à sa tranche de vie, l’angoisse d’une possible fin brutale faisait parfois souffrir ma mémoire ! Si donc je ne la vois plus blottie sur le muret, ma pensée sourit, elle vit.

Ma soirée sera habitée par ce tendre animal et occupera la conversation entre mon épouse et moi quand je lui donnerai la nouvelle. Lorsque l’on offre son aide, déchirante est la séparation, et la moindre information sur l’être secouru vous rend le départ plus supportable. C’est ainsi.

Minette est repartie.

C’est ce que je crois !

Dès le lendemain elle arrive par le même chemin, effectue le même plongeon et amortit sa chute sur le même bloc fleuri alors que je traverse la pelouse dans la direction du plan d’eau. J’ai à la main la boîte de nourriture que je distribue chaque matin à une petite vingtaine de poissons rouges et de carpes koï qui, en distinguant ma silhouette, s’approchent car ils savent que le repas va être servi.

Constatant que je suis occupé à émietter les flocons colorés au-dessus du filet de protection, la chatte profite de ma distraction et s’enhardit. Elle s’approche du bord et veut boire. Le bas niveau de la surface de l’eau l’oblige à quelques précautions, elle s’aplatit posément, derrière en l’air, tête en bas. Elle tend sa langue rose. Un poisson rouge étourdi, ou mal réveillé, ou plus sûrement trompé par la tendre couleur, s’avance gueule grande ouverte, affamé, et se trouve bien étonné de ne pas trouver son pétale à déguster car la langue s’est arrêtée de laper.

Chatte et poisson se retrouvent nez à nez et restent ainsi, se dévisageant mutuellement et semblant se jauger. Ils se regardent les yeux dans les yeux. Se disent-ils quelque chose ?

- Charmée de te rencontrer ! Qui es-tu ?

- Ca n’a pas vraiment d’importance. Je te ferai simplement remarquer que tu viens de me chiper une part de mon petit déjeuner.

- Réveille-toi un peu ! Ma langue n’est pas à manger ! Par contre toi …

La chatte veut toucher pour se faire une idée et tend une patte hésitante qui frôle le nageur sur le haut du dos. Zigzag et plongeon instantané du poisson. La chatte prend une giclée d’eau et recule prudemment.

Sa brusque esquive dévoile son cou. Une peau rosie apparaît là où le poil manque. Sa blessure a guéri mais la cicatrice demeure, ronde comme une grande pièce de monnaie. Son pelage, lui, est bien terne et porte des traces qu’à plusieurs mètres d’elle je peux identifier. De plus aujourd’hui elle n’est pas encline à me laisser approcher et mes constatations restent imprécises.

Plusieurs jours s’écoulent et la chatte vient, fidèle, partager quelques minutes ou plusieurs heures, s’éclipsant fréquemment sans être vue, réapparaissant sans crier gare, cherchant vraisemblablement une présence, sans plus, et gardant ses distances.

Ce matin, je me suis levé très tôt, le jour s’annonce radieux et le soleil encore rouge et joufflu se lève sans partage dans le ciel, les nuages n’ont pas osé prendre de risques. C’est l’azur parfait.

La rosée a pris possession des plantes et des perles scintillant sur l’herbe, sur les fleurs et les feuilles, s’accroche aux murets et renvoie les éclats des mille rayons du soleil.

J’ai enfilé mes gros sabots de caoutchouc pour affronter l’humidité qui couvre la pelouse, j’ai mis sous le bras la boîte de nourriture pour les poissons et je parcours les trente mètres qui me séparent du bassin. Bon sang, que l’air semble doux et léger à respirer et que l’esprit s’emplit d’une agréable bouffée de dynamisme !

Les gouttes de rosée me trempent les chevilles et cela fait du bien.

Entre le cabanon de jardin qui sert au rangement de mes outils et, en léger contrebas, le plan d’eau, dort ma pelote de poils. Elle ne m’a pas entendu, et, roulée en une boule dont je distingue à peine la tête, elle repose sur quatre simples parpaings dont je ne sais même plus pour quelle raison ils sont posés à cet endroit.

Je stoppe. Pas de doute, elle dort. Son sommeil est profond. J’en conclus qu’elle est là depuis plusieurs heures et que ce lit improvisé pourrait bien être sa couche habituelle.

Je passe à sa hauteur, à quelques pas seulement. J’émiette des flocons de nourriture à la surface du bassin. Les poissons voraces, bien réveillés, les engloutissent. Elle ne bronche pas. Son lit est abrité par les branches d’un arbuste d’ornement au-dessus duquel s’imposent les saules et elle se trouve de cette manière à l’abri de l’humidité matinale, du moins quand le temps est clément, comme aujourd’hui.

Justement, les jours qui suivent sont moins ensoleillés et je me propose de lui fournir un abri moins sujet aux variations climatiques.

J’opte pour un vieux fauteuil que j’installe, un pied sur chaque parpaing, après avoir étalé un film de plastique à bulles. Ainsi elle sera abritée si elle se glisse sous le fauteuil et le plastique lui apportera un peu de confort.

Non, en la surveillant de nos fenêtres, à la nuit tombante, nous constatons, ma femme et moi, qu’elle choisit le siège et s’allonge dessus. Mais de ce choix découle que rien ne la couvre et donc ne la protège. Certes les récents beaux jours ne donnaient pas de soucis, mais la pluie qui se fait présente certains soirs expose notre pensionnaire.

Fort de mon expérience de février et des réactions de la petite chatte, je prends un carton tout neuf et reconstruis la maisonnette d’il y a six mois sans oublier la protection anti-pluie, l’ouverture découpée au cutter et le vieux veston de survêtement chaud.

Eh bien, non, jamais Minette n’y dormira. Une fois seulement je la vois pointer le nez à la  « porte » et, visiblement insatisfaite et déçue, elle recule. A aucun moment en effet elle ne pénétrera dans l’abri, le vêtement qui restera dans la même position avec les mêmes plis en sera la preuve. Aucun poil ne sera découvert à l’intérieur.

Elle s’étendra soit sur le fauteuil, soit perchée sur le carton, selon le temps et son humeur.

Nous sommes à la mi-août. Il fait chaud et le petit animal se cherche différents abris frais dans le jardin : sous un sapin replanté après le dernier Noël, ou un Noël précédent, sous la haie de troènes dorés, sous un houx qui certaines années se pare de boules rouges, sous un forsythia qui oublie de fleurir en mars. Elle change selon la position du soleil. Elle préfère cependant se percher sur son carton, car elle domine le plan d’eau et voit tout ce qui se passe sur la pelouse jusqu’au garage et à la maison. Un poste d’observation idéal.

Minou aime la chasse : les insectes qui s’approchent d’elle, les papillons qui en cette période volètent de fleur en fleur, mais aussi les oiseaux, à notre grand regret.

Elle les pourchasse dans les troènes, les thuyas, grimpe également en trombe à leur poursuite dans les pommiers et les poiriers. Heureusement pour les oiseaux, souvent sans résultat. Il ne lui reste plus alors qu’à descendre maladroitement les troncs.

Elle ne s’avoue pas perdante pour autant et a découvert une cachette quasi parfaite : sous les arbustes de rocaille qui borde la cascade qui sert à l’oxygénation de l’eau du bassin. En cette période de chaleur, les moineaux cherchent l’eau et se baignent et se désaltèrent dans le liquide qui dégouline frais. Quelques-uns y connaissent leurs derniers instants, tandis que d’autres, en bien plus grand nombre, ne laissent que des plumes dans la patte pourtant agile et experte.

Minette ne dédaigne pas de s’abreuver à cet endroit. L’eau, elle aime. Elle se délecte. A petits coups de langue, elle lape et fait se dessiner des cercles à la surface de la cascade désertée par les oiseaux qui se sont réfugiés sur le seringat, le weigélia, le forsythia ou le pommier, attendant que l’ennemi s’éloigne. Alors ils reviendront se faire une toilette avant le prochain coup de patte.

J’ai appris d’ailleurs que le lait n’est pas une boisson recommandée pour les chats et que l’eau est excellente pour leur organisme. Le lait a donc disparu de son bol. Le pain aussi.

Désaltérée, la chatte vient examiner la pâtée qui lui est proposée. Si, aux premiers jours de sa réapparition, elle avait manifestement faim et mangeait goulûment ce qui lui était donné, elle a depuis trouvé un petit estomac bien rond et devient plus pointilleuse sur la nourriture.

Nous voici, mon épouse et moi, lancés dans la restauration pour chats. Minette tique sur le steak haché, lui préfère la viande coupée en dés, admet les pâtes, hésite beaucoup sur le riz, et ne fait aucun mal aux jeunes carottes écrasées grossièrement. Elle avoue bien un faible pour le poisson blanc délicatement émietté.

Nous tâchons de la remettre en forme.

La chatte accepte notre approche mais refuse le contact physique. Nous nous inquiétons car l’état de son dos ne s’est en rien amélioré. On dirait le pelage mité d’un animal empaillé abandonné dans un coin de grenier. Minou se gratte toujours frénétiquement, se mord le dos et la base de la queue tout autant que les pattes et le ventre, un ventre sans poils de bête en méforme.

Nous espérions qu’avec la rentrée des classes le volet roulant bleu allait se lever.

Espoir déçu. Il est resté bien baissé.

Les rires d’enfants qui devaient rappeler à notre invitée le chemin de sa maison se sont tus et la petite bête ne quitte plus son abri de fortune.

Il faut agir !

Post to Twitter

شورت-نب (mélange d’épices)

Les parfums d’épices embaument les coins de rue.

Les rires d’enfants y résonnent.

Des mains de femmes égrainent la semoule.

L’épicier du quartier est assis, paisible, devant son étal.

Les prières ponctuent l’instant.

Un jeune chien joueur rôde.

Deux anciens, complices, s’en vont à pied au jardin,

Se rappellent leurs souvenirs du bled.

Et leur arrivée ici,

Pour reconstruire le pays.

Le temps passe, heureux,

Parfumé au cumin et à la coriandre,

Bercé d’un chant mélodieux.

Un groupe de jeunes chahute entre trois scooters désossés.

Les barres d’immeubles leur font de l’ombre.

Un téléphone portable distille un air de raï.

Une fatma pleure discrètement.

Mais personne ne la voit.

Les poubelles débordent.

Une patrouille de la BAC circule au ralenti.

Le quartier sent la paix et la poudre.

Explosion de saveurs, de sourires, d’accolades fraternelles

Et inquiétude pesante, tension palpable.

Pourtant,

Nous ne sommes pas en guerre.

Les pères sont partis chercher du travail.

Loin parfois.

Les mères veillent sur les foyers aux tapis chamarrés.

Les paraboles regardent toutes dans la même direction.

Les petits derniers sont nés ici.

Quelques grands frères dealent dans les halls tagués.

La mosquée les rassemblent à l’occasion.

La boucherie hallal aussi.

Les voiles montrent le bout de leurs nez.

Les voisins sont inquiets, soupçonneux.

Et toujours ces odeurs étrangement mêlées aux abords des tours grises:

Cuir, beuh, ras el hanout, gasoil, miel…

Mohamed est parti ce matin, énervé, seul, désoeuvré.

Il s’est levé tôt pour une fois,

Encore plus amer que d’habitude.

Armé, d’après la rumeur.

Personne ne sait où.

Sur un scooter bruyant.

Quand va-t-il rentrer? Et comment?

Peut-être est-il juste sorti du quartier pour respirer un peu autre chose…

«  Inch’Allah  ».

Post to Twitter

LANGUE ET LIBERATION DANS LA POESIE DE DENNIS BRUTUS: L’AFRIQUE DU SUD SELON DENNIS BRUTUS

A travers la découverte d’expériences individuelles ou collectives et l’analyse d’un discours poétique, ce livre vise à dégager le rôle joué par la littérature et particulièrement par la poésie de Dennis Brutus en Afrique du Sud sous l’apartheid. Poète engagé, Dennis Brutus manie à la fois l’art de la description ou de la représentation du contexte sociopolitique sud-africain et celui du langage poétique. Cet ouvrage examine la question fondamentale des relations conflictuelles entre colonisateur et colonisé, entre oppresseur et opprimé. Dans un contexte d’extrême tension entre le pouvoir blanc et les autres communautés, le discours pacifiste de Brutus résiste difficilement aux passions suscitées par ces relations intercommunautaires. Les critiques acerbes d’autres écrivains sud-africains font naître une farouche divergence de point de vue sur la manière de combattre l’ennemi commun. Ce travail montre que l’auteur inscrit les rapports entre les différentes communautés non pas dans une dynamique de reconquête, par la violence, d’une liberté perdue, mais plutôt dans une logique de respect mutuel, d’une humanisation de son pays.Maison d’édition:Editions universitaires europeennes
Site Web:http://www.editions-ue.com/
By (author) : Albert Dje Numéro de pages:472Publié chez:14-03-2012Stock:En stock Catégorie:Autres langues / Autres littératures
Prix:98.00 € Mots-clés:Littérature postcoloniale/Afrique du Sud

Post to Twitter

La Gare

Y a Ahmed qui passe son balai dans tous les recoins dès 6 heures du matin.
Il a aussi une grosse machine, Ahmed, qui lave le sol et qui fait un bruit terrible. L’autre jour, elle est tombée dans les escaliers sa machine, ça a fait un fracas du tonnerre. Ceux qui étaient là restaient les bras ballant à le regarder se dépatouiller tout seul. Ils attendaient qu’il dégage du chemin pour passer. Ahmed tentait de la remonter mais elle était vraiment très lourde. C’est Marlène qui est venue l’aider. Elle a 64 ans Marlène, et une vigueur à ranimer les voyageurs qui baillent en traversant le hall. Elle distribue des journaux à l’entrée de la gare et ce n’est pas de bon cœur qu’elle fait ça, c’est pour manger. Les gens lui prennent ses journaux mais ils s’en foutent, ils les jettent dés qu’elle a les yeux tournés, comme ça, au milieu de la gare, et c’est Ahmed qui les ramasse sans rien dire, il va les mettre à la poubelle prévue à cet effet.
Y a aussi les employés de la gare qui arrivent au compte goutte, jamais à la même heure. Ils entrent dans leurs bureaux et en ressortent 5 minutes après pour aller boire le café. Ils sont tous chefs, chef de quelqu’un ou de quelque chose, ils portent tous le même costume. C’est pour que les voyageurs les reconnaissent, au cas où ils voudraient un renseignement. Mais c’est toujours à Marlène que les gens demandent parce que les autres ne répondent pas, de part leur position de chef ils ont bien d’autres choses à faire, comme entrer et sortir du bureau pour aller Dieu sait où et ils reviennent, pour fermer leurs portes à clef, à l’heure du déjeuner. Il y a bien un bureau des renseignements mais la queue est tellement longue et puis Marlène elle connaît tous les horaires par cœur et elle les aide à trouver leur chemin. Ils disent à peine merci, ils trouvent ça normal, ils fument une cigarette et l’écrasent sur le sol. Alors Ahmed arrive et c’est lui qui ramasse leurs mégots avec son regard qui brille. Parce que sous son bonnet Ahmed, il a un esprit épatant, et de l’humour à en revendre, toujours le mot pour rire, la remarque qui tue mais personne ne fait attention, on ne se doute pas, il n’a pas l’air comme ça avec sa blouse bleue et ses sceaux de détergent.
Y a les trains du matin qui sont souvent en retard et qui ne mettent pas les gens de bonne humeur, alors quand Marlène leur dit bonjour ils baissent la tête pour ne pas se sentir obligés de le prendre son journal. Quelques uns pourtant font le détour, exprès, parce qu’il est gratuit et que pour une fois qu’on leur donne quelque chose ils sont prêt à traverser la ville.
Y a les têtes qu’on reconnait parce qu’ils prennent toujours le même train et qui finissent par lui faire un sourire en passant à Marlène, Ahmed n’a droit à rien, il est juste là pour nettoyer et il fait chier avec sa machine qui laisse de l’eau par terre, les gens rouspètent parce qu’ils manquent de se casser la gueule mais ils râleraient si le sol était sale, alors.
La voix dans le micro on ne sait pas très bien d’où elle vient, sûrement du premier étage. Elle dit qu’il ne faut pas s’éloigner car le train en retard n’aura peut-être pas tout le retard prévu, et le retard il finit toujours par être encore plus long. Ce doit être pour cela qu’on la met à l’étage la voix, pour que personne n’ait l’idée de lui faire avaler son micro.
Il y a des gens qui en entrant dans la gare demande à Marlène où est l’entrée de la gare. Ceux qui cherchent le quai qui est devant leur yeux, ceux qui attendent l’ascenseur alors qu’il est en panne et partent en grommelant avec leur valise dans les escaliers où Ahmed ramasse leurs déchets. Les mouchoirs qui traînent là, les papiers des sandwichs, et les journaux de Marlène.
Y a ceux qui ne savent pas quoi faire en attendant leur train alors ils discutent avec elle. Elle entend tous les soucis du monde Marlène, tous les problèmes des gens mais les siens ils ne les écoutent pas. Ils ne lui demandent pas. Et pourtant elle en a : La police municipale qui passe 3 fois par jour pour vérifier qu’elle est bien sur les dalles qui appartiennent à la gare et non pas sur celles qui dépendent de la voirie. Sans quoi elle aurait une amende. Ils attendent de la chopper mais elle les voit venir de loin et elle se remet dans son coin, même si de là elle ne peut plus distribuer son journal. Et puis il y a son patron qui vérifie à tout bout de champs combien elle en donne et menace de la virer quand elle n’a pas tout écoulé.
Les gens se croisent, sans un mot, sans un sourire. Ils sont inquiets, le train va-t-il partir à l’heure ? Les panneaux clignotent, indiquent un départ, une arrivée. Il y a ceux qui pleurent sur le quai de la gare, et ceux qui sont contents. Ceux qui portent de grosses valises et qui crient à Marlène « vous ne voyez donc pas que je suis chargé ! » quand elle leur propose gratuitement de la lecture pour leur voyage. Alors Ahmed fait une réflexion, à voix basse, et ça la fait rire Marlène, tout ce qu’il dit. Et ça ferait rire aussi des tas de gens s’ils prenaient le temps de l’écouter.
Y a des grèves souvent. Les trains sont annulés. C’est que les chefs et sous chefs et chefs de chefs de la gare ne sont pas très contents. Peut-être à cause du surmenage.
Ceux qui courent et ceux qui vont lentement. Des jeunes des vieux, des gens de tous les âges, c’est qu’il y en a du monde qui prend le train, qui part en voyage. Et Marlène et Ahmed ils restent là, à regarder le train qui s’en va, à se préparer pour celui qui arrive. Il y a une bande de voyous qui traîne. Toujours le même manège, ils arrivent à plusieurs et se dispersent. Vont boire un café, gardent le gobelet et vont faire la manche sur le quai. Dés que quelqu’un quitte des yeux sa valise, hop, ils la choppent et partent avec en courant.
« Demandez le journal ! », on le prend, on le regarde vite fait, il est gratuit, il ne vaut rien, alors on le jette, par terre, de toute façon il y a Ahmed. Il est là pour ça, pour ramasser. C’est grâce à tous ces malpropres qu’il a du boulot. Car, admettons que chacun prenne la peine de jeter ses ordures dans les poubelles et s’essuyait les pieds sur les tapis devant la gare, il s’ennuierait Ahmed. Là, il n’a pas le temps de voir le temps passer, à passer le balai.
A longueur de temps il passe le balai, ou sa grosse machine, il nettoie et les gens resalissent, il re-nettoie. Marlène lui a demandé une fois s’il avait conscience de faire un travail perpétuel, quelque chose qui ne se termine jamais, c’est bien la première fois qu’elle le faisait rire. D’habitude c’est lui qui la fait rire. Il s’amuse de la vie sans se moquer des gens. Il élimine les traces des gens de passage, il est fier d’avoir du travail quand tant de monde n’en a pas. Même s’il ne consiste qu’à effacer les pas.

Post to Twitter

mon etoile mon rocher pour l’éternité

Un recueil de poésies de 44 pages paru au Editions Edilivre .
Un quatre mains , Anita Nied et Christophe Liegey

Une renaissance.
Un recueil juste pour coucher des mots, des émotions,un regard sur la vie parfois triste ,parfois gaie.
Des rencontres et quelles rencontres.
Un lien à partager sans modération.

www.edilivre.com/doc/116139

Amicalement

Post to Twitter